‹ Les martyrs de l'honneur [microforme]Chapitre 12 sur 15 · PAST · texte numérisé non relu

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‘10ses avec un peu de calme. Si # séoctrait la nuit dans votre habitation et que l’on escaladât vos fenîtres au moyen d'échelles, ne traïîneriez-vous pas, avec beaucoup plus de droit, l’auteur d'un si audacieux méfait devant les trikunaux ? Mais, moi, madame, je n’ai point de haine contre votre fils. Au contraire, je déplore son malheur, ou plutôt son accident, et je bénis le ciel, qui nous permet d'être assurés de sa guérison. Ce qui me pousse à vous supplier de renoncer à votre projet, c'est un sentiment d'honneur qui vit dans le cœur de tous les nobles. Que peut-il résulter pour nous

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d’un semblable procès ? Faire de nos deux familles, dans le pays entier, un objet de risée et de diffamation ! Notre bonne renommée sombrerait dans le torrent des récits de journaux et des propos de cabaret. Ah ! madame, soyez mieux avisée, Epargnez à votre fils, à vous-même et à nous cet affront et cette honte.

— Dites ce que vous voudrez, monsieur, répondit la baronne d’un ton très froid, mon parti est pris. Nous ne craignons pas la loi. Et si vous avez si grand’peur d’un procès, c’est probablement parce que vous voyez une condamnation au bout.

— Une condamnation, mahame ?

— Oui, certes. On ne tire pas sur les gens qui ne sont ni des voleurs ni des coquins. La preuve irréfutable que vous saviez fort bien sur qui vous dirigiez votre pistolet, c’est que vous m'avez dit à moi-même que Hugo viendrait pour délivrer Mile Ida. Et, d’ailleurs, je me préoccupe peu de l’issue finale de ce procès. Vous êtes la cause du malheur de mon fils ; vous craignez la justice, cela me suffit.

— Hélas ! ne me reste-il donc aucun moyen de vous faire renoncer à votre cruel projet ? demanda le vieillard, dont les yeux étaient pleins . de larmes. |

— Oui, monsieur, il y a un moyen, un seul.

Çonsentez au mariage des jeunes gens. Dites-

moi qu’ils pourront se marier aussitôt que mon fils sera guéri. Vous vous taisez, monsieur ?

— Impossible, impossible ! répondit tristement M. von Oberheim.

— Votre obstination est impitoyable, monsieur, Comment, osez-vous donc espérer que je renoncerai à ma légitime vengeance ?

— Tenez, madame, le bourreau serait là, sa hache levée sur ma tête et prêt à me frapper, et je pourrais racheter ma vie en consentant à votre demande, que je dirais encore comme à présent : impossible !

— Eh bien, nous avons échangé ici trop de paroles inutiles. Demeurez inexorable, monsieur, et je suivrai votre exemple. Avant que la journée de demain soit écoulée, le procureur du roi aura ma plainte entre ses mains. Ouvrez-moi la porte maintenant ; j'ai hâte de sortir de votre maison, et mon salut est celui-ci: Au revoir, monsieur, devant la justice.

M. von Oberheim fit de nouveaux cfforts pour fléchir la résolution de Mme van Giersteen ; mais elle ne voulut rien entendre, et se fit impérieusement ouvrir la porte.

Tous deux rentrèrent dans la chambre, où l’on s’occupait de placer le blessé sur une civière.

La baronne s’approcha de son fils et lui adressa quelques paroles amicales pour le confirmer dans l'espérance d’une prompte guérison,

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Mme von Weiler, qui était redescendue, se trouvait également dans la pièce.

Son père se rapprocna d'elle, et lui demanda à l'oreille :' :

— Comment va Ida maintenant ? Est-elle tranquille ?

— Elle pleure, répondit Mme von Weiler. La pauvre enfant est mortellement affligée. Je l’ai fait mettre au lit. Hedwige est assise à son chevet. Quel malheur, mon père ! quel malheur !

— Oui, Marie, le sort nous poursuit de plus en plus. C’est à en perdre la tête ; mais ayons du moins l’air de ne point perdre courage. -

— Tout est prêt, s’écria le docteur. Mainte-

nant marchons avec prudence, avec précaution. Pas de secousses ; avançons lentement, surtout en passant sous les portes. Qu'on apporte des lanternes pour éclairer la cour et le jardin.

Jean et pierre étaient à l’avant et à l'arrière de la civière. Ils obéirent à l’ordra du docteur, soulevèrent leur fardeau avec précaution et traversèrent très lentement le vestibule et l’avantcour.

M. von Oberheim et sa fille suivaient le triste cortège. Près de la porte, la mère de Hugo saisit la main de la veuve et lui dit :

— Madame, je ne vous veux aucun mal, à vous. Je sens que vous êtes encore plus nalheureuse que moi. Soyez certaine que je vous estime, et que je ine sentais disposée à vous aimer

comme une sœur ; mais lui, votre père, est un homme sans cœur. A lui, je lui dis au revoir 4 il sait bien où.

Elle hâta le pas pour suivre la civière, qui était déjà à une certaine distance.

— Marie, demain matin nous quittens le pays, lui souffla le vieillard à l'oreille. Avant midi j'aurai été à Ypres et je serai revenu avec l’argent. Nous coucherons à Lille ou à Amiens. Venez, venez, fermons vite la porte : il faut que tout reste tranquille à Ouden-Steen.

Tous deux regardèrent encore une fois dans le

lointain du côté des lanternes qui éclairaient la

civière, puis disparurent sous le porche du chàteau,

11 pouvait être environ huit heures du matin. Depuis que le soleil avait paru sur l'horizon, Mme von Weiler s’était rendue dans la chambre de sa fille pour la consoler et lui rendre un peu de courage. Mais tous ses efforts avaient échoué.

Ida était assise près de la table, la tête couchée dessus, et toute ruisselante dé larmes,

La veuve, le cœur brisé, s’occupait activement de ranger les vêtements ae sa fille dans

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deux grandes malles. De temps à autre, elle jetait sur Ida un regard de compassion, et alors un profond soupir soulevait sa poitrine.

Lorsqu'elle eut rempli entièrement une des deux mailles, elle s’approcha de sa fille en pleurs, lui prit la main, et lui dit :

— Voyons, ma pauvre enfant, ne pleure pas si amèrement. Tu te rendras malade, sois-en sûre.

— Me :;dre malade ! sanglota la jeune fille en relevant la tête. Ah ! ma chère mère, si je pouvais mourir !

Mme von Weiler pressa sa fille sur son cœur en poussant un cri d'angoisse, et s’écria :

— Malheureuse enfant, tes sens s’égarent. Ne crains-tu pas d’offenser le Seigneur par ces affreuses paroles ? Ida, tu voudrais donc me laisser seule sur la terre, sans espoir st sans consosolation ?

La jeune fille ne répondit point à cette question ; elle suivit le fil de ses pensées et continua :'

— Il est bien à l’article de la mort, lui ! Son âme est peut-être déjà dans le ciel. O Dieu, je ne veux pas lui survivre...

— Mais tu te laisses égarer par ton imagination malade. Le docteur n’a-t-il pas dit cette nuit que le pauvre jeune homme guérira ?

— Pour épargner à sa mère un coup mortel...

— Non, non, le docteur était sincère. Dans

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tous les cas, puisque grand-père a envoyé Pierre, notre domestique, chez le docteur pour avoir des nouvelles de Hugo, il est raisonnable d’attendre avant de te désespérer ainsi.

La jeune fille paraissait rebelle à toute consolation : elle laissa retomber sa tête sur sa poitrine et demeura silencieuse, le regard cloué au sol.

Au bout d’un instant, un frémissement convulsif agita ses membres.

— Et nous quittons le pays ! s’écria-t-elle.

Tandis qu’il est peut-être à l’agonie, nous partons loin d'ici pour bien lui faire comprendre que nous sommes insensibles à ses maux !pour éteindre dans nos cœurs saignants la dernière lueur d’espérance !

— Nous partons pour Wiesbaden, Ida. Faut-il te le répéter cent fois ? Nous reviendrons ici dans quelques semaines. Ce voyage est nécessaire pour notre bonne réputation : pour assoupir, par notre absence, tous les bruits qui vont se faire autour de ce triste événement... Mais mon père m'appelle. Il a probablement des nouvelles de Hugo. Attends tranquillement mon retour.

Elle descendit. ca

— Marie, lui dit son père, je pars à l’instant pour Ypres. En menant lestement les chevaux, je puis faire la route, aller ct retour, en deux bonnes heures. Ajoutons-y le temps nécessaire

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‘pour terminer mes affaires à la hâte ; je serai revenu à onze heures et demie. Tout est préparé pour notre départ. Faites en sorte d'être prêtes également. Comment va Ida ?

— Ah ! la pauvre enfant est pour ainsi dire folle de chagrin.

— Mais fera-t-elle du bruit ? opposera-t-elle de la résistance ?

-- Non, mon père ; elle n'a plus de courage ; elle pleurera, mais elle se soumettra avec résignation.

— Cela suffit. Maintenant il faut que je vous parle encore d’une autre chose.

— Mon père, Pierre n’est-il pas encore de retour ? interrompit la veuve. A-t-il rapporté des nouvelles de M. van Giersteen ?

— Oui, de bonnes nouvelles. Le jeune homme n'a eu que très peu de fièvre. D’après l'opinion du docteur, tout danger est passé. Ne vaudraitil pas mieux ne plus parler du tout de Hugo à votre fille ? -

— Elle sait que vous avez envoyé Pierre au village, mon père, et elle attend des nouvelles avec une impatience fiévreuse.

— Soit. Ce que j'avais à vous dire, Marie, est une chose très grave. Mme van Giersteen est très connue à Ypres et très influente. Peut-être a-t-elle déjà, dès le point du jour, envoyé quelqu’un à la ville pour porter au procureur du roi un récit à sa façon de l’événement de cette nuit.

Qui sait si elle n’est pas allée à Ypres en personne ? 11 serait donc possible que les gens de justice vinssent ici pendant mon absence.

— 0 ciel, mon père, que faire alors ? dit la veuve épouvantée. Nous ne pouvons pas interdire l'entrée d'Ouden-Steen à la justice.

