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Les martyrs de l'Italie "redenta"

Il y a un chant de tristesse funèbre où le peuple de Trente et de Trieste rappelle son premier martyr:

« împugna le bombe d'Orsini,

Prépara il pîignale alla viano,

A morte f austriaco sovrano I

Noi vogliamo la libertà !

Morte a Franz! Viva Oberdan ! »

(Il prend les bombes d'Orsini, — Il prépare le poignard à la main, — A mort le souverain autrichien, — Nous voulons la liberté ! — Mort à Franz ! Vive Oberdan ! ».

Il n'y a pas encore quarante ans que, par une triste matinée de décembre, un jeune et blond fils de Trieste consacrait par le martyre sa foi italienne. C'est en vain que Victor Hugo s'était adressé au vieil empereur pour l'inviter à la clémence ; c'est en vain que de tout le monde civilisé était partie une protestation unanime pour cette condamnation atroce et cruelle. Guglielmo Oberdan, à peine âgé de vingt ans, était attaché, dans la ville de Trieste, au gibet infâme, symbole éternel de notre race crucifiée depuis de longues années d'un horrible tourment.

Il a été le premier martyr des régions italiennes restées hors de nos frontières et aspirant à s'unir à la

patrie. Il a été l'héroïque défenseur de notre « italianità » rebelle à la sombre domination des Habsbourg, l'orgueil de la patrie, le symbole vivant d'une idée pour laquelle les fils de Trieste, de Trente, de Gorizia, de l'Istrie, de Fiume, des villes italiennes de la Dalmatie, ont combattu

dans les luttes du passé, comme, depuis plus de trois ans, ils combattent avec les soldats d'Italie. Avec Guglielmo Oberdan, je veux rappeler ici la phalange anonyme de ceux qui, à cette heure magnifique de la Patrie, ont donné héroïquement, exilés de Trente et de Trieste, leur jeunesse pleine d'espérances. Je veux rappeler ces « irredenti », peu nombreux, mais vaillants, qui ont combattu dans l'Argonne,

avec les volontaires de la « Légion Garibaldienne », lorsque l'Italie n'était pas encore en guerre, pour affirmer l'union de toutes les régions italiennes dans la guerre sainte contre la menace brutale de l'impérialisme allemand.

Le matin du 17 Mai 19 16, quelques officiers prisonniers furent conduits au Château du Bon-Conseil de Trente. Trois officiers autrichiens examinèrent leurs papiers personnels. Tout à coup, ils s'arrêtèrent devant l'un des plus jeunes italiens, l'injurièrent, lui crachèrent au visage. Les autres prisonniers furent éloignés. Le jeune officier italien les fixait silencieusement, avec mépris, repoussant seulement les crachats qui lui couvraient le visage et l'uniforme. Dans l'après-midi, il fut conduit en automobile au Tribunal de guerre ; lorsqu'il revint, on sut qu'il avait été condamné à être fusillé. Il passa toute la journée suivante avec un prêtre: le soir, vers sept heures, il fut conduit au lieu du supplice, dans le fossé du Château, où étaient alignés six soldats de la compagnie de garnison, commandés par un lieutenant. Il entendit encore une fois la sentence de mort, debout, les bras croisés, faisant parfois signe de la tête, tranquille et serein. Les soldats s'avancèrent, le prêtre resta à côté de lui jusqu'au mo- . ment où les fusils furent épaulés ; trois à la poitrine et trois à la tête, à une distance d'un demi-mètre h peine. Le lieutenant cria un commandement sec : le jeune officier tomba à la renverse, sans mouvement. Le cadavre fut placé dans le cercueil que le condamné voyait, un moment auparavant, ouvert devant lui ; il fut porté, sur un char du service de santé, hors du Château, dans une tombe inconnue.

Ainsi fut tué Damiano Chiesa qui, à peine âgé de vingt ans, avait volontairement quitté sa patrie, Rovereto, pour la guerre de rédemption du Trentin. Huit jours après cette rapide tragédie, on célébrait pour lui la messe de suffrage dans la chapelle du camp d' internement de

Damiano Chiesa

Katzenau. Les patriotes trentins qui y sont confinés depuis trois ans y assistèrent, ainsi que le père et la mère du jeune martyr. On priait en silence ; mais dans le coeur de tous résonnaient les paroles qu'il avait pu envoyer avant le martyre: paroles simples, délicates, fières, de quelqu'un qui est hereux de mourir pour sa belle patrie. Rovereto ne reverra plus le fils vaillant et taciturne de son député libéral-national, Gustavo Chiesa ; mais, le jour

de la délivrance, nous devrons tous nous rappeler le lumineux héroïsme de ce tout jeune homme, qui, lorsqu'on lui promettait de lui faire grâce, pourvu qu'il eût révélé ce qu'il savait de notre situation militaire et de ses camarades volontaires, répondait avec mépris, en choisissant la mort.

