IMPRIMERIE DE LA SOCIÉTÉ DU PAS-DE-CALAIS
rue d'Amiens, 41 et 43
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LES METYRS
L'un des plus émouvants spectacles gui attendent à Rome le voyageur est la vue des Catacombes immenses où reposèrent les chrétiens des premiers âges. Ce ne sont pas là des nécropoles vulgaires où dorment des morts inconnus ; les noms de plus d'un de ceux di3nt les restes y furent déposés sont demeurés immortels dans l'histoire. Les corps des Apôtres Pierre et Paul, de S. Laurent, de nombreux papes martyrs, ceux des vierges illustres, Cécile, Agnès, ont sanctifié les galeries de la Rome souterraine. Le génie d'un savant italien a souvent retrouvé leurs traces et, malgré des dévastations sans nombre, malgré le passage des barbares, les insultes plus désastreuses encore que souffrirent les saintes nécropoles pendant de longs siècles d'ignorance et d'oubli, les Catacombes romaines présentent encore l'image vivante des temps où elles furent en usage. Parfois une investigation heureuse fait retrouver derrière quelque paroi construite en des moments de persécution, des ossements enveloppés de drap d'or, accompagnés, comme ceux de saint Hyacinthe, d'une inscription tracée aux premiers âges. Ailleurs apparaît sur une fresque, un saint debout, la tète haute devant un magistrat païen. Le mot Martyr se trouve parfois sur des marbres arrachés aux ruines.
Devant ces vénérables souvenirs, au fond d'obscures galeries éclairées par de pâles flambeaux, Tesprit s'isole des temps présents pour remonter aux âges où tant de victimes assurèrent au prix de leur sang le triomphe de TEglise naissante. Ces temps sont loin de notre pensée, ces sacrifices semblent bien loin de nos mœurs ; nul de nous ne devra, ne verra confesser, au prix de la vie, la foi que nos pères nous ont léguée ; les nécropoles qui nous gardent le souvenir de pareils combats semblent mettre sous nos yeux l'image de traits perdus dans la brume des légendes et que nos temps ne verront pas revivre.
Et pourtant, au milieu de Paris même, dans une de nos rues tumultueuses, un humble sanctuaire offre aux regards de mêmes objets de vénération. Là aussi, des ossements blanchis^ des inscriptions, des tableaux de martyre. Ceux que rappellent ces souvenirs, nous les avons tous pu connaître : ils ont vécu à nos côtés, et le jeune homme qui nous montre leurs reliques augmentera peut-être de ses dépouilles mortelles le musée de la Salle des Martyrs.
Nous sommes au Séminaire des Missions étrangères ; c'est là que se préparent dans le silence, c'est de là que partent incessamment les hommes intrépides qui vont porter dans les pays de l'extrême Orient la semence de la foi chrétienne et y grandir le nom de notre France. Le sanctuaire qu'ils veulent bien nous ouvrir renferme des instruments de supplice, des ossements brisés, des vêtements, des linges, des cheveux, des crucifix baignés de sang, quelques pauvres livres de prières qui consolèrent les prêtres captifs, leurs lettres écrites dans les cages, dans les cachots, et signées du mot de saint Paul « prisonnier du Christ », leurs vases sacrés, les peintures faites au-delà des mers et représentant, avec la naïveté atroce particulière aux Orientaux, les martyrs tenaillés, étranglés, brûlés, décapités, leurs membres dispersés horriblement. Ces tristes objets, un jeune Séminariste vous les montre, vous les explique, le visage riant, le cœur tranquille. On ose à peine lui demander si lui, si frêle en apparence, est de ceux qui doivent plus tard afironter les périls d'une mission chez les barbares. « Dans trois mois, dit-il simplement, je partirai, » et cette réponse le trouble moins qu'elle n'émeut celui qui l'a reçue.
Dans ce sanctuaire si vénérable, hommes et choses tout parle ^u
cœur; ce que j'ai lu de plus émouvant dans l'histoire des pt^miêrs martyrs m'est revenu à la pensée; la vue du courage vivant, si je puis parler ainsi, s'est mêlée pour moi aux souvenirs^ les renouvelant, les rendant à la fois plus sensibles et plus vénérables ; là j'ai compris, par de récents exemples, comme autrefois des hommes sans peur avaient encouragé hautement à la constance les saints debout devant le tribunal ; conmient, dans l'Âge de la faiblesse,, des enfants avaient su montrer, en mourant pour le Christ, un courage
indomptable ; comment, dans leur audace. magnifique, des martyrs avaient pu enseigner devant le proconsul, chanter des hymnes au milieu des tortures et trouver la force d'annoncer l'Évangile, même du haut de la croix. Ce que mon esprit tendait parfois à reléguer dans le domaine de la légende m'est apparu chose possible, chose réelle. J'ai senti que ce que faisaient les fils, leurs ancêtres l'avaient pu faire, et que les miracles de courage accomplis aux jours où nous vivons l'avaient été par ceux qui nous ont précédés.
Ce n'est point qu'un parallèle absolu puisse s'établir entre les martyrs d'autrefois et ceux de nos jours. Poursuivis au nom d'une société différente par les temps, par les lieux, d« l'ancien monde païen, les saintà de l'extrême Orient ont à subir des attaques inconnues dans l'histoire des persécutions romaines. La vue même de la Salle des Martyrs, le petit livre qui m'a fourni les premiers éléments de ce travail, accusent tout d'abord cette dissemblance.
Fidèles à leurs vieilles traditions, les peuples de l'Orient apportent dans les tortures, dans les exécutions capitales, tine mesure de cruauté qui dépasse les plus atroces conceptions des Occidentaux, S,/es horribles albums de supplices qui nous viennent décès pays lointains et dont nous détournons les yeux, sont chez eux ichose de veMe courante et se fabriquent par milliers. C'est à cette race impitoyable qu'appartient le supplice des cent plaies dans lequel l'homme, attaqué, déchiré de toutes parts ne doit mourir que lentement, sous la main d'un bourreau habile. C'est leur imagination sauvage qui inventa de désarticuler successivement chaque membre de la victime ; le Long-Tri ou « cruauté lente » tel est le nom de ce 6up-
8 I£S IIARTTRS DE l'EXTRÊME ORIENT
plîce dont le Code Annamite règle Tapplication *. Parfois, la mort revêtira, chez ces peuples, une forme étrange. Abandonné au bras militaire, le martyr se place à genoux sur le sol; des hommes d'armes, des chevaux, des éléphants de guerre forment autour de lui un large cercle. Au travers de chacune de ses oreilles une flèche est passée et demeure suspendue; puis on lui mouille la face et Ton y jette de la poussière de chaux ; alors, au commandement donné par le porte-voix du mandarin, au signal sourd et vibrant du gong, commence un dé ces combats simulés dont les peintures chinoises nous ofl'rent souvent Timage. Des soldats passent et voltigent autour de la victime et chacun, en courant, lui décharge un coup de sabre. La mort viendra quand il plaira à Dieu. L'art suprême est de la faire attendre ^. .
