‹ Les martyrs de l'Italie "redenta"Chapitre 2 sur 2 · IO · texte numérisé non relu

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Le 12 juillet 1916, une douloureuse nouvelle se répandit dans tout le Royaume : Cesare Battisti était mort. On ne sut que deux jours après qu'il avait été fait prisonnier et qu'il avait été justicié, et que Fabio Filzi avait subi le même sort. De nombreux témoins ont raconté les

Fabio Filzi

détails de leur capture : l'Autriche elle-même n'a pas eu honte d'annoncer au monde sa barbare et atroce vengeance. Le combat, pendant lequel Battisti et Filzi tombèrent aux mains de l'ennemi, eut lieu au Monte Corno, dans la nuit du 9-10 juillet 19 16. La veille, Cesare Battisti était sorti en patrouille pour reconnaître un canalone, qui devait fort bien se prêter pour le déploiement et pour la surprise dans une action qui devait nous rendre la pos-

session de la cime. Il était revenu le soir, aver beaucoup de renseignements précieux, un peu fatigué, mais content. L'attaque fut fixée pour la nuit, à une heure. A l'heure dite, les deux premières compagnies avancent en silence : les Autrichiens n'entendent aucun bruit; les Italiens arrivent sur une sellette, mettent les défenseurs en fuite, occupent la position. Tout va bien, et l'on donne l'assaut au Corno. Du canalone exploré, Cesare Battisti débouche avec sa compagnie juste au moment où les assaillants ont besoin de renforts. La contre-attaque ennemie, soutenue par un violent feu d'artillerie, arrête l'avancée. Battisti se dissimule à l'aile gauche et se défend vigoureusement. Le combat héroïque dure pendant plusieurs heures : les hommes se réduisent peu à peu à la moitié : aucun renfort n'accourt résoudre la situation désespérée. Sur le sommet du Corno, le Commandant Frattola, le Capitaine Modena, le sous-lieutenant Filzi sont entourés et faits prisonniers. Cesare Battisti se débat encore quelques instants avec une poignée de braves ; mais il est aussitôt accablé et pris.

Les deux héros trentins furent immédiatement reconnus, séparés de leurs camarades et conduits à un Commandement de Bataillon. Le capitaine Modena — de retour de l'Autriche — a raconté à un rédacteur du « Corriere » qu'il avait vu Fabio Filzi près d'une cabane, attaché des pieds à la tête, surveillé par deux sentinelles qui le frappaient à l'envi avec la crosse de leur fusil, qui lui crachaient dessus, qui l'injuriaient. Le prisonnier lui cria quelque chose, mais il n'entendit qu'un mot: Italie!

Les prisonniers furent conduits à Noriglio, à un Commandement de Division. Pendant qu'ils attendaient d'être interrogés, ils virent Battisti passer entre deux gendarmes,

fier et dédaigneux, les crachats de la soldatesque autrichienne sur son vêtement déchiré. Plus tard, deux petites

CESARE BATTISTI sur la voie du martyre <D<a„rèS une photographie prise par uu officier autrichien)

voitures se dirigeaient vers Trente: l'une était chargée de soldats autrichiens ; dans l'autre étaient assis les deux

héros trentins, entre des gendarmes. Un soldat tchèque a raconté, dans le journal « La Libertà », que, le soir du 1 1 juillet, il avait vu Casare Battisti s'approcher de Trente, à pied, entouré d'une patrouille de six hommes. Il fut revu au Château du Bon-Conseil, lorsqu'un premier lieutenant lui donna un coup de poing sur les épaules, et dans la cellule, où l'on mit un soldat pour monter la garde. Le prisonnier était silencieux ; il ne prit aucune nourriture. Quatre fois, avec les autres soldats de garde, le prisonnier fut conduit au siège du Conseil martial, où se déroula le rapide procès. Cependant le bourreau Lang partait de Vienne en toute hâte. Une magnifique photographie nous montre Cesare Battisti conduit au siège du Tribunal de guerre : il s'avance fièrement, droit, dédaigneux, avec l'assurance d'un victorieux.

Le soir du 12 juillet, Battisti et Filzi furent conduits dans le fossé du Château, où ils entendirent la terrible sentence. Ils furent ramenés dans leur cellule pour qu'ils pussent prendre quelque nourriture : mais ils ne touchèrent à rien. Un aumônier militaire alla les visiter. Cependant, on laissa sortir librement tous les soldats de la garnison de la ville et des environs, afin qu'ils pussent assister au supplice. Dans le fossé du Château se dressait la potence qui devait servir pour tous les deux. Battisti fut conduit au gibet, et sa bouche fit entendre sa dernière protestation pleine de fierté : « Je veux que ces terres et les autres terres italiennes soient rendues à l'Italie! » Les gendarmes le saisirent; le bourreau lui passa autour du cou la corde infâme, et donna le coup mortel. Mais la corde se brisa et le martyr tomba en criant de toutes ses forces: « Vive l'Italie! A bas l'Autriche! ». Alors, la foule des soldats qui assistaient railleurs au supplice se répandit en injures.

