RE
grement la baronne. Parce qu’un jeune homme aime une jeune fille, et veut la soustraire à votre cruelle tyrannie en devenant son époux, en exposant sa vie par amour pour elle, vous auriez le droit de le tuer ! Non, non, nous comparaîtrons devant la justice, monsieur, et là nous verrons qui est coupable.
— Eh bien, soit, madame, dit le vieillard, les Yenx pleins de larmes ; mais j'espère que vous reviendrez à de meilleurs sentiments pour le bonheur de nos deux familles.
Mme von Weiler s’approcha de la mère de Hugo, lui prit la main, et s’efforça de la consoler par de douces paroles : mais la baronne, se levant tout à coup, s’écria ::
— Mon fils ne peut pas rester ici. Qu'on le porte dans ma voiture û
— Mais, madame, c'est impossible, dit M. von Oberheim. Une pareille imprudence pourrait lui devenir fatale, Un de mes domestiques est allé au village avec ma voiture pour ramener le médecin. 11 peut être ici à toute minute. Attendons du moins qu’il arrive. Le docteur jugera s’il est, possible de transporter M. Hugo. Je vous en conjure, prenez patience jusque-là,
La baronne reconnut probablement la sagesse de ce conseil, car elle approcha un siège, et, saisissant la main de son fils, elle lui dit :.
— Oui, mon cher Hugo, prends encore un peu
À L = 193 — Dot Dr à. |
de patience, le docteur va venir. Pauvre enfant, où souffres-tu ?
— Partout, ma mère, j'ai beaucoup de mal ; mais je guérirai, je le sens ; le cœur est bon.
— Ah ! puisses-tu dire vrai ! Avec quelle reconnaissance je rendrais grâces à Dieu ! Car, vois-tu, Hugo, ta mère...
Elle fut interrompue par des cris, des sanglots et des gémissements, et avant que l’on eût le temps de chercher d’où venait ce bruit, Ida était agenouillée au pied du lit.
— Hugo, ah ! pauvre Hugo, disait la jeune fille en larmes, qu’avez-vous ? Qui vous a fait cela ? Lui, n’est-ce pas ? Mon grand-père ? Parce que vous m’aimez ? Hélas, hélas ! laissez-moi mourir, à vos côtés, avec vous ! Dans le ciel du moins je serai votre fiancée.
— Ida, ma bien-aimée, murmura le jeune homme, pas dans le ciel ! sur la terre, sur la terre !
Les domestiques, profondément remués par cetee scène, commencèrent à sangloter. La compassion arrachait des larmes de tous les yeux.
M. von Oberheim s'était empressé d’accourir, avait saisi la jeune fille par le bras, et voulait J’arracher violemment d’auprès du lit, en lui criant d’une voix pleine de menaces :
— Insensée ! qui vous à permis de descendre ? Vite, rentrez dans votre chambre. Ne me résistez pas, ou je vous y traîne de force. Plus un mot, Venez, venez !
Mais Ida s’échappa de ses mains et s’élança cette scène, commencèrent à sangloter. La com-
— Vous, sa mère, sa bonne mère, s'écria-t-elle, protégez-moi ! Je veux rester ici, lui porter secours, le consoler jusqu'à son dernier soupir, et alors succomber à mon tour et le suivre. Non, je ne le quitte plus ; non, non, pas même dans la tombe.
— Mère, mère, défendez-la ; elle est votre enfant, ma fiancée, s'écria Hugo en levant les bras vers sa mère.
En effet, la baronne voulut retenir le vieil-
lard par quelques sévères reproches ; mais lui, à bout de patience, répondit avec aigreur :
— Madame, je suis maître dans ma maison, et je sais ce que j'ai à faire. Le sentiment de l’honneur devrait vous faire comprendre que la présence d’Ida est tout à fait contraire aux convenances.. Ida, encore une fois, voulez-vous m'obéir, oui ou non ?
1] jeta un regard chargé d’éclairs à Mme von Weiler, qui accourait toute tremblante, et qui essaya d’éloigner sa fille d’abord par la douceur, puis par la force; mais comme la jeune fille égarte lui opposait une énergique résistance, le vieillard la prit par l'épaule, et ainsi tous deux l’entraînèrent vers la porte, malgré ses cris de détresse.
Hugo se tordait convulsivement les membres,
comme s'il avait envie de se lever : mais il retomba sans force en disant :
— Du courage, Ida, l'amour est plus puissant, Espérez... vous serez ma fiancée, quoi qu'il arrive.
Les domestiques ne pleuraient plus. L'effroi avait tari leurs larmes Ils avaient assisté, la Pâleur au front, à cette affreuse scène, et ils écoutaient maintenant, muets d'inquiétude et de compassion, les gémissements de plus en plus affaiblis que poussait la jeune fille en montant l'escalier.
Tout à coup la sonnette de la grand’porte retentit avec un bruit qui les fit tressaillir.
— Dieu soit loué ! c’est le médecin ; je vais ouvrir, s'écria Jean.
En effet, quelques minutes après, Pierre entra, suivi d’un homme très âgé qu’on avait évidemment arraché à son premier sommeil, car ses cheveux étaient, tout en désordre et. les bouts de sa cravate pendaïent dénoués sur sa poitrine.