— Non, certainement pas. Je donnerai les instructions nécessaires pour que ces messieurs soient immédiatement introduits. J'ai réfléchi et pesé la chose, Marie. Il n'existe aucune raison, pour vous du moïins, de vous soustraire à cette enquête. Recevez ces messieurs avec politesse ; soyez aimable avec eux, dites-leur que je serai vraisemblablement de retour avant midi, et priez-les de m'attendre. Puisque nul autre que moi n’a été témoin de la chute de M. van Giersteen, moi seul je puis leur donner des explications précises. Vous échapperez ainsi à un interrogatoire en règle,

— Jene sais, mon père, maic la possibilité d'une semblable visite en votre absence me fait trembler. S'ils allaient me demander notre nom, notre lieu de naissance ?

— Eh bien, je m'appelle le baron von Oberheim, et vous êtes la comtesèe von Weiler,

— Ciel ! gémit la veuve avec effroi : mentir, mentir à la justice.

— Oui, oui, c’est une affaire grave, murmura tristement le vieillard, mais il n'y a pas moyen d'y échapper. Allons, Marie, remontez votre

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courage à la hauteur des nécessités que nous crée la rigueur du sort. Cette lutte pénible ne durera pas longtemps. Cette après-midi nous serons en France, et nous continuerons notre voyage sans retard et sans répit, jusqu’à ce que nous puissions nous croire en sûreté. Marie, je vous en prie, ne me laissez point partir avec inquiétude. Serez-vous assez forte ?

— Si c’est indispensable, mon père... Ah! la nécessité est une dure et inexorable loi ! Elle donné depuis longtemps la force d'imposer silence à mon cœur.

— Merci. Tâchez de convaincre aussi votre fille que nous obéissons à un devoir sacré. Si Vous ne pouvez pas faire autrement, trompez-la, faites-lui croire que dans peu de temps nous reviendrons à Ouden-Steen.

— Cela est bien douloureux pour une mère, mais je l’ai dé'à fait... Quel sort affreux que le nôtre, mon père !

— Oui, certes, affreux, Marie ! N’oubliez pas pourtant que depuis près de vingt ans nous luttons contre le ‘* déshonneur ”’ qui menace notre famille. Baïsserions-nous aujourd’hui ja tête comme des lâches ? et renoncerions-nous à la lutte ? Montrez-vous forte et courageuse, ma fille ; avec l’aide de Dieu, nous sortirons encore victorieux de ce combat... Maintenant demeurez tranquille et soyez prudente. Pour ne pas rencontrer les gens de justice, je prendrai par

Bon = : ra sn =

EN 16 — eo + + Dickebusch. C’est un petié détour, mais à on:

heures ct demie je serai probablement de retour.

]1 serra la main de sa fille et sortit.

Mme von Weiler resta pensive. Les gens de justice pouvaient venir pendant qu'elle était seule au logis ! Ils l’interrogeraient peut-être au nom de la loi, et elle devrait leur faire de fausses déclarations ? Cette idée l’épouvantait, et elle s’efforçait de rassembler tout son courage, pour être en état d'agir ainsi qu’elle l’avait promis à son père.

Le bruit de la voiture qui traversait la cour et roulait sous le porche la tira de ses tristes pensées.

Elle monta auprès de sa fille, qu’elle trouva dans la même situation, c'est-à-dire pleurant, la tête appuyée sur la table.

— Ida, s’écria-t-elle avec une joie simutée, Ida, console-toi : j'ai des nouvelles de Hugo, de bonnes nouvelles,

La jeune fille la regarda d’un air incrédule.

— Tu en doutes, Ida ? Pierre a parlé au docteur lui-même. M. Van Giersteon est presque guéri.

— Guéri ? O ma mère, vous me trompez: cela n’est pas possible, répliqua la jeune fille.

— Je ne veux pas dire, Ida, qu’il soit tout à fait guéri. 1} s’est fait beaucoup de mal dans sa: chute, et il devra garder le lit quelques jours encore, Mais tout danger est passé. Il n’y à que

des contusions. Dans une semaine au plus, il sera sur pied et aussi bien portant qu’euparavant. Ne devons-nous pas nous réjouir d’une aussi bonne nouvelle ?

— Mais nous partons néanmoins, et je ne le reverrai plus ! dit-elle en se remettant à sangloter. à

— Malheureuse enfant, pourquoi te tourmenter ainsi ? Grand-père me disait encore tout, à l'heure que dans trois semaines nous serons déjà de retour.

— Et qu'importe, ma mère, si mon mariage avec Hugo est désormais impossible !

La veuve dit après un moment de silence :

— Voyons, Ida, sois raisonnable. A Wiesbaden nous aurons une plus grande liberté, et nous verrons toute sorte de gens. Tu as déjà habité cette ville lorsque tu n'étais encore qu'un enfant ; mais, sans doute, tu l'as oubliée. Nous nous promènerons tous les jours dans la belle Wilhelmstrasse ; nous gravirons le mont de Néron, et nous jouirons du splendide panorama de la vallée du Rhin. Le soir on fait de la musiqua au Casino. Sois certaine que tu ne regretteras pas ces quinze jours d'existence libre, au milieu d’une nature délicieuse et d’une ‘société choisie.

Ten coûtait: beaucoup äu cœur maternel de Mme von Weiler .pour suivre ainsi les conseils de son père et pour abuser son enfant par le mirage de plaisirs illusoires: Mais la jeune fille, ab-

sarbée dans d'autres pensées, semblait insensible aux paroles consolantes de sa mère et restait immobile, la tête cachée dans ses mains.

Mme von Weiler continuait toutefois à vanter les délices de Wicsbaden et les beautés du Rhin. Elle avait repris son travail d'emballage, et, tout en parlant, elle empilait les robes d’Ida et ses menus objets de toilette dans la seconde malle.

‘Une bonne demi-heure peut-être s'était écoulée depuis le départ de son père, et elle se disposait à fermer la malle, lorsqu'on frappa à la porte de l’appartement.

— Etes-vous là, madame ? dit une voix.

— Oui, entrez, Hedwige. :

— Madame, dit la femme de chambre, il ya un monsieur dans l’antichambre. 1! voulait absolument parler à M. von Oberheim, et, lorsque je lui ai dit que mon maî' # ctaïît allé à Ypres, il à insisté pour être admi: en votre présence.

— Conduisez-le au grand salon, Hedwige; je sais qui c’est : un monsieur qui vient demander des renseignements sur l'événement de cette nuit,

— C'est possible, madame. Voici la carte qu'il m'a remise.

Et elle remit la carte à sa maîtresse.

A peine Mme von Weiler y eut-elle jeté les yeux, qu'elle poussa un cri étouffé et tomba évanouie sur une chaise.

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— Ma mère, ma chère mère, qu'avez-vous ? O ciel, Hedwige, du secours ! vite ! s’ecria Ida.

Mais, avant que la femme de chambre eût pris l’aiguière pour lui mouiller le front, la veuve se redressa sur ses pieds, et, quoique toute tremblante des efforts qu’elle faisait pour dissimuler son agitation, elle dit d’une voix assez calme en apparence :

— Ce n’est rien, une faiblesse passagère. Je n'ai pas dormi non plus cette nuit. Hedwige, dépêchez-vous, conduisez ce monsieur au salon, dites-lui que je vais venir dans quelques instants. Non, Ida, ne crains pas pour moi, mon enfant ;

c'est déjà fini. Je me sens forte.

— Mais, ma mère, murmura la jeune fille, pourquoi donc êtes-vous si pâle ?.. Et voilà que vous riez de nouveau! Laissez-moi voir la carte.

— Cela n’est pas nécessaire, Ida.

— Encore un secret, mère ? Ah ! quelles gens sommes-nous donc ?

— Tiens, la voilà, cette carte.

La jeune fille lut à aaute voix :

— Comte Guillaume de Hammes. C’est un gentilhomme français, sans doute ? Le connaissezvous, mère ?

— Oui, je l’ai rencontré autrefois. Reste ici bien tranquille, Ida. Je reviens tout de suite.

Elle desoebdit l’escalier et entra dans sa chambre. Là, délivrée de toute contrainte, elle se laissa tomber sur un sopha en se tordant les

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mains, et resta un moment comme anéantie et les yeux égarés.

— O mon Dieu, murmura-t-elle enfin, quelle épreuve m’envoyez-vous encore ? Guillaume de Hammes ! Lui, ici ! Révé-je ? Non, non, c’est la vérité. Je vais le voir, entendre sa voix, frémir sous son regard, mourir de honte peut-être! Comment sait-il que je vis encore ? Quel est son but ? Satisfaire une vaine curiosité ? I] est marié. Ah! il ne doit pas me voir !.… Mais comment le renvoyer ? Affreuse situation !

Elle appuya sa main sur sa poitrine et soupira :

— Tais-toi, tais-toi, mon pauvre cœur ! Il est là, l’homme dont le souvenir t’a rempli tout entier pendant dix-huit ans, dont l’image a senti chacun de tes battements. Ton espoir insensé va se réaliser. e€ maintenant tu frissonnes d'angoisse. Ah ! ne savais-tu donc pas qu'entre lui et moi la loi de “l'honneur ”’ a creusé un abîme ?. Mais que faire ? O mon Dieu, éclaire mon esprit égaré ! Que faire ?

Après un instant de silence, elle reprit avec une résolution fiévreuse :

— 11 n’est pas possible d'échapper à cette entrevue, et je veux le voir, ne fût-ce qu’une minute. Enfermons-nous dans le sentiment de notre dignité comme dans une forteresse, Soyons froide et réservée, et abrégeons l’entrotien autant que possible,

A ces mots, elle sortit de sa chambre et descendit l’escalier en rassemblant toutes ses forces, afin de paraître avec une sorte de fierté devant l’homme qui avait été la cause de tous ses malheurs.

Mais, lorsqu'elle entra dans le salon, et qu'elle: aperçut de loin le comte debout, elle fut obligée de s'appuyer au dossier d’une chaise pour ne point tomber.

Tous deux se regardèrent un instänt dans un morne silence, et leur esprit à tous deux fut frappé de la même pensée de tristesse, et leur cœur à tous deux fut ému du même sentiment de compassion. Leur visage était flétri et portait les traces de longs et cruels chagrin. La chevelure du comte avait blanchi avant l’âge ; ses yeux noirs avaient perdu leur éclat.

S’approchant avec lenteur, il s’inclina profondément, d’un air humble et timide, comme un malfaiteur qui tremble devant son juge.

— Madame, murmura-t-il, excusez ma témérité. Votre regard est si sévère.

