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le protestant Farel, s'écriant : « Parce que le pape condamne les fidèles pour crime d'hérésie, il est absurde d'en conclure qu'il ne faut pas mettre à mort les hérétiques. » Telle était l'opinion de Farel, comme telle était celle de Calvin, de Théodore de Bèze et de tant d'autres; mais telle n'était pas, vous venez de le voir, celle de tous les théologiens, de tous les pasteurs, à plus forte raison de tous les laïques de cette époque. M. Saisset va jusqu'à attribuer à Servet lui-même les maximes de ses bourreaux *, pour avoir écrit, dans une lettre au Conseil (le Genève : « Si j'avais prétendu que l'âme fût mortelle, je me condamnerais moi-même à la mort. » Cela ne signifie pas nécessairement qu'il y condamnerait les autres en pareil cas. Il écrivait, vingt ans auparavant, à Œcolampade, qu'il trouvait dur qu'on tuât des hommes pour ce qu'ils erraient en l'interprétation de l'Ecriture; et nous le verrons, dans son procès, protester hautement contre la législation harbare que des chrétiens réformés osaient emprunter à l'arsenal du catholicisme ^ Il n'est donc pas vrai que le fanatisme théologique de Calvin ou d'autres réformateurs et les violences sanguinaires <iu'ils se permirent d'exercer contre ceux qu'à leur *our ils regardaient comme des hérétiques, eurent

*• Mélanges d'histoire^ de morale et de critique, p. 225.

2- « Il débattait fort et ferme, dit Calvin (Déclaration, citée l»ius haut), qu'en matière de religion la justice n'a que voir et "cdoit s'enmesler. »

Jules Barni. 9

pour complice Y esprit de leur temps, puisque, dans ce temps même, beaucoup surent s'élever à de tout autres maximes et protester énergiquement, au péril même de leur vie, contre ce fanatisme et ces violences. Ce que Ton peut dire, c'est que, bien que la Réforme apportât en quelque sorte dans les plis de son manteau le principe du libre examen, les réformateurs n'ont pas toujours eu une vue parfaitement nette de la nature et de la portée de ce principe, qu'ils l'ont même quelquefois, par une singulière inconséquence, formellement nié (Théodore de Bèze appelle la liberté de conscience un dogme diabolique *), et qu'en tout cas ils ont reculé devant les conséquences les plus naturelles et les plus légitimes de ce principe; en un mot, l'esprit nouveau, dans le protestantisme naissant, n'a pas encore suffisamment dépouillé le vieil homme, l'homme du moyen âge. Mais la vérité est aussi que, tel qu'il s'est révélé. cet esprit condamne les persécutions exercées, dans le sein même du protestantisme, contre les prétendus hérétiques ou les libres penseurs. On aura beau expliquer ces persécutions : il faut bien que tout s'explique ; on ne fera pas qu'elles ne restent odieuses, et c'est un mot bien juste que celui de l'historien Gibbon au sujet de Servet : « Je suis plus profondément scandalisé par le seul supplice de Michel

1. Libertas eonscientits diabolicum dogma. — Epist. théologie*-

Servet que par les hécatombes humaines qui ont été immolées dans les autodafés de l'Espagne et du Portugal. » Et le supplice de Michel Servet ne fut pas le seul que nous ayons à déplorer dans le protestantisme. Combien d'autres victimes du fanatisme théologique, combien d'autres martyrs de la libre pensée ne faut-il pas ajouter à celui-là ! Combien pèsent sur la mémoire du seul Calvin ! J'ai déjà eu occasion de citer en passant quelques-uns de ces derniers, j'en pourrais citer bien d'autres * ; mais il

1. C'est en effet un bien long martyrologe que celui de la libre pensée sous la domination du réformateur de Genève ; mais il est en général bien peu connu, soit qu'on se soit plu à laisser dans l'ombre tout ce côté de l'histoire de Calvin, soit que les flammes du bûcher de Servet aient éclipsé toutes les autres persécutions. M. J.-B.-G. Galiffe, dans le tome quatrième des fsotices généalogiqufis sur les familles genevoises (seconde série, Avant-propos f p. 196 et suiv.), a entrepris de combler cette lacune; mais, quelque étendue que soit la liste des victimes diî Calvin qu'il a pris soin de retracer, et qui embrasse uniquement celles qui furent frappées pour cause d'opinions religieuses, il nous avertit lui-même qu'elle est loin d'être complète. Comme le lecteur ne sera peut-être pas fâché de trouver ici l'énumération de ces victimes, voici, d'après le travail de M. Galiffe, que je ne fais ici que résumer, les noms qu'il faut joindre à ceux de Jérôme Bolsec, de Michel Sei^et, de Sébastien Chastillon, et des ministres que j'ai déjà cités ;

Jean-Valentin GentiliSj de Cosenza. Condamné à périr par le feu pour avoir exprimé des opinions différentes de celles de Calvin sur le dogme de la Trinité, opinions qu'il avait d'ailleurs i^tractées en face du danger, il ne fut pas mis à mort, à cause de l'indignation générale qu'avait soulevée cette sentence, mais il fut souinis à faire pénitence par les rues de la ville, en chelûise, torche au poing, nu-pieds, etc. (1558). — Il fut exécuté à Berne huit ans plus tard, et montra en mourant la plus admirable dignité et le plus rare courage.

