‹ Les martyrs de GorcumChapitre 1 sur 26 · DU CLERGÉ DE PARIS · texte numérisé non relu

DU CLERGÉ DE PARIS

Beati qui PERSECL'TIONEM PATIUNTUR PROPTER JUSTITrAM : QCONIAM IPSORUM EST REf.NUM COELORt'M. (MATTH., V, 40.)

PARIS P. LETHIELLEUX, ÉDITEUR

23, RVE CASSETTE, ET RUE DE MÉZIËRES, H.

Reproduclion et traduction réservées.

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L'histoire des martyrs de Gorcum est un épisode de la

guerre des Pays-Bas contre Philippe II, roi d'Espagne. Pour donner à notre récit plus d'intérêt et de clarté, nous le ferons précéder d'un aperçu de la situation de l'esprit public dans les provinces belges et hollandaises, à cette époque.

Soumis malgré eux au sceptre de Charles-Quint, en rapports fréquents par leur commerce avec l'Allemagne, et depuis longtemps agités par des discussions scolastiques, littéraires et religieuses, les Pays-Bas parurent aux partisans de Luther un terrain bien disposé à recevoir les germes du protestantisme. « Il s'était développé, ditMichelis, dans le quinzième et le seizième siècle, à travers les Pays-Bas, la Frise et la basse Allemagne, notamment

^l INTRODUCTION

parmi la classe moyenne, une tendance rêveuse et mystique qui dégénérait facilement en fanatisme. Les idées obscures de Luther sur la grâce, la liberté et l'usage de la Bible, le soulèvement prêché par lui contre l'Eglise et les princes qui retenaient l'Evangile captif, trouvèrent des esprits tout préparés aux idées nouvelles. Aussi le mouvement lutliérien aboutit immédiatement au fanatisme des anabaptistes dans la Hollande et les provinces allemandes limitrophes. Ce fanatisme fut, il est vrai, étouffé par la violence, mais il laissa derrière lui un élément de fermentation religieuse dont usèrent et profitèrent plus tard ceux qui voulurent maîtriser et abolir l'Eglise catholique.

» Charles-Quint s'opposa à l'envahissement des nouvelles doctrines par les mesures les plus sévères et l'établissement de Yingulsitio)i, sans pouvoir complètement réussir. Le peuple néerlandais était infecté, et le germe d'infection pouvait être difficilement atteint par l'autorité, vu l'organisation et la disposition particulière du pays (1). D'un autre côté, l'établissement de l'inquisition fut précisément rais à profit par le parti politique des mécontents, pour soulever le peuple. Quelque salutaire et quelque

(1) Charles-Quint avait réuni sous le nom de cercle de Bourgoqne, une masse de provinces qui ne formèrent jamais uue unité politique et encore moins une unité ecclésiastique véritable. La dispersion de l'autorité civile et religieuse paralysait les forces de l'une et de l'autre.

INTRODUCTION à

bienfaisante que pût être dans son origine l'inquisition ecclésiastique, ayant pour mission de maintenir la pureté de la foi et des mœurs, elle avait pris en Espagne, dans les derniers temps, le caractère trop prononcé d'un instrument politique employé à l'établissement d'une puissance gouvernementale toute bureaucratique, et à l'abaissement delà noblesse et du clergé (1). » Charles-Quint n'avait établi que l'inquisition religieuse, et Philippe II, son fils, avait déclaré qu'il n'y aurait rien de changé dans cette institution ; mais le prince d'Orange, Guillaume de Nassau, possesseur de grands domaines dans les Pays-Bas, homme d'une profonde indifférence religieuse, eut un prétexte de plus pour soulever le mécontentement contre l'Espagne. Ce mécontentement venait de ce que presque toutes les hautes charges étaient occupées par des Espagnols, que de nouveaux impôts avaient été créés et qu'un grand nombre des anciens privilèges des provinces avaient été abolis. Il y avait h cette époque, dans tous les rangs de la société, des éléments de fermentation, cependant aucune ville, aucune commune de la Hollande n'avait encore abandonné la foi catholique. Les rumeurs devenant de plus en plus vives, les mécontents poussés secrètement par le

(1) Dictionnaire encyclopédiqun de la Théologie catholique, T. XI, p. 46 et suiv. (Nous avons, dans cette introduction, résumé quelques pages de l'article : Hollande.)

prince d'Orange, se rassemblèrent et rédigèrent une adresse que quatre cents gentilshommes se chargèrent de remettre à la duchesse de Parme, gouvernante des Pays- Bas. Ils se présentèrent à l'audience simplement vêtus, ce qui fit dire tout haut au comte de Baiiaimont, l'un des conseillers de la duchesse, qu'on ne devait point avoir égard à la demande de ces gueux (1), C'est de là qu'est venue cette dénomination qui resta celle de tous les hommes qui levèrent l'étendard de la révolte.

La députation avait déclaré expressément qu'on entendait maintenir l'Eglise catholique et elle seule, mais le prince d'Orange qui ne s'était servi de la noblesse, en cette circonstance, que pour mieux cacher ses desseins ambitieux, favorisa de tout son pouvoir le protestantisme. Les prédicants d'Allemagne et de France, les réfugiés politiques et les gens sans aveu de toute espèce trouvèrent un asile et un appui dans les villes soumises à son autorité. Dès 1561, il fut publié un symbole calviniste sous le titre de Co7ifessio bekjica en trente-sept articles. Les hordes d'une populace effrénée, sous la conduite des chefs de l'insurrection, parcouraient les provinces en profanant et brûlant les églises, dispersant les reliques et les trésors de

(1) Ce nom fut infligé injustement à ces députés, mais les rebelles qui Tadoptèrent, ne montrèrent que trop qu'ils en étaient dignes.