Sa fuite de l'Autriche avait été une des plus audacieuses. Caché dans le cabinet d'un wagon du chemin de fer Kufstein-Ala, il avait réussi à passer la frontière, dès le mois d'août 19 14, après s'être caché péniblement pendant quelques heures. Il se rendit tout de suite à Turin, la ville de ses études, mais, cette fois, dans un tout autre but. Avec les étudiants qui publiaient le journal interventionniste « L'Ora présente », il commença son œuvre de persuasion pour la guerre, de propagande assidue et batailleuse, se chargeant des plus humbles tâches, remplissant les fonctions les moins agréables, dévoué et enthousiaste. Lorsque, après l'intervention italienne, tous les rédacteurs de la feuille hebdomadaire turinoise coururent s'enrôler, il demanda lui aussi et obtint de partir pour les montagnes du Trentin. Du haut de son poste, au milieu des rochers, il dirigeait le feu de ses canons contre les Autrichiens retranchés à Rovereto, sa ville natale. Combien de fois aura-t-il rêvé le retour à la maison paternelle, le jour de la victoire ! Ils nous l'ont barbarement tué ; mais son martyre a victorieusement affirmé une idée qui ne mourra jamais.

Au mois d'août 19 14, après environ vingt années de luttes contre l'Autriche et contre le pangermanisme, le dé-

puté socialiste de Trente, Cesare Battisti, s'enfuit en Italie avec sa famille. Cent trente-cinq procès politiques et plus de cinquante condamnations constituaient son passeport national, ses titres de noblesse. L'espace trop restreint et le but de cet opuscule ne me permettent pas d'illustrer,

comme je le devrais, l'œuvre d'« italianità », féconde et incessante, accomplie dans le Trentin, ni son apostolat pendant les longs mois de la neutralité. Dans toutes les régions, dans toutes les villes italiennes, il prêcha la guerre de rédemption : Milan, la ville généreuse et patriotique, accueillit la plupart des exilés qui se serraient autour de lui et leur donna l'hospitalité. Le peuple de Milan se

rappelle encore la lumineuse matinée de mai où Cesare Battisti traversa ses rues pavoisées, guidant une longue phalange d'« irredenti » qui accouraient s'enrôler en chantant. On sut ensuite qu'il avait combattu avec bravoure au Tonale, gagnant la médaille de bronze et, plus tard, méritant la promotion au grade de lieutenant. En 19 14, l'Autriche l'avait déjà condamné au gibet, et avait mis sa tête à prix : il le savait, mais il ne s'en souciait point. Milan le revit encore une lois, lorsqu'il vint prononcer l'éloge de ses Alpins, dans un discours splendide qui est tout un hymne à l'armée d'Italie. Il demeura bien peu de temps à Vérone, où l'on avait cherché à le retenir pour des travaux auxquels sa connaissance magnifique du Trentin était très précieuse ; il y demeura jusqu'au début de l'offensive autrichienne du mois de mai 19 16. La menace qui, dans ces jours d'angoisse, semblait s'amasser, d'une façon sinistre, sur le ciel de la patrie, le rendit sourd à toute voix de prudence ; il obtint le commandement d'une compagnie de marche d'alpins et atteignit la zone de la bataille.

Un autre trentin vint s'unir à lui, l'avocat Fabio Filzi, de Rovereto. Il avait combattu lui aussi dans les batailles de l'« italianità », dans le Trentin et à Trieste ; lui aussi s'était enfui de l'Autriche ; lui aussi avait été condamné à mort pour désertion et pour haute trahison. Quelle triste destinée que celle de la famille de Fabio Filzi! Le père et la mère, internés à Katzenau ; on ne sait plus rien de son frère Mario, engagé comme soldat par l'Autriche; son frère Ezio fut compté parmi les disparus du front du Trentin ; deux autres frères disparurent mystérieusement ; à la mort de Fabio, son frère Fausto vint de l'Amérique pour le venger et tomba héroïquement sur le Plateau d'Asiago, le 3 juin 191 7.

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