Jean-Paul Alciaty de Savigliano, réfugié à Genève pour cause de religion, et reçu bourgeois de cette ville en 1555. l\ eût subi

me tarde d'arriver à Michel Servet, sur lequel je dois m'arrêter tout particulièrement, bien que son histoire soit la plus connue. C'est précisément parce qu'il est le plus illustre des martyrs de la libre pen-

le sort de Gentilis ou celui de Servet, s'il ne fût parvenu à se soustraire à un mandat d'arrêt lancé contre lui à cause de son opinion sur la Trinité. Comme on cherchait insidieusement à le faire revenir, il déclara sagement qu'il ne remettrait pas les pieds h Genève du vivant de Calvin; mais celui-ci n'en obtint pas moins contre liii une sentence de cassation de bourgeoisie et de bannissement perpétuel sous peine de mort (1559).

Georges de Blandrate, de Saluées, médecin célèbre et auteur de plusieurs traités théologiques. Réfugié à Genève pour cause de religion et admis à la bourgeoisie de cette viUe en 1557, il dut s'enfuir pour échapper aux effets de la colère du réformateur, auquel il avait eu la candeur de communiquer ses idées touchant la Trinité. H devait être arrêté pendant une leçon de Calvin, bien qu'on l'eût assuré qu'il ne risquait rien.

J'ai nommé le jurisconsulte Mathieu Gribaldo, comme ayant pris le parti de Servet et défendu la cause de la tolérance, n avait proposé k Calvin une discussion pacifique sur les points en litige; mais, sur la réponse qu'il en reçut, il ne jugea pas prudent d'engager cette discussion. Cité ensuite pour rendre compte de sa foi, il reçut l'ordre de vider la ville. Théodore de Bèze, ajoute M. Galifife, affirme charitablement que la peste, qui l'emporta en 1564, ne fit que prévenir le dernier supplice, qui ne pouvait lui manquer.

D'autres savants italiens furent enveloppés dans les persécutions dirigées contre les précédents : Hippolyie de Carignan, Nicolas GallOf Baptiste Gustiniani, Fauste Zucchû — Silvestre Telio, de FoUgno, reçu bourgeois de Genève en 1555, partagea la sentence d'Alciat.

Guillaume du Bois, emprisonné à plusieurs reprises, mis aux fers, puis condamné à l'amende honorable en chemise, nu-pieds, torche au poing, et au bannissement (1546 à 47), pour avoir dit que Calvin avait rétracté un de ses écrits.

Thivent Bellot, condamné à la gêne, puis torturé et banni sous peine du fouet (1545), pour avoir refusé de « prêter serment en justice, comme choâe défendue de Dieu. »

Guillaume Guainier, de Paris, banni sous peine du fouet (1551), après une discussion dogmatique avec Calvin .

François Leteinturier, frappé de la même peine (1552), pour

sée immolés par le fanatisme protestant que j'ai dû le choisir. Il nous oifre d'ailleurs un des types les plus purs de la recherche philosophique, comme son antagoniste, ou, pour mieux dire, son bourreau, une des figures les plus caractéristiques du fanatisme théologique dans la Réforme.

Michel Servet (Micaël Serveto), né en 1509 à

avoir soutenu, dans une conversation privée, les opinions de Bolsec sur la prédestination.

Mathieu Antoine^ condamné à crier merci et banni à perpétuité sous peine du fouet (1556), pour avoir dit qu'il ne fallait pa? brûler les hérétiques .

Toussaint Mesquin^ de Dompierre, condamné à crier merci à genoux, à porter la torche par la ville, tête découverte, pieds? nus et en chemise, puis banni à perpétuité sous peine d'être pendu, pour avoir attaqué la prédestination calviniste.

Antoine d*ArgHlères, ancien moine jacobin, prédicateur prolestant, torturé à plusieurs reprises, puis décapité, sa tête clouée au gibet ^1561 à 1562), pour avoir pris en chaire, huit ans auparavant, à Pont-de-Veyle en Bresse, le parti de Servet contre Calvin.

Antoine Narbert, imprimeur du Dauphiné, condamné à avoir la langue percée avec un fer chaud au Molard, puis banni à perpétuité sous peine d'être décapité, pour avoir lancé, dans un état d'ivresse, des invectives contre Calvin et les ministres.

Denis Billonnet, de Boussac en Berrj^ correcteur d'imprimerie, reçu habitant de Genève en 1563, et condamné cette même année à être fouetté jusqu'au sang par les carrefours de la ville et autour d'icelle, puis marqué au front d'un fer chaud et banni à perpétuité sous peine de la vie, pour avoir « mal parlé et mal senti de la sainte prédestination de Dieu ».

