‹ Les martyrs de l'extrême-Orient et les persécutions antiquesChapitre 2 sur 2 · LIS HARTTBS DB L'EXTRÊME ORIENT · texte numérisé non relu

LIS HARTTBS DB L'EXTRÊME ORIENT

Cette prière que les chrétiens prononçaient au milieu des tourments : « Secourez-moi, mon Dieu, et donnez-moi la force de souffrir » Da pàtientiam, da sufferefUiam *, tel est encore leur cri, et la grâce, disent-ils, les fortifie dès qu'ils ont invoqué le secours d'en haut.

Aujourd'hui, comme autrefois, une même parole de dérision leur est jetée pendant la torture : « Où est ton Dieu? vient-il à ton aide? », voilà ce que répétaient aux chrétiens suppliciés les romains, les vandales de l'Afrique, les païens de l'Arménie ; tel était, il y a quelques années, le cri de dérision des Druses, tel est celui des idolâtres de l'Orient. A chaque page, les vieux Actes des martyrs nous montrent ces paroles ironiques adressées par le juge à la victime : « Où donc est ton Dieu protecteur ? » dit le gouverneur de la Cilicie à Tarachus que déchirent les bourreaux. « Il « m'assisie, répond le Saint, puisqu'il me donne la constance et la « force de te résistera » S. Thyrse à Apamée de Phrygie, S. Conon à Icône parlent de même -, et après bien des siècles, au Su-Tchuen, cette réponse est encore opposée aux railleries des idolâtres : « Eh bien », dit le juge à un prêtre indigène cruellement bâtonné, « eh bien ! est-ce que ton Christ ne te protège pas? — 11 protège mon âme, répond le fidèle, en m'accordant la force de te résister et de souffrir. * »

Aux temps anciens, un Père illustre avait écrit que les estrades où l'on plaçait les accuses chrétiens, les chevalets de leurs tortures formaient les degrés par lesquels ils s'élevaient jusqu'au séjour céleste ^ Je retrouve la même pensée sur les lèvres d'un saint mort pour la foi, au Tong-King, en 1840. Au milieu de tourments abominables, le martyr parlait du ciel où s'envolerait bientôt son âme. « Est-ce que tu aurais des ailes pour voler, lui dit le magistrat? —

^ Acta 5.. Eupli, § 2 ; Acta S. Saturnini, § 6. (Ruinart, Acta sincera.)

2 Acta S. Tarachi, § 2. (Ruinart, Acta sincera.)

' Acta S. Thyrsi, § 8 ; Acta S. Conon., § 5. (Boll. 28 jan. et 29 maii.)

* La Salle des Martyrs, p. 89,

^ Salvian., De Gubet*n., III, 6 : « ... Quae in libris postea de religione conscriptis omnes adinodum christianos legimus pertulisse, qui ad cœiestis regiac januam gradibus pœnnrum suarum ascendente.s^ scalas sibi quodammodo de equuleis catastisque fecerunt. *»

Vos cangues^ reprit-il, et ces verges qui ont pénétré dans ma chair, seront les ailes sur lesquelles je m'élèverai jusqu'à Dieu ». *.

Souvent, le mandarin s'irrite d'une résistance qu'il ne peut briser, et de même qu'autrefois les viandes des sacrifices furent violemment introduites dans la bouche de saint Tarachus ^ le martyr est jeté par ses bourreaux sur la croix, sur les saintes images qu'il refuse de fouler aux pieds. Ainsi fit-on en 1840 pour un prêtre cochinchinois, Antoine Nam ; devant cette indigne contrainte, le martyr de la Cilicie, celui du Tong-King n'ont qu'un même cri : « Seigneur, tu vois la violence qui m'est faite I »

C'est en Dieu seul que les saints se confient; c'est lui accablera de sa colère ceux qui auront frappé ses enfants. Proconsuls de Rome et mandarins sont assignés de même devant le tribunal du Tout- Puissant. Avec Perpétue, Tarachus, Rogatien, Claude et tant d'autres, les martyrs de l'Orient répètent à leurs juges que le Seigneur leur demandera compte du sang de ses fidèles ^

La sentence capitale est prononcée, et le chrétien, marchant à la mort, va suivre la voie glorieuse qu'ont parcourue les saints des temps antiques. Extase qui ouvre par avance le royaume du ciel, force d'enseigner jusqu'à la dernière heure, reconnaissance pour le bourreau, dons offerts à cet homme dont le bras va donner le bonheur éternel, joie d'avoir pu résister aux souffrances, d'avoir conquis la mort, énergie puisée dans le viatique, visage éclatant d'allégresse , bonheur de rencontrer dans le supplice* quelque trait de ressemblance avec celui du Sauveur, consolations prodiguées à <;eux qui vont survivre, toutes ces marques d'un courage, d'une foi inébranlable qui nous étonnent dans les récits d'autrefois, reparaissent chez les nouveaux martyrs *. •

L'histoire des combats de l'Eglise primitive présente untraitdigne

* La Salle des Martyrs, p. 287.