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l'art religieux, commettant, en un mot, toutes les abominations imaginables.

Ce ne fut que lorsque le roi d'Espagne porta la main sur les privilèges du commerce, et qu'une grande partie des négociants hollandais et néerlandais s'unit au parti des mécontents, que le prince d'Orange pût espérer de voir triompher sa politique. Le commerce, voulant protester à sa manière, remit à ce prince de l'argent pour équiper de nouveaux corps francs et délivrer des lettres de marque aux bâtiments marchands. Guillaume réunit donc une foule d'aventuriers, les enrôla et créa une marine qui exerça la piraterie contre les bâtiments espagnols. Les Gueux de mer trouvèrent accueil et protection dans les dunes anglaises, jusqu'à ce qu'enfin les excès commis par ces pirates obligèrent les Anglais eux-mêmes à ne plus y tolérer leur séjour. Alors, poussés à bout et contraints de prendre un parti décisif, ils s'emparèrent par surprise de la petite ville de Brielle, à l'embouchure de la Meuse et s'y établirent en 1572. Les églises de cette ville, après avoir été pillées, devinrent ia proie des flammes, et le clergé catholique banni, le protestantisme y fut introduit de force. Ainsi, Brielle où nos saints martyrs sont morts pour la Foi, a été le premier berceau de l'hérésie en Hollande et les Gueux

de mer peuvent être considérés comme les premiers instruments de sa propagation.

Animés par ce succès, les ennemis de l'Espagne et du catholicisme dont elle était le défenseur, devinrent d'abord maîtres de Flessingue et d'Enchuse, et peu de temps après de Dordreclit, ville plus importante, qu'ils occupèrent en soulevant le peuple contre l'autorité. De là à Gorcum, il n'y avait que six heures de marche.

Gorcum, anciennement appelé Gorinchem,la principale cité du district d'Arkel, est bien peuplé pour son peu d'étendue et offre, par sa situation sur la Meuse, des avantages précieux au commerce et à la navigation. A l'époque dont nous nous occupons, c'était une des places fortes de la Hollande méridionale. Quand on y apprit que Dordrecht était au pouvoir des Gueux, les habitants fidèles à l'Eglise romaine furent saisis d'effroi, car ils n'ignoraient pas de quels désastres ils étaient menacés. 11 y avait dans cette ville un grand nombre de catholiques sincères, un clergé édifiant et des ordres religieux qui s'étaient attirés l'estime de tous les gens de bien. Les Gueux, par une astuce calculée, mêlaient la Religion et l'Etat dans leurs discours, et soulevaient les masses en leur parlant avec amertume des impôts et des subsides qui pesaient sur les Pays-Bas. Ils savaient qu'en faisant de l'Espagne le symbole du catholi-

cisme, ils feraient haïr les deux en même temps. Déjà Gorcum avait été infecté de leurs funestes doctrines, soit par les émissaires qui les propageaient, soit par les prédications des Calvinistes qui s'y étaient réfugiés. La citadelle, comme nous le verrons dans la suite, servit de refuge aux prêtres séculiers et réguliers, ainsi qu'aux personnes sincèrement attachées à la foi de leurs pères, mais elle ne put soutenir l'assaut d'ennemis rassemblés de toutes parts et fut réduite à capituler, après une défense héroïque dont l'histoire gardera le souvenir.

Un docteur de l'ancienne université de Douai, Guillaume Estius, neveu de Nicolas Pieck, le premier de nos martyrs, sera notre guide dans l'histoire que nous écrivons, et, sans nous attacher aie traduire littéralement, nous emprunterons à son récit ce qu'il a de beau et de touchant. Nous ne saurions trop exhorter les personnes lettrées à consulter son ouvrage publié en 1603 et intitulé : Historix marfijrum Gorgomiensium, majori numéro Fratrum Minorum^ qui pro fide catholicà à perduellibus interfecti sunt, anno Domini MDLXXII, libri quatuor.

Nous avons cru devoir adopter un autre ordre que le sien, et diviser notre travail en trois parties seulement. Nous nous occuperons dans un appendice des miracles

et autres faits qui ont suivi la mort des saints martyrs, jusqu'à leur canonisation.

La première partie a pour but de faire connaître ce que l'on a pu recueillir de la vie privée de chacun des saints martyrs, dits de Gorcum, quoique n'appartenant pas tous à cette ville, mais ainsi appelés à cause du plus grand nombre d'entre eux qui l'habitaient à cette époque.

La seconde renferme des détails sur le couvent des Frères- Mineurs, et tout ce qui s'est passé dans la citadelle de Gorcum, jusqu'au départ des confesseurs de la Foi.

La troisième contient leur voyage de Gorcum à Brielle ; leurs réponses devant les juges, leurs dernières paroles et

leur mort héroïque.

Avant de commencer l'histoire des martyrs de Gorcum, nous croyons utile de faire connaître leurs noms. Ils ont souffert la mort pour la Foi, au nombre de dix-neuf, dont onze de l'ordre des Frères-Mineurs ; les huit autres appartiennent au clergé séculier, et à d'autres ordres religieux. [Les noms patronymiques sont reproduits d'après les auteurs flamands.)

Les onze Franciscains sont :

1. Nicolas Pieck, gardien (1) du couvent des Frères- Mineurs de l'observance, à Gorcum.

0"! Le Gardien et le Vicaire sont les supérieurs locaux de chaque couvent dans l'Ordre de saint Franrois.

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