Joignez à cette liste déjà si nombreuse, quoique bien incomplète encore, Jacques Gruet, dont le grand crime aux yeux de Calvin était d*avoir écrit sur un exemplaire de son livre contre les anabaptistes : Toutes folies. Accusé d'hérésie, il fut mis à la torture et décapité. On avait voulu le forcer à dénoncer François Favre, que Calvin voulait faire périr; mais aucun tourment ne put le faire parler : il demandait à grand cris qu'on lui donnât la mort. Ce fut la grflco qu'on lui fit, un mois plus tard.

iSO SDOÈlfE LEÇON

Villanueva, petite ville d'Aragon, avait quitté l'Espagne à rage de dix-neuf ans pour aller étudier le droit à Toulouse; mais, saisi là par Tesprit nouveau qui soufflait alors, il abandonna bientôt Tétude de la jurisprudence pour celle de l'Ecriture et des questions religieuses. Ses méditations le conduisirent à voir dans la Trinités au lieu de trois personnes distinctes, la triple manifestation d'un Dieu indivisible, et à nier par conséquent que le Christ fût le Fils de Dieu. Tout plein de ces idées, et désireux de se mêler, en les propageant, au mouvement de la Réforme, il se rendit en Allemagne, où il espérait trouver des esprits disposés à les accueillir, et les moyens de publier le livre qu'il avait dès lors composé . Il s'adressa d'abord au réformateur de Bàle, à Œcolampade ; mais les idées de Servet touchant la Trinité et la nature du Christ épouvantèrent ce sage réformateur. Elles produisirent le même effet sur Martin Bucer et Capito, avec lesquels il conféra ensuite à Strasbourg ; comme Œcolampade, ils ne virent dans Michel Servet qu'un blasphémateur et un envoyé du diable^ et Swingle s'unit à eux pour maudire le méchant et scélérat Espagnol *. Cependant Servet ne se découragea pas : voulant en appeler au public de l'anathème des chefs de la Réforme, il publia à Haguenau, en 1532, son livre sur les Er-

l. Saisset, loc, cit., 126. — Cf. Valayre, Légendes et chroniques misses, p, 286.

reurs de la Trinité *, et Tannée suivante des Dialogues sur le même sujet '. Ces deux écrits, où son système est déjà en germe, firent un tel scandale en Allemagne que Servet dut changer son nom, maudit dès lors, en celui de Michel de Villeneuve, et qu'il résolut de rentrer en France pour y chercher une autre carrière, sans abandonner cependant les queslions religieuses.

-arrivé à Lyon dans le plus grand dénuement, il entra comme correcteur d'imprimerie chez les frères Trechsel; mais ceux-ci, ayant bientôt reconnu sa science et sa capacité, lui confièrent la publication d'une nouvelle édition de la Géographie de Ptolémée, qui parut en 1535. Pourvu, grâce à ce travail, d'une forte somme d'argent, il se rendit à Paris pour y étudier les mathématiques et la médecine, y prit deux ans après le bonnet de docteur, et professa avec beaucoup de succès au collège des Lombards. Imaginalion ardente, esprit aventureux et souvent chimérique, Servet, comme tant d'autres savants de son temps, donna dans les folies de l'astrologie judiciaire fit fit là-dessus un cours public, pour lequel il fut dénoncé devant le parlement*; mais en même temps,

■ 1. De TftiifiTATis ERRORiBUS, Hôvi septem. Per Michaelem Serveto, dliaa Rêves, ab Arragonia Hispanium, Anno MDXXXII.

2. DiALoeoRUM DB Trikitate HbtH duo. De justitia regni Christi, capitula quatuor, Per Michaelem Serveto, alias ReveSf ab Arragonia Hispanium. MDXXXIII.

3. Il s'était fait d'aiUeurs une grosse quereUe avec F Université ^^ prenant, avec toute Vardeur qu'il portait dans la controverse.

grâce à son génie d'investigation et à la singulière pénétration de son intelligence, il mettait la science sur la voie d'une des plus grandes découvertes des temps modernes : il découvrit la circulation pulmonaire, et frayait la route à Harvey dans la découverte de la circulation du sang *. Ce titre seul suffirait à immortaliser son nom.

Cependant Servet n'avait pas oublié les questions théologiques, dont l'amour lui devait être si fatal.

Ce fut à Paris même que sa destinée le jeta en quelque sorte au-devant de son futur bourreau. Il eut avec Calvin plusieurs conférences intimes. Un rendez-vous fut même pris pour un débat théologique qui devait avoir lieu devant témoins dans une maison de la rue Saint-Antoine ; mais Servet ne s'y rendit point, on ne sait pourquoi. Il ne devait plus revoir son antagoniste qu'à Genève, pour son malheur ; mais, pour que ce malheur pût s'accomplir, il allait bientôt nouer une correspondance avec lui.

Ayant quitté Paris en 1538, Servet mena pendant plusieurs années une vie errante et trop souvent voisine de la misère : il ne trouvait pas toujours des ressources suffisantes dans l'exercice de la médecine, et il était obligé pour vivre de mettre sa plume a»

la défense des sirops contre Técole de Galien, et en attaquant très vivement à ce sujet la Faculté de médecine et TUniversité tout entière.

1. Voy. Histoire de la découverte de la cirtulaiion du sang^ par Flourens, deuxième édition, chap. I et V.

service des libraires. Enfin, en 1541, ayant rencontré à Lyon son ancien élève, Pierre Paumier, devenu archevêque de Vienne (en Dauphiné), celui-ci rattacha à sa personne en qualité de médecin et lui donna un logement dans une maison attenante à son palais. Là Servet acquit une grande considération par sa science et son habileté dans son art, en même temps qu'il se fit aimer de tout le monde, riches et pauvres, par son extrême obligeance et Taménité de son caractère. Il vécut ainsi à Vienne une douzaine d'années, tranquille et heureux ; mais l'ardeur des questions religieuses et le désir.d'ouvrir à la Réforme une voie nouvelle le poursuivaient toujours.