Avant que d'arriver à ce dernier acte du drame, le chrétien a dû subir d'incroyables tortures. On l'a bâtonné, puis longuement souffleté avec la redoutable semelle de cuir dont un seul coup met le visage en sang ; on l'a suspendu par la tête, par les mains, dans la claie supérieure d'une cage dont les pieds ne peuvent atteindre la base. De lourdes chaînes l'attachent par les extrémités, comme une bête dangereuse ; une cangue de bambou longue de huit pieds est passée à son cou dès l'heure de l'arrestation, meurtrit, ensanglante ses épaules et l'écrase de son poids insupportable ; on ne la retirera qu'au moment de Ja mort. L'esprit méchamment inventif des idolâtres a encore imaginé un supplice qui réclame, dans l'exécution, une adresse des plus accomplies ; c'est la courbure des os et l'habileté consiste à les ployer en arc sans les briser.
Chez ces nations, l'extrême dureté s'accuse dès le bas âge. En Chine, au Tong-King, les têtes des chrétiens décapités servent de jouets à des enfants et, comme dans ces fresques de Pompei où l'on voit de petits génies s'amusant à s'efirayer entre eux avec de grands masques tragiques, de jeunes Tong-kinois s'égayent
* Aubaret, Code annamite, liv. III, sect. i. (T. I. p. 93.) « La trahison envers son propre pays ou la révolte contre l'autorité royale seront punies de la mort lente, sans distinction pour le principal coupable et pour ses complices. » ^ * La Salle des Martyrs du Sémùmire des Missions étrangères, Paris, 1866, in-13, p. 238 et 318.
à épouvanter les passants en leur montrant la tète d'un mission-
naire *.
Comme autrefois sous la main de Rome païenne, la rigueur des lois et des coutumes s'aggrave d'une haine folle contre le christianisme. Inventés par le besoin de nuire, acceptés par une stupide ignorance, des bruits étranges circulent sur les fidèles. Ceux qui écoutent ces hommes, dit-on, deviennent à jamais leurs esclaves ; s'ils recherchent des prosélytes, c'est pour en tirer un profit ^ ; au moment même du baptême, l'âme du malheureux néophyte, soigneusement empaquetée, est envoyée au dieu des barbares ^< le Seigneur du ciel » qui l'achète et la paie ; quand meurt un indigène converti, les « Pères noirs » qui épient sa dernière heure, lui arrachent les yeux pour en tirer une liqueur qui leur sert à changer le plomb en argent. Un soldat qui les a joués en a eu la preuve certaine ; comme il feignait d'agoniser, il a vu l'un d'eux s'approcher avec un couteau pour lui arracher les yeux ; il s'est levé subitement et a tué le misérable. Les femmes qui s'agenouillent, aux églises, devant les prêtres, reçoivent une pilule enchantée qui les jette dans une fureur hystérique. Voilà les actes de ces gens d'Europe, issus du mulet et du chien dont leurs traits reproduisent la figure ; ils ont une puissance redoutable et savent, quand il leur plaît, s'élever dans les airs ^ Attendre poiu* les frapper serait un crime contre la religion, contre le pays. « Que les sages, écrit-on, « prennent garde ; le mal deviendra de plus en plus fort. On lit dans « le livre des poésies : Voyez la neige qui tombe, tout à t heure ce « 7%'était qu'un brouillard. Et encore : La grue se change en hibou, « Il s'élève encore maintenant des brouillards de la mer, il faut « donc veiller avec plus de soin ». Qu'on tue les hommes de cette race et qu'on déchire leurs cadavres pour les empêcher de ressus-
* La Salle des Martyrs, p. 144 et 369.
' L'abbé Dourisboure, Les Sauvages Ba-hnars (Cochinchine orienlale), 1873, in-i8, p. 245; Libelles chinois contre les chrétiens, (Je dois à la bienveillance des Prêtres des Missions catholiques et en particulier à M. Tabbé Guerrin la communication d'une version de ces pièces, inédites pour la plus grande partie.)
• Vie et Correspondance de J, Th. Vénard, prêtre de la Société des Missions étrangères, décapité pour la foi au Tong-King, 3« éd., 1870, in-18 ; Libelles chinois contre les chrétiens.
io IBS iUifiHrRs IMr t'à^Èun orient
citer, comme ild le savent faire par magie ; qu'on égoî^fë léA Mandarins faibles ou traîtres qui les protègent.
Aiiisi fconcluent tous lêi libelles qui ont causé, il y a peu d'afitées, léé âtroèeè màtôacres de Tièn-Tsin, Tassassinat de M. Mabileau, pro- Tièftii-B du Su-Tchuett, en 1869, la mort de M. Rigaud et enfin, il y a environ un an, celle d'un jeune missionnaire, M. Hue.
Il li'^est pas jusqu'aux plus nobles actes qui ne servent de bases k des fealômnlies ; nulle part Inieui que dans ces pays lointains ne se fnontre lia tendance du vulgaire à chercher, potir ce qu'il ne peut côûcèvoir, leâ plus étranges explications.
Si lés chrétiétts, afflrmé-t-on, refusent malgré l'ordre des jugés, de fouler aux pieds la croix, c'est qu'ils perdraient, en le faisant, toute leur puissance magique. Cette constance dans la torture qui frappé d'étonnement les païens, n'est pour eux qu'une vertu communiquée par des pilules enchantées ; les rapports officiels des mandarins et les éditfe des princes l'attestent également *. Lorsqu'un néophyte à genoux reçoit du prêtre cette drogue qui ensorcelle, il cesse de s'appartenir. A l'instant se forme dans son corps une petite ligure humaine. Cet être bizarre, né de l'Eucharistie, n'est autre que la Vierge mère de Dieu. C'est là le démon qui retient le chrétien dans sa folle croyance et qui l'empêche de défaillir ; il lui donne à la fois l'obstination et rinsensibtlité dans la torture.
