‹ Les martyrs (volume 2)Chapitre 111 sur 117 · MICHAEL · texte numérisé non relu

MICHAEL

que, dire l'évangile au chœur pendant les matines, faire la bénédiction solennelle de l'eau à l'Epiphanie et donner les sacrements consacrés par un prêtre fidèle ». Le saint avoue que ce n'est là que son avis personnel. Comme il n'a point été rendu de décision épiscopale à laquelle tout le monde doive se soumettre, si d'autres ecclésiastiques, égaux ou supérieurs en dignité, en décident autrement. Théodore ne réclamera pas. Son sentiment n'en fut pas moins adopté par les confesseurs de la foi, les archiprêlres et les abbés. Enfin, manger avec les hérétiques était pour les prêtres un motif de suspense ; et ils ne pouvaient s'asseoir à la table des orthodoxes ni reprendre les fonctions sacrées, sans une pénitence de deux ou trois carêmes.

« Quant aux moines, ceux qui, étant devenus iconoclastes, s'étaient ensuite repentis, demeuraient privés de la communion jusqu'au rétablissement delà paix : que .si elle tardait à se rétablir, un synode y pourvoirait. Certains moines fréquentaient indifféremment les premiers venus, mangeaient ou priaient avec eux : ces religieux n étaient plus ensuite admis à la table et à l'office de leur communauté. Enfin, les apostats repentants pouvaient bénir la table en particulier et même en public.

" Le lecteur devenu inconoclaste ne pouvait, pas plus que le prêtre, exercer ses fonctions avant la tenue du concile. Théodore veut en outre qu'il soit bien arrêté qu'on n'entretiendra aucun l'apport avec ceux qui auront donné leur nom à l'hérésie. On pouvait enfin prier pour un déserteur de la foi orthodoxe qui s'était repenti à l'heure de la mort, mais non pas pour celui qui n'avait alors reçu que les sacrements des hérétiques.

« Quant aux églises, on ne pouvait naturellement entrer dans celles des hérétiques, et celles dont les catholiques se ressaisissent, après que les iconoclastes y ont fait leurs offrandes, ne sauraient servir au culteorthodo-tésansla permission de l'évêque. Il n'était pas permis davantage aux catholiques de célébrer dans une chapelle non encore livrée au culte, mais faisant partie d'une église possédée par les hérétiques. Défense pareillement d'entrer dans les cimetières occupés par les iconoclastes, même lorsqu'il s'y trouvait des corps saints, si ce n'est par nécessité et uniquement pour vénérer leurs reliques. La persécution amena à faire autoriser les simples prêtres et même à leur défaut les moines, à ira-

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poser la pénitence. Les prêtres ordonnés à Rome, àNaptesou en Lombardie 'curieux témoignage de la fréquence des relations avec ces régions éloignées!, sans proclamation (àxTjo'Jxtwv) et qui n'étaient attachés à aucun diocèse, pouvaient être accueillis, à cause de la difficulté de ces temps de persécution.

« Terminons ces généralités par un détail qui rappelle que le fanatisme byzantin a toujours eu quelque chose de spécialement odieux. On ne se contentait pas en effet de tourmenter physiquement les fidèles, on les faisait encore communier de force. Plusieurs textes de notre saint concernent cette monstruosité d'où résultaient d'affreuses profanations. « La participation est involontaire, dit-il, si on ouvre de force la bouche d'un catholique et qu'on y verse la communion hérétique, ce qu'ont fait les hérétiques anciens et ce que font, à ce que j'ai ouï dire, les ennemis actuels du Christ. » Il y en avait qui rejetaient en secret rho^stie des iconoclastes. Théodore leur applique ces paroles : « Ils ont aimé la gloire des hommes plus que celle de Dieu. »

« Après les souffrances de l'Eglise, voyons maintenant les Iribulations des personnes, en nous bornant toujours aux renseignements les plus caractéristiques.

« Différents évêques, dont le nom n'est pas cité, furent exilés, notamment en Ciimce, d'où ils députèrent le moine Agapit pour visiter « le chef divin et le plus élevé », et aussi l'abbé de Stude. Saint Théodore leur envoya des secours. Parmi les renseignements anonymes figure encore la recommandation du saint de s'attacher au métropolitain, n qui, parmi les évêques, a grandement lutté pour Dieu. »

« Joseph, archevêque de Thessalonique et frère du saint, souffrit trois fois l'exil et la prison. Sans avoir autant d'influence que Théodore sur les affaires ecclésiastiques, il se montra digne d'un tel frère, à en juger par cette seule phrase de l'abbé de Stude : « Tandis que beaucoup de pasteurs se sont follement égarés en ne cherchant pas Dieu, tu as été, pour ainsi dire depuis ton épiscopat, dans les prisons, dans les dé serts, dans les privations, dans les gênes, dans les travaux, dans les larmes, dans les angoisses et dans toute sorte d'occasions. »

« L'évêque de Chio avait abandonné l'orthodoxie Le saint n'avait pas voulu le recevoir, mais n 'avait pas laissé de lui reDon-

dre. Cette fermeté mêlée d'égards porta ses fruits. Le prélat repentant se démit de son siège. Suivant les règles énoncées plus haut, il dut se tenir éloigné des saints mystères» et faire pénitence jusqu'à la paix de l'Eglise.