Il profita des loisirs que lui donnait sa position pour composer l'ouvrage qu'il méditait depuis longtemps et qui devait . causer sa perte. Cet ouvrage, comme l'indiquait le titre même qu'il lui donna : Restitutio Chris tianismi, devait être , dans la pensée de son auteur, comme le fondement d'une nouvelle restauration de christianisme. Mais, avant de le publier, Servet voulut en conférer avec l'auteur de Y Institution chrétienne, avec Calvin, soit qu'il espérât le ramener à ses idées, soit qu'il pensât qu'une controverse avec un si vigoureux esprit ne pouvait que lui être profitable à lui-même. Une correspondance s'engagea entre eux par l'intermédiaire du libraire lyonnais Freslon ; mais bientôt Calvin, irrité d'une opiniâtreté quMl ne pouvait vaincre, offensé d'ailleurs

des sarcasmes que Servet ne lui ménageait point, rompit tout commerce avec lui. En agissant ainsi, il était, à coup sûr, dans son droit ; mais était-il dans la voie de la justice et dans l'esprit de TÉvangile quand il écrivait à Farel (15 juin 1546) : « Servet m'a écrit dernièrement et a joint à sa lettre un volume de ses œuvres... Il m'offre de venir à Genève, si cela me convient. Mais je ne veux pas y engager ma parole ; car, s'il vient ici, je ne souffrirai pas, pour peu que mon autorité prévale, qu'il en sorte vivant. »

Si un réformateur parlait ainsi de Servet, quels dangers la publication d'un livre tel que le sien ne devait-elle pas faire courir à son auteur dans un pays catholique : il y allait de la vie. Servet ne l'ignorait pas, mais l'idée du danger auquel il s'exposait ne l'arrêta point. Seulement toutes les précautions que commandait la prudence furent prises par lui et par le libraire qui avait consenti à imprimer son livre, Balthasard ArnoUet; mais ils avaient compté sans Calvin. Le livre fut imprimé dans le plus profond secret, et il parut en 1553 * sans que

1. Sous ce titre : Chrisiianismi Restitution totius Ecclesix apostolicx ad sua limina vocatio, in integrum restituta cognitioni Dei. fidei Christi, justificatioms nostrâs, regeneratione baptismi et ccenx domini mandicationis, Restituto denique nobis regno cœlesti, Babilonis impiœ captivitate soluta, et Antichristo cum suis ponitus destructo. — Au bas de la dernière feuiUe sont les initiales de Tauteur (M. S. V., c'est-à-dire Michael Servetus Villanovanus) et Tannée de l'impression (1553). Il ne reste, paraît-il, que deux

personne, en France, en pût soupçonner l'auteur el rimprimeur. Il fallut l'intervention de Calvin pour que l'inquisition catholique pût déchirer le voile de l'anonyme.

Un des premiers exemplaires de l'ouvrage de Servet parvint au réformateur de Genève, on ne sait comment; peut-être Servet lui-même le lui avaitil fait envoyer. Quoi qu'il en soit, ce livre devait l'irriter et le blesser profondément. Qu'était-ce en efîet que cette oeuvre ? Je ne saurais entrer ici dans l'analyse de la doctrine philosophique et religieuse qu'elle contient, et cela d'ailleurs n'importe pas au but que je me propose : je n'ai à montrer dans Servet que le représentant et le martyr de la libre pensée ; mais je puis du moins la caractériser en quelques mots. L'ouvrage de Servet, quelle que soit la valeur ou la vérité de la doctrine qu'il renferme, c'est l'application du libre examen au dogme chrétien tout entier ; c'est, en vertu de ce libre examen, un essai ^ d'explication rationnelle de tous les mystères du christianisme ; et, comme conséquence, avec la négation de la Trinité orthodoxe, une nouvelle interprétation de la divinité de Jésus-Christ, c'est-à-dire les deux grandes hérésies qu'il avait déjà dévelop-

«xemplaires de cet ouvrage : Tun à la Bibliothèque impériali* ^e Vienne, et Tautre h la Bibliothèque nationale de Paris. Ct* dernier porte encore fa marque du feu auquel il a été sous- Mtpar une main inconnue. Voy. Saieset, p* 132 et la note de la page 176.

156 SIXIEUE LEÇON

pées dans ses premiers ouvrages et qui avaient si fort scandalisé les réformateurs. On conçoit que cet emploi hardi et sans limites du libre examen et les résultats qu'en tirait Servet aient dû révolter Calvin. Ajoutez que Servet avait joint à son livre une série de lettres, adressées à Calvin lui-même, dont le ton devait singulièrement blesser Torgueil de celui qu'on appelait le théologien. Mais, si tout cela explique, tout cela ne saurait, je ne dis pas justifier, mais excuser seulement la conduite de Calvin, faisant in> directement dénoncer et livrant ainsi sous main Michel Servet à l'inquisition catholique.