* Acta S. Tarachi, § 8 (Ruinart, Acta sincera) ; La Salle des Martyrs, p. 263.

* Acta S. Perpetuw, § 17; Acta S. Tarachi, g 7 et 9 ; Acta S. Rogatiani, § 3 ; Acta S,.Claudn, g 1. (Ruinart, Acta sincera.)

* Acta S. Perpet., § 20 (Ruinart, Acta sincera)', Acta S, Nestorii, g 10 (Boll. 26 feb.); Acta S. Cypriani, g 5; Acta S* Maximiliani, g 3; Acta S. Jacobi, g 9; Acta S, Perpétuée, g 17 (Ruinart, Acta sincera) \ Euseb., Mart, Palœst., XI; La Salle des Martyrs, p. 121, 124, 268, ^2.

de remarque, bien qu'il semble être resté inaperçu. Les sentences capitales par lesquelles les païens voulaient flétrir les chrétiens condamnés, devenaient, pour les soldats du Christ d'incomparables titres d'honneur. « Qu'il montre donc, s'écriait S. Denis parlant « d'un jaloux de sa gloire, qu'il montre donc ainsi que moi les ju- « gements qui l'ont frappé ! qu'il nous dise ses biens vendus, la « perte de sa dignité en ce monde, toutes ces peines que j'ai subies « sous Décius, par l'ordre des magistrats * 1 » C'est aussi le souvenir d'un jugement prononcé contre lui comme chef des fidèles qu'invoque S. Cyprien, méchamment attaqué : « Ce n'est point, dit-il, « que ma condamnation me donne de l'orgueil ; mais je m'afflige de « voir mépriser, malgré la loi divine, l'homme auquel les païens « eux-mêmes ont donné le titre d'Evêque » ^ Plus tard, lorsque le saint pasteur est condamné, c'est le sacrilège, l'ennemi des dieux, le porte-enseigne des rebelles que l'on frappe, pour servir d'exemple; son sang versé, ajoute le Proconsul, affermira le respect de la loi. « Sentence glorieuse et digne d'un tel évêque, écrit le diacre Pon- « tins, paroles divines, bien qu'elles viennent d'un païen! Ce porte- « enseigne tenait l'étendard du Christ, cet ennemi des dieux pour- « suivait l'anéantissement des idoles ; il a servi d'exemple en deve- « nant, pour les siens, les prémices du martyre ; la loi que son sang (( a affermie, c'est celle du dévoûment jusqu'au trépas, car beau- « coup l'ont suivi qui sont morts pour affirmer la foi chrétienne au « milieu des supplices » ^

S'il est quelqu'un auquel ces souvenirs des siècles passés aient dû demeurer inconnus, c'est à coup sûr un pauvre fidèle de la Cochinchiiie, Matthieu Gâm, qui, arrêté avec deux missionnaires, fut condamné à périr. « Le chrétien, disait la sentence, a introduit des « ministres de la religion d'Europe. Il ne veut pas renoncer à sa « croyance. Le Roi ordonne qu'il ait la tête tranchée. »

Pendant qu'on le menait au supplice, Matthieu Gâm remarque que le crieur chargé, suivant l'usage, de proclamer la sentence, ne parlait qu'à voix basse : « Parle haut, lui dit-il, pour qtie tout le

* Euseb., Hist, eccl:^ VII, 11.

2 Epist 69 ad Florentium, g 4.

3 Pontius, Vita S. Cypriani, g 17.

« monde t'entende 1 » ^ L'âme des grands évêques d'autrefois, Denis, Gyprien, était passée, en ce moment, dans le cœur de Thumble fidèle. La sentence d'ignominie qu'avaient voulu dicter les idolâtres, devenait un titre de gloire qu'on ne pouvait trop hautement proclamer.

C'est ainsi que l'esprit des temps antiques reparaît à chaque instant, chez les chrétiens de nos jours, chez eux qu'anime le souffle de Dieu. Une inspiration d'en haut, telle est, me répètent les missionnaires, le secret de pareilles rencontres entre les martyrs d'autrefois et les nouveaux apôtres du Christ. L'un d'eux, M. Bonnard, mort pour la foi, il y a quelques années, avait ressenti devant le tribunal l'assistance de l'Esprit-Saint. « Dans mes interrogatoires, « écrivait-il à son évêque, j'ai éprouvé, d'une manière très-visible, « l'efficacité des paroles de Jésus-Christ à ses disciples : rie vous in- « quiétez pas de ce que vous répondrez aux princes de ce monde; « l'Esprit-Saint répondra par votre bouche. En eflTet, ajoute le « saint prêtre, je n'éprouvais, devant le mandarin, aucun étonn^- « ment, aucune crainte ; jamais je n'ai parlé annamite ni mieux, ni <c si facilement ^ »

Dans ces pays lointains, le christianisme suit pas à pas les voies que le Seigneur lui traça dans notre hémisphère ; là aussi les enfants, les vierges acceptent le sanglant sacrifice : Annam, la Chine, le Japon, Corée ont leurs Perpétues, leurs Céciles, et leurs Agnès ; devant le supplice de leurs fils, des femmes trouvent la force qui anima la mère de saint Symphorien ; des épouses encouragent leurs maris à résister jusqu'à la mort ^ Devant ces merveilles de notre croyance, la foule païenne s'étonne, admire et souvent même s'émeut de la cruauté des magistrats. Déjà, comme au temps de saint Paul, la foi chrétienne a fait des prosélytes jusque dans le palais impérial *.