Aiiisi s'expriment les libelles populaires, écrits infâmes et obscènes dont les traductions ne peuvent être publiées, et celui des Faits authentiques, long recueil d'anecdotes, l'un des plus lus de tous, cite un médecin habile qui ayant pu se délivrer du redoutable pygmée, reçut de la bouche d'un prêtre chrétien la révélation de ce secret.
J*ai dit^ue les idolâtres attribuent aux Européens l'art magique de s'élever dans les airs. A Kouang-Si, il y a huit ans, une femme indigène, Agnès Tsaou-Kong, est amenée devant le mandarin. C'était unie humble veuve chargée d'instruire les enfants et lés femiùeâ. On Pînië^roge rudement :
(( Qu' es-tu venue faire ici », lui dit le magistrat chinois?
« Vie du 'oénérahle seMtèïir ch Di'^, P. DninouHn Borie, évêque d'Acanthe, 1846 iii-48, p. 258.
« n y a deux ans, un grand nombre de femmes de ce pays ayant « embrassé la religion chrétienne, j'étais venue pour leur appren- « dre à prier et à servir Dieu.
— « Pourquoi leur apprends-tu à voler comme des oiseaux^
— « Je ne leur apprends pas à voler, mais à prier. Le mandarin « voit bien que c'est une calomnie inventée contre nous^*. »
Dans un des rares paragraphes qui puissent être placés sous les yeux du lecteur, le libelle des Faits authentiques raconte, au sujet d« l'ancienne fable, le trait suivant qui fera connaître la perfide habileté de ce ramas d'anecdotes imaginées pour frapper le vulgaire.
« Au temps des Ming, beaucoup suivaient la religion du Seigneur « du Ciel ^ Il y avait cependant un homme distingué, nommé Où, « qu'on n'avait jamais pu amener à cette secte. Un prêtre tenta de « l'attirer par l'art de monter au ciel. Cet homme lui dit : Si je n'y « vais pas maintenant et ne vois ce lieu céleste, je ne croirai « jamais. Le jour suivant, le prêtre revient pour le conduire au « ciel. Tous deux étant donc sortis ensemble de la maison, sem- « blaient voler en l'air. Bientôt ils arrivèrent dans un lieu très- « agréable, tel qu'on n'en peut trouver en ce monde. Ils entendi- « rent les chants de voix divines et une musique céleste; ils virent « de si grandes merveilles qu'ils ne pouvaient se résoudre à reve- « nir. Mais tout à coup une voix se fit entendre, disant à cet homme « appelé Où : Veux-tu donc toi aussi embrasser cette secte diabo- « ligue? Il reconnut* la voix de son père défunt. Aussitôt, comme « se réveillant au milieu d'un songe, il ne vit plus personne, pas « même le prêtre qui l'avait accompagné» »
Tels sont, parmi tant d'autres qu'on ne peut rappeler, quelquesuns des faits imaginés contre les chrétiens, contre leurs missionnaires, par des hommes dont les instincts méchants égalent la crédulité.
Les sorciers qui, par leurs tours d'adresse, vivent de la simplicité publique, accréditent les rumqurs et attisent les colères. Le christianisme ruine leur prestige et^ oottime ees iêimoéà^ d« j^etits tem-
* La Salle des Martyrs, p. 366«
' Cest le nom donné au Christianisme.
pies de Diane qui, devant la parole de saint Paul, tremblèrent pour leur industrie et excitèrent une émeute à Ephèse, les thaumaturges de l'Extrême-Orient crient et tempêtent àFenvi contre les ministres de Dieu.
A voir les apôtres de la foi, secourables, confiants, généreux, soucieux des droits de tous, à les entendre prier le Seigneur pour les mandarinl^ cupides et cruels *, quelques-uns cependant parmi les idolâtres hésitent à accepter de si noires calomnies. Dominicains, Jésuites, Lazaristes, Sulpiciens, Maristes, humbles prêtres des Missions étrangères, ces hommes dont le dévouement, le courage imposent à tous le respect, seraient-ils donc les monstres que prétendent démasquer les libelles? A ceux qui les croient calomniés s'adressent des écrits spéciaux. L'un des plus curieux de ces livrets, répandu dans le Su-Tchuen, met en présence deux indigènes, un converti, un idolâtre ; c'est le païen qui dans leur dialogue a naturellement le dernier mot ^
— « Si les Européens, dit le fidèle, sont si barbares et si im- « mondes, pourquoi le Ciel ne les ^xtermine-t-il pas ?
— « Par la même raison, répond le païen, qu'il n'extermine pas « les loups, les tigres, les panthères, quoique ces animaux nous « fassent beaucoup de mal. Le ciel est clément; il fait naître les « Européens et les conserve, comme il fait naître et conserve les « bêtes fauves ; les uns et les autres nous sont très-nuisibles.
— « Mais l'Empereur de votre vaste pays permet aux Européens « d'y prêcher leur religion, d'y faire le commerce. Etes-vous donc « plus sage que l'Empereur?
— « C'est vrai, bien que les anciens Empereurs aient défendu aux
ta
« Européens de mettre le pied sur notre sol, l'Empereur actuel le « permet; mais aussi, dans quelles intentions? C'est afin que les « barbares d'Europe, voyant notre civilisation, quittent leurs « mœurs sauvages et embrassent notre culte. »
1 Vie et correspondanee de /. Th. Vênard, p. 265. * Les Missions catholiques, janvier «1870, p. 29.
A côté de ces traits particuliers aux hommes de rExtrême-Orient, se montre une étroite ressemblance entre les paroles , les ^ctes des vieux polytliéistes et ceux des nouveaux persécuteurs. Les accusa^ tiens, les calomnies accumulées contre les missionnaires, contre leurs prosélytes sont celles qu'on se plaisait à répandre contre les enfants de TÉglise primitive.
Toutes les calamités publiques, les invasions des mulots, des sauterelles sont amenées, répètent les idolâtres, par les méfaits et l'impiété des chrétiens. La magie est leur arme familière ; leur puissance de séduction est sans borne. En quelque lieu que ces hommes se présentent, ils savent détourner les femmes. Malheur à celui qui les écoute ! Sa terre deviendra stérile ; la mort suivra de près le baptême*.
Ainsi revivent les erreurs, les mensonges des premiers siècles ; ainsi parlaient autrefois les païens irrités de voir Tâme de la femme s' ouvrant aux vérités de l'Évangile ; ainsi disaient-ils, quand lès tremblements de terre renversaient les cités, quand les fleuves débordaient, quand la peste, la famine désolaient une contrée; ainsi se plaignait l'idolâtre Clovis pleurant la mort d'un premier né qu'avait fait baptiser Clotilde.