«Théophile, évêque dEphèse, fut maltraité jusqu'au sang, puis battu et exilé. Celui de Milet, Ignace, fut arrêté, dépouillé de tous ses biens et envoyé en exil. Le premier qui affronta la persécution fut Euthyme, évêque de Sardes. Il subit un long exil et fut « renversé à terre par une assemblée digne de Caïphe ». Jean, titulaire du même siège, traduit devant une assemblée hérétique, fut moqué, frappé à coups de poings et accablé d'insultes et d'ignominies. L archevêque de Durazzo ramena de l'hérésie le moine Dcnys. L'évêque Léon, dit Baleladès, fut persécuté en Ghersonèse.

« Après ces hommes dignes d'admiration, il faut bien mentionner les malheureux infidèles à leur devoir. De ce nombre fut l'évêque Démétriade, imité en cela par celui de Chrysople, fort zélé, comme le prélat de Nicée, pour l'économe Joseph, qui avait béni lunion adultère de Constantin. Le métropolitain Grégoire tomba aussi dans l'hérésie. Enfin le saint appelle très impie l'évêque de Smyrne.

« L'état monastique est naturellement celui qui occupe la plus large place dans la correspondance du Studite, mais il faut encore ici regretter le laconisme extrême de ces informations ; elles méritent néanmoins d'être recueillies, puisqu'elles font défaut ailleurs.

« Quelques abbés saisis par l'empereur ne s'élevèrent pas contre la persécution, ils s'engagèrent même, par écrit, à ne pas avoir entre eux de conférences et à ne pas enseigner. Dans une circulaire destinée à soutenir le courage des moines, Théodore apprécie sévèrement cette conduite.

Après avoir d'abord « bien répondu », l'abbé deMedicios avait lâchement trahi sa foi. Il reconnut sa faute et partit, de luimême, en exil. L'abbé Basile avait communiqué avec les iconoclastes, laissé enlever les saintes images et souscrit à l'hérésie (ce que le Studite dit qu'il faut entendre d'une simple croix apposée à la formule). Or, cet abbé, revenu aux bons sentiments, s'excuse de ne pouvoir accomplir entièrement la pénitence or-

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dinaire. Le saint décide qu'ils abstiendra encore uuan des saints mystères, qu'il fera (non toutefois en maladie) les prières et les génuflexions accoutumées, et enfin une aumône convenable ; il se retirera en outre dans quelque lieu désert. Théodore fait ailleurs, en apprenant sa mort, un bel éloge de l'abbé Laurent, plusieurs fois persécuté et exilé pour la foi.

L'abbé Antoine fut le seul fidèle entre presque tous les abbés de la capitale et des faubourgs. L'abbé Epiphane était détenu à Nicée Théodore demande s'il reste encore des orthodoxes dans cette ville. Un ancien pêcheur, l'abbé Hilarion, d'abord disciple du saint, fut proscrit et battu de verges. La persécution l'obligeait à pécher pour gagner sa vie, aussi bien que le moine Nil.

Cent coups de fouet furent donnés à un abbé qui u'est pas nommé. L'abbé Ignace était tombé ; mais il se releva par la pénitence que Nauci'ace lui imposa Nous pouvons clore cette liste d'abbés par un nom illustre entre tous, celui de saint Théophane, le célèbre annaliste. Il fut également arrêté, malgré son grand âge et une maladie qui le faisait extrêmement souffrir, en le retenant au lit. Il fut arraché à sa communauté pour être jeté eu prison, où il manqua des soins nécessaires. Rien ne put néanmoins le fléchir ; mais il demeura ferme et répondit généreusement aux interrogatoires.

La circulaire dont il vient d'être parlé était destinée à prévenir les suites de la lâche condescendance des abbés, elle contient plusieurs maximes et réflexions excellentes ; en voici quelques-unes :

« Ces abbés devaient édifier les orthodoxes, affermir les monastères, fortifier ceux qui souffrent dans l'exil. Qu'avonsnous donc à préférer nos monastères à Dieu, et leurs agréments aux désagréments que nous souffrons pour la vertu ? Où est la gloire et la force de l'ordre monastique ? Mais les abbés allèguent, dit-on, pour leur défense : Que sommes-nous ? D abord, ce sont des chrétiens, qui maintenant doivent absolument parler ; puis des moines, qui ne doivent se laisser entraîner par quoi que ce soit, n'ayant aucune attache au monde, ni aucune influence ; enfin ce sont des abbés, qui doivent et faire disparaître les fautes des autres, et ne donner eux-mêmes aucun

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scandale. Or, si le siloice est une sorte de consentement, de quelle gravité est-il de garantir par écrit ce silence devant toute 1 Eglise ! Vienne quelqu'un, abbé ou autre, s'enquérant de la vérité, que répondra l'abbé ? Sans doute : J'ai reçu des instructions pour ne pas parler. Plaise à Dieu qn il s'en tienne là, et n'ajoute pas : Même pour ne pas vous recevoir dans le monastère, ni manger avec vous. »