Témérité est bien le mot, monsieur. répondit-elle. Comment, avez-vous osé vous présenter devant moi, devant la pauvre Hortense van Berkhout. aue vous. à la famille de laquelle vous avez fait un si sanglant outrage !

Vous savez bien, madame von Weiler.….

— Ainsi, monsieur, vous connaissez mon nouveau npm ?

— Vous savez bien, madame, que c'est contre ma volonté que j'en ai été la cause. Ah! j'ai plus souffert que vous !

— Plus que moi, à ciel ! murmura la veuve à voix basse.

Mais elle se reprit et répondit avec la même froideur :

— Je ne puis croire, monsieur, que vous soyez amené ici seulement par une indiscrète curiosité. Veuillez donc me faire connaître le motif de votre visite ; mais faites-le cn peu de mots, je vous prie, car j'ai peu de temps à vous donner ; d’autres devoirs me eéclament.

Le comte hésitait et paraissait cruellement embarrassé.

— Eh bien, monsieur ?

— C’est une affaire délicate et difficile, madame, dit-il ; votre sévérité m’ôte tout mon courage. Je vous prie de croire que je viens à vous avec le plus profond respect. Après vous avoir donné cette assurance, je m’enhardirai, madame, à vous adresser une question ; mais qu’elle ne vous froisse pas, car ce n’est pas une curiosité indiscrète qui me porte à vous la poser. Est-il vrai que la fortune de votre père soit considéra- . blement diminuée par des réalisations défavorables et par des circonstances fâcheuses ?

La veuve le regarda avec stupefaction et ne répondit pas d’abord,

— Peut-être feu votre mari, M. le comte von

Weiler, vous at-il laissé de grands biens, madame ?

— Mon mari ? balbutia la veuve avec un sourire sarcastique. Non, mon mari n'étais pas riche. Tout ce que nous possédons est la propriété de mon père.

— Eh bien, madame, je vous demanderai un peu d’indulgence. Vous allez apprendre le but de ma, visite. Depuis que de déplorables événements politiques nous ont violemment séparés, je n’ai pas vécu un seul jour sans penser à M. votre père... et à vous-même ! Une chose surtout me rongeait le cœur : la crainte que vous, madame, donti je ne connaissais pas la destinée, vous ne fussiez malheureuse par la ruine de votre père. Cette crainte me poussa à votre recherche; mon intention était de venir à vous pour vous dire: C’est moi qui suis la cause de vos malheurs ; c'est par ma faute que vous vivez dans la tristesse eb peut-être dans la gêne. Cette pensée ne me laissa pas un jour de repos et pèse sur mon cœur comme une malédiction du ciel. Je suis plusieurs fois millionnaire. Acceptez une partie de ma fortune, et je vous rendrai grâce comme si, vous étiez ma bienfaitrice. Tel est, madame, l’unique objet de ma visite.

La veuve était pâle d'émotion. Ses dernières forces semblaient prètes à l'abandonner. Ses yeux étaient voilés de larmes, et ses lèvres trembiaient comme dans um aocès de fièvre. Il était donc tou-

jours le mème : noble et généreux ! Il avait pensé à elle toutes les heures de sa vie !

Mais, dans son affreuse situation, la voix du devoir perlsit plus haut que Jes souvenirs dn passé. Maîtrisant sot: émotion, elle répondit :

— La fortune de mon père n'a pas souffert, monsieur. Au contraire, dans l'isolement où nous vivons, nous avons fait peu de dépenses. D'ailleurs, monsieur, en fut-il autrement, comment avez-vous espéré que le baron van Berkhout accepterait les secours de celui qui... Mais, quoique nous devions repousser absolument votre offre, je veux croire que vous nous la faites d'un cœur sincère et bon Pour ce qui me regarde, je vous en suis reconnaissante ; et, puisque c'était là l’unique but de votre visite, permettez-moi maintenant, monsieur, de vous dire adieu. Je ne. je ne vous dis pas au revoir.

Elle prononça ces derniers mots d'une voix . étranglée, et elle fit quelques pas vers la porte pour se retirer ; mais, arrivée sur le seuil, elle s'arrêta comme si ses pieds refusaient de l'éloigner définitivement de 1 homme qui avait eu son unique amour.

Le come ne faisait pas un mouvement : i] croyait qu'elle allait disparatire à ses regards, et ses yeux, en la suivant, étaient remplis de larmes,

Lorsqu'il la vit arrêtée à la même Place, l'es-

poir lui revint. Il se rapprocha d'elle et lui dit d'une voix pénétrante :

Hortense... Madame, ayez pitié de moi | Depuis tant d'années, je prie Dieu pour qu'il m'accorde la grâce de vous voir encore une fois. IL me l'accorde, c‘tte grâce. Ne m'en ôtez pas si vite la douceur. Vous croyez que je suis coupable. Cette pensée me torture. Ah! laissez-moi vous dire ce que j'ai souffert, et vous m'accorderez votre pardon Ayez cette bonté pour moi ; je partirai, et vous ne me reverrez plus jamais.

-Le courage de la veure faiblissait. Elle dési- ” rit rester encore avec le comte, entendre sa voix, entendre des paroles qui étaient comms l'écho des souhaits de son cœur.

Elle so laissa tomber sur un siège, et en montra un autre au comte de Hammes. :

- Oh! je vous rem:rcie, Hortense, s'écria-t-il. en s'asseyant avec une joie qu'il ne cherchait pas

à dissimuler.

Mais l'accent passionné de sa voix rappela la veuve au sentiment de son devoir; et son regard froid invita le comte à la réserve.

—Madame, dit-il, puis-j> vous demander si vous n'avez pas oublié mes dernières lettres ?

Oublie-t-on l'arrèt qui vous condamne à d éternelles souffrances ?

—Non, madame, vous avez raison. Moi aussi je men rappelle encore les moindres mots, des

mots brûlants, saignants, qui jaillissaient avec mes larmes. Mes lettres. madame, étaient encore cu-dossous de la vérité. Il ya une chose que je ne vous ai pas écrite, parce qu'elle n'était pas encore arrivée alors. Quoique ma mère m'ent menacé de sa malédiction, je voulais résister néanmoins : mon père, avenglé par la passion pnlitique, se mit dans un si effrayant paroxysme de’ colère qu'il tomba sans mouvement, comme frapé d'apoplexie, On me disait de tous côtés que je devais me sacrifier,si je ne voulais pas causer la môri de mon père. J'épousai done la comtesse de Hasot :’ une femme que je haïssais, non senlemént parce qu'elle était frivole et coquette, mais surtout, Hortense, parce qu'elle prenait à mes côtés la . place de la seule femme que je pusse aimer sur cette terre. Que vous dirai-je de ma triste vie ! Ce fut un enfer de 1 ttes, de querelles, de haine réciproque et d'esclavage sans espoir Ma femme n'avait jamais eu nne conduite irréprochable : mais, an bout d’un certain temps, elle commença peu à peu à mettre sous ses pieds tout respect humain, et bientôt el'e fit de moï la risée du monde entier. Dans les premières années, j'essayai de faire prévaloir mon autorité d'éponx ; mais tout était inutile avec cette femme sans cœur. Elle avait même ensorcelé mes parents et mes amis, de sorte que chacun rejetait la faute sr moi. Ecrasé de honte et de rage, je me demandais si ja n'avais pas mérité mon sort. Quoiqu'il en fût, je

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perdis tout courage ; et, pour éviter désormais le scandale toujours croissant, je me résignai, et je dévins l'esclave muet d une f:mme déshonorée. Elle sbuss de ma faiblesse et me tourmenta comme l'esprit du mal torture une âme de damné.

J'étais malade, je demandais à Dieu de me rappeler à lui. Ma triste histoire fait couler vos larmes, Hortense ! Ah! que j'en ai versé dans mon isolement, quand je jetais un regard en arrière, et que je voyais briller bien loin dans le passé ce Patadis que nous avions rêvé ensemble !.… Mes parents sont morts depuis lougtemps, et il ya deux ans que mafomme elle-même est descendus dans la tombe. Ce dernier évènement m'avait rendu libre. Le courage me revint, et c'est depuis ce moment que jai commencé mes rechercherches pour découvrir le lieu de votre retraite, avec la seule intention de partager avec vous et avec votre père mon immense fortune; si elle pouvait vous être utile à quelque chose. Je suis heur-ux d'apprendre que vous n'avez besoin de rien ; mais s'il arrivait jamais’que votre : positionde vint moins favorable, écrivez un mot à La Haye, vous aurez aussitôt tout ce que vous .daignerez accepter av c l'expression de ma bien vive reconnaissance.

— Oui, monsieur, dit la veuve, vous avz souf Le fert, beaucoup souffert. Mon cœur ne vous a jamais accusé C'est la fatalité seule qui nous a séparés.

— Puis-je espérer, Hortense, que vous avez été moins malheureuse que moien ce monde! Le vieil intendant Homans m'a bien laissé supposer que dans les premiers temps vous avez souffert de vos propres chagrins et surtout de l'indignation de votre père. Mais vous vous êtes mariée, et vous avez une fille, Sans doute votre mari était un homme d'un noble caractère, et quand on est mère... Ah! si Dieu m'avait fait la grâce de me rendre père, de me donner un être à chérir, il y aurait du moins un lien qui me rattacherait à la vie ; mais non, je n'ai autour de moi qu'un éternel isolement, une solitude désespérante ! N'estce pas, qua le sort vous fut plus clément qu'à moi ?

— Peut-être ! soupira la veuve Savez-vous quelle est notre vie depuis dix-huit ans ? Nous Voyageons de pays en Pays sous de faux noms ; nous ne Voyons jamiis personne. Quelqu'un témoigne til le désir de se lier avec nous, nous fuyons plus loin, toujours plus loin : et quelque soit le lieu de notre séjour, notre demeure est une prison où jamais une voix amie ne se fait entendre.

— Pauvre Hortense ! murmura le comte. Votre visage me faisait supposer que vous n'étiez pas heureuse non plus. Mais cette triste existence ne Vous a pourtant pas été imposé: Piria rupture de nôtre marivwe ?

La veuve ne répondit pas. Elle se contenta de faire un signe d’affirmation.

Pour échapper à de nouvelles questions, elle se leva et dit :

—Monsieur... Guillaume, il ne convient pas que nous restions plus longtemps ensemble. Ne parlons plus du passé. Portons tous les deux avec résignation la croix dont le Seigneur nous a chargés. Je le prierai dans mon isolement, de vous accorder encore quelques jours de bonheur. O’est tout ce que je puis faire.