Les chrétiens, répète-t-on encore avec les païens des temps antiques, les chrétiens ont coutume de sacrifier des victimes humaines ; ils vivent dans d'impures débauches ; une promiscuité abominable règne dans leurs assemblées nocturnes ; leur pensée est de dépeupler le monde en condamnant le mariage, en exaltant le célibat. Comme autrefois, les païens s'en irritent ^ N'est-ce pas là, disent-ils, une religion perverse, et qui tend à détruire la race humaine ?
Une Vierge du Christ est saisie à Kouy-Tchéou. C'est une fille in-
^ Les Missions catholiques, 1874^ p. 111 ; Tabbé Dourisboure, Les Sauvages Bah" Nars, p. 80.
' Minutius Félix, Octavius, c. vm et ix; Tertull. Apologet., c. vu; Euseb. HisU eccL^ L V, c. i; Acta 5. Epipodii, § 4; Acta 5. Pollionis, § 2 (Ruinart, Açta sin^ cera ); La Salle des Martyrs, p. 387; Libelles chinois contre les chrétiens.
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digène. « Abjure et marie-toi, ou meurs » lui ordonne le mandarin. — Non ! non ! dix mille fois non ! » dit-elle, et le bourreau lui tranche la tête. Ce fut ainsi que, suivant la tradition, résista et périt sainte Agnès, sommée d'accepter un époux *.
La rage autrefois déployée contre les apôtres du Seigneiu", les évêques, les prêtres, ces « chefs de conjurés », comme parlait la loi romaine, nous la retrouvons dans ces pays lointains. Qu'importe la foule des convertis, -si Ton peut atteindre les suborneurs ? Les missionnaires surtout sont recherchés, poursuivis, comme répandant une religion étrangère, et ainsi que le répètent les sentences de mort que Ton dirait copiées sur celles des Proconsuls de Rome, leur supplice demeurera pour tous un exemple terrible et salutaire ^.
Une secrète terreur pousse les idolâtres contre ces hommes dont la pensée demeure pour eux un mystère. Que deinandent-ils? Quel dessein les anime ? Ce sont des ennemis de l'État qu'ils veulent à coup âùr renverser.
Autrefois,raconte Hégésippe dans un passage conservé par Eusèbe, l'empereur Domitien prit ombrage de la famille de Notre-Seigneur. Il la fit comparaître devant lui, l'interrogea longuement sur ses ressources et ne se montra rassuré qu'en voyant les mains calleuses de ces hommes qui vivaient d'un pénible travail. Rien à craindre de ces humbles laboureurs. Mais, au moment de les congédier, une inquiétude lui vint encore : « Qu'est-ce que le règne du Christ, leur « dit-il? Qu'entend-on par ce mot? Quand ce règne viendra-t-il? » Le puissant maître du monde tremblait devant une parole sortie de la bouche du fils d'un artisan ^ Une même crainte agitait les Romains, au temps de Marc-Aurèle : « Quand vous nous entendez, « écrivait saint Justin, quand vous nous entendez dire que nous at- « tendons le Règne, vous imaginez que nous rêvons quelque chose « de terrestre et d'humain. Nous ne pensons qu'au royaume des « cieux*. » Le martyre d'un néophyte chinois, Joseph Yuên, mort
* La Salle des Martyrs, p. 430; Mamachi, Origines et Anliquitates christianw, t. II, p. 405.
« La Salle des Martyrs, p. 142, 170, 175, 242, 286, 312, 329, 332, 355. Acta S. Cypriani, § 4. (Ruinart, Acta sincera.)
* Ëîiseb. Hist. eccU^ 1. III, c. xix. *
* S. Justin, Apolog.y I, § 4.
en 1817, Acms moflitre 1^ même peçaée préoccï^p^pt les i^aj^darifla. « On in'a souvent interrogé^ écrivait-il aux prêtre? de 1^ JHçision, |W « m'a souvent interrogé $ur cette demande40 l'Oraison domînic^ : « Que votre règne arrive ! Car le préfet soutenait que le sens ^q cette « phrase était que les Européens viendraient pour s*emparer ^ Ja « Chiiie, et, à cause de cet article, j,e ?:eçus yingt çpji^et? appliquée <c avec la semelle de cuir. Une fois aussi, ojçi me ût deme,ur,er ^ ge- « noux sur une chaîne tendue et trois fois sur des pierres. « Mais constamment je niai Tinterprétation insensée 'du Préfet. « Quand le juge criminel m'interrogea sur cette phrase, je répondis « que cette interprétation était non de moi, mais du Préfet *. »
Pour les vieux païens, la foi chrétienne et le judaïsme étaient même chose : c'étaient là deux religions ennemies du polythéisme et entre lesquelles leur mépris ne distinguait pas ^ Ainsi foçit aujourd'hui les Orientaux pour les chrétiens etlesmahométans. L'abstinence de viande de porc imposée paç la loi musulmane est attribuée, reprochée aux fidèles et sert de base à une grpssière amputation contre le Sauveur.
Comme au temps de Dioclétion, Chinois, Tong-Kinois, Annamites cherchent et saisissent les livres des chrétiens, ces livres qui, disentils, ensorcellent et sur lesquels une terreur bizarre les empêche même de jeter les yeux ; ils s'emparent des vases sacrés, des sainte^ images, des hosties qu'ils croient enchantées, parce qu'elles communiquent aux martyrs une force indomptable *. Quatre vqr^ du pape S. Damase nous disent qu'un jeune diacre, Tharsicius, {\^ assailli par la foule, alors qu'il cachait dans un pli de sa robe leis espèces sacrées : on croyait à quelque phylactère doi^t il ,f^lait rompre le charme, et le jeune homme fut égprgé ^ JAèvf^e soupçon aujourd'hui, même crainte superstitieuse. 11 y a vingt ans, un prêtre français, Théophane Vénard, l'une des plus touchantes victimes de lapostolat, avait été porté dans une cage au lieu du supplice. Une indigène perce la haie des soldats et remet a^ martyr,
' La Salle des Martyrs, p. 103.
« Tertull. Apolog., XVI, etc.
s Libelles chinois contre les chrétiens*
^ la Salle des Martyrs, p, ^.
» S. Damw. Carm., XVIH, De 8. Tarsicio.
