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Ramusy sa vie, ses écrits et ses opinimis, p

cet amour des réformes qui ont fait sa gloire et son malheur. Il nous a raconté lui-même, dans un passage de ses écrits que M. Waddington rapproche avec raison * du Discours de la méthode de Descartes^ comment, après avoir achevé le cours entier de ses études, il en vint à prendre en dégoût la philosophie scolastique et à chercher, en dehors de l'autorité d'Aristote, une méthode moins stérile et plus pratique. On sait ce qu'était pour la scolastique l'autorité d'Aristote : la parole du philosophe grec, bien ou mal comprise, était devenue quelque chose de sacré, que l'on acceptait sans examen et qu'il n'était pas permis de contester. « Le maître l'a dit, » cela tenait lieu de raison et d'argument; avec cela, on se croyait quitte de toute nouvelle recherche, et l'on fermait la bouche aux contradicteurs. C'est ainsi que l'esprit humain allait s'épuisant dans un cercle d'artifices logiques où la liberté et la vie lui manquaient à la fois. Le génie de Ramus se sentit étouffer dans ce cercle, et il résolut d'en délivrer la philosophie. U s'attaqua donc à l'autorité d'Aristote, au nom duquel on comprimait ainsi la pensée ; et, comme la plupart des novateurs, dépassant le but qu'il s'agissait d'atteindre, il entreprit de prouver que « tout ce qu'avait dit Aristote n'était que fausseté. » Tel fut Ift sujet de la thèse qu'il choisit pour son examen de

!• hamus, sa vie, ses écrits et ses opinions^ p. 25.

iULES BABNI. 7

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maître es arts. Cette thèse était sans doute fort injuste envers un grand génie qu'il ne fallait pas rendre responsable du despotisme que Ton avait si longtemps exercé en son nom, mais c'était le premier coup porté à une autorité placée jusque-là au-dessus de toute discussion, et ce coup était d'autant plus éclatant qu'il était sans mesure. Aussi le scandale futril grand parmi les docteurs du temps. Mais ils eurent beau faire, ils ne purent empêcher le triomphe de Ramus.

Ce premier succès, qui eut un immense retentissement, l'enhardit sans doute, mais ne lui troubla point la tête : devenu maître à son tour, il se mit, comme plus tard Descartes, à refaire par lui-même toutes ses études en les reprenant par leurs bases; et, ainsi préparé, il descendit de nouveau dans la lice contre la philosophie scolastique et Aristote, qu'il ne séparait pas. Les deux ouvrages qu'il pubKa à l'âge de vingt-huit ans, sept ans après sa thèse, étaient, comme celle-ci, dirigés contre la philosophie régnante et son idole. En osant attaquer en face une aussi redoutable puissance, il n'ignorait pas les dangers auxquels il s'exposait, mais il n'était pas homme à reculer devant le péril, quand il s'agissait de combattre pour la philosophie et la liberté de penser. « C'est une mort intrépide et glorieuse, s'écrie-t-il, qu'il faut accepter au besoin. » Et l'événement n'a que trop prouvé qu'il ne s'exagérait pas

la grandeur du péril. En attendant la mort, une mort affreuse, voici venir la persécution. Les régents de l'Université, inquiétés dans leur routine, jaloux d'ailleurs de la sympathie que les étudiants témoignaient à Ramus, s'ameutèrent contre lui ; et, après avoir fait censurer ses deux livres par la Faculté de théologie, ils en sollicitèrent la suppression immédiate, auprès des magistrats de la ville. Us représentaient Ramus comme un ennemi de la religion et de l'ordre, et l'accusaient de vouloir corrompre la jeunesse en lui inspirant un dangereux amour des nouveautés. L'affaire fut portée à la grande chambre du Parlement, puis évoquée au conseil du roi, puis renvoyée à un conseil d'arbitres, et enfin jugée contre Ramus par ses ennemis, sans que sa cause eût pu Mre plaidée. François P'*, ce père des lettres^ s'empressa de donner sa sanction royale à la sentence rendue par ce singulier tribunal, et le Parlement enregistra sans difficulté l'édit du roi. Les ennemis (le Ramus avaient adressé des suppliques à François V^pour qu'il voulût bien condamner cet homme aux galères; heureusement, on fit comprendre au monarque que ce moyen de protéger les lettres n'était pas le plus convenable à la circonstance ; il se contenta de supprimer les deux ouvrages incriminés et d'interdire la philosophie à leur auteur. Telle qu'elle était, cette condamnation excita des transports de joie parmi les scolastiques : on l'imprima en latin et

en français, on la répandit à profusion, on l'afficha partout; on brûla en cérémonie, sur la place publique , les deux ouvrages de Ramus ; on alla même jusqu'à représenter dans les collèges des pièces où il était bafoué, comme autrefois Socrate sur le théâtre d'Athènes. Aussi se comparait-il volontiers à ce philosophe, dont il avait entrepris de restaurer la méthode. « Pour lui ressembler de tout point, disaitil, il ne m'a manqué que la ciguë. » La ciguè viendra plus tard, et quelque chose de pire.

La persécution, qui abat les faibles, ne sert qu'à mieux tremper le courage des forts. Ramus ne se tint pas pour battu : il attendit que de nouvelles circonstances lui permissent de recommencer la guerre contre la philosophie scolastique. En attendant, il se renferma dans l'enseignement de l'éloquence et dans celui des mathématiques. « Ici du moins, disaitil, les pensées sont toujours libres ; » mais les mathématiques aussi devaient plus tard lui porter malheur. Dans l'année 1545, une épidémie ayant chassé de Paris tous les étudiants et tous les maîtres, et dépeuplé toutes les écoles, Ramus fut invité à venir relever par son enseignement le collège de Presles : devenu le principal de ce collège, qui bientôt, grâce à lui, fut le plus florissant de tous ceux de Paris, il y porta son esprit de réforme et fut accusé, jusque devant le Parlement, de le bouleverser : il osait discuter Quintilien et faire des observations sur Ci-

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céron! Il faillit être condamné pour ce crime; mais, grâce à Tarchevéque de Reims , qui assistait à la séance, il fut acquitté. Enfin Tavènement de Henri II vint lui rendre la liberté que lui avait ôtée François P', celle de parler et d'écrire sur les matières philosophiques. Charles de Lorraine, ancien précepteur et favori du nouveau roi, avait été le condisciple de Ramus : il Tappuya auprès de son mattre, qui, suivant les expressions de Tardent philosophe, consentit à lui délier la langue et les mains. Il fit plus : bien que, par ses hardiesses contre les auteurs consacrés et par ses innovations dans renseignement, Ramus se fût attiré de nouvelles affaires avec TUniversité, le cardinal de Lorraine fit créer en sa faveur au collège royal une chaire d'éloquence et de philosophie, et lui donna ainsi le moyen de poursuivre avec plus d'autorité et devant une innombrable jeunesse la réforme philosophique qu'il avait entreprise. Il est triste de penser que ce même cardinal de Lorraine célébrera un Jour une messe d'actions de grâces en l'honneur du massacre de la Sainl-Barthélemy, où son ancien ami Ramus périt si misérablement. Il est vrai qu'entre le philosophe et le cardinal va se placer le protestantisme.