Le comte restait assis. Sa tête reposait sur sa main, etil paraissait plongé dans de profondes réflexions.

— Adieu, monsieur, adieu pour toujours, dit la veuve d'une voix étouffée, et prête à fondre en larmes.

—Un moment encore, je vous en conjure. Oh !

quelle idée ! s'écria le comte. C'est peut-être le ciel lui-même qui me l'inspire. Il ne peut plus être question entre nous d'amour telle qu'on l’entend au printemps de la vie, Hortense ; mais ce sentiment, lorsque le temps ne l'a pas étouflé, se transforme presque toujours en sympathie calme, mais profonde. Ah ! pardonnez-moi ma hardiesse ! J'ai pensé à vous, Hortense, à tous les instants de ma vie ; mais, vous, n’avez-Vous pas entièrement oublié votre malheureux ami ?

—Oublié ? vous oublier, Guillaume ? s'écria-telle en portant à son corsage sa main tremblante,

Tenez, voilà celni qui, malgré uns séparation de dix-huit ans, a senti chaque battemont de ce cœur déchiré. .

Et rompant la chaine du bijou qu'elle portait au cou, elle lui mit dans la main son Propre por: trait.

—Ést-il possible !s'écria-t-il,en chancelant. Quoi! c'est moi qui ai reposé pendant tant d'années sur ce cœur si fidèle et sitendre ! Ah ! cela me donne le courage de parler. Ecoutez-moi, Hortense, tout peut se réparer : nous pouvons retrouver le bonheur que nous avions révé autrefois. Donnez-moi votre main, devenez ma femme! Oh! ne me refusez pas : les jours qui me restent seront des jours d’une joie céleste Votre fille trouvera en moi un tendre père. Il me suffit que votre sang coule dans ses veines, pour l'aimer comme ma propre enfant. Elle deviendra mon héritière,

La veuve demeura silencieuse, et, bien qu’une joie céleste rayonnât dans ses yeux, elle secouait la tête en signe de négation.

— Quoi! vous hésitez ? demanda-t-il lentement. Vous ne me jagez pas digne de vous ?

— Quel homme peut être à mes yeux aussi digne que vous, Guillaume, si ce n'est mon père ? Mais il y a un secret entre nous, un socret que Vous devez connaître.

— Un obstacle, à ciel ?

— Le secret de notre triste vie, le secret de la misanthropie de mon père.

Élle alla à la porte, s'assura qu'elle était bien fermée, et revint en disant :

— Guillaume, je n'ai jamais été mariée.

Le comte recula de quelques pas et pâlit subitement.

— Vous n'avez... vous n'avez jamais été mariée ? répéta-t-il lentement. Jamais mariée. et vous avez une fille ?

11 y eut un moment de pénible silence.

La rougeur de la houte qui montait au visage de la veuve fit frémir le comte.

— Hélas ! soupira-t-il, voilà la dernière espétance arrachée de mon cœur meurtri. Ah! Hortense, Hortense, pourquoi m'avez-vous dit cela !

— Vous deviez le savoir, répondit-elle. Otez votre portrait du médaillon, et lisez ce qui est

‘écrit derrière. Vous y verrez deux dates inscrites : celle de nos fiançailles, et celle de la naissance de ma fille.

Le regard du comte demeura un instant fixé à l'envers du portrait. Son visage exprimait la stupeur et le doute ; mais tout à coup la lumière se fit dans son esprit. Il s'affaissa sur un fauteuil ; et s'écria en levant les bras au ciel ;

— O Dieu, grand Dieu, ne mo laissez pas moutir: elle est mon enfant, notre enfant ! Oh ! je succombe à l'excès du bonheur !

Il se releva d'uu bond, saisit Hortense dans ses bras, et l'embrassa avec une effusion qui tenait

du délire. Tous deux versaient de douces larmes en échangeant des paroles entrecoupées, paroles de joie, d'amour, d'espérance. Oui, ils se marieraient, et, par leur mariage, ils légitimeraient leur enfant. De cette façon, toute crainte de déshonneur serait écartée, st ils Pourraient, tête levée, se présenter partout.

Le comte se dégagea le premier de leur longue étreinte et demanda avec une impatience fié.

vreuse :

— Ma fille ! comment se nomme-t-elle ?

— Ida.

— Où est-elle ?

— Là-haut dans sa chambre.

— Je veux la voir tout de suite. Venez, Hortense, conduisez-moi près d'elle.

Etil marcha vers la porte ; mais la dame lui prit la main avec angoisse et le retint.

— Insensé! s'écria-t-elle, que voulez-vous faire? Ah ! une pareille imprudence Pourrait anéantir encore une fois toutes nos espérances.

Le comte la regardait avec étonnement.

— Quoi ! je ne pourrais pas embrasser mon enfant ! murmura-t-il.

e enfant, du moins à naissance doit lui où ia loi et ia bénéé toute tache entre

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nous. En quelle qualité l'aborderiez-vous mainmaintenant ?

— Ciel ! vous me faites frémir, Hortense. Ainsi, je devrai vivre encore dus semaines entières sans la voir ? C'est impossible cela, vous le comprenez bien

— Notre bonheur est au prix de ce douleureux sacrifice, Guillaume. Ayez du courage, soyez fort.

— Encore des mois entiers. peut-être ! soupira le comte.

— Aitendez du moins jusqu'à ce que mon père ait counaissance de votre arrivée et de votre projet. Ah! Guillaume, avec quelle aveugle confiance nous nous abandonvons au doux espoir qui no se réalisera peut-être jamais !

— Et qui l'empècherait ? Ne sommes-nous pas libres ?

— Mon père vous a toujours accusé. Au fond de son cœur, il Vous rendait responsable de notre malheureux sort. S'il vous refusait son consentement ?

—Refuser, Hortense! Mais je lui apporte la paix, le bouheur rerdu, la réparation de son honneur ! Il consentira avec joie.

— Je n'en sais rieu Guillaume.

— Eh bien, c'est égal, s'écria le comte avec une impatience fébrile. Vous seule êtes maîtresse, Hortense, et le bonheur de votre fille doit être

votre loi suprême. Si, contre toute atteste, votre père repousse ma demande, nous nous passerons de son consentem-nt, Rien ne peut nous ein pécher de donner à uotre fille un nom illustre et honoré.

Mon pauvre père a tant EOullert poir moi nt Par vous ! Nous avons rempli sa vie de dérola tion, Guillaume, et je ne voudrais pas lui infli ger cette nouvelle torture. Laissz-1 à ! dire ; ju connais l'état de son cœur, Au Prenisr abord, sa colère éclatera coutre Vous, et il épanchera l'amertume qu'il a amassée depuis près de viugt ans ; mais je laisserai patiemment passer l'orage, et je le calmerai pou à peu Ilest bon comme un ange sous sa rude enveloppe; mais i] ne faut pas l'irriter. Quelle heure est-il, Guillaume ?

— Dans ciuq minutes il sera dix h:ures dit le comte après avoir consulté sa moutre.

—Mou pêre peut être de retour dans une de mi heure il ne doit Pas Vous rencontrer avant que j'aie eu ave: lui un long et sérieux entre. tien. Sins cela, l'irritation Pourrait le po ter à des actes qui anéantiraient peut-être 9: r:ojets, Encore quelques minutes, Guillama. -étr sd vez me quiler, Revenez vers midi Alors je con : naîtrai la décision de mon père, et j'esnès on'il ne refusera pas de vous faire bon acceui Conso lez vous de cette courte contrainte, mon ami : c'est probablement lo dernier sacrifice qui nous sera imposé.

— Et je ne peux pas voir mon enfant ?

— Souffrez que mon père en décide, Guillaume.

— Ah ! quelle cruauté ! Mais s’il n'est pas possible de faire autrement, eh bien, je prendrai patience. Hortense, notre Ida est-elle jolie? .

— Oui, très jolie.

— Comme vous, quand vous aviez son âge ?

— Plus belle assurément. Elle a vos yeux noirs.

— Elle n’a pas été ‘malheureuse comme vous, n'est-ce pas ?

— Hélas ! plus encore peut ëtre, Guill:urme.

Depuis longtemps, elle ne fait que pleurer ; en ce moment même, ses larmes coulent à flots, e} elle est plongée dans le plus profond désespoir.

— Et pourquoi ? Ah ! cette tristesse aussi doit prendre fin.

— Je ne le crois pas, et vous en douterez également lorsque vous connaïitrez la cause de son chagrin. La pauvre enfant est blessés au cœur.

— L'amour ?

—Oui, je vais vous raconter l'histoire en quelques mots.

Elle lui fit un bref récit des amours d'Ida avec le jeune baron de Giersteen, des complications survenues, de la résistance de M. von Oberheim, du triste événement de la nuit précédente, de l'intention de Mme von Giersteen de traduire

son père devant les tribunaux, de la résolution du vieillard de s’expatrièr encore pour échapper à la révélation de son secret et au déshonneur qu'un pareil procès ferait rejaillir sur eux tous.

—La baronne van Giersteen ? murmura le comte, lorsqu'elle ent fini. Une riche veuve qui passe l'hiver à Bruxelles ? Son mari était Hollandais ?

—Oui.

—Son fils est un joli garçon, svelte et bien fait qui s'appelle Hugo ?

—Vous les connaissez donc ?

— Certainement que je les connais, Hortense : ils viennent Presque tous les ans à La Haye et à Schéveningue passer la saison des bains. J'ai passé moi-même bien des journées en leur agréable compagnie. Que le ciel en soit béni! Il ne me sera pas difficile d'ssurer le bonheur de notre enfant. La baronne van Giersteon cst une femme d'un esprit droit et élevé. Lorsque notre Ida portera mon nom en vertu de la loi, la baronne van Giersteen ne refusera Pas d'accepter Pour bru la jeune comtesse de Hammes. J'irai lui rendre visite aujourd'hui même.

—Vous voulez lui parler de cette affaire ? de-

‘manda Hortense avec uue certaine inquiétude, Ah ! je vous en supplie, ne le faites pas,

—Non, je serai prudent ; mais j'ai maintenant

une raison puissante pour mériter encore plus la

bienveillance et l'anitié de la baronne Le bonhour de notre Ida peut en dépendre.

Tout à coup Hortense se leva tont tremblante.