^ la Salle des Martyrs, p. 322.

« /d., p. 343; ilcto S. Acadi, g 12; Acta 5. Trophimi, g 12; Acta S. Lueim, g 5 (Bolland. 8 maii et 19 sept. Surius, 13 dec).

* La Salle des Martyrs, p. 58, 124, 182; Vie de Th. Vénard, p. 254.

* Libelles chinois contre les chrétiens.

30 LES MARTYRS DE L'BXTRâME ORIBHT

Au^uaa des. voies (tonloreusiefi qu'onii suivies les anciens martyrs^ n'épouvante les missionnaires, qu'attendent parfois même des: é])^reuveAriAconnuesr aus; Saintg dedrpjVeioâerBàges.

Aaprix de.teur sang;, nos prêtoes doivent garder les iBdigànest detante pourfiuite^ de tout péril. « Quels lieux avez-^voufi habités daoïs. « lid^ pays? Cb^z qui avez-vousreiçu asile? Quels son^ ceux qui, au « méprisïdes lois> v©.us ont écouités et cachfés? » Voilà ce qu-on de* mande tout d'abord aniix missiodSioaires» ei les plus, cruelles violences soAt impuissantes', à^ faire livrer les noms de ceux quie voudraient atteîndjpe les idolâtres. « Frappez, » disait au mandarin J^an Louis Bonnard, « frappez ; mais m'espérez pas m'arracber un mot qui <c puisse nuire aus: ciné tiens. 6' est pour faire du bien à vos compa- « triotes; et non pour leur faire du mal que. j'ai tout quitté em Ëii- « rop^; Je suis venu ici pour les servir jusqu'à 1^ mort \ »

La torture ptiuuLt le plus souvent le> géoséreux silence du mifisioanaire, et parfois l'esprit de dévoùment à la sécurité dbos idiid&gènes vient commander un plus girand* effeirt. '

L'SgUse défend, dan& sa prudeoce, de présumeir dot jses foirces en se liiVranA de soi-même à 1a colère des peraéeuteuissA Telle a été, tellei est U^hA presque)ai>soIi(ie ejaseignée^ pan k bouche des saints descteurs et eonaajtarée par Los conoilesi Si lei ûdèle* doit être inébraolalde^ quand Dtonrappellefà confiasser sob nom, il* na doit point affrQQjtter foUioms^nt des; épreunred qui dépasseront peut-èttre la mesure'desaconfitoaoe ^. Et cependant, pour les apôtres de TExtrême* Orianjlj, cette règle doit parfois iBbéehir ; quand la persécution vais'é^^ t6ndre>&ur>ii]ie contr.ée>> quand TEvâque' juge* quede» chtrétiensi sont en péril et que le sacrifice d'un seul peut assurer le reposa dis tifOBf: il appelle un de ses missionnaires et lui ordonne de se livrer, afin que la tourmente s'apaise. Trois françaii^ dont j&'tirouvelé» noms dans les Annales des Missions étrangères, Etienne Bevant; Jean-

* La Salle des Martyrs, p, 341 ; Vie de P, DûmûuHHBùr^i pi !SS7, 259,' 2S0V ' Voir dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. XXVIII, ma notice intitulée Polyeucte et le zèle téméraire.

ET LES PERSÉCUTIONS ANTIQUES 3f

Baptiste Delpont et Gabriel Dufresse ont accepté joyeusement un sacrifice inconnu à ces Saints des anciens jours dont les nouveaux apôtres espèrent, disent-ils humblement, se montrer les dignes successeurs \

Païens et chrétiens subissent l'ascendant de ces hommes sans crainte. J'ai montré, dans les tableaux peints de la main des artistes indigènes, les bourreaux s'ouvrant une blessure pour s'inoculer le courage, en faisant passer dans leurs veines quelques gouttes d'un sang généreux. Un trait remarquable de ces peintures témoigne encore, sous une autre forme, du respect inspiré, dans ces contrées lointaines, par l'énergie des soldats de Dieu. Tandis que les apostats y figurent, devenus tout-à-coup petits et difformes, dès qu'ils ont foulé aux pieds la croix, le martyr est représenté d'une taille supérieure à celle des autres hommes et déchiré par des bourreaux qui semblent de misérables pygmées s' acharnant sur le corps d'un géant impassible.

1 La Salle des Martyrs, p. 194.

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