Un esprit aussi novateur que Ramus ne pouvait manquer de se sentir attiré vers la réforme religieuse. Celui qui avait entrepris de réformer la philosophie en l'affranchissant du joug d'une autorité réputée

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infaillible devait voir avec sympathie ce travail d'affranchissement que le protestantisme accomplissait dans la religion, en rejetant cette autre autorité infaillible, bien plus redoutable que la première, Tautorité de TÉglise. Il devait d'autant plus y applaudir que rÉglise avait pris Aristote sous son patronage, ei qu'on ne pouvait attaquer ce philosophe sans être aussitôt taxé d'hérésie. D'autres causes concoururent à pousser Ramus hors de l'Église : par exemple, la honteuse ignorance du clergé, où, suivant Jean de Montluc, évéque de Valence, sur dix prêtres il n'y en avait pas huit qui sussent lire, et le contraste de cette ignorance barbare avec l'amour de la science -et des lumières qui distinguait les protestants. Mais, outre qu'ils représentaient le progrès, leur cause était aussi celle des opprimés : c'était pour une âme comme celle de Ramus une raison de plus de s'y attacher. Le protestantisme était odieusement persécuté : Ramus devait se ranger du côté du protestantisme. Le supplice d'Anne Dubourg était plutôt fait pour le gagner à la réforme que pour l'en repousser. Sa conversion date du colloque de Poissy, <3'est-à-dire de 1561 : il se rendit à ce colloque dans l'intention de s'éclairer sur les mérites des deux religions qui s'y étaient donné rendez-vous, et il en sortit tout à fait protestant. Chose curieuse, ce ne furent point du tout les discours de Théodore de Bèze, le représentant du dogme calviniste, qui déci-

dèrent sa conversion, mais ceux au contraire du cardinal de Lorraine. Ce défenseur du catholicisme peignit si bien les vices du clergé et la corruption de rÉglise , qu'il ne resta plus le moindre doute à Ramus sur la nécessité de la réforme. Une fois qu'il eut pris son parti, il se montra dans le domaine de la religion ce qu'il avait toujours été dans celui de la philosophie : plein d'ardeur et de résolution. Quand parut l'édit du 27 Janvier 1562, qui, pour la première fois, accordait aux protestants le libre exercice de leur culte, le recteur de l'Université, Jean de Verneuil, se rendit au Parlement pour le supplier, ^u nom de son corps, de ne pas publier cet édit : Ramus déclara qu'il n'avait pris aucune part à cette requête, et protesta contre le violent discours qu'avait prononcé Jean de Verneuil. Mais les périls auxquels 1 exposait son changement de religion ne devaient pas tarder à fondre sur sa tète, et la persécution qu'il avait soufferte pour la philosophie dans la première partie de sa carrière n'était rien auprès de celle qui l'attendait.

En 1562, à la suite de la guerre civile qu'avait soulevée le massacre de Vassy, ce prélude de la Saint-Barthélémy, Ramus se vit forcé de quitter Paris : un arrêté du gouverneur, le maréchal de Brissac, en chassait tous les calvinistes « sous peine ^^ la hart ». Il se retira à Fontamebleau, où la reine mère lui avait offert un asile; mais, malgré

cette haute protection, il fut poursuivi par ses ennemis jusque dans sa royale retraite, et il n'évita la mort que par une fuite précipitée. Bientôt il se rapprocha de Paris, dans l'espoir d'y rentrer et de reprendre possession de son collège, dont une mesure de l'évêque de Paris , confirmée par le Parlement, l'avait dépouillé au profit d'un théologien bien pensant; mais, repoussé par l'Université, il dut s'éloigner de nouveau, et une seconde fois il faillit tomber entre les mains de ses ennemis. Dès lors il erra de lieux en lieux sous un déguisement, accueilli çà et là par quelques hommes généreux; et, tantôt courant par la campagne, tantôt caché dans quelque asile où il continuait intrépidement ses travaux, il atteignit ainsi l'année suivante, où la paix d'Amboise lui permit enfin de rentrer à Paris.

Rendu à ses anciennes fonctions de principal au collège de Presles et de professeur royal, Ramus, sans abandonner la philosophie, se livra avec une prodigieuse ardeur à l'étude des mathématiques, qui étaient à peine cultivées en France à cette époque et auxquelles il donna une vigoureuse impulsion. Pour mieux se consacrer à la science , il avait résolu de renoncer à toute espèce dfe polémique ; mais il avait compté sans ses ennemis, conjurés contre son repos. D'ailleurs il était impossible qne, ami de la science et de ses progrès comme il l'était, il ne leur fournît pas bientôt quelque nouveau sujet de haine. Or c'est

justement à cette époque qu'il réveilla et envenima mortellement celle d'un de ses plus anciens et de ses plus dangereux ennemis, Charpentier, en réclamant contre la scandaleuse nomination de cet homme à une chaire de mathématiques au Collège de France. La fureur de Charpentier et de ses amis ne connut plus de bornes. Odieux libelles, diffamations de toutes sortes, tentatives d'assassinat, tous les moyens leur étaient bons. « Un jour, dit un des biographes de Ramus, Nancel, cité par M. Waddington *, un homme furieux entra chez lui tout armé et fit mine de le tuer. Ramus, étant parvenu à s'en rendre lAattre, se contenta de le faire fouetter, au lieu de le livrer aux magistrats, et le fit mettre à la porte du collège.... Une autre fois, on avait excité contre lui une émeute, et les ferrailleurs les plus renommés de l'Académie étaient venus assiéger le collège de Presles. Ramus leur fit ouvrir les portes et leur adressa une allocution qui produisit sur eux un si grand effet, que toute la troupe se dispersa, sans qu'un seul de ces bandits eût osé attenter à sa vie, quoiqu'une vengeance particulière fût alors très facile et presque assurée de l'impunité. » Bientôt la guerre civile ayant éclaté de nouveau, Ramus fut encore une fois forcé de quitter Paris, pour ne pas être massacré. Quand il rentra, il trouva vides les rayons de

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sa bibliothèque, qui avait été livrée au pillage, et installé dans son principalat ce même théologien bien pensant qui avait déjà pris une fois sa place. Il put cependant reprendre ses fonctioasj mai^^ s'apercevant qu'un nouvel orage se préparait contre lui, il résolut de demander au roi un congé et de mettre à exécution un projet qu'il méditait depuis longtemps, celui de faire un voyage en Allemagne. Non seulement le roi lui accorda sa demande, mais il lui confia la mission de visiter les principales académies de TEurope.

