CHAPITRE VI
Mutilation horrible des corps des saints Martyrs, — Leur sépulture.
Comme nous l'avons dit au chapitre précédent, les deux poutres qui servaient de potences, étaient d'inégale longueur. A la plus courte, furent attachés Nicolas Pieck, Godefroy Van Duynen et Corneille de Wyck ; quinze autres condamnés trouvèrent place sous celle qui allait d'un mur à l'autre de la pièce où se fit l'exécution. Jacques Lacops, le vicaire de Munster, fut pendu à une échelle. Nous allons maintenant mettre sous les yeux du lecteur les indignes traitements infligés aux corps des martyrs. Il ne suffit pas à la rage des meurtriers d'avoir insulté aux vivants, il faut encore qu'ils outragent les morts.
fiC récit de ces cruautés serait taxé d'exagération s'il ve-
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nait d'une tradition éloignée, mais il a été recueilli de la bouche du Frère Henri, témoin et acteur forcé, dans ce jour néfasle. Roger Estius qui a fourni à son frère Guillaume les documents dont celui-ci s'est servi pour écrire son livre, Roger Estius a vécu longtemps parmi les hommes qui ont vu ces atrocités, ou qui y ont pris part; nous sommes donc moralement certain d'être dans le vrai en les racontant d'après des témoignages si dignes de foi.
Commencé à deux heures du matin, le travail des bourreaux se termina à quatre, c'est-à-dire vers le point du jour. Rentrés en ville, les soldats racontent leur triste exploit comme une victoire remportée sur les traîtres, et quand ils se sont un peu reposés, ils retournent à Rugge emmenant avec eux le Frère Henri et un grand nombre de curieux. Quelques-uns des martyrs, au dire du novice, paraissent encore avoir conservé un reste de vie, lorsque les cannibales qui les ont immolés, se mettent à les tailler en pièces. Au moyen de leurs sabres, ils coupent des oreilles, des nez, des doigts et d'autres chairs palpitantes qu'ils fixent à la pointe de leurs hallebardes et au sommet de leurs casques, comme des trophées, et s'en retournent en chantant d'ignobles refrains.
Ainsi ornés, ils parcourent les rues de Brielle et s'attaquent aux catholiques qu'ils rencontrent, principalement aux religieuses au visage desquelles ils présentent ces dépouilles sanglantes. Ce n'est pas tout : les brigands se rappellent avoir entendu dire à des ignorants comme eux, que
la graisse des pendus est fort recherchée comme remède à ■certaines maladies, et aussitôt, poussés par l'amour de l'argent, ils s'apprêtent à tirer un parti lucratif des cadavres qu'ils ont en leur possession.
Dans l'après-midi, les bourreaux se munissent donc d'instruments de boucherie et courent au lieu de l'exécution. Arrivés là, ils choisissent les corps qui semblent le plus propres à leur dessein et commencent leur abominable besogne sur le Père Jérôme de Weert. .Mais passons rapidement sur des détails qui nous font frémir d'horreur ; quand ils ont retiré de divers suppliciés tout ce qu'ils ont pu recueillir de matière vénale, ils s'en chargent et viennent l'offrir aux empyriques de la ville. Ceux-ci en achètent une partie et le 'reste est étalé sur le marché public; on dit même qu'il en fut envoyé à Gorcum.
Le Frère Henri était présent à toutes ces scènes de barbarie ; suspect aux Gueux à cause de son ancienne profession, il vivait dans de continuelles alarmes. Le^ comte de la Mark qui l'avait pris à son service, le raillait sans cesse en présence de ses autres domestiques ; souvent même, quand il le servait à table, le tyran disait en le fixant : « Il faut que la corde me délivre encore de ce moine. »
Lorsque le malheureux novice se trouvait au milieu des soldats, ils lui mettaient un mousquet sur l'épaule et le faisaient crier de toute la force de ses poumons : Vive le comte de la Mark ! Vive les Gueux ! A bas le pape et les
papistes! A bas le duc d'Albe! Et il leur obéissait lâchement, tant il avait peur du supplice.