Un certain nombre de moines dissimulèrent leur costume monastique sous des habits laïques. Dix autres se cachèrent, ce dont le saint les félicite. Huit moines furent flagellés en une seule fois, aussi bien que dix autres. Les tortures laissèrent inébranlables dans la foi un troisième groupe de religieux ; mais quelques autres faiblirent misérablement II y eu eut plusieurs qui, tout en paraissant orthodoxes, tenaient pour indifférent de recevoir la bénédiction ou la communion des iconoclastes, et de sui%Te leur psalmodie, a Ceux-là, dit le saint, sont condamnés, leur enseignement est pervers. »

Bon nombre de moines de Stude fiirentbannis jusqu en Grèce. L abbé leur recommande la fidélité aux devoirs monastiques, spécialement à la psalmodie. Il ne veut point qu'ils amassentde l'argent, pour le distribuer plus tard aux parents et aux amis ; car le couvent prendra soin d'eux. « Cette bête, disaient plusieurs (à ce qu'on lui a apporté), ce vêtement, cette autre chose, je veux le laisser à un tel. — O pitié, ô folie I s'écrie le saint. Un tel homme n'est pas de la communauté : c'est un étranger et un sacrilège ! » D autres avaient pu rester dans la ville en se dispersant Or, par un usage local des plus remarquables, les familles pieuses les mandaient parfois pour psalmodier. Mais cela n'allait pas toujours sans difficulté.

« Tu m'as devancé, disait 1 un, et tu ne m'as pas attendu ! ïu as mangé ton dîner, s'écriait un autre, et tu ne m'y as pas appelé ! Ce sera moi, protestait un troisième, qui ferai maître chantre, et n;):i pas toi. « Tout cela se passait dans l'église, en présence de ceux qui les avaient appelés, et retombait sur le saint. « Tels moines, tel abbé », entendait-il dire, parmi d'autres plaintes sur les disputes de ses disciples et sur leurs excès de table.

Une des conséquences de la persécution fut de désorgaiiiser la

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vie monastique. C est ainsi, comme le saint l'apprend, que ses moines ne résident plus d'une façon stable, qu'ils changent de séjour et de compagnon, ou vivent solitaires, ont leur cellule dans une maison que fréquentent des femmes, habitent un monastère de religieuses, se trouvent avec des jeunes filles ; d autres achètent des esclaves et les logent avec eux, ou acquièrent des champs. L'abbé n'a pas de peine à leur démontrer que tout cela est contraire à leur vocation. Il insiste ailleurs sur la pratique du jeûne, du carême et sur la nécessité d'éviter le sexe (tout en rappelant que saint Athanase fut soigné sept ans par une femme), la solitude, l'amour de l'argent, l'achat des esclaves et l'intempérance.

Bien qu'on voie de nombreux studites abandonner le saint, lorsqu il avait à craindre l'arrestation de l'archimandrite Hilarion, il atteste, d'autrepart, que ses frères résistèrent courageusement à la persécution, et va même ailleurs jusqu'à leur écrire : « Parla grâce de Dieu, vous êtes la lumière de Constantinople, pour ne pas dire du monde entier. » Aussi leur exemple soutenait-il les chrétiens du dehors. Les moines signalés nommément comme victimes de la persécution sont moins nombreux qu'on eût pu l'espèrei'. Photin, père du saint, qui avait exercé un emploi dans les finances impériales, s'était ensuite fait moine. Une grave maladie le sépara de sa communauté ; emprisonné plus tard pendant deux ans et au delà, à Constantinople, il fut enfin exilé dans une île où il mourut. Timothée, disciple du Studile, bien qu'il pût fuir, se livra aux soldats et en reçut cent cinquante coups de fouet. La persécution s'acharna par trois fois sur le moine Thèoctiste. Tite et Philon, nés dans la condition la plus modeste, souffrirent la prison avec courage, Jacques et Bessarion ne moururent pas sous les fouets. Il ne fut de même de Dorothée, quoiqu'il eût été cruellement tourmenté. Thaddée, au contraire, expira le lendemain de sa flagellation, ayant enduré cent trente coups de fouet ; le saint en parle à diverses reprises avec des transports de vénération. A Thessalonique, le moine Théodule reçut deux cents coups de fouet. Siméon, moine habile en médecine, fut battu, enfermé et banni pour la foi. Théodore l'engage à ne pas exercer la médecine au dehors , ni en passant d'un lieu à

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un autre, vu les circonstances, à ne point traiter les femmes.

Celui dont le martyre nous est le mieux connu dans ses détails est le moine Jacques. Au dernier rang parmi les moines, il souffrit le premier. Battu de verges sur le dos, la poitrine et les bras, sans proférer une plainte, il fut relevé de terre comme une masse sans vie et enveloppé d'une méchante étoffe par ses bourreaux Loin de céder, il se prépara pour de nouvelles luttes. Il ne refusa pas de subir un traitement douloureux, mais ne laissa pas de disposer tout pour sa mort qu'il prédit. Ses funérailles turent honorées d'un grand concours de personnages éminents.

