‹ Les Martyrs de la Libre PenseeChapitre 36 sur 44 · Cité par M. Gaberel, ibid · texte numérisé non relu

Cité par M. Gaberel, ibid

Pendant que le clergé protestant persécutait ainsi Rousseau, celui-ci apprenait sa condamnation par la Sorbonne et recevait le mandement de Tarchevêque de Paris, M. de Beaumont. Quand je dis le mandement de M. de Beaumont, peut-être devrais-je dire celui que ce prélat avait fait rédiger par une plume plus habile que la sienne, car il parait qu'il était incapable d'écrire lui-même une pareille pièce. On rapporte à ce sujet une fort jolie anecdote. Ayant un jour rencontré Piron, il lui dit : « Eh bien ! monsieur Piron, avez-vous lu mon mandement? — Oui, Monseigneur, répondit le spirituel écrivain; et vous? » Quoi qu'il en soit, ce mandement provoqua de la part de Rousseau une réponse où il se flatte à juste litre d'avoir foudroyé l'ouvrage : la Lettre de M. de ^eaicmo^t^ ùlgs^ complément du Vicaire savoyard^ est en effet une réjvlique foudroyante.

Rousseau avait es\iéré que ses concitoyens réclameraient publiquement contre l'arrêt du Conseil d'Etat, arrêt non seulement odieux, mais illégal, puisque l'écrivain aiait été condamné sans avoir été entendu, et qu'en ohtre, VÉmile n'ayant été ni imprimé ni publié à Genève, il n'y avait point de délit commis dans cette 'ville. Se voyant déçu dans son attente, il prit le pani d'abdiquer solennellement son droit de bourgeoisie,! et il écrivit au premier syndic de la république de éiaïiève, M. Favre, la lettre suivante, datée de Motiers-TÎShiSiKs, le 12 mai 1763 :

« Monsieur, revenu du long étonnement où m'a jeté, de la part du Magnifique Conseil, le procédé que j'en devais le moins attendre, je prends enfin le parti que l'honneur et la raison me prescrivent, quelcpie cher qu'il en coûte à mon cœur.

« Je vous déclare donc, monsieur, et je vous prie de déclarer au Magnifique Conseil, que j'abdique à perpétuité mon droit de bourgeoisie et de cité dans la ville et république de Genève. Ayant rempli de mon mieux les devoirs attachés à ce titre sans jouir d'aucun de ses avantages, je ne crois point être en reste avec l'Etat en le quittant. J'ai tâché d'honorer le nom de Genevois; j'ai tendrement aimé mes compatriotes; je n'ai rien oublié pour me faire aimer d'eux; on ne saurait plus mal réussir; je veux leur complaire jusque dans leur haine. Le dernier sacrifice qui me reste à faire est celui d'un nom qui me fut si cher. Mais, Monsieur, ma patrie, en me devenant étrangère, ne peut me devenir indifférente; je lui reste attaché par un tendre souvenir, et je n'oublie d'elle que ses outrages. Puisse-t-elle prospérer toujours, et voir augmenter sa gloire! Puisset-elle abonder en citoyens meilleurs et surtout plus heureux que moi I

« Recevez, je vous prie, monsieur, les assurances de mon profond respect. »

Le même jour, il adressait à M. Marc Chapuis la lettre suivante :

« Vous verrez, monsieur, je le présume, la lettre que j'écris à M. le premier syndic. Plaignez-moi, vous qui connaissez mon cœur, d'être forcé de faire une démarche qui le déchire. Mais après les affronts que j'ai reçus dans ma patrie, qui ne sont ni ne peuvent être réparés, m'en reconnaître encore membre serait consentir à mon déshonneur. Je ne vous ai point écrit, monsieur, durant mes disgrâces : les malheureux doivent être discrets. Maintenant que tout ce qui peut m'arriver de bien et de mal est à peu près arrivé, je me livre tout entier aux sentiments qui me plaisent et me consolent, et soyez persuadé, monsieur, je vous supplie , que ceux qui m'attachent à vous ne s'affaibliront jamais. »

Cette démarche de Rousseau produisit une grande sensation, a Elle ouvrit enfin, dit-il *, les yeux aux citoyens... Ils avaient d'autres griefs qu'ils joigni* rent à celui-là, et ils en firent la matière de plusieurs feprésentations très bien raisonnées, qu'ils étendirent et renforcèrent à mesure que les durs et rebutants refus du Conseil, qui se sentait soutenu par le ministère de France, leur firent mieux sentir le projet formé de les asservir. » La république se trouva ainsi divisée entre deux partis acharnés l'un contre l'antre, dont' l'un prit le nom de parti des '^^ésentantSj et l'autre celui de parti des négatifs,

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