Son voyage en Suisse et en Allemagne fut une suite de triomphes. L'accueil qu'il reçut des savants el même du peuple à Strasbourg, à Bâle, à Zurich et dans toutes les villes où il passa, était bien propre à le consoler des disgrâces que la nouveauté de ses opinions philosophiques et sa conversion religieuse lui avaient attirées dans son pays. A Heidelberg seulement, il vit éclater un de ces orages qu'il [ne connaissait que trop bien, mais qu'il savait tourner à sa gloire. L'électeur palatin, Frédéric III, ayant invité Ramus à se charger du cours de morale, à titre de professeur extraordinaire, pendant le temps que la guerre le tiendrait éloigné de son pays, les professeurs de l'Université, pour la plupart partisans exclusifs de la philosophie scolastique , adressèrent des remontrances à l'électeur, et, celui-ci ayant passé outre et prié Ramus de commencer son cours,

un tumulte eJBfroyable éclata à la première leçon. Avant Tarrivée du professeur, des étudiants aristotéliciens avaient imaginé d'enlever les marches de la chaire : Ramus ne put y monter que grâce à un étudiant français qui lui offrit son dos en guise d'escalier; quand il voulut commencer à parler, des sifflets, des huées, des trépignements l'interrompirent. Mais le professeur domina bientôt tout ce tumulte par la seule force de son caractère et de son talent. Si la jeunesse peut se laisser un instant égarer à la remorque du passé, elle ne résiste pas longtemps au prestige des idées nouvelles, surtout lorsque s'y joint celui de l'éloquence. Le discours de Ramus était si nouveau pour ces oreilles saturées de scolastique, et sa péroraison fut si éloquente qu'il finit par enlever les applaudissements de l'assemblée tout entière. Mais les vieux scolastiques ne se rendirent pas aussi aisément, et Ramus dut bientôt renoncer à faire de nouveaux cours à l'Université de Heidelberg. Poursuivant son voyage à travers l'Allomagne et la Suisse, il alla faire à Genève et à Lausanne des leçons qui eurent un grand succès et une influence durable. C'est à Lausanne qu'il reçut la nouvelle du traité de paix qui venait d'être conclu, à Saint-Germain-en-Laye, entre les protestants et la cour; il n'eut alors rien de plus pressé que de rentrer dans sa patrie. C'est que, si brillante et si flatteuse que soit l'hospitalité sur la terre étrangère, le

retour dans la patrie est toujours le rêve de l'exilé, et que le Jour n'arrive pas assez tôt où il lui sera donné de la revoir. Tel était l'amour de Ramus pour son pays, malgré tout ce qu'il y avait souffert, que, pour ne pas s'en détacher à jamais, il avait repoussé les propositions les plus magnifiques des princes ou des académies. Il s'empressa donc de rentrer en France dès que les portes lui en furent ouvertes ; mais, en y rentrant, il venait de nouveau se livrer à la persécution, plus ardente que jamais ; ou plutôt, chose horrible à dire, il courait à la boucherie.

Ramus ne tarda pas à comprendre que, malgré redit de pacification gui l'avait rappelé dans sa patrie, l'état de la France ne valait guère mieux qu'avant son départ. Il trouva sa place prise au collège de Presles et au collège royal par deux hommes dont le nom ne nous est point parvenu, « talents anonymes, dit M. Waddington *, tel qu'un pouvoir arbitraire en rencontre toujours à souhait, quand il s'agit de supplanter le vrai mérite ; » mais cette fois il ne put reprendra ses fonctions. Deux ans auparavant, l'Université , toujours acharnée contre ceux qu'elle appelait les « transfuges de la foi », avait obtenu du roi et du Parlement des ordonnances et des arrêts excluant de l'enseignement, privé ou puUic, tous

ceux qui ne feraient point publiquement profession de la religion catholique, apostolique et romaine. Lorsque les professeurs du Collège de France furent appelés à prêter serment de catholicité, huit seulement répondirent à Tappel, et quelques-uns ne le firent que par intimidation ; tous les autres sacrifièrent sans hésiter leur position à leur conscience : ils ne pensaient pas qu'un serment fût une vaine formule et qu'il leur fût permis d'accepter à cet égard les accommodements de la grande morale. Ramus était de ceux qui n'en reconnaissent qu'une : aussi se voyait-il exclu de son collège et de sa chaire, tant que l'enseignement serait soumis à de telles conditions ; mais il ne pouvait espérer que ces odieuses mesures seraient un jour rapportées par un pouvoir mieux éclairé. L'édit de 1570 sembla venir réaliser ses espérances, mais son illusion ne fut pas de longue durée. Une clause de cet édit de pacification interdisait le libre exercice de la religion réformée à Paris et dans la banlieue de cette ville ; le recteur Sagnier, non moins zélé que ses prédécesseurs, profita de cette clause pour adresser au roi des remontrances contre le rétablissement des professeurs protestants. « Le roi, dit Crevier, accueillit cette sage et pieuse réclamation. » En vain Ramus adressa-t-il à son ancien protecteur, le cardinal de Lorraine, des lettres pleines de convenance et de dignité ; l'ambitieux prélat était alors engagé dans une politique qui

ne lui permettait plus de soutenir un tel homme. Il avait appuyé de concert avec Tévêque de Paris, Pierre de Condi, la réclamation du recteur de TUniversité; il n'eut donc garde de défendre Ramus, lorsque, après avoir obtenu du roi un nouvel édit contre les professeurs protestants et l'avoir fait enregistrer au Parlement, TUniversité sollicita une dernière confirmation des lettres royales pour se débarrasser définitivement de Ramus et des autres mécréants de son espèce. Ainsi Ramus se vit dépossédé sans retour non seulement de sa chaire au Collège de France, mais même de son principalat du collège de Presles, qu'il regardait avec raison comme le fruit de son travail. Il songea alors à se retirer à 'Genève, et il fit sonder à cet effet Théodore de Bèze; mais, pour avoir le droit d'enseigner à l'Académie de cette ville, ce n'était pas assez de n'être plus catholique, il fallait toujours jurer par Aristote. On voit que sous ce rapport Ramus n'avait pas beaucoup gagné à changer de religion ^

