‹ Les Martyrs de la Libre PenseeChapitre 35 sur 44 · Loc. cit.f p · texte numérisé non relu

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Mais, en dehors du Conseil, les protestations ne manquèrent pas. Une lettre qui blâmait vivement l'arrêt du sénat circula rapidement dans le public; l'auteur de cette lettre, Charles Pictet, membre du Conseil des Deux-Cents, et un autre citoyen genevois, Emmanuel Duvillard, marchand libraire, accusé de l'avoir répandue, furent mis en prison, puis condamnés à demander pardon à Dieu et à leur Seigneurie, et suspendus, le premier pour un an, et le second pour six mois, de leurs droits de bourgeoisie *. Un autre fait, tout récemment révélé par M. Streckeisen-Moultou dans sa préface aux Œuvres et correspondances inédites de J.-J. Rousseau (p. xn), mérite d'être rapporté ici. «Le soir même du jour où ÏÉmile était brûlé par la main du bourreau, Mme Moultou se rendait dans une nombreuse assemblée; son mari, déjà souffrant précédemment, et, de plus, accablé par l'événement de la journée, n'avait pas eu le courage de l'y accompagner. Un des premiers magistrats de la ville, dont les principes étaient opposés à ceux de Moultou, la voyant entrer sans ce dernier, s'approche d'elle et lui demande la raison qui l'amène toute seule. — Mon mari, répond-elle, est indisposé. — La fumée de V Emile lui aura sans doute saisi la gorge? dit le raa-

1. Voy., dans la brochure déjà citée de M. Viridet (p. 2741), les procès-verbaux de cette curieuse affaire et la lettre condamnée.

gistrat. — La fumée de VÉmile^ monsieur, réplique Mme Moultou, est allée tout entière sur le Conseil, €t Dieu veuille que ses yeux n'en pleurent pas pour longtemps ! » Cette admirable réponse est restée dans la famille Moultou comme une tradition ; M. Streckeisen-Moultou a bien fait de la juger digne d'être conservée. Le mari de la noble femme qui parlait ainsi, le ministre Moultou, écrivait lui-même à Rousseau :

« Nous sommes atterrés et brisés : vous voilà condamné en France, flétri dans votre patrie... Vous devriez émouvoir notre compassion, car il ne faut pas être bien pitoyable pour s'attendrir sur un pareil sort... Cependant il n'en est point ainsi : nous rougissons pour l'humanité, et nous nous indignons contre vos ennemis \ »

Bien d'autres témoignages se joignirent à celui-là. Un anonyme lui écrivait : « Tous les hommes, cher Rousseau, ne sont pas encore pervertis; il est parmi vos compatriotes des citoyens vertueux, aimant leur devoir et ceux qui les instruisent, et qui, conséquemment, goûtent vos écrits, chérissent votre personne, se plaignent hautement de l'injustice et de la partialité qui vous oppriment, et qui sont véritablement affligés de votre éloignement d'une patrie dont vous êtes si digne et que vous faites tant aimer.

1. Cité par M. Gaberel dans son ouvrage sur Rousseau et les Oenevois, p. 42.

248 NEUVIÈHE LEÇON

Hélas ! l'espérance de vous y revoir est-elle donc une chimère * ?

Cependant Forage soulevé contre Rousseau passa de Paris et de Genève à Berne, et le pauvre Jean- Jacques fut forcé de quitter Yverdon, où il avait formé le projet de s'établir. « J^a difficulté, dit-il, était de savoir où aller, voyant que Genève et la France m'étaient fermées, et prévoyant bien que dans cette affaire chacun s'empresserait d'imiter son voisin. »

Le comté de Neuchâtel, qui appartenait alors à la Prusse, où la liberté de penser au moins était admise, lui offrait un sûr asile. Rousseau alla s'installer au village de Motiers^ dans le val de Travers.

Il y retrouva le fanatisme théologique : la Compagnie des ministres de Neuchâtel chercha à émouvoir contre lui le Conseil d'État, et, ne pouvant proscrire sa personne, fit au moins défendre son livre par le magistrat municipal. Ayant à ce sujet adressé à Frédéric une requête contre le Conseil d'Etat, elle s'attira cette verte réponse, écrite de la main même du roi : « Vous ne méritez pas que l'on vous protège, à moins que vous ne mettiez autant de douceur évangélique dans votre conduite qu'il y règne à présent d'esprit de vertige, d'inquiétude et de sédition. »

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