Le moine Arcade, pour entrer en religion, avait abandonné « de très grandes dignités, des habitations princières et. j'ajouterai volontiers, toutes sortes de délices » . Sans se scandaliser de la chute de ceux qui trahissaient la vérité, il s'était caché dans les montagnes, et y vivait dans des grottes avec des serviteurs : « Traîné une première fois au tribunal, lui écrit le saint, vous n'y avez pas tremblé. Amplement fouetté, vous avez été banni, et vous êtes exilé en quelque solitude écartée. Emmené de nouveau par les bourreaux, vous n'avez pas renié la foi. Vous avez été une seconde fois déchiré de coups, et vous êtes demeuré invincible. On vous a classé parmi les tisserands, comme un esclave de l'empereur. Quoi d'étonnant? c'est le sort des saints. D'ailleurs, sans le vouloir, ils ont vraiment montré au monde que vous êtes l'esclave du Roi du ciel, un exemple de martyre, la confusion de l'impiété. »

Groupons enfin les mentions fugitives jointes à quelques autres noms. Le moine Arsène fut étroitement tenu en prison. Clédonius ne put soufifrir qu'un jour la captivité et les coups (ce dont le saint s'étonne fort). Le moine Nicolas, fidèle compagnon du saint, subit en même temps que lui une cruelle flagellation. Agapius, Aphthonius et Tarterius confessèrent généreusement la foi. Dorothée, d'abord flagellé, fut ensuite enfermé

Mais, parce que, dans toute persécution, l'Eglise a toujours quelques défections à déplorer, le saint a nécessairement mentionné parmi les moines ces tristes scandales.

« Nectaire, antique apostat, dit -il, s'est montré pire que

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Judas. Car, loin de se repentir comme cet apôtre, il a consommé sa ruine et celle de beaucoup d'autres en exigeant des attestations d'hérésie revêtues de signatures. » Un autre moine apostat, et relaps, nommé Elie, persévère plus de douze ans dans son égarement, et bâtit des maisons. Titc et Philon, fidèles au premier moment, devinrent hérétiques. Par une sorte de compensation, Evode et Hypatius, après avoir cédé en paroles, refusèi'ent de communiquer avec les hérétiques. On ne connaît l'apostasie de Maxime que parce que son nom est accolé à celui de deux autres iconoclastes. Le Studite, après avoir réfuté bon nombre d'inepties dans un écrit du moine Théodore, conclut ainsi la lettre qu'il envoie à son auteur : « Or, si nous demandons pai'don d'avoir inconsidérément irrité Dieu, déshonoré les saints, accusé les confesseurs et diffamé 1 Eglise, ce sera bien. Autrement, dans notre bassesse, nous nous mettrons la main sur la bouche sans provoquer Votre Sainteté à un second appel par écrit ». Nous connaissons mieux dans le détail les feiblesses du moiue Euprépien. Pris d'abord d'un beau zèle, il voulait être compris dans les mesures de rigueur dictées contre son abbé qui l'en dissuada. Quand il fut séparé de ses frères le saint crut qu'il l'avait fait par amour de la solitude, et il se persuada qu'il vivait sur la montagne voisine de Pruse ; mais il apprit que sou disciple avait laissé croître ses cheveux, portait une robe blanche, et qu'aux ordres d'une abbesse à titre d'économe ou d'intendant, il allait et venait, achetant du bétail et exportant des marchandises.

<( Malheur à moi I s'écrie le saint. Qu'avez-vous fait, mou frèi'e ? Jadis confesseur de la foi, vous trafiquez maintenant du Christ. Vous, jadis retenu, jusqu'à un simple regard, vous êtes le serviteiu" d'une femme, pour ne rien dire de plus. Vous appellerai-je moine ? Mais vos cheveux ! — Je porte dans mon cœur, dites-vous, 1 habit monastisque, et je n'ai point apostasie intérieurement — Tous ceux qui participent à l'hérésie en disent autant. Mieux eût valu pour vous y tomber, et vous repentir, plutôt que de rejeter notre saint vêtement, et de persévérer dans l'irapénitence I » Pour l'engager plus efficacement à revenir à son devoir, le saint lui rappelle que jadis, pour pénétrer de nuit dans sa prison, il n°a pas hésité à en escalader la terrasse

Il était assez naturel que la violence atteignît les membres du clergé réfractaires aux fantaisies doctrinales du pouvoir. Les laïques ne furent guère plus ménagés, comme ou va le voir.

Tout d'abord, Grégoire fut le seul laïque poursuivi ; on l'enferma dans le palais. Mais plus tard des laïques et même des sénateurs eurent à défendre leur croyance.

Le premier médecin Eustratius, en évitant de manger avec le chef de l'hérésie, perdit une partie de ses revenus. Thomas, deux fois consul, fut dépouillé de ses biens et banni. Le curateur Nicétas avajt un instant suivi par peur le courant hérétique : il rétablit ensuite les images dans son oratoire.

Un simple conseiller, nommé Etienne, ne craignit pas de prendre devant l'empereur les intérêts de la foi orthodoxe, et de réclamer le rétablissement de la paix de l'Eglise. Mais un commandant d'armée obligeait ses hommes à psalmodier avec les hérétiques, et à manger ce qu ils avaient béni d'un signe de croix. Sans rien décider, le saint engage un officier, du nom de Philothéc, à conserver ses bons sentiments. Par une de ces exceptions, qui consolent aux plus tristes époques, un chargé d'aft'aires de l'empereur en paj's étranger ne laissait pas d'être orthodoxe. Deux frères, professeurs de grammaire, furent jetés en prison. Vu la dureté de leur geôlier, leur vie y était des plus tristes, n'ayant eux-mêmes aucuns parents ou amis pour apporter quelque agrémenta leur captivité. Etienue, cousin du Studito, fut également arrêté et emprisonné. Pour un autre grand personnage (demeuré anonyme), illustre dans le monde, plus illustre encore dans le cloître, la persécution amena la perte de sa demeure, la séparation de ses enfants.