Le bourreau avait un autre corde prête qui tua lentement l'héroïque rebelle, tandis qu'il essayait une autre fois de crier: « Italie ! .... ».

Lorsque Fabio Filzi vit déposer le corps inanimé de son camarade, il tomba évanoui. Sur le même gibet,

avec la même corde infâme, le jeune officier souffrit le martyre. L'aumônier militaire s'agenouilla à côté des deux cadavres: lorsqu'il eut fini de prier, l'officier de service cria la dernière insulte : « Jetez ce vaurien dans la fosse! ». Dix jours après, un aviateur trentin laissait tomber sur le sombre fossé une guirlande de laurier et d'oeillets rouges. De l'Amérique lontaine Fausto Filzi venait en Italie et s'enrôlait pour venger son frère ; de la maison vide d'Ernesta Battisti un adolescent s'enfuyait, et, cachant son âge et sa condition, cherchait à se faire accepter dans le régiment de son père.

Dans sa ville natale, près de la maison qu'il habitait depuis de longues années et où naquirent ses enfants, Cesare Battisti scella par le martyre son œuvre féconde. Le destin avait voulu que la terre du Trentin sacrifiât pour la bonne cause le plus pur, le plus beau, le plus noble de ses enfants : il n'y a que la rédemption, il n'y a que la désagrégation de l'Autriche qui puisse nous dédommager un peu de sa perte, du bien qui nous a été enlevé. Il a été notre maître à tous: si, dans ces vingt dernières années, la lutte pour l'« italianitâ » dans le Trentin a duré d'une manière constante et vigoureuse, si le « Risorgimento » déjà lointain a eu dans notre récente histoire une continuité, si, aujourd'hui, nous pouvons avoir le droit d'être rachetés, d'être libres, d'être réellement des citoyens italiens, c'est surtout à lui que nous le devons. L'empereur d'Autriche a donné la médaille d'or au bourreau Lang et à celui qui prit les glorieux martyrs. Mais le cœur reconnaissant des Italiens a fait, sur la tombe négligée des deux Héros « irredenti », un vœu unanime, un serment solennel, une promesse qui les célèbre et les exalte à jamais. Et les armes victoreuses de l'Italie ont réalisée cette promesse.

Le 16 juin 191 5, Francesco Rismondo, de Spalato, en Dalmatie, s'enrôlait comme volontaire dans le 8eme Bataillon de Bersagliers cyclistes. Quatre jours avant que l'Italie marchât contre l'Autriche, il avait réussi, avec sa

Francesco Rismondo

jeune femme, à s'enfuir à Venise: puisque, sur la terre natale, toute initiative patriotique était devenue impossible, il venait offrir à la patrie son bras, son enthousiasme, sa foi. De même que, dans sa chère Dalmatie, il avait été un combattant courageux et vaillant dans les luttes non sanglantes, mais très violentes, de ces dernières années, de même, sur le San Michèle, Francesco Rismondo fut

un soldat hardi, valeureux, plein de force et d'ardeur. Ses camarades savaient le triste sort qui aurait été son partage, s'il était resté prisonnier ; aussi leur douleur fut-elle très grande lorsque, après une audacieuse reconnaissance dans les lignes ennemies, ils ne le virent plus parmi eux, et ne surent plus rien de lui. Après quelques mois d'incertitude terrible et de nouvelles contradictoires, affligée par le doute et par l'attente sans fin, la jeune femme apprit la terrible vérité. Francesco Rismondo n'était pas mort sur le champ de bataille ; l'ennemi l'avait ramassé blessé, et il avait été reconnu dans un hôpital de Gorizia.

Poursuivi pour haute trahison et pour attentat à la puissance militaire de l'État, il avait été condamné. Les journaux de Gratz et d'Innsbruck donnèrent la nouvelle de sa condamnation à la potence, et de l'exécution faite au mois de novembre de cette même année. Mais un autre bruit se répandit en même temps, et excita dans tous les cœurs un frémissement d'horreur. Francesco Rismondo n'était pas mort de la main du bourreau, au Château de Gorizia ; mais il avait été brûlé vif dans les environs de la ville, devant la soldatesque railleuse et insultante.