C'est ici l'une des pages les plus tristes et les plus odieuses de la vie de Calvin. « En cette occasion, dit l'auteur de VHistoire de l'Eglise de Genève, M. Gaberel, Calvin se montre tellement égaré par le fanatisme, qu'il arrive à n'avoir plus de notions distinctes touchant le bien et le mal *. » Je ne cherche ^ point, pour ma part, à dénigrer systématiquement Calvin : je n'avais, je le déclare hautement, aucune espèce de parti pris contre lui en abordant cette étude, et je ne cesse pas de reconnaître ses grandes

1. Tome II, p. 246. — « On ne peut se défendre, dit M. àtt Valayre (Légendes et chroniques de la Suisse , p. 300), d'un profond sentiment de dég9Ût et d'horreur pour lui, en voyant le rôle odieux qu'il a joué dans ce procès. » — « Ecoutaot les conseils de la haine, dit M. Saisset {Mélanges d'histoire, eic.^ tome Ie^ p. 246), il forma contre son ennemi un des desseins le» plus perfidement atroces que la fureur théologique ait jamais inspirés. »

qualités ; mais il faut bien que je le montre ici tet qu'il s'est montré lui-même, et cela est d'autant plus nécessaire que, comme le remarque M. Saisset, ce premier acte du drame de Michel Servet a été généralement laissé dans Tombre.

Il y avait alors à Genève, parmi les réfugiés du parti de Calvin, un Lyonnais nommé Guillaume Trie. Ce réfugié entretenait une correspondance avec un de ses parents de Lyon, Antoine Arneys, ardent catholique, qui cherchait à le ramener dans le giron (le l'Eglise ; mais, comme il n'était pas assez instruit pour soutenir lui-même la controverse, il montrait les lettres de son cousin à Calvin, qui lui suggérait ou lui dictait ses réponses. Or, dans une lettre datée du 16 février 1553, répondant au reproche que son parent lui avait adressé d'habiter une ville où il n'y avait nulle discipline ecclésiastique et où ceux qui enseignaient avaient introduit une licence pour mettre confusion partout, Guillaume Trie lui dit que les vices sont cependant mieux corrigés de par deçà (à Genève) que dans les officialités catholiques, et qu'on soutient de par delà (en France) un hérétique qui mérite bien d'estre bruslé partout. Il cite alors plusieurs phrases du livre qui venait d'être imprimé clandestinement à Vienne, nommant I imprimeur et révélant le vrai nom de l'auteur : « L'homme dont je vous parle a esté condamné en toutes les Églises, lesquelles vous réprouvez... C'est

un Espagnol Portugallois nommé Michaël Servetus <le son propre nom, mais il se nomme Villeneufve à présent, faisant le médecin. Il a demeuré quelque temps à Lyon, maintenant il se tient à Vienne, où le livre dont je parle a esté imprimé par un quidam qui a là dressé une imprimerie, nommé Baltazard ArnouUet. » Toutes ces révélations ne pouvaient venir que de Calvin, et Guillaume Trie était ici évidemment son instrument ; il est même probable que le réformateur de Genève avait lui-même dicté cette lettre : on y reconnaît clairement sa grifife *. Enfin

l. Je veux mettre ici toute cette lettre sous les yeux du lecteur, afin qu'il en puisse juger par lui-même. Elle a été copiée par d'Artigny aux archives de rarchevêché de Vienne (voyez -d'Artigny, Nouveaux mémoires d'histoire, de critique, etc., t. II, p. 55 et suiv.), et reproduite par MM. de Valayre (p. 297) et Saisset (179), auxquels j'en emprunte le texte :

« Monsieur mon cousin, je vous remercie bien fort de tant de belles remonstrances qu'avez faictes et ne doubte point que vous n'y procédiez de bonne amitié, quand vous taschez à me réduire au lieu dont suys parti. D'aultant que je ne suis homme versé aux lettres comme vous, je me déporte de satisfaire aux points et articles que vous m'alléguez. Tant y a qu'en la cognoissance que Dieu m'a donnée, j'auroys bien de quoy respondre... Vous m'osez reprocher entre aultres choses que nous n'avons nulle discipline ecclésiastique, ny ordre, et que ceulx qui nous enseignent ont introduit une licence pour mestre coni'usion partout; et cependant je veois (Dieu mercy) que les vices sont mieux corrigez de par deçà que ne sont pas en toutes vos officialitez. Et quant à la doctrine et qui concerne la reUgion, combien qu'il y ait plus grande liberté que entre vous, néant moins, l'on ne souffrira pas que le nom de Dieu soit blasphémé, et que l'on sème les doctrines et mauvaises opinions que cela ne soit réprimé. Et je vous puys alléguer ung exemple qui est à votre grande confusion, puisqu'il le fault dire. C'est que l'on soutient de par delà un hérétique qui mérite d'estre bruslé partout ■où il sera. Quand je vous parle de hérétique, j'entends ung

MICHEL SERVËT 159

Guillaume Trie envoyait à son cousin, à Tappui (le sa dénonciation, les premières feuilles du livre de Servet, qui n'était pas encore en circulation, mais dont, comme je l'ai dit plus haut, un exemplaire se trouvait entre les mains de Calvin.