—N'entends-je pas une voiture ? demanda-telle. Mon pire !.. Ciel Guillaume s’il vous sor prenait ici à l'improviste, c'en serait assez pour. Paix, paix, ce n'est rien. une charrette qui tra. ve”se la cour. Insensés que nous sommes ! Nous oublions l'heure : mon père peut arriver à chaque instant. Partez, Guillaume, partez sans re tard. Revenez vers midi. SE<parons que cette journée verra s'épuiser la dernière goutte de notre calice d'amertume.

Le comte la serra sur son c eur en disant :

— Oui, H rtense, espéro is. Ah ! aucune puissance humaine ne peut plus me séparer de vous. Au revoir! au revoir ! Parlez de moi à Ida, ne fût ce que d'une manière vagu».

—Pas eccore ; il faut avant tout que mon père en décide, je vous l'ai déjà dit. Ce n’est pas seulement notre honneur, c'est son honneur, le nôtre, celui de toute sa famille qui est en jeu À lui d'en décider.

— Eh bien, soit ! Au revoir donc, Hortvnse, À bientôt.

Il marcha vers la porte, revint sur ses pas pour embrasser encore Hor'ence, puis il sortit de l'ap partement.

Quelques minutes après, le roulement d'une voiture qui s'éloignait annonça quil avait quitté

le château d'Ouden-Steen

M. von Oberheim—on plutôt le baron van Berkhont. car tel était son véritab'e nom—na vait pu terminer ses affaires à Ypres avec autant de promptitude qu'il le souhaitait, Quoiqu'il n'eût pas cessé du presser les ch:vaux, onze heu res avaient ‘sonné depuis ;ongtemps lorsque sa voiture s'arrêta devant la grille d'Ouden Steen.

Îl antra et se disposait à monter l'escalier lors- 4% 7 rescontra dans le vestibule sa fille, qui, en “induit le roulement de sa voiture, s'était empie 869 15 8 endre

— Plus d'e wir, Marie, lui dit-il en entrant au Son 57 le ; nous devons quitter la Belgique lu jiur 0 possible. J'ai rencontré à Ypres le AP9ES 4 8 remis au procureur du roi la ain madame Van Giersteen. Ce magistrat 2.4, : la vérité, exprimé l'opinion que Hugo est plus coupabla que moi, mais il a ajouté qu'il ne peut pas se dispenser d'ouvrir nne enquête, et cet après-m di ou demain matin au plus tard il viendra à Ouden-Steen avec le juge d'instruction et son gr fier Nous serions donc interrogés et obligés de signer nos déc'arations… de 108 faux noms ! Dieu soit loué, nous avons 1: temps de nous son-traire à cette alternative et à la hon. te qui en serait la snite. Moniez dans votre chambre, Marie, - «Pprètez-vous, ainsi qu'Ida, pour

notre départ. Avant une demi heure nous serons sur la route de Lille, et nous irons si loin que jamais personne en Belgic” - n'entendra plus parler de nous. Vous paraissez singulièrement distraite, ma fille? ‘Vous me feriez croire que vous n’entendez pas ce que je vous dis. À quoi pensez-vous donc ainsi ?

— J'ai quelque chose à vous dire, mon père, répondit-elle.

— Pas maintenant, Marie. Nous aurons tout le temps de causer quand nous serons en voiture.

—Vous devez le savoir avant ‘que nous partions, mon père.

— Eh bien, parlez donc vite. Vous hésitez et vous pâlissez Marie ? Ciel! quelque nouveau malheur !

— Non, non, pas de malheur ; quelque chose de surprenant et presque d’incroyable; mais, je vous en supplie, mon cher père, ecoutez avec calme, avec bonté, ce que j'ai à vous apprendre... Pendant votre courte absence, il est venu quelqu'un que pendant dix-huit ans vous avez accusé et peut-être haï, quoiqu'il ait été plus malheureux que nous, et.

— Qui ? qui ? Ah ! dites-moi que je me trompe, Marie !

— Le comte Guillaume de Hammes.

Ce nom fit un effet étrange sur le vieillard. Il fat frappé comme d'une secousse nerveuse ; seg

lèvres tremblaient, ses yeux étincelaient, et il grommelait d’une voix rauque :

— L'ai-je bien entendu ? Guillaume de Hammss est venu ici! Que veut ce parjure ! Il connaît notre nom, il nous trahira ! Ce n’est pas un malheur, dites-vous, Marie ? Ah ! son arrivée est la plus grande calamité qui put nous frapper. Notre secret va se découvrir; tout le fruit de nos sonffrances est perdu maintenant.

— Vous vous trompez, mon cher père, murmura-t-elle ; le comte m'a dit au contraire.

— Quoi ! vous lui ‘avez parlé ? s'écria-t-il en l'interrompant ‘avec fureur. Et vous n'êtes pas

morte de honte ? Comment ose-til pousser à ce point la témérité ? Venir contempler ici les malheureuses victimes de sa Jâcheté et de sa trahison !… Mais il est parti, n’est ce pas ? Dieu merci ! car, si je devais le voir... je ferais peatêtre un malheur. Il faut à tout prix que nous évitions ce danger.

— Îl va revenir tont à l'heure, mon père.

— Revenir ?

— Oui, il doit vous parler de choses de la plus haute importance.

— Quel langage insensé, Marie ! Avez-vous donc perdu tont sentiment de fierté, de dignité personnelle ? Que peut il nous apporter, sinon l'outrage et l'affront, lui qui nous a condamnés à une vie de honte et de douleur ? Je ne veux pas le voir.

— Vous le recevrez, mon père, et vous l’entendrez avec calme.

—Vous parlez bien résolument, Marie. Comment osez-vous affirmer ainsi que je le recevrai ?

— Parce que vous êtes bon el raisonnable, mon père. Je prévoyais bien qu'en apprenant la visite du comte, vous seriez irrité; mais j'attendrai avec soumission le moment où il vous plaira de me demander ce qu’il m'a dit. Je vous en conjure, mon père, écoutez-moi avec un peu d'indulgence, De votre décision dépend non-seulement le bonheur de notre vie; mais l'honneur et l’avenir de mon enfant. Retenez votre indignation pour un moment, et laissez moi parler. Vous jugerez, mon père; et si votre décision me condamne, j'obéirai, avec un mortel chagrin, sans doute, mais avec respect et soumission.

Quoique le vieillard fût encore sous l'empire de son premier accès de colère et murmuràt en lui-même mille imprécations, la douceur et l'humilité calculées de sa fille lui rendirent un peu de calme. Il prit un siège et dit d’une voix sourde :

— Eh bien, Marie, puisque vous m'en priez si instemment, j'écoute ; répétez moi ce que vous a dit l’artisan de nos misères.

La mère d'Ida saisit la main du vieillard et commença sur un ton très bas, en prenant bien soin de ne point élever la voix de crainte d'exciter de nonveen le colère du vieillard.

—- Mon père, vous avez accusé Guillaume de Hamues de parjure et d'ambition. Mon cœur, vous le savez, n'a jamais pu partager ces sentiments hostiles. Si vous saviez combien le comte a été malheureux, — plus malheureux que nous peut-être, — vous ne le jugeriez pas si sévèrement. Pensez donc : lorsque, menacé de la malédiction de sa mère, craignant de caucer la mort de son père, le pauvre Guillaume de Hammes.…

— Je n'ai pas besoin de savoir tout cela, interrompit rudement le baron Van Berkhout ; au fait, Marie, au fait ! Je perds patience.

— Mon père, vous m'avez autorisée à parler.

Dés'rez-vous que je me taise maintenant ?

— Non, non, mais soyez plus brève ; je souffre d'entendre parler de ces gens-là,

— Les parents de M. de Hammes sont morts depuis lougtemps, et sur leur lit de mort ils ont imploré votre pardon.

— Ils ont imploré mon pardon ! répéta le vieillard avec un sourire d'incrédulité.

— N'en doutez pas, mon père ; ils ont cruellement expié leur fatale résolution, car elle ne les a pas rendus moins malheureux que nousmèmes….. Depuis un an et demi, la comtesse de Hascot, la femme du comte de Hammes, est morte également. Le premier sentiment de Guillaume, en recouvrant sa liberté, fut de réparer le tort qu'il nous avait fait, et aucuue considération

de respect humain ne l'empêcha de suivre l'inspiration de sou cœur. Il se mit à notre recherche, et n'eut ni repos nitrève qu'il n'eût découvert notre retraite. C’est votre vieil intendant Homans qui doit l'avoir enfin mis sur la voie.

— Ah! ah! Je n'aurais pas cru cela de lui, grommela le baron. Le co:ute de Hammes a donc eu la témérité de nous isicher. Et qu'avait-il à faire avec nous ?

— Vous allez l'apprendre, mon père. Il s'était, sur la foi de certains renseignements douteux, imaginé que nous avions perdu une partie de notre fortune; et que nous étions réduits à vivre dans la gène. Il est aujourd hui plusieurs fois millionnaire, et il voulait employer une partie de ses richesses à nous rétablir dans notre situation première.

— Et c'est pour cela qu'il cherchait à découvrir notre retraite ? s’écria le baron Van Berkhout avec un rire sarcastique. N'êtes-vous pas étonnée, Marie, de me voir si calme après ce sanglant affront ? Lui, lui nous offrir de l'argent ! Il a osé … Cette humiliation nous manquait encore. Et vous! Marie, vous avez sans doute repoussé cette offre avec une chaleureuse indignation ?

— Je lui ai répondu que mon père pouvait, grâce à Dieu, se passer de toute assistance.

— Et c'était l'unique but de sa visite ?

— Oui, monsieur... Mais, je vous en prie, res-

tez assis. Ce que j'ai à vousdire encore est le plus important,

La mère d'Ida, convaincue maintenant qu'elle avait réussi à calmer insensiblement l'irascible vieillard, semblait calculer ses forces pour lui faire la révélation décisive.

— Eh bien, j'écoute, Marie, dit le baron.

— Mon cher père, reprit-elle, si vous ne consentez pas à m'eniendre jusqu'au bout avec patience et avec grénérosité, vous vous exposez à rendre un arrêt injuste et prématuré. Que mes paroles ne vous agitent donc pas trop, avant que vous sachiez tout ce que j'ai à vous dire.

— À quoi bon tous ces préambules ? vous me faires frémir.

— Soyez calme, mon père. Guillaume de Hammes sait que je n'ai jamais été mariée !