Le despotisme byzantin couronna toutes ses vexations en se donnant libre carrière dans cette « chasse aux femmes » devant laquelle ont reculé naguère certains tyranneaux de bas lignage.

« Les femmes se montrent des hommes contre le diable », avait dit notre abbé. Cette intrépidité leur coûta cher. L'abbesse Anne, d'abord séquestrée de sa communaïUé, fut mise en prison. -- A Nicéc, des religieuses furent flagellées et bannies avec leur abbesse. La vi'aie doctrine fut

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L'onfessée par l'abbesse et des religieuses de Saint-Phocas, dont la prison punit le zèle. Le saint parle ailleurs d'une abbesse qui fut dépouillée de sa dignité, chassée de son monastère et mise en prison. Des chanoinesses furent menacées de mesures violentes.

Tout un monastère, composé de trente religieuses, préalablement privées de leur abbesse, et séparées même les unes des autres, endura la prison et la flagellation, sans qu'une seule ait faibli, alors qu'un « petit nombre de moines était resté fidèle ». Des religieuses, notamment une abbesse avec plusieurs de ses filles, étaient sorties de leurs monastères plutôt que de communier de lamaindes hérétiques. Par une de ces heureuses inconséquences qui se retrouvent à toutes les époques, il y eut cependant, à Constantinople même, un monastère de femmes que la persécution respecta, grâce à Irène, veuve d'un grand dignitaire de l'empire et arménienne de naissance, qui s'y était consacrée à Dieu avec sa fille Euphrosyne, laquelle en fut abbesse après sa mère.

Les femmes du monde eurent leur pai't dans les mauvais traitements qui honorèrent les vierges consacrées à Dieu. L'impératrice Irène, que Constantin Porphyrogénète avait chassée du palais pour contracter une alliance adultère, résista fortement aux iconoclastes. Casia, une toute jeune fille, fut flagellée, ce qui n'arrêta point son xèle pour la foi. Enfin, la patrice Irène, très généreuse pour les moines, avait donné dans l'hérésie. Revenue à la saine doctrine, elle fut « arrachée à son mari, chassée de sa maison et de la ville, séparée de ses parents et de ses amis, et reléguée à la frontière avec sa fille » ; plus tard séparée de sa file, privée de tous ses biens, flagellée, elle fut déportée dans une île lointaine. Le saint dut insister à diverses reprises pour qu'elle menât un genre de vie moins austère.

Cette Irène nous amène à étudier une autre galerie de personnages des plus attachants qui soient cités dans la correspondance de notre abbé, celle des bienfaiteurs des persécutés.

Le saceUaire Léon, « asile de l'orthodoxie, recevait et soignait les grands et les petits, les prêtres et les évêques ». Le laïque Grégoras avait assisté les moines emprisonnés pour la foi, les visitant, leur donnant à manger, pansant leurs plaies.

Cette charité lui attira toute sorte de mauvais traitements et de dommages : il fut frappé à coups de poing, et forcé d'errer çà et là, sans néanmoins être appréhendé. Le saint l'encouragea à continuer ses bonnes œuvres, et à assister les orthodoxes, hommes et femmes, détenus dans les prisons, puisque « Dieu l'a! chargé de servir les martyrs, d'exhorter les confesseurs et de secourir les faibles ». Plus tard, il fut détenu dans le palais et chargé de chaînes.

Le laïque Moschus rei^ut dans sa maison voisine de Pruse le Studite qui partait pour l'exil, et il l'assista d'ailleurs malgré son éloignement. Il accueillit en outre de nombreux moines. Sa demeure était une véritable hôtellerie monacale et un orphelinat où il nourrissait quarante enfants, après avoir fait entrer quelques-uns de leurs devanciers dans la cléricature, ou les avoir dotés. Il mettait la vie de famille avec ses sœurs Irène et Calé, restées dans le célibat aussi bien que lui pour ne pas se séparer.

Le domcsticos Politicn se signala aussi par ses bous offices envers les confesseurs de la foi, alors que leurs anciens amis les abandonnaient. Parmi leurs protecteurs, les orthodoxes comptèrent le dromarchon, qui ménagea sans péril au « maître chéri » de notre saint une entrevue avec l'empereur ; et le mandator Nicétas dont Théodore fait un grand éloge en lui demandant son appui pour l'abbé Hypatius. La demeure d'un spathaire fut le séjour et le refuge de ceux qui fuyaient l'épreuve.