homme qui sera condamné des papistes aultant que de nous, ou pour le moins qui le doibt estre. Car combien que nous soyons différens en beaucoup de choses, si avons-nous cela commun que en une seule essence de Dieu il y a trois personnes et que le Père a engendré son Fils, qui est sa sagesse étemelle devant tout temps, et qu'il a eu sa vertu étemelle, qui est son Sainct-Esperit. Or quand ung homme dira que la Ternité, laquelle nous tenons, est un Cerberus et monstre d'enfer et desgorgera toutes les villenies qu'il est possible de penser contre tout ce que l'Escriture nous enseigne de la génération éternelle du Fils de Dieu, et que le Sainct-Esperit est la vertu du Père et du Fils, et se mocquera à gueuUe desployée de tout ce que les anciens docteurs en ont dict^ je vous prye en quel lieu et estime l'aurez- vous?... L'homme dont je vous parle a esté condemné en toutes les Églises lesquelles vous réprouvez. Cependant il est souffert entre vous, voire jusques à y faire imprimer sea livres, qui sont si pleins de blasphèmes, qu'il ne fault point que j'en die plus. C'est un Espagnol Portugallois nommé Michaêl Servetus de son propre nom, mais il se nomme Villeneufve à présent, faisant le médecin. H a demeuré quelque temps à Lyon ; maintenant il se tient à Vienne, où le livre dont je parle A esté imprimé par un quidam qui a là dressé une imprimerie, nommé Baltazard Âmoullet. £t^ afin que vous ne pensiez pas que j'en parle à crédit, vous envoyé la première feuille pour enseigne... Je me suis quasi oublié en vous récitant cet exemple, car j'ay esté quatre fois plus loing que je ne le pensois; mais l'énormité du cas me faict passer mesure, et voilà qui sera cause que je ne vous feray plus long propos sur les aultres matières... Par qaoy faisant fin à la présente, je pryerai Dieu qu'il vous donne oreille pour ouyir et cœur pour obéir. Cependant qu'il vous ayt en sa sainte garde, me recommandant de bien bon cœur à vostre bonne grâce et de monsieur mon cousin votre frère. »

Calvin a nié, il est vrai, toute participation à cette lettre ; mais sa main n'y est que trop visible, et en tout cas il demeure incontestable que c'est de lui que venaient les révélations et les pièces i l'appui envoyées à Lyon»

Ainsi averti par Tami de Calvin, le fanatique Arrieys ne pouvait manquer de porter Tafifaire à Tinquisition. A peine a-t-il reçu la lettre de son cousin qu'il la remet, avec les pièces à Tappui , au grand inquisiteur, frère Mathieu Ory, que l'archevêque de Lyon, le cardinal de Tournon, avait fait venir tout exprès de Rome pour l'aider à extirper l'hérésie. Le grand inquisiteur se rendit en toute hâte auprès de l'archevêque de Lyon, qui résidait dans son château de Roussillon, à trois lieues de Vienne; et celui-ci, de concert avec le vicaire général de l'archevêque de Vienne, requit aussitôt M. de Maugiron, lieutenant général pour le roi en Dauphiné, de procéder sans aucun retard contre Michel de Villeneuve. Mandé devant le lieutenant général, Servet, après s'être fait attendre plus de deux heures, qu'il avait sans doute employées à faire disparaître de chez lui et de chez l'imprimeur tout papier suspect, se présente d'un air assuré. M. de Maugiron lui déclare qu'on a certaines informations contre lui, desquelles il résulte quelques soupçons qui donnent juste occasion de chercher en son logis s'il a quelques livres suspects d'hérésie ou autre chose qui en approche. Servet répond sans s'émouvoir qu'il a souvent fréquenté avec les prêcheurs et autres faisant profession de théologie, mais qu'il est prêt à ouvrir partout son logis pour ôter toute sinistre suspicion. Le grand vicaire et le secrétaire du lieutenant général se trans-

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portent au logis de Faccusé et visitent tous ses pa-

piers, mais sans y trouver ce qu'ils cherchaient. Le lendemain, on fouille sans plus de succès Timprimerie d'Arnollet; en interroge son beau-frère Guéroiilt et tous les ouvriers séparément, en leur montrant les premières feuilles de la Restitution du christianisme et en les menaçant de les livrer à l'inquisition s'ils ne révèlent pas ce qu'ils savent. Toute cette enquête ne produit aucun résultat, et le tribunal est forcé de déclarer qu'il n'y a encore indices suffisants pour faire aucun emprisonnement.

Cependant l'inquisiteur ne se rebute pas. De retour à Lyon; il fait écrire par Arneys à son cousin. de Genève pour que celui-ci envoie le livre entier de Michel Servet. Que fait alors Calvin? Il n'avait plus pour le moment ce livre entre les mains : il Tavait envoyé à Farel. D'ailleurs Servet pouvait continuer de renier un ouvrage imprimé ; mais il ne pouvait renier sa propre écriture. Calvin envoie donc à Lyon les lettres autographes qu'il avait reçues de Michel Servet et qu'il avait eu soin de garder, quoique celuici refit instamment prié de les lui renvoyer \ et il y joint quelques feuillets de son livre de V Institution du ^'Mstianis?ne couverts de notes marginales de la ^^^n de Servet. Il fournissait ainsi à l'inquisition

^•Remiite igitur scriptamea, écrivait-il ù Calvin dans une lettre •lue possède la Bibliothèque de Genève. Cf. Saisset, p. 183.

catholique un sûr moyen de confondre celui qu'il voulait perdre *.

