CHAPITRE VII
Le Frère Henri. — Le curé de Maesdam. — Le chanoine de Gorcum.
Il est bon de se rappeler ici que nous avons laissé dans la maison du chef de la justice, trois des prisonniers que
(1) Acta Sanctoruni, tom. II, Julii, p. 742 et seq.
les hérétiques espéraient gagner à leur parti. Ce sont ceux qui, dans le premier interrogatoire, se sont montrés les moins fermes, et dont nous allons terminer l'histoire.
Le premier, le Frère Henri, nous ne l'avons presque pas perdu de vue : il était à Rugge sur le point de mourir, il s'est retrouvé parmi les rebelles ; nous venons de le voir, il n'y a qu'un instant, commettre un acte de lâcheté déplorable ; achevons ce qui le concerne avant de parler des deux autres. n *
Souvent battu, toujours insulté, le pauvre novice ne menait pas une vie heureuse dans la maison du comte de la Mark. Combien de fois il a dû se rappeler le temps qu'il avait passé dans le couvent de Gorcum ! Et à ce souvenir, sa conscience ne lui a-t-elle pas adressé de graves reproches? Toutefois, comme l'enfant prodigue, il ranime en(in son courage et prend la résolution de se soustraire à cette existence intolérable.
Un jour donc qu'il accompagne son maître à Dordrecht, il profite d'une occasion fiivorable pour s'enfuir et se réfugier dans une maison où il est co.mu. Grâce à la sollicitude de la pieuse catholique qui lui donne l'hospitalité, il se dérobe aux recherches des Gueux et il pleure amèrement sa triste défection. Puis, après quelques jours passés dans les saintes pratiques de la Religion qu'il a si honteusement abandonnée, il se rend, non sans péril, à Bois-le- Duc, où il va frapper à la porte des Frères-Mineurs. Ceux-
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ci, pleins d'une tendre commisération pour le jeune pénitent, le reçoivent au milieu d'eux.
Henri se soumet humblement aux œuvres satisfactoires que le gardien lui impose, en réparation de sa faute, et vit désormais dans la plus parfaite observance des règles de son Ordre. Quelques années s'écoulèrent ainsi ; une maladie contagieuse s'étant répandue dans la ville, il en fut atteint. Résigné à la volonté de Dieu, le Frère Henri demanda de nouveau pardon de son péché, reçut, avec une ferveur touchante, les sacrements de l'Eglise, et mourut dans un âge peu avancé.
Nous allons maintenant parler de Adrien , curé de Maesdam ; nous devrons aussi déplorer sa faiblesse ; mais hélas ! que sa fin sera différente de celle du jeune Franciscain !
Retenu avec le chanoine de Gorcum, dans la demeure du Juge, il aimait à se bercer dans l'espérance qu'il serait bientôt rendu à la liberté. Le départ du Frère et le supplice des autres condamnés ne pouvaient que le rassurer sur son sort. D'ailleurs n'était-il pas disposé à consentir cà tout ce qu'on exigeait de lui, pour avoir la vie sauve? Cependant ils n'étaient, ni lui, ni son compagnon, dans une complète sécurité, et ils flottaient entre l'espérance et la crainle. Ce dernier sentiment était néanmoins le plus faible, tant il est naturel aux madieureux de se livrer, jusqu'au dernier moment, aux pensées qui les flattent le plus. Dieu
l'a voulu ainsi, a(in de mettre l'homme en mesure de lutter contre le désespoir.
L'illusion s'évanouit bientôt : le huitième jour après la mort des martyrs, sur le soir, pendant qu'ils étaient à table, ils aperçurent le fameux Ornai qui arrivait à cheval, en toute hâte. Ils ne tardent pas à apprendre le but de la visite de l'aide-de-camp du comte de la Mark. A l'instant même, des soldats les attachent avec des cordes et les conduisent dans le jardin du couvent de Rugge, pour y être pendus à un arbre.
Adrien, le curé de Maesdam, a beau protester qu'il renonce au Pape, à la prêtrise, au catholicisme et à tout ce qu'on voudra, il ne peut obtenir sa grâce. Il pleure, il prie, il conjure, mais en vain ; Omal, qui a sans doute des ordres formels, est inflexible. Les bourreaux s'emparent du suppliant à demi-mort de frayeur, et accomplissent leur terrible besogne.
Eslius (1) nous apprend que ce prêtre, dont la lâcheté nous indigne, n'avait point, dans sa paroisse, un mauvais renom, mais qu'il était d'une ignorance déplorable. Admirons ici la sublimité et la |)rofondeur des desseins de la Providence ; l'autre curé qui fut arrêté et mis en prison en même temps que lui, André Wouters, était loin de jouir d'une aussi bonne réputation, et cependant il est aujourd'hui au nombre des saints martyrs. Jésus-Christ a dit : Celui qui me reniera devant les hommes^ je le renierai aussi
(1) Hist. Martyr. Gorcom. lib. lll, cap. xLiii, p. 238.
devant mon Père qui est dans les deux ( 1 ) ; l'infortuné Aflrien, par sa pusillanimité, s'est donc exposé au plus grand de tous les malheurs. Ecoutons ce que dit le pieux auteur de l'Imitation, au sujet de vues impénétrables du Tout-Puissant :
« Mon fils, gardez-vous bien de discuter sur les secrets jugements de Dieu ; pourquoi l'un est abandonné, tandis que l'autre est arrivé à une si grande grâce ; pourquoi celui-ci est si affligé, et celui-là si comblé d'honneurs? Tout cela est au-dessus de l'esprit humain; nul raisonnement, nulle dispute n'est capable d'approfondir les jugements de Dieu. Quand donc l'ennemi vous suggère de semblables pensées, ou que les hommes vous pressent de questions curieuses, répondez-leur par ces paroles du Prophète ; <■<■ Fous êtes juste ^ Seujneur^ et vos jugements sont droits (2). »
Pendant que le curé de Maesdam était livré aux exécuteurs, son compagnon, le chanoine de Gorcum, attendait, les mains liées derrière le dos, que son tour fut venu de partager son supplice. Plus ferme qu'Adrien devant les bourreaux, il était aussi beaucoup plus habile à manier la parole. Arrivé au pied de l'arbre qui tient lieu de potence, il s'adresse aux assistants et s'exprime d'une manière si pathétique, que plusieurs en sont émus.