— Ciel ! il sait cela, dit le vieillard avec angoisse, tandis qu'une päleur mortelle se répandait sur son visago. Le secret de notre vie est trahi! notre honte est publique ! Et sait-il que vous avez une fille et.

— Et que c'est lui qui est le père de cette fille ? Oui, il le sait, c'est moi-même qui lui ai montré les lignes écrites à l'envers de sca portrait.

Le vieillard était tellement stupéfait de ce qu'il entendait, qu'il n'avait plus la force de proférer un son. Il regardait sa fille en face avec des yeux

enflammés de colère, et serrait convulsivement les poings.

— Ne jugez pas encore, mon pèro, dit-elle, Le comte de Hammes m'a proposé de devenir mon époux et de légitimer notre enfant par ce mariage

— Un mariage entre ma fille et le comte de Hammes, interrompit le vieillard, entre le traître et sa victime ? Mais c'est affreux ! Jamais, jamais.

Hortense passa les bras autour du cou de son père et s‘efforça d'étoufler cette dernière parole sous ses baisers.

— E le reprit d'une voix plus altérée par l'émotion :

— Mon père, mon père, votre cœur est aigri ; votre légitime indignation vous égare Ah! que Dieu, dans sa bonté, éclaire votre esprit ! Ne comprenez-vous p:8 que mon mariage avec Guillaume doit mettre un terme à nos augoisses et à nos douleurs ? Quelle est la cause de notre misérable vie ? La situation douteuse, inexplicable de ma fille aux yeux du monde, n'est-ce pas ? Lorsque Ida, par mon mariage, aura pris dans le monde une position régulière et honorable ; lors que, mon enfant et moi, nous porterons le nom il'ustre du comte de Hammes, devant qui devrions nous encore courber la tête ou baisser les yeux ? La tache qui pesait sur nous comme une croix de plomb ne serait-elle pas effacée pour ja: mais ? Ah ! pesez bien la chose, mon père ; envi-

sagez-la d‘un esprit droit et sans prévention ! Vous pourrez rester dans votre monde habiter Bruxelles, aller à la cour.et jouir jusqu'à la fin de votre vie, de l'estime, de la vénération et du respect qui sont dus au dernier rejeton de la famille des Berkhont !

Le vieillard secoua la tête.

— Mon père, poursuivit-elle d'un ton plus persuasif, soyez noble et généreux. Si Guillaume est coupable à vos yeux, donnez-lui votre par: don. Vous refusez ? Ah! je me soumets avec respect à votre dévision, dut-elle me condamner à souflrir et à désespérer jusqu'au tombeau. Mais je suis mère, et j» ne puis pas me résigner à sacrifler ainsi l'honneur et le bonheur de mon enfant. Et vous, son grand-père, ne ferezrien pour ma pauvre Ida ? Réfléchissez-y bien, mon père : aujourd'hui, sans nom et sans avenir, Ida doit vivre éloignée du monde ; pour elle, pas de liberté, pas de joie, pas de cousolation ; sonffr'r, pleurer, languir sans espoir, tel est son lot. Mon mariage lui asturerait un beau nom, et ce nom lui ouvrirait une existance brillante, un bel avenir Que votre cœur blessé repousse la réparation de votre propre honneur et le bonheur de vos visux jours uniquement parce qu'ils vous sont offerts par un de I[ammes, c'est déjà une chose incompréhensibie ; mais que vous puissiez être assez impitoyable pour condamner ma pauvre Ida à un désespoir éternel, oh! cela n'est pas

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vrai, mon père ; cela ne se peut pas ; vous êtes trop généreux et trop bon pour cela ! Parlez cependant, vous avez taut et si amèrement souffert à cause de moi, que je me soumettrris au sort le plus affreux, plutôt que de résister à vos ordres.

Il y eut un moment de silence.

—Eh bien, mon père, que décidez-vous ? Ma pauvre fille restera-t-elle sans nom da ns cc mode ? demanda Hortanse en tendant vers son père ses mains suppliantes.

— Il y a en effet, de cruelles nécessités; répondit le vieillard d‘un ton calme, mais triste. Je comprends, Marie, que votre mariage avec le comte de Hammes peut réparer notre honweur pour le monde et assurer le sort d'Ida. Acceptez donc la main qu'il vous offre.

— Oh ! merci, merci, que Dieu vous bénisse, mon bon père ! dit-elle en l’embrassant de nouveau.

— Vous êtes mère, et c’est votre devoir de tout sacrifier à l'honneur et au bien-être de votre enfant...J’y donne mon plien consentement; mais je n’assisterai point à la célébration de votre mariage.

— Quoi ? que voulez-vous dire "mon père ?

— Il m'est impossible de cacher mon aversion pour le comte de Hammes. Je ne veux pas le voir, Marie.

— Ne gardez point ainsi rancune, mon père.

Le comte de Hammes va venir tont à l'heure.

Ne l’accenilez pas avec cette froideur répulsive. Pouvons-nous être heureux, si vous continuez à le hair ? Ah ! mon père, ne soyez pas bon à demi.

— Je ne me sens pas la force, ma chère Marie, de faire bon accueil à l'artisan de nos malheurs. Laissez-moi sortir, que je donne des ordres pour mon départ immédiat.

— Partir ? nous partirions ? s’écria Hortense avec angoisse. Fuir ainsi devant le bicnfait que Dieu nous envoie dans sa miséricorde ? Et mon mariage, mon père ?

— Vous pouvez rester à Ouden-Steen, Marie, répondit le vieillard. Je pars seul ; je vivrai au fond de la France, et, dans ma solitude, je prierai pour votre bonheur à tous. Vous m'écrirez de temps en temps.

— Hélas ! si vous saviez, mon père, comme vous me torturez ! soupira Horteuse, les larmes aux yeux. Pourquoi partir maintenant ?

— Mais lors même que je pourrais consentir à accueillir le comte avec une froide politesse, ne comprenez-vous pas, Marie, que je dois néanmoins quitter le pays ? Oubliez-vous que la justice va venir iei pour faire une enquête ?

Un domestique frappa à la porte du salon et annonça :

—Le comte Guillaume de Hammes désire parler à monsieur. Il attend une réponse dans l’antichambre.

M. Van Berkhout pâlit visiblement, et, comme il ne répondait pas, Hortense dit au domeetique :

— Introduisez le comte dans ce salon. Mon père, mon cher père, continua-telle en s‘adressant au vicillard d'un air suppliant, contencz vous, ne soyez point dur pour lui. C'est un homme généreux qui vous rsspecte et qui vous aime, Pensez à ma pauvre enfant, car, si vous le repoussez

Elle fat interrompue par l'apparition du comte, qui le chapeau à la main, restait debout près de la porte, tout troublé par l'attitude hautaine et le regard étincelant du baron Van Berkhont.

Il s‘app'ocha cependant, ct dit d'un voix altérée par l'inquiétude : ;

— Monsieur le baron, vous m'avez azcusé de lâcheté et de parjure Une implacable fatalitée nous a fit tous victimes du mêm: malheur. Non, je n'étais pas coupable, et cependant j'ai souffert comme un martyr. A lafin, Dieu a eu pitié de nous ; il m'a dans sa bonté, fourni le moyen de faire cesser la cause de vos chagrins et de nous rendre tous heureux. Vous savez de quel amour ardent et sincère j‘ai aimé votre fille dans des jours plus heureux. Elle m'a révélé un secret qui m'impose un devoir sacré Je veux, quoique je sois presque un vieillard, payer les dettes du jeune homme que vous avez aimé j'dis avec une tendresse toute paternelle. Baron Van Berkhont,

je vous en prie, accordez-moi la main d'Hortense. Laissez-moi donner à mon enfant un nom honoré.

Qu'ique sa fille continua à lui tendre ses mains suppliantes, le vieux baron demeurait immobile, rrgardant fixement Guillaume de Hammes Un combat violent semblait se livrer au fond de son âme, et il hés'tait au moment de prendre une résolution si grave.

Le comte, prévoyant un refus, mit un genou en terre et dit :

— Ayez pitié de moi, de votre fille, de votre petite-fille ! Si j'ai faibli sans le savoir, si je vous ai manqué, pardonnez-le moi ! Laissez-moi devenir votre fils. Je vous aimerai et vous honorerai comme mon père. je vous obéirai en tout, et je vous serai reconnaissant toute ma vie. Pardonnez-moi !

Une larme mouilla les paupières du vieilli :, il saisit la main du comte, le releva léntement et l'embrassa en mu-murant d'une voix étranglée :

— Eh bien. que tout soit pardonné et oublié, Rendez Hc se et votre fille heureuses.

Hortense sauta au cou de son père et l'accabla de bénédictions, et le comte de Hammes joignit ses effusions de reconnaissance à celle de la femme infortunée qui avait attendu dix-huit ans le droit de donner un nom à son enfant.

Mais le baron Van Berkhout, aptés les premiers épanchements de cette joie, reprit tristement:

— Oui, oui, mes enfants, vous serez heureux, je l'espère, et toutes vos belles prévisions 80 réaliseront.… Monsieur le comte, ma tllle vous s dit probablement que nous sommes forcés, que moi, du moins, je suis forcé de quitter la Belgique Un événement malheurcux va amener à Ouden-Steen le procureur du roi pour nous interroger. Vous comprenez que nous ne pouvons pas, sous de faux noms... °

— Mais à quoi pensé-je donc ? interrompit vi vement le comte. Est-ce là le seul motif qui vous fait partir monsieur le baron ? En ce cas, demeu-

rez tranquillement dans votre patrie ; tout est arrangé, terminé

Iltira de sa poche un papier plié en quatre qu'il tendit au vieillard :

—La crainte d'abord, la joie ensuite me l’a- Vaient fait oublier, dit il. J'ai passé plus d'uas heure en compagnie de madame Van Giersteen.

C'est une excellente femme et un noble cœur.

Lisez sa lettre, monsieur ; vous le reconnaîtrez.

C'est avec une surprise croissante et une joie

qu'il ne cherchait pas à dissimuler, que le baron lut ce qui suit :

“ Monsieur,

“ Je viens m'’excuser auprès de vous. La douleur maternelle m'aveuglait. Mon fils Hugo n'a pas bien agi envers vous ; il en convient lui même, et il le regrette profondément, J'ai envoyé

à Ypres en toute hâte une personne de confiance pour retirer ma plainte ; nous espérons que, de votre côté, vous serez assez généreux pour pardonner à mon fils sa témérité ou plutôt sa folie d'un moment. Conservez nous votre estime, noas vous en serons sincèrement reconnaissants.