16 LES KARTTRS DE L'EXTRÊHE ORIENT
à travers les barreaux, une petite boite contenant TEucharistie. Les soldats se jettent sur le missionnaire et lui arrachent le pain des forts. C'était là, pensaient-ils, quelque philtre préparé pour adoucir les angoisses du supplice. Le martyr s'écrie et la fidèle, courant au capitaine, réclame avec courage la restitution de Thostie. « Si vous osez, dit-elle, toucher au viatique de mon Père, vous et votre famille, vous mourrez tous de mort subite. » L'officier pâlit et obéit aux injonctions de la chrétienne \
Devant l'attitude des saints, une crainte secrète s'agite en efl'et dans l'âme des idolâtres. Quels sont ces hommes au cœur impassible et dont le courage les étonne ^ ? Quelles sont ces étranges victimes qui, semblables aux héros des temps antiques, chantent et enseignent au milieu des tortures % rendent grâce au juge qui les fait supplicier et l'assignent hardiment devant le tribunal de Dieu* ? Les criminels avec lesquels on afl'ecte de les frapper, de les confondre, comme on a fait du divin Maître, montrent-ils cette calme résolution, cette confiance en un Dieu vengeur ? Par deux fois, au Tong-King, des mandarins, le jour même où ils viennent de frapper des martyrs, leur offrent un sacrifice expiatoire pour apaiser leurs mânes irrités. <( Vous n'êtes pas un homme ordinaire » dit à l'un d'eux un juge païen, vaincu par la sagesse de sa réponse. Dans une lettre écrite à ses frères au sortir de la torture, un prêtre indigène a signé : « André Lac, inébranlable comme une montagne ^)) Ce n'est point là une vaine parole dictée par l'emphase de l'Orient ; le saint meurt sans que rien en effet l'ait pu ébranler. L'impassibilité des martjTS au milieu des plus terribles tourments frappe et inquiète les idolâtres. A peine le bourreau arrache-t-il un frémissement à la chair. « Lorsque l'âme est toute dans le ciel, lisons-nous dans des
* Vie de J. Th. Vénard, p. 327.
^ La Salle des Martyrs, p. 157 et 256. S. Justin, Apolog,, II, 12.
' Mamachi, Origines et Antiquitates christianse, t. II, p. 156 et 365; Tabbé de T. . . ., Histoire de VÉglise du Japon, 1689, p. 560; Acta S. Nestorii, § 8 et 10; Acta S, Cypriani et Justine, § 2 ; Acta S, Fidei et Caprasii, § 8. (BoUand. 26 feb. 26 sept. 26 oct.)
* La Salle des Martyrs, p. 84, 312, 447. Cf. Acta S, Marcelli centurionis^ § 4; Acta S. Perpetuw et Felidtatis, § 17. Acta S* Claudii, § 1. (Ruinart, Acta sincera,)
* La Salle des Martyrs, p. 248,
(( Actes antiques, cette chair qui souffre n'est plus la nôtre ; le corps « reste insensible quand l'esprit est en Dieu *. » Ce miracle des temps anciens, les martyrs de nos jours les renouvellent. Missionnaires et néophytes reçoivent dans les angoisses de la torture, de l'exécution, une même grâce d'en haut. Magie ! s'écriaient les vieux païens, et pour rompre le charme qui, croyaient-ils, rendait insensible aux tourments, ils baignaient le martyr d'une eau fétide *.
Même étonnement, même croyance chez les barbares de l'Orient.
« Pendant les plus horribles tortures, lisons-nous dans la vie de « M. Chapdelaine, le martyr ne poussa pas un soupir, ne proféra « aucune plainte. Le mandarin attribuant un silence si extraordi- « naire à quelque art magique, fit alors, pour éloigner le charme, « égorger un chien et ordonna que de son sang on aspergeât le « corps du martyr. Puis on continua de le frapper, sans compter « désormais les coups, jusqu'à ce qu'on le vit incapable de se re-
« muer '. »
A Lyon, sous le règne de Marc Aurèle, une jeune esclave, Blandine, fut mise à la torture. « Je suis chrétienne, s'écriait-elle au « milieu de ses longues angoisses, je suis chrétienne, il ne se com- « met rien d'infâme parmi nous * ! » L'aveu que l'on voulait tirer de sa bouche, c'était cel^i des abominations qu'imaginaient les idolâtres. Une promiscuité sans nom régnait, disaient-ils, dans les agapes et l'accomplissement des rites chrétiens se mêlait à des crimes atroces. Cette accusation disparue de bonne heure, dans les anciens âges, et que Dioclétien voulut faire reparaître, nous la retrouvons vivante en Orient. « Ne fait-on pas des abominations dans les festins « de l'Eglise ? » dît à Joseph Marchand un mandarin cochinchinois ^ Au même pays, en 1840, en Chine, il y a dix-neuf ans, on incrimine en termes obscènes lesrelations des prêtres et des religieuses. Un étrange libelle chinois, publié en 1867 contre les gens d'Europe et répandu dans tout l'Empire avec une incroyable profusion, ré-
* Acta S* Perpétuée, § 20 ; Acta S, Montani, § 21. (Ruinart, Acta sincera.)
* Acta S. Luds, § 6. (Surius 13 dec.)
* La Salle des Martyrs, p. 367.
^ Euseb., Hist, eccL, 1. Y, c. i.
* La Salle des Martyrs, p. 132.
IJJ LES MARTYRS pç jt'ÇJTRÊME ORISWT
pétait cei? accusatiop* odieusee que Je traducteur frwçais îçi'i?. pu transcrire *.
Si éloignés qu'ils soient par les temps, par les lois, parles mœur;5, des antiques ennemis du nom chrétien, à chaque instant le^^ Orientaux se rencontrent avec eux dans leurs pensées, dans leurs paroles, dans leurs actes.
Les églises sont abattues, les morts arrachés de leurs tombeaux % on poursuit les fidèles d'offres et de promesses pour les faire renoncer à la foi ^; comme au temps antiques, tm les somme de signer des billets d'apostasie * ; une simple démonstration d'obéissance, leur dit-on, satisfera le juge et toute liberté de croyance leur sera ensuite concédée \ On fait venir près d'eux leurs enfants pour que la vue de ces êtres chéris brise leur courage ®, les chrétiens sont jetés en prison, exécutés avec les malfaiteurs \ on leur refuse des aliments pendant qu'ils sont retenus captifs et, comme celle de Garthage, les Eglises d'Annam, de Chine et de Corée ont leurs listes de saints morts de faim dans les prisons *. Ainsi que tant de martyrs des anciens jours, des femmes traînées devant le tribunal, sont brutalement dépouillées de leurs vêtements et menacées d'être jetées dans des maisons de débauche ^ parmi les fidèles misàmort, plusieurs sont privés de la sépulture *° ; puis, comme les traditions de l'avarice doivent demeurer aussi vivaces que celles de la mé-
» Voir dans les Missions catholiques de janvier 1872 les quelques parties de ce libelle qui ont pu être publiées.