1. En 1585, la dialectique de Ramus était encore interdite ù •Genève, comme l'attestent les registres de la vénérable Compagnie. Un suppléant ayant lu Ramus dans la première classe du collège en fut réprimandé, et quelques mois plus tard (12 novembre) il était « avisé que, suivant la résolution prise déjà autrefois, on n'endurerait pas que la dialectique de Ramus fût lue à Genève, ni publiquement, ni particulièrement en chambre, qu'U n'en eût la permission du recteur, qui en pourrait communiquer à la Compagnie. » Mais dès l'année suivante on revint sur cet arrôt. Voici ce que portent à ce sujet les registres de la Compagnie, à la date du 21 janvier 1586 :

« Avisé qu'on retirerait certaines déclamations qui s'étaient

Forcé de renoncer à la parole, Ramus songea qu'il pouvait encore rendre de grands services avec sa plume. Il avait conçu le dessein de rédiger en français Tensemble des arts libéraux, en commençant par la grammaire et en finissant par la morale et la politique ; il parvint à faire agréer ce dessein au roi et à la reine mère, et il obtint ainsi une retraite qui lui permit de rester dans « son royaume de Presles », en s'y choisissant lui-même son successeur et en conservant ses revenus ordinaires.

Bien plus, on lui maintint et Ton doubla même son traitement de professeur émérite au Collège de France. Ainsi le pouvoir royal lui-même se montrait souvent moins violemment persécuteur que le clergé, l'Université et le Parlement. N'oublions pas cependant que celui qui représente ici le pouvoir royal est ce même prince qui ordonnera bientôt le massacre des protestants par toute la France et qui, des

faites en la première classe, le mercredi précédent, auxquelles on avait très mal parlé de feu M. Ramus, et que le lundi suivant •)ii aviserait à ce qui serait à faire là-dessus.

« Le lundi, les déclamations susmentionnés furent représentées «n la Compagnie et furent jugées insupportables, d'autant que feu Ramus y était déchififré d'une façon du tout indigne, combien que, pour avoir été un homme de grand savoir, et pour avoir été massacré pour la pure religion, il fût plutôt digne de louange. Avisé que M. Jacquemot (recteur) irait en la première filasse, pour reprendre vivement ceux qui avaient fait telles déclamations, et pourvoir à ce que nul ne choisit quelque argulueat à son appétit, mais que le maître le baillât. Et d'autant ^'on trouvait que le maître avait failli en endurant que cela se ftt, avisé aussi qu'en particulier on le reprendrait ; ce qui fut fait «e mardi suivant. »

fenêtres du Louvre, tirera lui-même sur ses sujets.

Peu de temps avant cet abominable massacre, une circonstance s'offrit qui eût sauvé Ramus, si la loyauté et la noblesse de son caractère lui eussent permis d'en profiter. Le 17 août 1572, Jean de Montluc, évêque de Valence, partait pour la Pologne en qualité d'ambassadeur. Il avait voulu attacher Ramus à son ambassade , espérant que l'éloquence de cet habile orateur lui serait d'un utile secours dans la mission dont il était chargé : il s'agissait de préparer l'élection du frère de Charles IX, Henri d'Anjou. Peut-être aussi songeait-il à sauver Ramus; car il avait pressenti le coup terrible qui menaçait les protestants, et, avant de partir, il avait averti le comte de Larochefoucault de se mettre sur ses gardes. Quoi qu'il en soit, malgré les plus vives instances et les promesses les plus magnifiques, il ne put décider Ramus à l'accompagner; celui-ci ne pouvait consentir à mettre son éloquence au service d'une candidature royale, odieuse à ses coreligionnaires. « Un orateur, disait-il, doit être avant tout un homme de bien; il ne doit pas vendre son éloquence. » Sept jours après le départ de Jean de Montluc, U 2â août, sonnait le toscin de la Saint-Barthélémy.

Mais, avant de raconter comment Ramus périt dans cet horrible massacre, il est bon de faire paraître celui qui certainement poussa le bras des assassins. Charpentier. Ce Charpentier était en tout

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Topposé de Ramus : autant celui-ci aimait les idées nouvelles et prenait à cœur les progrès de l'esprit humain, autant celui-là s'entêtait dans la routine et adorait la servitude de la pensée. Aussi présomptueux qu'ignorant, envieux, violent, vindicatif et sanguinaire, tel était l'ennemi de Ramus. Sa haine contre ce noble esprit remontait loin. Dès l'année 1550, s'étant poussé à force d'intrigues au rectorat de l'Université, il avait suscité une grosse affaire à Ramus, parce que les professeurs du collège de Presles se permettaient de joindre l'explication des poètes et des orateurs à celle des philosophes, et parce qu'au lieu d'expliquer Aristote mot à mot ils prenaient la liberté de le commenter. Il avait mis pour cette raison le collège en interdit, appuyé en cela, comme de juste, par la Faculté de théologie ; il ne fallut rien moins que l'intervention du Parlement pour soustraire Ramus et son collège aux mesures que le recteur avait prises contre lui. Bien que le Parlement eût autorisé Ramus et ses partisans à enseigner suivant sa méthode, au moins à certains jours et à de certaines heures. Charpentier ne cessa de poursuivre le principal du collège de Presles soit devant l'Université, soit devant le Parlement lui-même; mais celui-ci maintint ses décisions. Vaincu sur ce terrain, l'obstiné persécuteur se jeta sur un autre : il eut recours au pamphlet. « Médisant, plagiaire^ sophiste, comédien, sceptique, corrupteur de la jeu-

nesse, impudent, cynique, criminel, » voilà un faible échantillon des injures qu'il vomissait contre son adversaire. La barbe même de Ramus était l'objet des railleries de Charpentier, qui avait, à ce qu'il paraît, «de bonnes raisons pour ne pas l'aimer; mais, qui le croirait? derrière ces agréables plaisanteries, il y avait encore une petite persécution cachée : on voulait faire remettre en vigueur un règlement suranné qui interdisait aux principaux de porter leur barbe ; Charpentier et ses amis espéraient par là, suivant leur expression, dépouiller le paon de son plumage. Tout cela ne serait que ridicule si l'odieux et le tragique ne s'y mêlaient pas. Mais dans ce même pamphlet Charpentier déplorait l'indulgence dont on avait usé envers Ramus. « A un homme si bavard, disaitil, et qui donnait des marques si évidentes de folie, on aurait dû infliger un exil perpétuel. »