Le prévôt chargé de la justice criminelle, et même le
(1) Matth., X, 33.
(2) De Imit. iib. lU, cap. LViii, v. 1.
prédicant hérétique, qui sont présents, demandent grâce pour lui. Cependant Ornai veut à toute force qu'il soit pendu. Alors les soldats, touchés aussi de compassion, joignent leurs prières à celles des premiers et supplient leur capitaine d'accorder la vie à un homme tout disposé à reconnaître ses erreurs. L'apostat liégeois se laisse enfm fléchir et cède à leurs instances.
11 fait délier le chanoine et lui dit : « Si tu t'engages à exécuter fidèlement tout ce que je te commanderai, je parlerai demain au comte, en ta faveur. Ce n'est pas moi, mais lui seul qui peut t'arracher à la mort ; j'emploierai volontiers mon crédit auprès de lui pour te sauver la vie. » Le patient promet avec joie et reconnaissance qu'il se conformera entièrement aux volontés de son bienfaiteur et il est reconduit dans la maison qu'il a quittée peu de temps auparavant.
Ornai, nous l'avons dit, avait perdu la main droite dans un combat ; ne pouvant donc tenir lui-même ses écritures, il lui fallait un secrétaire. 11 lui eut été difficile d'en trouver un plus propre à cet emploi, que l'ancien membre du chapitre de Gorcum, qui était fort instruit et connaissait trois langues étrangères.
Au bout de quinze jours, le prisonnier, gracié par le comte de la Mark, fut mis en liberté et reçu dans la maison du capitaine, en qualité de secrétaire et d'intendant. Les renseignements qu'on a pris sur lui ont été satisfaisants, c'est -pourquoi son maître lui donne celte marque de
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confiance. Le chanoine s'acquitte sans peine de ses fonctions et cependant il ne mène pas une existence heureuse. Sans cesse il est en butte aux railleries et aux sarcasmes d'une foule de gens qui le traitent de papiste, de sacrificateur, de traître et d'idolâtre. Jean Omal de son côté, brusque, cruel et ivrogne, ne lui épargne pas les mauvais traitements et pousse la fureur souvent jusqu'à le frapper.
Le prêtre, victime de toutes ces avanies, ne pouvant jouir d'aucun repos, ne songe plus qu'aux moyens de se soustraire, par la fuite, à une si dure condition. Il dissimule néanmoins le chagrin qui le ronge, et dévore ses ennuis en silence. Le temps s'écoule bien lentement au gré de ses désirs ; les tristes réflexions auxquelles il se livre ne font (ju'aigrir son mal.
Enfin une occasion se présente de sortir de Brielle ; il la saisit avec empressement. Le comte de la Mark avait chargé un nommé Bernard de percevoir le revenu des biens ecclésiastiques, dans le territoire de Gorcum, et comme cette tâche était fort difficile, à cause de la dispersion des domaines, celui-ci demanda un aide au courant de l'affaire. Naturellement on songea au chanoine qui, ayant été receveur du chapitre, connaissait mieux que personne l'état des choses.
Omal, quoiipie sans égards pour son secrétaire, tenait à le conserver. Il fallut la volonté du comte pour le déterminer à le laisser accompagner Bernard. Le féroce capitaine dit au percepteur : « Je vous confie ce prêtre pour les deux
mois que doivent durer vos opérations, mais veillez sur lui avec soin, ne le perdez pas un instant de vue, sans quoi il pourrait s'échapper et rejoindre les papistes. »
Celle recommandation mil en éveil celui à qui elle était adressée. A la ville, à la campagne, le jour, la nuit, Bernard avait l'œil sur son compagnon ; il n'ignorait pas le mauvais parti qu'il s'attirerait, en le perdant, par sa faute. Le chanoine s'acquitlait, avec tant d'intelligence et de soin, de son travail, que son maître en était émerveillé.
Ce dernier faisait tout ce qu'il pouvait pour rendre la vie douce à un homme qui lui était si utile, cependant il songeait toujours à sa responsabilité. Le prêtre, tout en se montrant sensible à ces bons procédés, n'oitbliait pas non plus qu'il lui fimdrait bientôt reprendre sa trisle servitude. Mil par cette pensée qui lui déchire le cœur, il épie à son tour les mouvements du percepteur, et profitant d'un moment où celui-ci est absorbé dans ses calculs, il s'esquive saos bruit, et ne s'arrête, dans sa marche, que lorsqu'il est en lieu sûr.
Le voici donc enfin délivré de la société des Gueux, où, pour éviter la mort, il a dit et fait plusieurs choses qui ont souillé sa conscience. Reçu par ses amis et réconcilié avec Dieu, par la pénitence, il a mené jusqu'cî la fin de ses jours une vie vraiment sacerdotale. En témoignage de son attachement à la foi catholique, et en réparation de ses fautes, ce chanoine a écrit en vers flamands une histoire des martyrs de Gorcum, qui a servi à Eslius, comme il le déclare lui-même dans son livre sur le même sujet.