« Cbarlevoix, Histoire du Japon, éd. de 1736, t. II. p. 103 ;,rabbé de T ,
t. II, p. 519 ; Eusèbe, Hist. eccL, 1. VIII, c. n ; Tertull., ApoL, XXXVII ; Ad Sca-
puLj m.
» La Salle des Martyrs, p. 78, 172, 255; Acta S, Tarachi, § 9 (Ruinart, Acta sincera.)y etc.
* L'abbé de T , t. II, p. 524 et 531 ; La Salle des Martyrs, p. 79; Aeta
S, Agapes/^ 4 (Ruinart, Aeta sincera.)
' La Salle des Martyrs, p. 295. Euseb., Hist. eccl.t 1. VIII, c. i.
• La Salle des Martyrs, p. 180; S. August., Sermo 284, § 2.
■^ La Salle des Martyrs, p. 124 ; Philosophumena, 1. IX, ç. u ; Eusèbe, McM't* PalâBst, VI.
« La Salle des Martyrs, p. 11, 199, 450, 503. S. Cypr., Epist. XXI, § 2. » Cbarlevoix, t. II, p. 304 et 322 ; La Salle des Martyr$, p. 43i ; TertuU..4|M>Z. L. ^^ La Salle des Martyrs, p. 429; Eusèbe, Hist- eccL, IV, 15.
BX LES PBIU5ÉCÏJTI0KS ANTIQÏÏ^S Ip
chanceté humaiiiQ, le bourreau demande parfois à ^es victimes une soname d'argent pour les tuer d'un seul coup *, et les païens vendent aux fidèles les restes des chrétiens égorgés ^
Dans les outrages dont on accable ses enfants, le Christ a sa part d'injures. Comme les vieux païens, les Orientaux rient de ce Dieu mort dans un supplice infâme, qui n'a pu se sauver lui-même et qui, chaque jour, abandonne ses fidèles aux violences de leurs ennemis. Quel est, disent-ils, ce « Seigneur du ciel » qui laisse frapper, outrager ses statues^ »? Puis, comme si quelque mauvais génie renouvelait chez les païens de nos jours les inspirations de ceux d'autrefois, des crucifix grotesques sont publiquement exposés * ; on se dirait revenu au temps où la populace de Carthage promenait, en blasphémant, l'effigie d'un Dieu à tête d'âne, au temps où une main sacrilège grava aux murs du Palatin l'image d'un monstre crucifié ^
Les chrétiens, disent les Orientaux frappés de la diversité de nos communions, les chrétiens sont divisés de croyance et ne s'entendent même point sur ce qu'ils nous veulent enseigner. « Lorsqu'ils ne « sont pas d'accord entre eux, même dans leur pays, sur leur reli- « gion ; pourquoi s' efforcent-ils tant de nous amener à l'unité re- « ligieuse. » Cet argument de leurs libelles était aussi celui du philosophe qui combattit Origène. « Depuis qu'ils se sont multipliés, « disait-il, les chrétiens se sont séparés en diverses sectes ; ils n'ont « presque plus rien de commun que le nom ^ »
Si les barbares de l'Orient suivent ainsi les vieux païens dans leurs fureurs, leurs ruses, leurs reproches, leurs calomnies, une même inconscience leur fait également subir l'ascendant du dévoùment fraternel, de la vertu, du merveilleux courage dont les fidèles leur donnent tant d'exemples. « Voyez ces chrétiens, comme ils s'ai- « ment I ) disent-ils, en répétant un cri que Tertullien a rappelé
1 La Salle des Martyrs, p. 487 et 448.
* /d., p. 8 et 109; Acta S, Bonifatii, § 15. (Ruinart, Acta sinçera.)
' La Salle des Martyrs, p. 89. Parnphlets chinois contre les chrétiens. Eusèbe, Hist. eêcl.y V, 1.
* Vie de Th. Vénard, p. 290.
* Tertull., Apolog. XVI ; Garrucci, // Crocifisso graffUo in casa dei Cesari
* Contra Celsum, Ub. VI et VIII.
dans son Apologétique*. L'impassibilité devant la mort, dans les plus terribles souffrances, les frappe d'une émotion profonde. Deux tableaux peints par les indigènes et conservés dans la Salle des Missions étrangères nous montrent l'enthousiasme des païens devant l'intrépidité de leurs victimes. Des bourreaux, saisissant le sabre qui vient de frapper les martyrs se font au pied une blessure pour y verser du sang de ces hommes de cœur ; c'est une superstition de ces contrées que le courage se communique ainsi par l'infusion d'un sang généreux ^. Mobile comme partout, la foule s'émeut de l'impassible résolution des fidèles. Parmi les nombreux assistants, lisons-nous dans la vie d'un missionnaire français^ quelques mauvais sujets jetaient au martyr des paroles insultantes ; mais la grande majorité était frappée d'admiration. « Quel héros, disaient les « païens, il va à la mort comme à une fête 1 Quel air de bonté et de « douceur ! Pourquoi le Roi égorge-t-il des hommes pareils ^? »
Semen est sanguis martyrum^ répétaient les anciens, et souvent, . comme aux premiers âges, l'admiration ouvre les cœurs aux vérités de l'Evangile.
Je n'ai guères montré jusqu'à cette heure que sous son aspect douloureux le sacrifice qu'acceptent chaque jour les chrétiens de l'Extrême-Orient. Ce n'est point là pourtant, je dois le dire, que s'est tout d'abord arrêtée ma pensée. Alire rapidement le petit livre consacré à la salle des Martyrs, une première impression m'a saisi. Chez les anciennes victimes de la foi, comme chez celles d'aujourd'hui, même attitude, mêmes pensées, mêmes actes, mêmes réponses. Ce qu'ont fait, ce qu'ont dit saint Cyprien, sainte Perpétue, saint Tarachus, sainte Théodora, et tant d'autres, les nouveaux
* La Salle des Martyrs, p. 157; TertulL, Apolog.^ XXXIX.
* Souvent, me dit un digne missionnaire, M. Tâbbé Guerrin, l'acte horrible des Orientaux mangeant le cœur, le foie des martyrs, est inspiré par cette même pensée. 11 n'est pas sans intérêt d'en retrouver, on d'autres temps, en dîautres lieux, une expression figurée dans des vers célèbres du troubadour Sordello. (Raynouard, Choix des Troubadours, t. IV, p, 67.)