. A toutes ces aménités et à ces charitables vœux, Ramus ne répondit que par le silence ; Charpentier n'en fut que plus irrité : son amour-propre en souffrait cruellement, d'autant plus que, dans le même temps, Ramus ne dédaignait pas de répondre à certains adversaires, à Turnèbe, par exemple. Il renouvela plusieurs fois ses attaques, sans jamais obtenir un seul mot de réponse. Mais ce qui mit le comble à sa fureur et fit de sa haine une de ces passions féroces qui ne s'assouvissent que par le «ang, ce fut la fermeté avec laquelle Ramus pour-

suivit en lui l'indigne professeur, qui, sans savoir le premier mot de la géométrie, prétendait remplir au Collège de France une chaire de mathématiques, acquise à prix d'argent. Ramus voulait qu'il se soumît au moins à l'examen publie, qu'une ordonnance royale avait exigé de son prédécesseur et de tous ceux en général qui se présenteraient pour enseigner au Collège de France. Cette ordonnance avait été rendue sur la réclamation même de Ramus, qui voulait confondre l'ignorance d'un certain Dampestre Cosel ; mais le successeur auquel celui-ci céda sa chaire, moyennant je ne sais quel trafic, était encore plus incapable que lui. Ramus poursuivit donc Charpentier, comme il avait poursuivi Dampestre Cosel, et il obtint un second édit qui confirmait le premier. Le nouveau professeur refusant toujours de se soumettre à l'examen, l'affaire fut portée au Parlement. Là, Charpentier, tout en avouant sa profonde ignorance des mathématiques, afficha tant de zèle pour la philosophie d'Aristote et pour •a religion catholique, qu'on oublia qu'il s'agissait uniquement d'une chaire de mathématiques ; d'ailtours, il s'engageait à les apprendre en moins de trois mois : il n'en fallait pas davantage pour se inettre au courant de « ce jeu d'enfants ». Il fut donc maintenu, au moins provisoirement ; on l'autorisa même à commencer immédiatement son cours, s^uf à apprendre en trois mois ce qu'il était chargé

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d'enseigner. Une fois en possession de sa chaire, il se garda bien de toucher aux mathématiques et aux auteurs qui servaient alors à les enseigner ; aussi, de deux mille écoliers que la curiosité avait attirés à sa première leçon, se vit-il bientôt réduit, suivant l'expression de Ramus, à treize pauvres galoches. Il parvint, malgré tout, à se maintenir définitivement. Il avait su se conquérir les bonnes grâces du cardinal de Lorraine, par les mêmes raisons qui les avaient fait perdre à Ramus : autant celui-ci déplaisait à l'ambitieux prélat par l'indépendance de son esprit et de son caractère, autant celui-là convenait à sa politique par le zèle farouche qu'il déployait contre les protestants. La protection du cardinal de Lorraine ne l'empêcha pas cependant d'être condamné à la prison pour ses calomnies contre Ramus ; il fut contraint de se rétracter. Il attendit une meilleure occasion pour se venger : elle ne devait pas tarder. Cet homme, qui ne se contentait pas d'écrire les plus odieux libelles, mais qui se vantait d'avoir commandé une de ces bandes de fanatiques enrégimentés sous le nom de milice bourgeoise, et d'avoir en cette qualité maintenu l'ordre (ce sont ses propres expressions), cet homme appelait de tous ses vœux la proscription ou le massacre des protestants. « Gette terreur dont vous vous plaignez, disait-il en s'adressant à un autre de ses ennemis, à Denis Lambin, cette terreur est un moyen légitime pour rete-

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nir tant d'hommes égarés... Quant aux proscriptions, à force d'en parler, prenez garde qu'on n'y ait recours. Plusieurs souhaiteraient que le roi fût plus chaud pour cette mesure, et, pour dire toute ma pensée, je ne suis pas éloigné de leur sentiment. » Aussi, quand la Saint-Barthélémy fut venue combler ses vœux, l'appelait-il, dans une dédicace au cardinal de Lorraine, « la plus belle et la plus douce journée qu'ait jamais vue la France. » On comprendra sans peine qu'un tel homme ne se soit pas fait scrupule de soudoyer les assassins qui frappèrent Ramus ; la culpabilité de Charpentier est d'ailleurs parfaitement établie. C'est un point que M. Waddington a mis eu pleine lumière, en rassemblant et en pesant toutes les circonstances, en recueillant et en critiquant tous les témoignages ; jamais réquisitoire ne fut plus accablant. Il est impossible, après l'avoir lu, de ne pas conclure avec l'auteur que « Ramus a péri victime d'une vengeance particulière, et que le meurtrier est bien Jacques Charpentier *. »

C'est seulement le troisième jour du massacre que Ramus fut tué. Le mardi 26 août, des assassins à gages, conduits par un tailleur et un sergent, forcèrent l'entrée du collège de Presles et se mirent à fouiller la maison. Ramus s'était réfugié au cinquième étage ; là, il attendait, recueilli et priant.

Mais les assassins ont bientôt découvert sa retraite : ils enfoncent la porte et se précipitent, furieux, dans la chambre. Ils trouvent Ramus à genoux, les mains jointes, les yeux tournés vers le ciel ; à cette vue, une sorte de respect involontaire arrête un instant leurs bras. Ramus se relève alors et commence à leur parler, espérant les désarmer par ses discours ; mais, s'apercevant qu'il a, cette fois, devant lui des meurtriers implacables, il recommande son âme à Dieu. « mon Dieu ! s'écrie-t-il, j'ai péché contre toi ; j'ai fait le mal en ta présence ; tes jugements sont justice et vérité : aie pitié de moi et pardonne à ces malheureux qui ne savent ce qu'ils font. » Il n'avait pas achevé ces paroles, qu'un des assassins lui décharge sur la tête une arme à feu, dont les deux balles vont se loger dans la muraille, tandis qu'un autre lui plonge son épée au travers du corps. Le sang jaillit avec abondance, mais Ramus n'est pas mort : les assassins le précipitent par la fenêtre, d'une hauteur de plus de cent marches. Le corps, dans sa chute, rencontre un toit qu'il défonce, et va tomber, palpitant, au milieu de la cour du collège. Ramus respire encore : on lui lie les pieds avec une corde, et on le traîne par les rues jusqu'à la Seine, où on le jette. « Plusieurs passants, ajoute Nancel, moyennant un écu qu'ils donnèrent à des bateliers , se firent apporter sur le rivage le cadavre qui surnageait près du pont Saint-Michel, et s'en

donnèrent le spectacle. Enfin, la fureur extraordinaire des ennemis de Ramus ne s'assourit qu'au prix de toutes les cruautés et de tous les raffinements de la barbarie. »

JVancel se trompe : la mort de Ramus, si horrible qu'elle fût, n'apaisa même pas la fureur de ses ennemis. Ils le poursuivirent encore au delà. Un de ses collègues du Collège de France , un ami de Charpentier, Léger du Chesne, publia un recueil de poésies latines où il célébrait comme de justes châtiments du Ciel l'assassinat de Ramus et celui de Coligny. Charpentier lui-même, le meurtrier de Ramus, ne craignit pas d'insérer dans le premier ouvrage qu'il publia après la Saint-Barthélémy des vers latins de ce même Léger du Chesne, où le poète s'égayait sur le tardif plongeon de son collègue : citius nando tulisset opem. Vingt ans plus tard, un autre ami de Charpentier, un archevêque, Gilbert Génébrard, en célébrant la Saint-Barthélémy comme il convenait à un prince de l'ÉgUse , disait que Ramus avait été justement puni de sa turbulence et de sa folie, puisqu'il avait osé s'attaquer aux langues, aux arts, aux sciences et à la théologie elle-même.