Il s’approcha du blessé et voulut se faire expliquer par les domestiques comment les choses s'étaient passées ; mais M. von Oherheim rentra Sur ces entrefaites, et il donna en peu de mots au docteur les explications nécessaires.
Alors celui-ci, après avoir tâté le pouls du malade, enleva les linges ensanglantés qui lui couvraient le corps, examina sa blessure et lui palpa tous les membres,
CONCEPT CEE 136 Le uen: poeme
Cet examen dura très longtemps, et comme la mère de Hugo l’interrogeait avec impatience, il fit signe qu’on ne l’interrompit point.
Enfin il prit un ton de commandement, et, se penchant sur le blessé, il lui dit :
— Vous êtes tombé, d’abord la tête contre l’échelle, et ensuite le côté droit par terre. Respirez un peu. Plus fort !… Cela va passablement bien. Où ressentez-vous le plus de mal ? Dans la poitrine, à l’intérieur !
— Non, sur le ct“, dans le dos, à l'extérieur, répondit le jeune homme.
Le docteur lui ôta ses habits, et remarqua que sur une grande partie du dos, du côté droit, les chaiïrs étaient contusionnées et meurtries ; et comme un examen plus attentif lui démontra que les côtes n'étaient pas blessées, il crut pouvoir en tirer un favorable augure.
Se tournant vers la haronne, qui, tremblante d'inquiétude et d’impatience, suivait attentivement des yeux tous ses mouvements et le jeu de sa physionomie, il lui dit :
— Maintenant, madame, je suis prêt à vous répondre. | RE
— Dites-moi donc, pour l’amour de Dieu, docteur, ce que je puis espérer et ce que je dois craindre.
— Je pense, madame, qu’aucune partie essentielle du corps n’est blessé, et que la vie de vatre fils ne court aucun danger.
PT OR EEE à v! " Le : |
— Îl guérira donc ? Oh ! merci, merci!
— Nous pouvons l’espérer, madame. La blessure au front est superficielle ; elle n’a point de gravité : une profonde entaille dans la peau. Ce qui pourra aggraver son état et peut-être le mettre en danger, c’est la fièvre, la fièvre cérébrale qui pourrait résulter de l'intensité de ses souffrances ; mais pour le moment je ne vois pas qua nous soyons menacés de cette triste complication. Le malade n’a besoin maintenant que de repos ét de boissons rafraichissantes. Qu’on ouvre une fenêtre pour lui donner de l'air; on étouffe ici. .
Son conseil, en ce qui concernait ce dernier point, fut immédiatement suivi.
— Mais, monsieur le docteur, dit la baronne, mon fils ne peut pas rester couché ici, dans cette maison où on l’a si cruellement maltraité, où demeure celui qui est son ennemi.
— Que voulez-vous dire, madame ?
—Ah ! n’y a-t-il pas moyen de le faire transporter dans ma propriété ? Chez moi, il serait entouré de soins ; il pourrait reposer en paix. Ici, au contraire, en présence de gens qui le haïssent, son esprit restera constamment agité.
Le docteur secoua la tête d’un air de doute :
— Ah ! je vous en supplie, docteur, si vous entrevoyez la moindre possibilité d’un transport immédiat, accordez-moi votre consentement !
Je vous en serai éternellement reconnaissante. Ne comprenez-vous pas qu'une mère ne peut pas vivre ainsi sous les yeux de ceux qui ont tiré sur son enfant et qui ont presque été ses meurtriers ?
— Transporter le blessé ? murmura le docteur. Cela n’est pas absolument impossible, madame.
— Ah ! le ciel soit béni !
— Mais nous devrions avoir une civière, placer son lit dessus, le couvrir légèrement, et le porter lentement et avec précaution, afin que le transport ne lui cause pas de souffrances.
— Vous nous accompagnerez, n'est-ce pas, docteur * Demandez-moi tout ce que vous voudrez.
— Où va le malade, son médecin le suit naturellement, madame, cela va de soi. Ne soyez pas impatiente ; je donnerai les ordres nécessaires pour faire préparer une civière. En attendant, soyez tranquille, madame.
Jusqu'à ce moment, M. von Oberheim s'était tenu éloigné de quelques pas, immobile, suivant d’un regard inquiet tous les détails de cette scè-
, et écoutant en silence. Alors il s’approcha et dit la baronne :
— Madame van Giersteen, pendant que l'on s’occupe des préparatifs nécessaires pour le transport de votre fils, je vaudrais avoir avec vous un moment d'entretien. Je vous en prie, ne me refusez pas.
oo
— 139 — Lo
Un éclair de joie brilla dans les yeux de la baronne. Elle espérait peut-être apprendre une bonne nouvelle qui serait un allègement à tout ce qu'elle souffrait.
— Eh bien, monsieur, je suis toute prête à vous entendre, répondit-elle.
— Îlest inutile que nos domestiques nous entendent, madame, Faites-moi l'honneur de me suivre dans la chambre à côté, Il y a de la lumière ; nous pouvons Y Causer en toute liberté !
Mme van Giersteen suivit le vieillard dans la chambre voisine, Lorsqu'ils y furent entrés, il ferma la porte et dit :
— Madame, vous avez exprimé l'intention de me faire comparaitre devant la justice, J'espère que vous ne donnerez pas suite à ce projet ?