‹ Les Martyrs de la Libre PenseeChapitre 38 sur 44 · ma · texte numérisé non relu

ma

frappée et malade) , Rousseau quitta brusquement Motiers; et, ne pouvant se décider encore à quitter la Suisse, il songea à aller s'établir au milieu du lac de Bienne, dans Tîle de Saint-Pierre , domaine de l'hôpital de Berne. Il est vrai que les Bernois l'avaient chassé de chez eux trois ans auparavant ; mais Rousseau pensa que, honteux de leur conduite, ils consentiraient volontiers à le laisser en repos dans cette ile, et les informations qu'il fit prendre à cet égard semblèrent confirmer cette idée. Il s'installa donc dans l'île de Saint-Pierre comme dans une solitude qui convenait admirablement à l'état de son esprit. Il pouvait y rêver à son aise, s'y livrer à sa passion pour la botanique, y faire des promenades sur l'eau, s'y enivrer du spectacle de la nature, et élever son âme vers l'auteur de tant de merveilles ; mais , au moment où il s'y attendait le moins , il reçut l'ordre de sortir de l'île et du territoire de la république, et de n'y rentrer jamais, sous les plus grièves peines.

Voilà donc Rousseau forcé de chercher un nouvel asile et d'errer de nouveau à travers le monde. Hume lui ménagea une retraite en Angleterre ; mais cette retraite, par l'effet du climat, joint à celui de tant de persécutions, fut fatale à la raison du malheureux Jean-Jacques. Après un séjour de seize mois, il quitta l'Angleterre dans une agitation qui tenait du délire et qui ne cessa que lorsqu'il eut débarqué en France.

Jules Barni. 15

De retour dans ce pays, comme le décret rendu contre lui par le parlement n'avait pas été révoqué, il dut, pour sauver au moins les apparences et satisfaire au désir du prince de Conti, qui lui avait offert un asile dans son château de Trie, près de Gisors, échanger son nom illustre de Jean-Jacques contre celui de Renou. Enfin Tesprit public, que Rousseau avait, avec Voltaire, tant contribué à former, étant devenu à son tour une véritable puissance, plus forte que le parlement, le clergé et la cour, Jean-Jacques Rousseau put reprendre son nom glorieux et revenir habiter Paris dans une rue qui porte aujourd'hui ce grand nom*.

Telle fut la destinée de Rousseau, au point de vue de la persécution qu'il souleva contre lui comme philosophe, c'est-à-dire au seul point de vue où j'avais à l'envisager ici. Je l'ai choisi entre tant d'autres exemples de persécutions de la libre pensée que m'offrait l'histoire du xviu® siècle, à commencer par Voltaire lui-même, parce qu'il a été à la fois l'écrivain le plus éloquent et le plus malheureux de son temps, et aussi parce que, comme il vous appartient, il vous intéresse plus particulièrement que tout autre. Il a été, il est vrai, persécuté par sa patrie elle-même, ou du moins par le gouvernement de sa patrie, mais il a été énergique ment, bien que trop

Page 1