Les moines de Stude avaient des amis qui les assistaient particulièrement. La femme d'un consul, après avoir envoyé des secours au saint, accueillit le moine Proterius dans sa maison, lorsque, par ci'ainte, beaucoup d'amis et de connaissauces fermaient la leur. Une patricienne « ne cessait de faire du bien à différents moines de Stude qui jouissaient toujours de ses dons. »

Un comte qui, dans le premier exil de Théodore, l'avait aidé et protégé, se conduisit à l'égard de ses moines dispersés comme un autre lui-même, « avertissant l'un, réconciliant l'autre, nourrissant celui-ci, escortant celui-là, faisant d'un solitaire uq cénobite, fournissant tantôt des habits, tantôt des vivres ».

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Mais c'était l'éminent abbé lui-même que la vénération des peuples se plaisait à entourer de soins et de témoignages d'estime, dans un temps où on regardait comme une grande preuve d'amitié et de religion de saluer simplement les exilés pour la foi, ou de leur dire quelques mots. L'hôtelier Georges ouvre au Studite sa maison, quand l'effroi le faisait exclure de toits amis. Un marchand de cire lui envoie des présents dont Théodore tient à le remercier. La vierge Eudocos l'assiste dans sa prison, lui et Nicolas, « le nourrit, le console, l'exhorte, avec un danger évident de mort, malgré les gardes qui ne laissent approcher personne (elle les gagnait par des présents), malgré les dénonciations du voisinage et les exactions des magistrats ». Des chanoinesses leur fournirent des vivres et des vêtements. Le patrice Léon, grand bienfaiteur de Théodore, ne put en être séparé, « ni par le temps, ni par la tribulation, ni par les épreuves, ni par l'enlèvement de ses biens dont ses ennemis le dépouillèrent » . Le consul Zacharie se plaça aussi au nombre des principaux bienfaiteurs du Studite, « de 1 archevêque » et des autres persécutés. Dans son exil au fond de l'Asie Mineure, une abbesse lui fait passer de Laodicée et de la Bithj^nie des secours et des provisions.

On a peut-être reproché déjà à cette note d'avoir trop laissé dans l'ombre le vaillant champion de l'orthodoxie qui en fournit les matériaux. Mais la vie d'un personnage, si grand qu il soit, ne fait jamais pleinement connaître l'histoire de son temps, et bien qu'un homme ait rarement, mieux que saint Théodore, personnifié en lui même la saine doctrine et la vraie vertu, c'était surtout les faits intimes d'une lutte religieuse à Byzance au commencement du ixe siècle dont il fallait présenter le tableau. Cependant, il serait injuste de ne pas nous arrêter quelques instants à l'un des principaux acteurs de ce triste drame Chose singulière, d'ailleurs, et qui montre tout l'intérêt de ces extraits ! Nous avons aujourd'hui deux vies fort amples de saint Théodore, dont l'une fut écrite par Michel, moine presque contemporain ; et cependant, les traits qu'on va lire étaient encore inconnus.

On s'intéressait jusqu'en Sicile au sort de notre abbé. Ecoutons-le nous raconter quelques épisodes de ses tribulations.

tout eu ayant soin d'exprimer par un seul mot les tourments qu'il endurait pour Dieu.

« J'ai sans cesse à mes côtés un des ge«)liers, qui s'échangent chaque semaine pour cet office. Avec lui nous disons l'office, nous prenons nos repas et notre repos. Notre journée se partage, cf»mme le sait Dieu qui nous voit, entre le travail, la lecture, le silence, et parfois aussi la conversation sur les événements ; nous en parlons entre nous et avec nos visiteurs, qui sont des gens de bien ou des moines. Car Dieu a porté des hommes du pays, ou encore des étrangers, ou même des personnes fort éloignées, à nous prodiguer des consolations corporelles et spirituelles ; plusieurs nous sont tellement attachés qu'ils nous donnent leur main pour nous attester qu'ils persévéreront jusqu'à la mort dans les combats pour la foi. Ne m'envoyez pas de livres, si ce n'est peut-être un dictionnaire et la feuille in -4" où j'ai sténographié le discours que Hypatius avait montré à Calliste pour en tirer copie. Par nos amis nous pouvons encore avoir ici quelque livi-c à lire.

<( Après nous avoir déchirés à coups de fouet (lui et son disciple Nicolas), éçrit-il à Naucratius, ils nous ont enfermés dans une salle haute, ont muré la porte et enlevé l'échelle. Tout autour, des gardes, pour que personne n'approche et ne touche notre réduit. Et même quiconque entre dans l'enceinte fortifiée, voit venir à sa rencontre les gardes qui ne le laissent se diriger nulle part ailleurs que vers leur propre maison, jusqu'à ce qu'il ressorte. Il y a un ordre sévère de ne nous donner quoi que ce soit, hormis de l'eau seulement et du bois. Ils nous ont ainsi placés comme dans un tombeau, et pour nous tuer. Mais, par sa miséricordieuse bonté. Dieu nous nourrit avec les provisions que nous avons apportées d'avance, et avec ce qu'on nous fait donner par l'ouverture de la fenêtre, où un homme monte parréchelle à l'heure marquée. Tant donc qu'il y a de quoi nous soutenir à l'intérieur ou que l'un des portiers ou l'officier de semaine nous apporte en cachette quelque chose de chez lui. Dieu nous nourrit et nous le glorifions. Mais quand, par la permission du Seigneur, les provisions nous manqueront, la vie nous manquera en même temps, et nous nous en réjouissons. Et c'est un bienfait de Dieu. »

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Dans sa captivité, on enleva au saint son argent (sauf dix pièces de naonnaie), sa croix pectorale d'abbé, ses livres et même ses livres liturgiques (son Tropologion). « Si j'y mettais ma confiance, s'écria-t-il quand on lui prit son or, en serais-je venu à souffrir tout cela ? » Ailleurs, il écrit agréablement à Grégoras : » J'ai bien reçu vos figues en paroles, mais non en effet, à cause de notre réclusion «. Au commencement de ses combats pour la vérité, il avait rencontré « les Actes des mart}Ts en douze volumes > ; et à cette lecture il n'osait plus dire qu'il souffrait quelque chose pour Jésus-Christ.