Mais les crimes dont l'accusaient ses fanatiques contemporains sont justement ses titres de gloire auprès de la postérité. Sans être un génie créateur, Ramus était un esprit novateur, et cet esprit s'appliqua heureusement à presque toutes les branches

des connaissances humaines, qui à cette époque étaient à réformer ou à refaire. Le premier il osa attaquer en face l'autorité d'Aristote et la vieille scolastique, et le premier il écrivit en français un traité de dialectique. Il entreprit aussi la réforme de la théologie, et il demandait que Ton traduisit les Ecritures en langue vulgaire ; si ses conseils eussent été entendus , nous aurions ce que possède l'Allemagne depuis Luther, une version populaire de la Bible. Il porta son esprit de réforme jusque dans la grammaire ; et, si son système n'était pas acceptable dans son ensemble, quelques-unes au moins de ses idées ont triomphé. Il s!appliqua aussi à la réforme des mathématiques, qui étaient alors dans l'enfance, et par son testament il fonda en leur faveur au Collège de France une chaire qui a subsisté jusqu'à la Révolution. Ramus est vraiment l'un des précurseurs de l'âge moderne. Il ne l'est pas seulement par son esprit de réforme, il l'est encore par son esprit de liberté. Il était en tout partisan déclaré de la liberté de la pensée, en religion aussi bien qu'en philosophie, et il savait unir la plus grande modération à la plus grande fermeté. Zélé protestant, il ne partageait nullement les passions farouches de quelques-uns des réformateurs : il ne prit jamais part aux guerres civiles qui désolèrent la France, et il prêcha toujours la concorde et la paix. Son dévouement aux intérêts de la science et

aux progrès de Tesprit humain était absolu. Si, grâce à son immense activité, il put sortir de la pauvreté où il était né et se créer une certaine fortune, il avait fait à sa cause le sacrifice de son repos et même de sa vie. J'ai déjà cité de lui à ce propos de belles et prophétiques paroles; en voici qui ne sont pas moins remarquables : « Quoique ces épreuves m'aient paru bien dures et bien amères, je ne puis m'en souvenir sans un profond sentiment de joie et de bonheur. Oui, je suis heureux de penser que, si j'ai été battu par la tempête, si j'ai dû traverser tant d'écueifs, mes malheurs auront du moins servi à vous rendre la route plus facile et plus sûre. » Il faut s'arrêter après ces paroles : elles montrent jusqu'à quel point Ramus avait conscience de la grandeur et des périls de sa mission. Sa vie fut un noble combat, et sa mort un glorieux martyre.

Mesdames et Messieurs,

J'ai dit que la Renaissance et la Réforme commençaient une ère nouvelle et inauguraient le règne d'un nouvel esprit. Cet esprit éclate dans cette parole de Luther, en son Appel à V empereur et à k noblesse allemande sur la réforme du christianisme (23 juin 1520) : « Il faut convaincre les hérétiques par l'Écriture, et non les vaincre par le feu I Cela est contre le Saint-Esprit. » Il éclate bien mieux encore dans ces paroles de Zwingli (1523) : « Nul ne doit être excommunié, si ce n'est celui qui cause un scandale public par ses crimes. Ceux qui ne reconnaissent pas leurs erreurs et qui ne les abandonnent point doivent être laissés au libre jugement de Dieu^ et l'on ne doit se permettre envers

eux aucune violence^ à moins que par une conduite séditieuse et rebelle ils ne forcent les magistrats à les réprimer pour sauver V ordre public ^. » Paroles admirables autant que nouvelles, et qui devancent de deux siècles celles qu'on a si justement louées dans Montesquieu 2.

Il semble donc que c'en est fait, au moins au sein de la Réforme, de Tesprit du moyen âge, de cet esprit qui appelle la violence et les supplices au secours de la foi qu'il prétend imposer, et que, s'il y a encore dans le monde des juges et des bourreaux pour punir l'hérésie, c'est-à-dire le libre examen, ce sera dans le camp des catholiques et non dans celui des protestants.

Mais, hélas ! chez ces derniers aussi les bourreaux vont succéder aux martyrs , et les martyrs euxmêmes vont se faire bourreaux. Cette affreuse législation qui punit de l'exil ou de la mort toute dissidence en matière de foi, cette législation qui date de l'empire romain et que le moyen âge a consacrée en l'aggi'avant encore, mais contre laquelle la Ré-

^' Voy. Histoire de l'Église de Genève, par Gaberel, t. II, p. 196. ^ Cf. Etudes sur les réformateurs du XV t siècle (Zwingli), par Chaufifoup-Kestner.

2- « Dans les choses qui troublent la tranquillité ou la sûreté ae l'Etat, les actions cachées sont du ressort de la justice hu- •ûaine; mais dans celles qui blessent la divinité, là où il n'y a point d'action publique, il n'y a point de matière de crime : tout * y passe entre l'homme et Dieu... Le mal est venu de cette idée Tï'il faut venger la divinité. Mais il faut faire honorer la divinité *"' ûe la venger jamais. » {Esprit des lois, livre XII, ch. iv.)

136 SIXIÈBfE LEÇON

forme naissante a tout d'abord protesté, la Réforme adulte va la reprendre pour son propre compte. L'exil, la prison, la torture, le glaive et le feu, tous les supplices vont de nouveau, entre des mains prolestantes, menacer et châtier le libre examen, la libre pensée, le libre exercice de la raison.

Étrange et déplorable spectacle que celui de ces réformateurs, de ces hérétiques qui n'échappent à la persécution et à la mort que pour persécuter et

tuer à leur tour, dans leur refuge, d'autres hérétiques qui ne pensent pas comme eux. Étrange et déplorable contradiction que celle de ces protestants qui , après avoir rejeté , en vertu de leur droit d'examen, certains dogmes de l'Église, prétendent imposer par la force à la foi de tous et soustraire à toute libre discussion ceux qu'il leur a convenu de conserver; et qui, tout en déclarant qu'ils veulent ramener la morale chrétienne aux pures maximes de l'Évangile, passent du rang de victimes au rang de persécuteurs. C^est là un phénomène qui étonne autant qu'il afflige.