Voyant qu'ils en faisaient tout ce qu'ils voulaient, les forcenés soumirent ce jeune homme à une épreuve qui dût être bien |)éiiible à son cœur. Ils lui ordonnent d'envoyer une balle dans le corps de Nicolas Pieck, son père spirituel, et sous le poids de l'intimidation, il se soumet encore à cet ordre cruel.
Après ces épouvantables traitements, les restes des martyrs demeurèrent tout le jour suspendus aux poutres, et comme on accourait en foule pour se repaître d'un spectacle digne des antropophages de l'Afrique et de l'Océanie, les gardiens de la porte de la ville exigèrent un tribut, avant de les laisser sortir, de toutes les personnes qui se rendaient à Rugge.
Un bourgeois de Gorcura, personnage considérable et zélé catholique, étant allé, non par curiosité, mais par piété, visiter le théâtre delà mort des martyrs, y trouva une populace effrénée qui s'y livrait aux plus honteux excès. Des hommes, des femmes et même des enfants poussaient des cris de réjouissance, et tournaient en dérision les prêtres et les moines, à la vue de leurs cadavres mutilés. Emu jusqu'au fond des entrailles, cet honnête citoyen reprend le chemin de la ville et sq rend auprès de l'autorité pour demander à rendre les honneurs de la sépulture aux suppliciés.
Ce n'est 'pas sans difficulté et surtout sans argent qu'il
obtient ce qu'il désire. Il s'entend donc avec les parents et amis des victimes et se dispose à s'acquitter, le lendemain matin, de la tâche qu'il a sollicitée si généreusement.
Les Gueux l'ont prévenu pendant la nuit. Etant arrivé, au point du jour, avec quelques compatriotes au lieu du supplice, il aperçoit deux fosses qui ne s'y trouvaient point la veille. C'est là que gisent entassés les corps des héros de la Foi, et ils y demeureront jusqu'à ce que Dieu ait rendu un peu de calme à l'Eglise des Pays-Bas.
Quarante-trois ans après cette inhumation nocturne et clandestine, en 1615, profitant de la trêve conclue entre l'Espagne et les Provinces-Unies, quelques catholiques belges résolurent de doter leur pays des reliques des martyrs de Gorcum. Déjà, comme nous le verrons plus tard, la voix publique avait proclamé la sainteté des confesseurs de la Foi; déjà, par leur intercession, s'étaient opérés des miracles, et leurs tombes étaient devenues un lieu de pèlerinage, malgré les tracasseries des hérétiques.
Les fosses ayant été ouvertes et fouillées par des hommes sûrs, les ossements qui s'y trouvaient furent précieusement recueillis et transportés à Bruxelles. Ce ne fut toutefois que le 7 juillet 1618, que l'archevêque de Malines, après les informations les plus minutieuses, proclama l'authenticité de ces reliques et en fit solennellement le dépôt dans l'église des Franciscains. Quelques portions détachées ont été ensuite envoyées à Louvain, à Atht, à Cambrai, à Douai, à Anvers, et autres lieux.
Nous ne saurions, dans un travail destiné à toutes les classes de la société, raj)|)orter les savantes dissertations de Jean-Baptiste Soilerius, à ce sujet. Les liommes d'étude peuvent y recourir (1); la majorité de nos lecteurs nous saura gré de ne pas être trop long. L'Eglise procède avec une sage lenteur dans la déclaration des honneurs qu'elle décerne aux saints. Commencé dès 1619, à la sollicitation des évêques de Belgique et de Hollande, le procès de béatification de nos martyrs ne se termina que le "24 novembre 1675, jour où le souverain Pontife, Clément X, prononça le décret, par lequel leur culte fut autorisé dans les Pays-Bas. Près de deux cents ans plus tard. Pie IX a convoqué, à Rome, pour le 29 juin 1867, époque de leur canonisation, les évêques du monde entier.