3 La Salle des Martyrs, p. 334, 355, 406.
martyrs du Seigneur l'accomplissent, le disent à leur tour, comme si une tradition soigneusement établie et observée inspirait leurs paroles et leurs actes.
A quel degré l'éducation des néophytes, la connaissance sommaire qu'ils peuvent avoir de l'histoire des anciens fidèles contribuent-elles à ces rencontres? Je ne saurais le dire. Le fait existe, par cent fois démontré, elles missionnaires qui ont connu, qui ont instruit les indigènes y voient l'effet d'un mouvement spontané plutôt que le fruit d'un ressouvenir. La forme tout orientale que présentaient d'ordinaire les paroles des martyrs de l'Indo-Chine et de la Corée^ leur en paraît un sur garant. Ces réponses, que Ton croirait calquées sur celles des saints des premiers siècles, et qui rappellent à chaque instant quelque trait des combats antiques, ne sont puisées, me disent-ils, ni dans les instructions, ni dans les livres. Les nouveaux soldats de Jésus-Christ ne les ont trouvées que dans leurs cœurs. L'inspiration des saints de tous les temps est une, comme l'est leur volonté de vaincre et si, des sphères célestes où elles habitent, les victimes d'autrefois abaissent leurs regards sur les dignes continuateurs de leur œuyre, elles peuvent s'écrier avec l'Apôtre : « Il n'est pour les chrétiens, qu'un même esprit, comme il n'est qu'une même espérance. »
« Il ne saurait être donné à tous, » dit en son langage imagé, un prêtre Tong-Kinois, « il ne saurait être donné à tous d'entrer dans « la Jérusalem céleste par la porte rouge du martyre *, » mais tous renouvellent les actes qui furent l'honneur de l'Église naissante.
Ce que faisait, aux temps antiques, la foule chrétienne, elle le fait encore, enflammée par une même ardeur, enivrée d'un même dévoûment. Aujourd'hui, ainsi qu'autrefois, elle assiste les saints dans la prison, et s'empresse au lieu du supplice, avide de porter secours à la victime que les païens accablent, la soutenant de son aide, de ses encouragements, de son admiration et de ses vœux *. « Souviens-toi de nous quand tu seras au ciel» répète-t-on au chrétien qui va périr, comme on l'a dit autrefois aux saints de la Pales-^^
* La Salle des Martyrs, p. ÎÎL #
* Idi, p. 156, 191, 247, 356, 423, 512 \ Cypr., EpisU ÎV ad presbytères et diaconos» S 2. Eusèbe, Hist. eccL, 1. V, c. i.
22 LES MÂRTtRS D^ I'EXTRÊHE ORIENT
tine, à ceux de Tarragone*. Au Su-Tchuen, en 1815, comme à Carthage en 258, les chrétiens qu'on a cru terrifier par l'exécution de leur évêque, réclament l'honneur de mourir avec lui.
Aux temps de l'Église primitive, quand le martyr avait été frappé, âôs :frferes, bravant tous les périls, se précipitaient pour recueillir les restes d'un sang précieux. Des vases, des linges, des éponges servaient à ce pieux usage ; les herbes, les cailloux teints de sang étaient précieusement relevés ^. Si Ton ne pouvait obtenir du magistrat ou enlever^ par un coup de main hardi, le corps de la sainte victime^ on le rachetait ; on payait au prix de For une copie des pi'ocès-verbaux de l'interrogatoire et du supplice ^ Aujourd'hui, même hâte, même audace pour recueillir ce qui reste du martyr, pour acquérir et pour sauver les titres authentiques de sa gloire : même respect de son corps, de son sang, de ses vêtements souillés, des Actes de sa passion *. Chez tous les chrétiens, en quelque lieu que l'on ' porte ses regards, dans les pays de langue latine ou grecque, en Arménie, comme dans le fond de l'Orient, les chaînes, le$ instruments de torture sont achetés aux païens, ensevelis avec les victimes; ce sont là les précieuses enseignes de leur fidélité, de leur victoire ^ « Ce sont là » suivant la belle parole d'un chrétien annamite, « ce sont les ailes qui aident les martyrs à monter au ciel ^. »
La mémoire de leur mort, de leurs souffrances n'a rien qui attriste les cœurs. Tout souvenir douloureux s'évanouit devant la pensée de leur triomphe. On avait demandé au Seigneur que les martyrs remportassent a couronne. Dieu a exaucé les vœux de ses enfants ; les violences par lesquelles les païens avaient cru jeter la terreur ont répandu la joie dans l'âme des fidèles. En Cochinchine, la foule qui récite les prières des défunts devant le cadavre sanglant
* ia Salle dei Martyre, p. 156, 175;:Eupèbe, Mfiirt. êal^st.^ VU; A^ta 5. ^.'M- ,tuosi, § 3. (Ruinart, Act(;i sincera,)
^ Prudent., Peristeph,, V, y. 333t344.
* Acta S, Bonifatii, § 15 ; Acia S. faracht, trsefàt. (ftuinaK, Acfa sincerà.)
* La Salle des Martyrs, p. 162.
* S. Ambros., Exhort, virginité, 1. 1, c. n, n« 9; Bosio, Roma sotterranea, p. 21; Vartabed, Soulèvement di l'Arménie chrétienne, p. 2M'J ÎÀ Saiù rféi' 3tà)rtyrs, p.54', S8.
« Id., p. 287.
ET LES PERSÉGUnOIfS ANTIQUES 23
tfun îfldigène, s'arrête hésitante et répète avec le grand évêque d'Hîppone dont le nom même lui est peut-être inconnu : « A quoi bon prier pour un martyr * ?» Un témoin de la mort de Pierre Néel s'échappe et, comtne le soldat de Marathon, messager de la grande victoire, il court sans s'arrêter. Cinq jours et cinq nuits, il poursuit sa route, arrive exténué de fatigue et de faim auprès de Mgr Faurie et, se jetant à genoux devant lui : « Gloire à Dieu, Evêque, s'écrie- « t-il, gloire à Dieu ; encore des martyrs ! »
L'antiquité nous a souvent transmis des marques d'une pareille allégresse et aujourd'hui comme autrefois, les persécuteurs étonnés se demandent quel peut être le secret de cette joie devant la mort et de ces prodigieul élans.
Se retirer devant la poursuite, ne pas trop présumer de ses forces, eh s' offrant de soi-même aux bourreaux, tels sont les commandements du Christ et de l'Eglise. Comme leurs saints prédécesseurs^ les chrétiens de l'Extrême-Orient obéissent à ces règles sacrées ; coïûtne eux, ils se montrent indomptables quand le Seigneur les a choisis pour le confesser aux yeux de tous.