« Réjouissez-vou6, bien chers frères et pères, écrit-il longtemps après, car voici des nouvelles pleines de joie. Nous avons été de nouveau jugés dignes, malgré notre indignité, de confesser la belle confession. Nous avons de nouveau été maltraités tous deux pour le nom du Seigneur. En effet, le frère Nicolas a aussi soutenu une lutte très belle et très fidèle. Dans notre néant, nous avons vu à terre le sang de nos chairs épuisées ; nous avons contemplé les plaies, l'inflammation et autres conséquences. N'est-ce point de la joie ? n'est-ce point de l'allégresse spirituelle ? Mais qui suis-je, infortuné, pour être compté parmi vous, dignes confesseurs du Christ, moi le plus inutile de tous les hommes ?

« Or la cause de ce qui s est passé est mon ancienne catéchèse L'empereur l'ayant eue en main, l'a envoyée au commandant de l'armée, en ordonnant que le comte de la cohorte se présentât devant nous. Etant venu dans Tobscurité avec des officiers et des soldats, ce comte entoura la petite maison où nous étions, à l'improviste et à grands cris, comme un chasseur qui tombe sur quelque proie. En un clin d'oeil des sapeurs rompirent le barrage de la porte. Puis il apporta, lut et présenta la catéchèse. Nous avouâmes que c'était bien nous qui l'avions faite, selon la volonté de Dieu. Pour lui. il nedemandait qu'une chose, c'était que nous en vinssions au désir de l'empereur. (( A Dieu ne plaise ! » avons-nous répondu, comme l'exigeait la vérité ; « nous n'abandonnons pas Notre-Seigneur » ; et tout ce que nous devions répondre à ceux qui nous écoutaient. A ce moment, il nous a violemment frappés. Et le frère n'a rien souffert d'aussi terrible dans ses peines après son incarcération.

Pour moi, dans ma bassesse et ma misère, saisi par des fiè^Tes très violentes et des douleurs difficiles à supporter, peu s'en est fallu que je n'aie désespéré de vivre. Néanmoins le Dieu bon a eu quelque peu pitié de moi, le frère y ayant contribué en ce qu'il a pu, bien que les plaies subsistent encore, n'ayant pas obtenu une parfaite guérison. »

Théodore le Studite mourut le 11 novembre 826, le patriarche Nicéphore le 2 juin 828, enfin Michel le Bègue mourut en 829. Son successeur Théophile, ennemi implacable des images, maintint les lois de ses devanciers et ralluma la persécution contre les prêtres et les moines. Ces derniers furent chassés des couvents et des villes et plusieurs moururent de faim et de misère. Le moine Lazare fut flagellé jusqu'au sang et Méthodius demeura sept ans enfermé dans la prison la plus infecte, en compagnie de deux malfaiteurs. Le syncelle Michel de Jérusalem et l'hymnographe Joseph furent indignement maltraités. L'empereur discuta lui-même avec les deux chantres Théophaue et son frère Théodore, leur fit donner deux cents coups de bâton et taillader le visage, en y gravant douze vers iambiques où ils étaient flétris comme des idolâtres. Théophane raconte lui-même ce qui se passa en cette occurrence : « Celui qui était chargé des ordres de l'empereur étant arrivé à l'île d'Aphusia, nous mena en grande diligence à Constantinople, sans nous en dire le sujet. Nous ai'rivâmes le 8 juillet. Celui qui nous conduisait, ayant vu l'empereur, eut ordre de nous enfermer aussitôt dans le prétoire. Six jours après, c'est-à-dire le 14 du même mois, on nous mena à 1 audience de l'empereur. Comme tout le monde savait le sujet pour lequel on nous amenait, nou , n'entendions que des menaces. « Obéissez au plus tôt à l'empereur », disaient les uns ; d'autres : « Le démon les possède », et des discours encore pires. Environ à la dixième heure, c'est-à-dire quatre heures après midi, nous entrâmes dans la salle dorée, le gouverneur marchant devant nous. Il se retira et nous laissa en présence de l'empereur, qui nous parut ten'ible et animé de colère. Après que nous l'eûmes salué, il nous dit d'un ton rude d approcher plus près, puis il nous demanda l- pays de notre naissance. « C'est, dîmes-nous, le pays dei Méabites " Tl ajouta : « Qu'êtes-vous venus faire ici? •