Je sais tout ce que l'on peut dire pour l'expliquer; mais on ne saurait effacer la contradiction où tombaient les protestants qui se faisaient persécuteurs, et ce qu'il y avait d'odieux dans les supplices qu'ils infligeaient à ceux qui avaient le malheur de ne pas partager leurs idées.

Ils voulaient, dit-on, sauver la foi de leur Église !

Mais c'était là précisément ce que disaient les persécuteurs catholiques. De quel droit, après s'être séparés de TÉglise catholique, qu'ils accusaient de tyranniser les consciences, prétendaient-ils imposer leur propre symbole ! Si c'était au nom de l'autorité de leur Église, ils retombaient dans le principe catholique qu'ils avaient repoussé ; si c'était au nom de la vérité intrinsèque de leur doctrine, il fallait tâcher de convaincre les esprits par la vertu même de cette vérité, au lieu de les contraindre par la violence. Leur nouvelle Église ne pouvait reposer, sous peine d'inconséquence, que sur la libre adhésion des fidèles ; elle devait, par conséquent, exclure l'emploi de la force. Ils avaient soumis à leur libre examen le dogme catholique; une fois ce principe mis en avant, ils n'avaient plus le droit de lui dire : Tu n'iras pas plus loin. Ils voulaient, en tout cas, restaurer la morale de Jésus-Christ, et ils cherchaient dans l'Évangile la justification de leurs violences et de leurs procédés sanguinaires I

C'était, dit-on encore, l'esprit du temps qui le voulait ainsi. Cela n'est pas parfaitement exact. Vous avez entendu tout à l'heure les paroles de Luther et celles de Zwingli. Quand de telles paroles étaient sorties de la bouche des réformateurs, il fallait que les réformateurs y demeurassent fidèles. Ces paroles ne restèrent pas, d'ailleurs, sans écho au seizième

siècle, et les sentiments qu'elles exprimaient n'étaient

pas à cette époque aussi rares qu'on veut bien dire. Après le supplice de Michel Servet, Sébastien Chastillon, — qui avait été cassé du ministère, puis forcé de se démettre de ses fonctions de recteur des écoles et de quitter Genève pour avoir exprimé des idées différentes de celles de Calvin sur le Cantique des cantiques et sur la descente de Jésus-Christ aux enfers, et qui s'était retiré à Bàle, où il était fort considéré, tant comme ecclésiastique que comme professeur de langues anciennes, — Sébastien Chastillon *, sous le pseudonyme de Martin Bellius^ combattait le prétendu droit de punir les hérétiques dans un livre * où se trouve cet admirable passage :

« Qui est-ce qui voudrait devenir chrestien, quand il voit que ceux qui confessent le nom de Christ sont meurtris des chrestiens par feu, par eau, par glaive , sans aucune miséricorde, et traités plus cruellement que des brigands ou meurtriers? Qui est-ce qui ne penserait que Christ fût quelque Moloch, ou quelque tel Dieu, s'il veut que les hommes

1. Voy., sur Sébastien Chastillon, les détails précis que donue M. le professeur fiétant, dans sa Notice sur le collège de Rive {Btilletin de V Institut national genevois).

2. Voici le titre de ce livre : De hxreticis^ an sint pei*sequendi, et omnino quomodo sit cum eis agendum, doctorum virorum tum veieruntf tum recentiofum sententiœ. — Liber hoc tam turbulent tempore pemecessarius, et cum omnibus^ tum potissimum principibits et magistratibus utilissimus^ ad discenduni, guodnam sit eorum in re tam controversa tamgue periculosa officium.

lui soient immolés et brûlés tout vifs? Qui est-ce qui voudrait servir Christ à telle condition que si maintenant, en tant de controversées, il est trouvé discordant en quelque chose avec ceux qui ont puissance et domination sur les autres, il soit bruslé tout vif par le commandement de Christ, mesme plus cruellement que dedans le taureau de Phalaris, voire quand il réclamerait à haute voix et au milieu de la flamme, et crierait à pleine gorge qu'il croit en lui ^ »

Ainsi parlait Chastillon ; et, quoi qu'on en ait dit, sa voix ne fut pas la seule, même parmi les ministres de l'Évangile, qui s'éleva contre la condamnation de Servet et contre le droit de punir les hérétiques ^ Si Calvin ne voyait dans ce langage que ^^'insupportables blasphèmes * ; s'il écrivait un traité pour prouver qu'il est licite de punir les hérétiques * ;

1. Cité par M. Bonnet {Lettres de Ccdvin, t. II, p. 18) d'après une version française du Traité des hérétiques qui remonte à 1554.

2. « Une seule voix, dit M. Saisset {Mélanges d'histoire, p. 228), =*'éleva contre cette doctrine (le droit de punir les hérétiques), la voix d'un persécuté, celle de Castalion. » C'est là une erreur <iu'avait déjà accréditée M. Mignet {Etablissement de la Réforme « Genève, p. 354 des Notices et mémoires historiques), et que je m'étonne de retrouver chez M. Michelet {Renaissance, p. 314). Les quelques faits que je rappelle ici la réfutent péremptoirement.

3. Voy. Lettres de Calvin, recueillies par Bonnet, t. II, p. 18.

*• Voy., dans le Recueil des opuscules de Calvin (Bibliothèque <le Genève), p. 1315, Déclaration pour maintenir la vraie foy que tiennent tous chrestiens de la Trinité des personnes en un seul l^ieUj contre les erreurs détestables de Michel Servet, Espagnol. Oit t' e«e aussi montré qu'il est licite de punir les hérétiques, et qu'à bon ^foit ce meschant a été exécuté par justice en la ville de Genève.

si Théodore de Bèze, de son côté, opposait au livre de Chastillon une réfutation en règle *, ce livre était lui-même commp une œuvre collective 2 , et plus d'un théologien à Baie se prononçait contre la doctrine homicide de ceux de Genève. D'autres pasteurs, par exemple celui de Nyon, Zébédée ', protestèrent contre la mise en jugement de Servet; et à Genève même, outre que la question de principe avait été ouvertement abordée par un jurisconsulte italien nommé Grimaldo, lequel avait voulu défendre à la fois les opinions de Servet et la tolérance, mais avait dû, par suite de cette hardiesse, quitter cette ville, où il s'était réfugié pour cause de religion, des ministres, sincèrement attachés aux doctrines calvinistes, éprouvaient cependant, comme le reconnaît M. Rilliet de Gandolle ^, une assez vive répu-

1. De hxreticis à civili magistratu puniendis libellus, adversus Martini Bellii farraginem, et novorum academicorum sectam. 4554.