Muni de ces pièces, le grand inquisiteur se rend de nouveau au château de Roussillon pour en conférer avec Tarchevêque de Lyon. L'arrestation de Michel de Villeneuve et de Baltazard Arnollet est décidée. L'archevêque de Vienne et son grand vicaire, présents à rassemblée où cette décision a été prise, retournent à Vienne pour la faire mettre à exécution.

1. Voici la seconde lettre de GuiUaame Trie^ c'est-à-dire de Calvin, qui accompagnait cet envoi. M. Saisset a raison de dire qu'on ne peut la lire sans dégoût, car elle joint la plus basse hypocrisie à la plus odieuse délation : u Monsieur mon cousin, quand je vous escripvis la lettre que vous avez communiquée à ceulx qui estoient taxés de nonchalance, je ne pensois poinct que la chose deust venir si avant. Seulement mon intention estoit de vous remonstrer quel est le beau zèle et dévotion de ceulx qui se disent pilliers de TÉglise, bien qu'ils souffrent tel désordre au milieu d'eulx, et cependant persécutent si durement les pauvres chrestiens qui désirent de suyvre Dieu en simplicité. Pour ce que l'exemple estoit notable et que j'en estois adverty, il me sembla que l'occasion s'offroit d'en toucher en mes lettres selon la matière que je traitois. Or, puisque vous en avez déclaré ce que j'avois entendu escripre privément à vous seul, Dieu veuille pour le mieulx que cela proufite à purger la chrestienté de telles ordures, voyre de pestes si mortelles. S'ils ont tant bon vouloir que de s'y employer comme vous le dictes, il me semble que la chose n'est pas trop difficile, encore que ne vous puisse fournir pour le présent ce que vous demandez, assavoir du livre : car je vous mettray en main plus pour le convaincre, assavoir deux douzaines de pièces escriptes de celuy dont il est question, où une partie de ses hérésies est contenue ; si on lui mettoit au devant le livre imprimé, il le pourroit regnyer, ce qu'il ne pourra faire de son escripture. î^arquoy les gens que vous dictes^ ayant la chose toute prouvée, n'auront nulle excuse s'ils dissimulent plus ou diffèrent à y pourvoir. Tout le reste est bien par deçà, tant le gros livre que les aultres escripts de la même main de Fauteur; mais je vous

Le vibaillif, chargé d'arrêter Servet, va le trouver chez M. de Maugiron, auquel il donnait ses soins en ce moment, et le prie de venir avec lui au palais Delphinal pour y visiter plusieurs prisonniers malades et blessés. Servet répond que, sans compter que sa profession de médecin l'oblige à faire telles bonnes œuvres, il s'y sent encore porté par son bon naturel. Il se rend donc à la prison; pendant qu'il fait sa visite aux malades, le grand vicaire.

confesseray une chose, que j'aye eu grand'peine à retirer ce que je vous envoie de monsieur Calvin ; non pas qu'il ne désire que tels blasphèmes exécrables ne soient réprimez, mais parce qu'il luy semble que son debvoir est, quant à luy, qui n'a poinct de glaive de justice, de convaincre plustost les hérésies par doctrine, que de les poursuivre par tel moyen; mais je l'ay tant importuné, luy remonstrant le reproche de légiereté qui m'eu pourrait advenir s'il ne m'aydoit, qu'en la fin il s'est accordé à me bailler ce que verrez. Au reste, j'espère bien, quand le cas se demèneroit à bon escient par delà avec le temps, recouvrer de luy une rame de papier ou environ, qui est ce que le galant a faict imprimer. Mais il me semble que pour ceste heure vous estes gamy d'assez bon gaige et qu'il n'est ja mystère d'avoir plus pour se saisir de sa personne et luy faire son procès. Quand de ma part, je prye Dieu qu'il luy plaise ouvrir les yeulx à ceulx qui discourent si mal, afin qu'ils approuvent de mieulx juger du désir duquel nous sommes meus. » — N'oublions pas la petite recommandation que le signataire dp cette lettre faisait à son cousin : « U me semble que j'avois obmis de vous escripre qu'après que vous auriez faict des epistres, qu'il vous plust ne les esgarer afin de me les renvoyer. » -^ Il est évident que cette lettre, comme la précédente, a été dictée ou inspirée par Calvin lui-même; mais, quand même ou admettrait ici encore le démenti du réformateur genevois, on ue saurait nier qu'il n'ait livré à l'inquisition catholique les pièces nécessaires pour convaincre et condamner Michel Servet, et, entre autres, les lettres mêmes qu'il en avait reçues. C'est là un fait qui est irrévocablement acquis et qui me parait suffisamment accablant.

averti, vient rejoindre le vibaillif, et Servet se trouve tout à coup prisonnier. L'imprimeur Arnollet venait d'être arrêté de son côté, au moyen d'une ruse analogue.

Il s'agissait de faire avouer à Michel de Villeneuve qu'il était l'auteur des lettres livrées par Calvin, c'està-dire quil était le Michel Servet que l'on poursuivait sur la dénonciation du réformateur de Genève. Voici le moyen qu'employa à cet effet le rusé inquisiteur, Mathieu Ory, qui était revenu à Vienne pour, instruire l'affaire. Il lut d'abord à Servet une de ces notes que celui-ci avait écrites sur les marges du livre de Calvin, et lui en demanda l'interprétation. Servet donna dans le piège : en cherchant à expliquer la pensée que contenait cette note, il avoua implicitement qu'il en était l'auteur et ne put nier ensuite qu'elle ne fût de sa main. Les lettres adressées a Calvin étaient de la même écriture ; Servet se vit donc forcé de reconnaître, quand on les lui présenta, qu'elles étaient également de lui, et c'est ainsi qu'on le convainquit d'être en effet Michel Servet.