‘“ Baronne VAN GIERSTEEN."”

Le vieillard regarda le comte comme pour lui demande. l'explication de la lettre inattendue dont le contenu ne lui paraissait pas naturel.

—C'est ainsi, croyez-le, monsieur le baron, répondit M. de Hammes. Le messager de la baronne est monté à cheval, et il est parti ventre à terre. Il y a donc longtemps déjà qu'il est arrivé à Ypres, et il n'y a ni enquête ni interrogatoire À redouter, Car, si vous ne vous plaignez de personne, comment la justice pourrait-elle se mêler d'une simple histoire d'amour, d'un acte de t‘mérité enfantine, qui ne pourrait avoir d'importance que si Vous vous plaigniez vous-même ?

Pourquoi donc alors partiriez-vous, monsieur le baron ?

M. Van Berkhaut serra la main du comte et murmura d'une voix émue :

—Vous avez raison, Guillaume, je puis rester maintenant. Je vous remercie. Mais comment avez-vous fait pour décider la baronne à retirer sa plainte et changer ses dispositions ?

—Je la conuais depuis longtemps, monsieur

et je suis lié avec elle ; mais ce n'est pas là ce qui a opéré le miracle : je lui ai fait espérer, je lui ai donné la presque certitude qu'Ida deviendra la femme de son fils. Et, en effet, après mon mariage avec Hortense, je.

—Mais en tout cas, monsieur le comte, il faudra bien qu'ils sa hent comment Ida est tont À coup pevenue vot’e fil'e, et, lorsqu'ils apprendront ce secret.…, qui sait s'ils ne refuseront pas À leur tour ?

—Laissez moi le soin de les instruire. Comme père, je n’exposerai certes pas à la légère l'honneur et le bonheur de monenfant. La baronne acceptera avec joie pour sa bru la fille légitimée du comte de Hammes, n'en doutez pas uninstant. D'ailleurs, Hugo est si sincèrement et si éperdument amoureux, que, même dans des circonstances moins favorables, il forcerait le consentement de sa mère. J'oubliais de vous le dire : Hugo va beaucoup mieux; les douleurs de sa chute, n’ont pas encore ertièrement disparu, mais il peut s'asseoir dans un fauteuil. Son plus grand chagrin sou désespoir, c’est la crainte qu'ida ne lui soit enlevée, et qu'il ne doive plus jamais la revoir. Par compassion et pour me rendre aux instantes prières de sa mère, je lui ai promis que vous, monsieur le baron, que nous ious, ensemble, nousirions leur faire visi‘e, accompagués d'Ida. J'ai ajouté que ce serait peut-être aujourd'hui même, Aurais-je trop présumé de votre

bonté d'âme ? Le bonhear que votre petite fille eu éprouvera sera le prix de votre complaisance, Venez, mon cher père, — j'ose vous nommer ainsi, —ayez bon courage ; plus d craiute, plus d'hési

tation ; livr'z-vous avec confiance au sort qui nous sourit !

—Oui, mon pire, montrez-vous généreux, appuya Hortense.

—Eh bien, soit, répondit le vieitlard Ah! l'épino sanglaute est sortie de mon cœur ! Faites de moi tout ce que vous voudrez, je suis prêt à tout

—1l y a cependant ane chose au sujes de laquelle nous avons besoin de votre sage v nseil,

dit le comte. Mon enfant est là-haut, à quelques pas de moi, je ne l'ai pas encore vue. Rester ici ou m'éloigner pur un certain temps sans avoir pressé ma fille sur mon c:eur, cela ne se peut pas. Quel est votre sentiment sur ce point, monsieur ie baron ?

M. Vau Berkhout ne répondit pas; ilse contenta de lever l:s épaules d'un air très embarrassé.

— Il faut pourtant que js voie mon enfant insista M. de Hammes.

—En effet, dit le vieillard, mais comment ? en quelle qualité ? Vous ne Pouvez cependant pas lui apprendre, avant votre mariage, quel est son père. Ah ! j'ai trouvé Faites lui croire que vous êtes son oucle, le frère de son Père, qu: nous

croyions mort, et qui, tout à coup, à l'impro viste, ést reveuu de pays lointains ; mais soyez extrémement prudent, et ne vous trahissez pas.

—Quelle heureurs idée ! s'écria Hortense. Ja vais chercher Ida et lui dirai d'avance qu'elle va voir son oncle ; je lui raconterai de cet oncle ce qu'il faut qu'elle croit. De ceite façon, elle ne vous adressera pas de questions indiscrètes

—Oui, et faites-lui faire un peu de toilette ; nous partirons tout de suite, dans la voiture du comte, pour Tempelhaf, afin de faire une visite à la baronne et à son fils.

—Ah ! que vous êtes bon, mon père !

__ Hortense, rajeunie de vingt ans, courut cher. cher sa fille.

Lorsqu'elle fut sortie, les deux hommes se mirent à parler ensemble, d'un ton calme et sé: rieux, des moyens les plus efficaces pour exécuter le projet de réhabilitation, sans que personne pût savoir prématurément leur secret. Ils convinrent de partir sous peu de jours pour une petite ville reculée de la France ; d'y demeurer le temps nécessaire ponr accomplir le mariage du comte avec Hortense; de revenir alors et de demander la main de Hugo Van Giersteen pour la jeune comtesse Ida de Hammes. Plus tard ils iraient habiter Bruxelles, où ils feraient leur rentrée dans le monde et reprendraient même, dans l'entourage du roi, le racg qui appartenait au

baron Van Berkhout, membre d'une des plus anciennes et des plus nobles familles du pays.

Le vieillard était dès lors tout à fait transfiguré : il se laissait bercer par les plus doux rêves, et l'avenir lui souriait jusqu’à la fin de ses jours. C'était la première fois depuis dix-huit ans qu'il resbirait librement. Le langage enthousiaste du comte le remuait à tel point qu'il le serra plusieurs fois dans ses bras avec une effusion sincère, en l'appelant son cher fils. ;

Ils entendirent du bruit dans l'escalier, et leurs regards se dirigè-eat vers la porte. Le comte était hors de lui.

— Soyez prudent, contenez-yous, lui dit le ba-

ron à voix basse.

Ida parut, tenant par la main sa mère, qui, lui montrant le comte de Hammes, lui dit eu sou- ) riant :

— Tiens, ma fille, voilà ton oncle.

La jeune fille considéra curieusement l'étranger, se mit à trembler, poussa un cri, et fit quelques pas en arrière, comme si elle s'eifrayait de quelque apparition inattendu.

— Embrasse donc ton oncle, Ida, lei souflla sa mère à l'oreille,

— Mon oncle! mon oncle! s'écria la jeune fille. Non, non, ne m'abusez pas. C’est mcn père, mon cher père que Dieu me rend.

Elle santa au cou du comte, l'embrassa avec

effusion et ,le couvrit de caresses en murmurant le doux nom de père, sans s'apercevoir que les Jarmes du comte tombaient en gouttes brûlantes sur son front,

Le vieillard courut à elle, essaya de la dégager de l'étreinte, et dit d'un ton sévère :

— Que faites vous, Ida ? Vous êtes folle ; ce monsieur est votre oncle.

— Non, non, l'autre nuit, dans mon rêve, je l'ai déjà vu, répliqua la jeune fille, C'est mon père.

— Mais tu t'égares, mon enfant. Ce monsieur est le frère de ton père. Il n'est donc pas étonnant qu'il lui ressemble. Allons ne te rends pas ridicule.

Le comte maitrisa son extrême émotion ec dit, en caressant tendrement Ida :

— Oui, ma chère nièce, je ne suis que votre oncle ; mais je ne vous en aim) pas moins pour cela Consolez-vous, je suis venu pour vous dé: livrer de tous vos maux.

— Ah ! mon oncle, — paisque vous n'êtes que mon oncle, — murmura-t-elle tristement, ne me trompez pas. Me délivrer de tous mes maux, dites-vous ? personre au monde ne le peut.

—$i, ma fille, interrompit la mère avec une joie triomphante ; sais-tu ce que ton oncle a déjà fait pour ton bouheur ? Tu vas, selon toutes les probabilités, devenir la fiancée de Hugo Van Giersteen.

— Est-ce vrai, grand-père ? Aemanda la jeune fille tout à fait incrédule.

—C'est parfaitement vrai, répondit le vicillard, el, pour te prouver que nous ne voulons pas te leurrer d'un faux espoir, tiens-toi prête À partir pour Tempelhof. La voiture de ton oncle est tont attelée devant la porte. Puisque nous sommes tous heureux, nous allons porter uu peu de notre bonheur au pauvre Iugo en lui faisant visite.

Ida battit des mains, poussa un grand cri de joie, se jeta au cou de son gi and-père, embrassa sa mère, et {tomba tout en larmes sur le cœur de son faux oncle, qui la tint, à demi pâmée, serrée dans ses bras.

Le comte et Hortense ne paraissaient pas pres: sés d'aller à Tempelhof. Mais L vieillard, craignant que Guillaume, vaincu par la violence de ses sentiments paternels, ne vint à se trahir, leur dit :

—Non, non, pas de retard ; ce pauvre Hugo malade nous attend. Le laisser souffrir plus longtemps sans consolation serait cruel. Venez, nous partons...Je vous en prie, obéissez-moi.

En achevant ces mots, il marcha vers la porte. Les autres le suivirent. Ida était suspendue au bras du comte, qui, chemin faisant, lui adressait des sourires et des paroles de tendresse.

En traversant la cour, le baron dit à son domestique :

—Jean, nous allons faire une petite excursion ;

il faut que ces planches noires qui nt enlevées, et que toutes res soient ouvertes.

da avec stupeur ; mais plus surpris lorsque enfantine de joie

à notre retour, masquent la grille soie les persiennes des fouèt Le domestique le regar les gens furent encore bien Ida leur cria avec une effusion

délirante :

—Eh ! Hedwige, Pierre, Suzanne, voici mon

oncle, mon cher oncle, qui vient nous rendre tous heureux. Nous allons chez M. Hugo Van Giersteen !

Les domestiques accoururent ; mais le baron, craignant une nouvelle indiscrétion, fit monter la jeune fille en voiture, et donna au cocher l'ordre de fouetter ses chevaux.