2. Voy. la lettre de Calvin déjà citée et la note de M. Jale? Bonnet (p. 17). — Voyez aussi les détails que donne Théodore de Béze, dans sa Vie de Calvin, sur le livre qu*il avait entrepris de réfuter. Le titre même de son propre ouvrage (voyez la note précédente) suffirait seul, d'ailleurs, pour montrer qu'il regardait celui auquel il répondait comme étant en quelque sorte le manifeste de toute une école : adversus novorum academicorum sectam.

3. « Zébédée, dit Calvin dans une lettre adressée aux Seigneurs de Berne, le 4 mai 1555 (voy. éd. Bonnet, t. II, p. 47), ne past nier en vostre présence qu'il n'eust écrit en faveur de cet exsécrable hérétique Servet..., en quoy notamment il se desborda contre les Magnifiques Seigneurs de Genesve vos combourgeois, blasmant la justice qu'ils ont faicte, laquelle est louée de tout le monde. »

4. Relation du procès criminel intenté à Genève contre Michel Servet f p. 106.

gnance pour l'emploi de la peine capitale en matière d'hérésie : « Il leur semblait dangereux tout à la fois et inconséquent de se servir des mêmes armes dont Tusage passait pour odieux entre les mains de leurs adversaires catholiques. » Mais ils n'osaient ou ne pouvaient protester tout haut. Plusieurs furent cassés, excommuniés ou bannis pour avoir blâmé, dans l'intimité, les persécutions exercées pour cause d'opinions religieuses. Leurs noms ont été cités par M. J.-B.-G. Galiffe ^; ce sont : MM. Henri de La Mar, alors le doyen des pasteurs genevois, Aymé Megret, Aymé Champereau, Claude Veyron, Mathieu Essautier.

Il est vrai que les Églises suisses, consultées par Calvin dans l'affaire de Servet, opinèrent dans le sens que souhaitait le réformateur de Genève , mais Plies ne s'étaient pas toujours montrées aussi intolérantes. Dans l'affaire de Bolsec, — cette autre victime de Calvin, qui, après avoir échappé parla fuite aux rigueurs dont il était menacé en France pour ses opinions protestantes , fut mis en prison à Genève, où il s'était réfugié, et, après une longue détention, fut condamné au bannissement perpétuel, sous peine du fouet, pour avoir avancé des opinions différentes de celles de Calvin sur l'Écriture et notamment sur le dogme de la prédestination , — les

*. Notices généalogiques sur les familles genevoises^ t. IV, p. 204.

Églises de Berne et de Baie, consultées par Genève,, avaient recommandé la tolérancie et la charité dans des termes qu'elles n'auraient pas dû oublier au sujet de Servet. Écoutez ce que répondait alors TEglise de Berne (7 décembre 1551) :

« Notre ferme opinion est que Ton ne procède pas avec trop de sévérité contre les théologiens voyageurs , de peur qu'en préservant la pureté du dogme nous ne désobéissions à la règle de l'esprit du Christ : la charité fraternelle. Jésus aime la vérité, mais il aime également les esprits qui s'égarent sans le vouloir dans le sentier de l'erreur ; il les ramène avec douceur au bercail. Nous louons donc votre zèle à maintenir la vérité, et nous prions Dieu qu'il vous donne le privilège de la conserver pure et sans tache. Mais nous vous suppHons de considérer que l'esprit humain est enclin à l'erreur, et qu'il est plus généreux et plus facile de ramener les hommes par la douceur qu'au moyen de la sévérité. Venant donc aux doctrines qui sont l'objel de votre discussion avec Bolsec, nous vous dirons que beaucoup de gens très respectables sont partisans de la grâce universelle; ils pensefnt qu'il est impossible d'attribuer à Dieu la condamnation d'un homme, sans mérite ni démérite de la part du réprouvé. Avoir de Dieu une pareille opinion, c'est, selon eux, admettre un affreux blasphème... Quant à ce Bolsec, il nous est inconnu; plusieurs affir-

ment que c'est un homme de bien, mais nous souhaiterions de voir entre vous et lui un accord fondé sur Tesprit de Christ et la charité. Si tout esprit de dispute était banni, l'accord serait facile entre vous et votre adversaire. Prions Dieu qu'il vous donne,

avec l'esprit de vérité, l'esprit de paix et d'édification qui ramène l'unité au sein des Églises. »

Dans cette même affaire de Bolsec, après qu'eut été rendue la sentence qui le condamnait à sortir de Genève dans les vingt-quatre heures et à n'y ja mais revenir, à peine d'être fouetté par les carrefours, des protestations s'élevèrent de toutes parts. Comme on menait le prisonnier devant l'hôtel de ville, des femmes s'écrièrent : « Que veut-on faire à cet homme? Il est homme de bien et ne sou^ tient que bonne doctrine ; on le prouvera par les: saintes Écritures. M. Calvin ne fait que le calomnier; il y en a plus de dix mille qui en sont scandalisés. » Ces propos les amenèrent en consistoire, et la cène fut défendue aux plus opiniâtres *. Ainsi bien des gens à Genève, et particulièrement bien des femmes, n'approuvaient pas ces rigueurs exercées par Calvin contre ceux qui ne pensaient pas tout à fait comme lui. J'ai souvent fait cette réflexion, qu'à toutes les époques de persécution et d'iniquité les femmes, à qui Dieu a mis tant de pitié

1. Histoire de VÉglise de Genève, par Gaberel, t. U, p. 222. .

dans rame et qui sentent souvent par le cœur ce que les hommes ne comprennent pas toujours par l'esprit, avaient dû prendre parti pour les victimes contre les persécuteurs, mais que la force ou le courage leur avait manqué pour protester tout haut contre l'injustice, et qu'elles s'étaient contentées de gémir en secret. Ici, elles ne craignirent pas de faire entendre leurs protestations, et je vois que, si quelques-unes se rétractèrent, beaucoup montrèrent une rare fermeté. Honneur à ces nobles femmes !

Il y avait d'ailleurs à Genève, dès cette époque, tout un parti, un grand parti, celui des Libertins, qui, devançant au seizième siècle le dix-huitième, défendait le principe de la liberté civile et de la liberté de conscience contre les usurpations politiques et la tyrannie religieuse de la puissance ecclésiastique. JVous les verrons à l'œuvre dans l'affaire de Servet; c'est pourquoi je n'y insiste pas ici.

Que voulais-je établir? C'est que, même dans ce seizième siècle encore si barbare, le fanatisme religieux rencontrait bien des adversaires. Il y a donc une grande exagération à dire, comme le fait M. Emile Saisset, dans son étude, d'ailleurs si remarquable, sur Michel Servet, qu'à cette époque « catholiques et protestants , personne ne doutait qu'une erreur en religion ne fût un attentat punissable et ne dût être réprimée par le magistrat*. » M. Saissetcite

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