La vérité n'est pas encore connue. Certainement son genre de mort doit avoir été un des plus cruels, si l'Autriche a cherché, avec tant de soin et de scrupule, à la cacher dans un voile d'ombre et de silence ! Son sacrifice est silencieux comme le martyre de sa chère Dalmatie ; mais l'œuvre qu'il a accomplie resplendit d'une vive lumière. Lorsque sa cité sera rachetée par notre tricolore flottant sur l'Adriatique libérée, nous apprendrons enfin toute la grandeur de Francesco Rismondo, nous saurons jusqu'à quel point il a souffert pour la liberté de la Dalmatie, et combien notre foi italienne a été blessée et exaltée en lui.

La riante Istrie glorifie également son martyr : Nazario Sauro.

Né au bord de la mer, homme de mer, il avait of-

Nazario Sauro

fert à la Marine italienne son expérience, son courage, son enthousiasme. Il connaissait l'Adriatique comme sa maison, il savait toutes les cachettes, il connaissait toutes les embûches dont se servait l'ennemi. Tous les ports de l'Adriatique avaient vu appareiller et aborder Nazario Sauro, capitaine de la marine marchande, avec ses beaux

navires aux clairs noms italiens. Partout on connaissait ses sentiment italiens, ses railleries et ses luttes contre les ennemis de la terre natale. Avant que la guerre désirée éclatât, il dit adieu à sa femme et à ses quatre enfants — le plus petit était resté à Capodistria avec ses grands-parents — et se fit soldat. Le 24 mai 191 5, il prit part à l'action de Porto Buso, qui eut pour résultat la prise de plusieurs motoscaphes et la capture de la petite garnison. Ainsi commence la série de ses entreprises hardies et aventureuses, dans les atterrissages du littoral natal, dans les eaux pleines de pièges et d'embûches. Lorsque l'« Amalfi » fut torpillé, son torpilleur fut le premier à accourir au sauvetage ; dans la rade de Sistiana, à cinquante mètres seulement du port, il accompagne chaque coup de canon contre l'ennemi du cri triestin « leccapiattini » (pique-assiettes); au mois de mai 191 6, il torpille, dans le port de Trieste, un bateau à vapeur chargé de munitions ; un mois après, il aborde dans le port de Parenzo, où il dépose les journaux qui annoncent nos victoires, et il oblige le gendarme de garde, en le traitant de sot, à l'aider à fixer l'amarre ; les entreprises les plus diverses, dans des sous-marins et avec des torpilleurs, sont tentées, guidées, dirigées, accomplies par ce marin intrépide, avec plus ou moins de succès, à Secca Civran, dans la Baie Promontore, à Rovigno, au Cap Merlera, à Pirano, à l'Ecueil Porer et à la Pointe Salvore. Au bout d'une année d'exploits, il est déjà lieutenant de vaisseau, chevalier, décoré de la médaille d'argent « pour 49 entreprises de guerre accomplies dans les eaux ennemies ».

Dans sa soixante-et-unième entreprise, il devait trouver la mort. Parti pour Quarnero avec le sous-marin « Giacinto Pullino », il était fait prisonnier, après avoir torpillé

le contre-torpilleur autrichien « Magnet ». A Pola, Nazario Sauro fut reconnu, jugé rapidement et condamné au gibet. Le 18 août, anniversaire de l'empereur François-Joseph, Nazario Sauro était pendu : l'Italie '« irredenta », aujourd'hui « redenta », comptait un nouveau martyr.

Une auréole de lumière entoure le front de nos glorieux martyrs chez qui la passion de tout un peuple s'est superbement allumée et a brûlé dans une offrande sublime. D'autres italiens de Trieste, de Trente, de Gorizia, de Fiume, de la Dalmatie, de l'Istrie sont tombés héroïquement en combattant l'Autriche, et le destin de quelques-uns est encore inconnu, le sort qu'ils ont subi est resté enveloppé dans l'ombre et le silence. Peut-être l'Autriche a plus tard compris que le gibet et les tortures ne peuvent rien contre les rebelles et les chevaliers de l'idéal, que le patriotisme ne se tue pas dans ceux qui s'immolent, mais qu'au contraire il est exalté, et peut-être elle a supprimé en cachette les rebelles et les traîtres. Mais tous nos frères « irredenti » violentés, maltraités, persécutés, raillés, qui, depuis plus de trois ans, ont sopporté des violences inouïes dans les camps d'internement ou dans les prisons de l'Autriche, et qui ont fait entendre parfois de fières protestations, montrent encore une fois aux peuples civilisés leur droit à l'indépendance, leur foi invincible dans les destinées de l'Italie, leur exécration pour la farouche domination des Habsbourg, et ils raconteront demain d'autres héroïsmes sublimes, d'autres martyres que nous ignorons aujourd'hui.

Un Volontaire trentin.

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