Les vaillentes bêtes partirent au grand trot, et

les domestiques, rassemblés devant la grille, en-

tendirent les exclamations joyeuses de la jeune demoiselle et la ‘virent de loin agiter son mou-

choir.

couverts du blanc manteau de l'hiver; mais le soleil brillait daus l'azur clair du ciel, et ses rayons faisaient scintiller sur le tapis de neige mille étincelles de diamants.

Le silence était si absolu dans le village que

Les champs étaient

anteau ir clair r le ta-

l'on entendait jusque sur la place du marché les sons de l'orgue et les voix des prêtres.

Sans doute on célébrait dans l'église quelque cérémonie solennelle, car un grand nombre de villageois, la tête découverte, dans une attitude recueillie, se tenaient de chaque côté de la porte, faute d'avoir pu trouver place dans l'intérieur de l'église.

Cinq ou six belles voitures du maître attendaient à une certaine distance. La route avait été ornée pour la circonstance de petits sapins enrubannés, reliés entre eux par des bandes de calicot rouge et blanc.

Sous le Grand tilleul, hors du cimetière, quel. ques paysans étaient rassemblés autour de Jacques le chasseur. Celui-ci soufllait d: temps à autre sur une mèche allumée et se tenait prêt, pour la fin de la cérémonie, à faire fou de quatre petits canons alignés au pied de l'arbre vénérable. Le garde champêtre était également présent.

En attendant, les paysans causaient aussi bas que possible, mais avec une joyeuse impatience, de l'événement du jour,et ils se frottaient les mains en songeant au plaisir qui leur était promis. :

Tout à coup on aperçut à l'autre bout du marché un promeneur solitaire, vêtu comm: un citadin, et qui semblait étonné de voir ces drapeaux, ces bannières'et tout cet appareil de fête:

—Ne me trompé-je pas ? dit le garde cham-

Non, c'est bien mon ami Heuri, le fils de ! Depuis p'us de cinq

tre d école !

htenu ‘ne place à Gand, nous

avons cessé tout à fait de le‘ voir.Jacques, ayez l'œil à votre affaire, et soyez prudent ; je ‘vais à Ja rencontre de Henri Bals. A à Eu achevant ces mots, il traversa le marché, gerra vivement la main de son ami, et lui dit : Ah!c'est bien à vous, Henri, de venir enfin nous voir. Vous avez appris ce qui allait se passer ici ? et vous arrivez justement à point pour assister à la grande fête ?

—Que signifient toutes ce mandi le jeune instituteur:

__Ne le savez-vous Pas ?

-- Comment pourrais-je le savoir ? J'ai trouvé a maison de mon père fermée. Je n'ai pas rencontré âme qui vive. On jurerait que tout le vil-

Jage est mort.

— Eu effet, gran

à l'église.

— Eh bien, qu'est-ce qui.se passe ? Dites-le-

s banderoles ? de-

ds et petits, tout le monde est

moi donc.

— Venez,T approchons-nous un peu de l'église,

1épondit le garde champêtre. Il faut que je surveille mon service. Le mot de cette étonnante kermesse ahiver vous 8078 explighé en peu de mots. Vous étiez encore ici lorsque le-jeune bayon Van Giersteen escalade nuitamment le mur

d'Ouden-Steen et y trouva presque la mort, n'est. ce pas ?

— Certes, mon cher; ce cruel et brutal Von Oberheim avait tirésur lui. Le malheureux jeune homme avait pourtant les intentions les plus pures. Il voulait épouser la demoiselle Ida Von Weiler, uniquement pour la délivrer du plus pénible esclavage. M. Voi Oberheim a quitté le pays afin de pouvoir impanément faire souffrir la pauvre demoiselle.

— Mais taisez-vous donc, Henri! s'écria le garde champêtre avec une sorte d'indignation inquiète. Vous revenez de l'autre monde, et vous n'êtes au courant de rien. Il n'y a plus de mnnsieur Von Oberheim ni de demoiselle Von Weiler. Lui, c'est le baron Van B2rkhout, et elle c'est la fille d'un illustre gentilhomme hollandais, M. le comte de Hammes.… et maintenant, aujourd'hui même, elle épouse le jeune baron Hugo Van Giersteen. Ils sont dans i'églis*, o1 l'on bénit leur union. Le brutal Von Oberheim, comme vous le nommez, est dvenu l'homme le plus aimable, le plus généreux que l'on puisse voir. Il va faire bâtir ane nouvelle 6:ole poua votre père : il érige un hôpital pour vingt malades. Cet aprèse midi, il y a une grande fète.à Ouden-S ce2; la cour est remplie de tables et de chaises ; il y aura de la musique ; tous les habitants de notre vil. lage y sont invités à boire et à manger...

—AÀ Ouden Steen ? répondit l'instituteur; dans

ce même parc dont personne ne pouvait apPr0" cher ?

— Oui,et q monde.

viest à présent ouvert à tout le

ngement aussi ine garde champêtre ?

Henri, je me m'y retrouve pas Ouden Steen se cachaient sés. Madame Von Weiler Vous savez l'être. Eh n'était pas attendue,

— Mais la cause d'un cha compréhensible,

monsieur le

fille Ida av ù revenus depuis trois semaines au château d'Ou-

den-Steen. Depuis lors, faisance y règnent sans partage.

sont si heureux q draient voir tout le

u’ils vou C'est presque un

monde heureux autour d'eux.

miracle.

__ En effet, c'est une choss merveilleuse. Ce Von Oberheim | je me gouviens encore comme il d sombre et

terrifiait tout le monde par son regar

défiant. | Atout à l'heure, à tout à l'heure, s'écria le garde champêtre. Yoilà la cloche qui commence à sonner. C'est fini, vous allez les voir ; ils vont sortir de l'église. 1] faut que je fasse mon service. À ces mots, il tira son sabre et courut vers l'é-

glise, du porche de laquelle sortaient un groupe mombreux de villageois. Tous étaient vêtus de leurs habits des dimanches, et leur visage rayonnait d’allégresse.

Le garde champêtre agita son sabre et se mit <n quatre pour ranger la foule de telle façon que

personne ne restât dans le cimetière, excepté les membres du conseil communal, quelques habitants notables et les jennes filles, qui, devant la porte de l'église, commencèreut à joncher le chemin de découpures de papier de couleur et de papier doré Le resto de la population se rangea en deux files sur le marché, en laissant un large passage pour arriver jusqu'aux voitures.

Immédiatement les autorités de la commune et les notables, ayant à leur tête le bourgm'stre, s'étaient formés en demi cercle Ce dernier tenait un papier à la main, et se préparait à lire un speech de félicitations.

Les quatre canons détonèrent en mème temps; les villageois saisis sursautèrent et pâlirent ; mais <et:2 frayeur momentané fut aussitôt suivie d'un joyeux sourire, et chacun se dressa sur la pointe des pieds prur regarder du côté du porche de l'église, car déjà paraissa‘ent les hauts personnuages eu l'honneur desquels se célébrait cette fête

Quelle fut l'émotion des spectateurs, lorsqu'ils virent le baron Van Berkhout—autrefois le redouté Von Oberheim—embrasser le bon Hugo

Van Giersteen, tandis que la mère de celui-ci pressait sur son CŒuT la belle épousée de son fils!

Les larmes de joie qui brillaient dans les yeux de toutes ces nobles personnes excitèrent. un attendrissement si communicatif que mainte paysanne détourna la tête pour s'essuyer les yeux du coin de son tabl er. Mais ce moment de félicitations réciproques dura peu, d'autant plus que le bourgmestre s'était avancé et avait commencé à lire son discours d’une voix mal assurée.

Tandis que le baron Van Berkhout et sa com-— pagnie écoutaient avec attention, le garde champètre avaittoutes les peines du monde à contenir avec son sabre les villageois qui se poussaient en avant : c'étaient surtout les femmes et les jeunes filles qui lui donnaient de l'ouvrage. Ne devaient elles pas voir la mariée, belle comme un ange, avec sa couronne de fleurs blanches et de dia: mants étincelants, avec son voile de dentelle, tombant jusqu'à ses pieds, qui coûtait, disait -on, au moins autant qu'une ferme de deux chevaux?

Et comme le baron et sa fille étaient changis et rajeunis ! Quel homme imposant que ce comte de Hammes, avec sa taille élancée, sa haute stature et son sourire d'une douceur ineffable !

Le bourgmestre avait achevé son discours. M.

Yan Berkhout le remercia en quelques paroles sorties du fond du cœur, et dit en finissant :

— J'aime cette commune, messieurs, i:0n pas seulement parce que vous êtes de bonnes et

braves gens, mais surtout parce que Dieu m'a accordé, sur votre territoire, une faveur inattendué. Je m'eftorcerai.de reconnaître son bienfait en faisant à votre village autant de bien que mes moyens rne le permettront. Et, pour vous prouver que mes intentions à cet égard sont sérieuses, je vous annoncerai comme une bonne nouvelle que j'ai acheté Ouden Steen, et que j'ai résola de passer au milieu de vou:, mes amis, chaque été jusqu’à la fin de mes jours

—Vive M. le baron Van Berkhout ! merci!

merci ! Vive le marié et la mariée ! s'évrièrent les membres du conseil communal.

Mais ces cris ne trouvèrent pas d'écho dans la

foue. Les villageois, par respect pour le bourg: mestre et les nobles personnages, demeuraient silencieux et n'oxprimaient leurs sentiments que par des regards sympathiques et des figures radieuses

Le vieux baron serra les mains de bou nombre d'assistants et adressa à chacun un mot aimab'e.

— Nous avons pu réserver des places dans les voitures, dit-il alors au bourgmestre et aux éche-: vins. Si nos autres amis veulent nous suivre aussi à Ouden Steen pour boire un verre à notre bonheur, nous nous estimerons très honorés. A tout à l'heure, messieurs, à tout à l'heure !

Les voitures s'approchèrent.

Le marié et ia mariée montèrent dans la pre-

wière ; les parents dans la deuxième ; dans ls troisième et la quatrième, les nobles étrangers qui avaient assisté au mariage en qualité de témoins ou de parents ; dans les deux dernières, le bourgmestre et ses échevins, le docteur, le receveur et le notaire.

Une nouvelle détonation des quatre canons ébranle l'église et les maisons. Len voitures 8e mirent en marche à la file, et bientôt la dernière eut disparu au détour du chemin qui conduit à Ouden Steen.

Toute la population du village suivit comme un torrent ; alors seulement les langues se déliérent, et l'air retentit de cris de joie et de bé uëdictions mi!le fois répétés.

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