Le geôlier du palais avait reçu l'ordre du vibaillif de traiter honnêtement son prisonnier et de le laisser aller dans un jardin qui séparait la prison de la cour du palais de justice. Michel Servet s'enfuit un matin par ce jardin. Peut-être, comme on le crut généralement à Vienne, le vibaillif, dont Sen et avait

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sauvé la fille, avait-il voulu favoriser son évasion. Vous avez vu que, au début de l'affaire, le lieutenant général M. de Maugiron n'avait pas procédé avec beaucoup de vigueur contre Michel de Villeneuve, et qu'il lui avait laissé le temps et le moyen de faire disparaître tout papier compromettant * ; s'il ne s'entendit pas avec le vibaillif pour faire évader leur ami commun, Michel Servet, il était sans doute tout disposé à fermer les yeux. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fut assez facile à Servet de s'échapper. Les prisons, a-t-il dit plus tard dans son interrogatoire de Genève, lui étaient tenues comme si l'on eût voulu qu'il se sauvât. Il est bien malheureux que les prisons de Genève ne lui aient pas été tenues de la même façon!

Le procès n'en continua pas moins. On découvrit

1. Interrogé à Genève, au sujet du sire de Maugiron, Servet répondit a qu'il luy avoit favorisé, en ce qu'il gardast qu'il ne fost sitost prys. » Ce qui n'empêcha pas ce personnage d'écrire plus tard à Messieurs de Genève qu'il était fort aise de savoir Servet entre les mains de Leur Seigneurie; qu'il espérait qu'ils en feraient meiUeure garde qu'on n'avait fait à Vienne, et teUe justice qu'il n'aurait [plus moyen de dogmatiser, écrire et publier ses fausses doctrines. U est vrai que, suivant un des plus odieux usages de la justice royale de ce temps, les biens de Michel Servet, montant à quatre mille écus, avaient été confisqués par Sa Majesté au profit du fils de M. de Maugiron. C'est ce que celui-ci mandait, dans la même lettre, à Messieurs de Genève, en les priant d'interroger Servet sur ses créances. Servet refusa <ie les faire, connaître, ne voulant pas, dit-il noblement, « nuyre à beaucoup de pauvres gens qui luy debvoyent, lesquels seroient molestés par ceulx à qui appartient la confiscation de son bien. »

rimprimerie clandestine d'Arnollet; on saisit des balles d'exemplaires de la Restitution du christianisme^ et une sentence fut rendue qui condamnait Michel Servet à une amende de mille livres tournois envers le roi dauphin.

« Et à estre incontinent qu'il sera aprehendé, conduit sur ung tombereau, avecque ses livres, à jour prochain de marché, de la porte du pallais delphinal par les carrefours et lieux accoustumés jusques au lieu de la hasle de la présente cité, et subséquemment en la place appelé la Charnève^ et illec estre brûlé tout vif à petit feu, tellement que son corps soit mis en cendre. Et cependant la présente sentence exécutée en effigie avecque laquelle seront les dits livres bruslés. »

Il fut en effet brûlé en effigie à Vienne le 17 juiu 1553; mais c'est à Genève qu'il devait être brûlé en personne.

Echappé des prisons de Vienne, Servet erra quelque temps. Il se dirigea d'abord du côté de l'Espagne, mais la crainte des gendarmes le fit revenir sur ses pas. Il songea alors à gagner l'Italie et à aller exercer la médecine dans le royaume de Naples , placé alors sous la domination espagnole. Deux routes se présentaient à lui pour franchir les Alpes : celle qui traverse la vallée du Léman, et celle du Piémont. Pourquoi choisit-il la première fle préférence à la seconde? « Peut-être, comme dit

M. Saisset % n'eut-il (l'autre motif, sinon que cette route était la plus prochaine et le dérobait plus promptement à la terrible sentence suspendue sur lui. » Mais c'était Calvin qui l'avait dénoncé à l'inquisition catholique, et Calvin était tout-puissant à Genève. Poussé par je ne sais quel vertige, Servet vient cependant à Genève. Il y arrive le 17 juillet et descend à l'hôtellerie de la Rose. Il ne voulait sans doute que traverser cette ville, où il n'était connu que de Calvin. Son premier soin, en y arrivant, est de demander à l'hôte et à l'hôtesse de son auberge qu'on lui cherche une barque pour gagner le haut du lac et se diriger de là vers Zurich. Mais bientôt il change d'avis, et, au lieu de quitter Genève, il y demeure près d'un mois : arrivé le 17 juillet, il était arrêté le 13 août.

Comment exphquer cette nouvelle et fatale détermination? Les explications qu'on en a données sontelles plausibles et fondées ? Ou n'y eut-il là, de la part de Servet, qu'une aveugle imprudence ? Je renvoie ces questions à la prochaine leçon, avec le procès et le supplice de Michel Servet.

^. Loc. cit., p. 190.

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