Aussi bien que celle des temps passés, leur histoire parle à chaque instant d'exils^acceptés volontairement, de retraites, cherchées sur des barques, dans les bois, les montagnes inaccessibles, au milieu des bêtes sauvages moins furieuses que les idolâtres '. Cette fuite aussi a ses martyrs. « Nos pauvres chrétiens, écrivait un missionnaire mort pour la foi, « nos pauvres chrétiens sont toujours « sur le qui-vive ; ils ne veulent pas fouler aux pieds la croix, et, « pour éviter ce malheur, ils préfèrent s'enfuir, hommes, femmes, « enfants, se cachant dans les rizières et demeurant des journées, « des nuits entières à demi-couchés dans l'eau et dans la boue. « Parfois on en a rapporté quelques-uns à demi-morts de froid et de
* S. Aug., De Verbis ApostoU, Senno 159; Tract 84 in Job.; La Salle des Martyrs, p. 358.
* Vie de Th. Vénard, p. 295 ; Vie de P, Dumoulin Borie, p. ^40; Acta S. Agapes, Chioni», § 5. (Ruinart, Acta sincera»)
24 LES HARTTRS DE L'BXTRÉHE ORIENT
<( faim. » Les fatigues, Tinsalubrité ont amené le trépas de beaucoup d'autres K
Les enseignements des pasteurs ont donné la force de subir ces épouvantables misères. Comme aux temps anciens, les prêtres, quand la persécution s'est annoncée ardente et proche, ont parcouru la contrée, portant aux chrétiens l'Eucharistie pour les munir contre la souflfrance et les préparer au martyre. Ainsi s'arme le cœur des forts, ainsi se relève l'âme des faibles. Apostats d'un moment devenus bientôt de saints martyrs. Castus, Emilius, Biblias, chrétiens de Lyon, quî^ vaincus par la torture, courûtes vous jeter dans les bras de vos prêtres et leur demander la force de confesser le Christ*, vous avez un frère dansl'Indo-Chine. Là aussi, un jeune indigène, enfant de quatorze ans à peine, s'était senti défaillir dans les tourments. Il vint pleurer auprès d'un missionnaire et plein d'une force nouvelle se présenta devant le mandarin : « Tu as, dit-il, abusé de « ma faiblesse, mais mon cœur s'est relevé par la prière ; je suis « chrétien et je te défie. » La mort ne se fit pas attendre ; le néophyte périt broyé sous les pieds des éléphants ^
Souvent les vieux textes nous montrent les fidèles sollicités de réfléchir. Le juge sait que la vue de leur supplice résolument, joyeusement accepté, enflammera les cœurs de leurs frères ; mieux vaut cent fois pour les païens l'exemple énervant d'une apostasie. Pressés d'accepter un délai, les martyrs Scillitains, S. Cyprien, S. Pionius, S. Nicandre, S. Didyme, n'ont qu'une seule réponse : leur résolution est irrévocable ; ils sont prêts à subir la mort*. Cet épisode si fréquent dans les procès des anciens âges, nous le retrouvons tout entier dans ceux des chrétiens de nos jours. En Chine, Jérôme Loâ, Lucie Y refusent le délai qu'on leur oflTre dans l'espoir de les voir faiblir : « Mon dernier mot est dit, répond cette femme ; « il n'est pas nécessaire d'attendre ; tuez-moi tout de suite \ » — « Ces jours de répit que tu me proposes^ avait dit de même S. Ni-
* La Salle des Martyrs, p. 228* Voir dans les Mémoires de l'Académie des InS' (Ttptions, t. XXVIII, 2« partie, mon mémoire sur la préparation au martyre.
> S. August., Sermo 85, in natali Casti et ^milii, § 4 ; Euseb., Hist. eccl,, V, i. » Vie de Th. Vénard, p. 277.
^ Rainart, Acta sincera,
* La Salle des Martyrs, p. 381* 430.
<c candre, tiens-les dès à présent pour écoulés » ; et comme pour compléter la ressemblance entre des saints que séparent quinze siècles, le mandarin ne perdant pas Tespoir de vaincre leur constance, impose aux nouveaux soldats de Jésus-Christ le délai qu'ils ont repoussé*. Le seul qu'acceptent, que réclament les martyrs, c'est, ainsi qu'autrefois, quelques instants pour prier avant de recevoir la mort ^.
Comme les sombres cachots des Romains, la prison couverte en feuilles de palmier se transforme pour les saints en lieu d'ardentes prières ; les chants des psaumes, les cantiques y éclatent ; on y remercie le Seigneur d'être jugé digne de souffrir pour la gloire de son nom, — Sous Marc-Aurèle, un saint captif ajoutait aux rigueurs de la prison, en n'acceptant d'autre nourriture que du pain et de Teau ; un ordre du ciel put seul le faire renoncer aux privations qu'il s'imposait avec joie ^ Au Tong-King, en 1839, deux prêtres indigènes, André Lac et Pierre Thi, forts comme ceux dont le baptême leur a donné les noms, renouvellent cet acte de sacrifice : « Les deux confesseurs trouvaient que les rigueurs de la « prison n'étaient pas encore assez grandes pour se préparer à la « grâce du martyre, et ils y ajoutaient des jeûnes si fréquents, si « rigoureux que M. Jeantet, missionnaire français, qui prenait soin « d'eux, dut leur écrire pour les exhorter à ménager leurs forces « pour le jour du combat ;mais ces généreux athlètes n'en conti- « nuèrent pas moins leur genre de vie jusqu'à la fin * ».
Les paroles qu'autrefois le Seigneur avait inspirées à ses fidèles reparaissent aujourd'hui dans la bouche des martyrs de nos jours. Une vierge que j'ai déjà nommée^ Lucie Y, dépouillée de ses vêtements sur l'ordre brutal du mandarin, s'écrie, comme l'avait fait une sainte du IIP siècle : « Vous ne respectez pas même le sexe « qui vous a donné le jour I est-ce que voui^ n'avez pas une mère ^ ? -
^ Ruinart, Acta sincera,
* La Salle des Martyrs, p. 118, 121 ; Euèeb., Mart. PalassU, VIII.
' Euseb., Hist, eccl., V, 3 ; Acta S. Jacohi et Mariant, § 8. (Ruinart, Acta sincera, p. 226.)
* La Salle des Martyrs, )p. 248.
* Acta S. Claudii, § 5 (Ruinart, Acta sincera) ; La Salle des Martyrs, p. 431.