La Persécution Iconoclaste 289

Et sans attendre notre réponse, il commanda qu'on nous frappât au visage. On nous donna tant et de si grands coups, que nous tombâmes à terre tout étourdis, et si je n'eusse pris celui qui me frappait par le devant de sa tunique, il m'aurait aussitôt jeté sur le marchepied de l'empereur. Mais je me tins ferme jusqu'à ce qu'il fît cesser de nous frapper. Il nous demanda encore pourquoi nous étions venus à Constantinople, voulant dire que nous n'y devions pas venir si nous ne voulions embrasser sa créance. Et comme nous baissions les yeux sans dire mot, il se tourna vers un officier qui était proche, et lui dit d'une voix rude et regardant de travers : « Prenez-les, écrivez sur leurs \àsages ces vers iambiques, et mettez-les entre les mains de deux Sarrasins pour les emmener en leur pays. »

Un nommé Christodule, qui avait composé ces vers, était là et lés tenait. L'empereur lui ordonna de les lire et ajouta : « Ne te mets pas en peine s'ils sont beaux ou non. » Un des assistants dit : « Ces gens-ci, Seigneur, n'en méritent pas de plus beaux. » Il y avait douze vers dont le sens était : Ceux-ci ont paru à Jérusalem comme des vaisseaux d'iniquité pleins dune erreur superstitieuse, et ont été chassés pour leurs crimes. S'en étant enfuis à Constantinople, ils n'ont point quitté leur impiété. C'est pourquoi ils en sont encore bannis, étant inscrits sur le visage, comme des malfaiteurs. »

Saint Théodore continue ainsi son récit ; « Après la lecture de ces vers, 1 empereur nous fit ramener au prétoire ; mais à peine y fûmes-nous entrés qu'on nous ramena en grande hâte devant l'empereur, qui nous dit : « Vous direz sans doute, quand vous serez partis, que vous vous êtes moqués de moi, et moi je veux me moquer de vous avant de vous renvoj'er. » Alors il nous fit dépouiller et fouetter, commençant par moi. L'empereur criait toujours, pour animer ceux qui me frappaient, et je disais cependant : « Nous n'avons rien fait contre Votre Majesté ayez pitié de moi ! Sainte Vierge, venez à mon secours 1 » Mon frère fut ensuite traité de même, et après qu'on nous eut déchirés de coups, l'empereur nous fit sortir. Mais aussitôt on nous fit revenir, et un receveur nous demanda de la part de lempereur : « Pourquoi vous êtes-vous réjouis de la mort de Léon? — Nous ne sommes pas venus vers lui et nous ne pouvons

LES MVRTTRS. — T. rv. 19

pas changer notre créance, comme vous qui la changez selon le temps. » Le receveur ajouta : « N'êtes-vous pas venus sous le règne de Léon ? — Non, dîmes-nous, mais sous le prédécesseur de l'empereur, c'est-à-dire sous Michel le Bègue. » Nous revînmes au prétoire, et quatre jours après on nous présenta au préfet, qui, après plusieurs menaces, nous ordonna d'obéir à l'empereur. Nous dîmes que nous étions prêts à souffrir mille morts plutôt que de communiquer avec les hérétiques. Le préfet revint aux caresses et nous dit . » Communiquez seulement une fois, on ne vous demande pas davantage ; j'irai avec vous à l'église, allez ensuite où il vous plaira. »> Je lui dis en souriant : « Seigneur, c'est comme qui dirait à un homme : Je ne vous demande autre chose que de vous couper la tête une seule fois, après quoi vous irez où vous voudrez. On renverserait plutôt le ciel et la terre que de nous faire abandonner la vraie religion. » Alors il ordonna qu'on nous marquât au visage, et quoique les plaies des coups de fouet fussent encore enflammées et fort douloui-euses, on nous étendit sur des bancs pour nous piquer le visage en y écrivant les vers. L'opération fut longue, et le jour venant à manquer, il fallut cesser. Nous dîmes, en sortant : « Sachez que cette inscription nous fera ouvrir la porte du paradis et qu'elle vous sera monti'ée en face de Jésus-Christ. Car on n'a jamais fait rien de semblable, et vous faites paraître doux tous les autrçs persécuteurs. »

Les prisons, étaient remplies de victimes et toute manifestation du culte des images était défendue. En 842, Michel III, âgé de trois ans, monta sur le trône avec sa mère Théodora et l'aînée de ses sœurs Thècle. Théodora, aidée pendant sa régence par le logothète Théoctiste, par le précepteur Manuel et son frère le patrice Bardas, ouvrit les prisons, laissa rentrer les exilés et fit naître dans le peuple l'idée d'un complet revirement. Théoctiste et Bardas se prononcèrent dans ce sens, mais Manuel et l'impératrice elle-même hésitaient encore. Cette dernière, malgré tous ses désirs, croyait devoir temporiser par égard pour son mari défunt, à cause de la promesse quelle lui avait faite, et aussi par .crainte du parti très puissant des iconoclastes, qui occupait le siège patriarcal, plusieurs sièges épiscopauz et les plus grands postes de l'armée.

La Persécution Iconoclaste 291

Mais lorçque Manuel, à la suite d'une maladie et d'un vœu qu'il avait fait alors, proposa de rétablir les choses dans letat où elles se trouvaient sous l'impératrice Irène, tandis que les moines demandaient qu'on étouffât l'hérésie régnante, Timpératrice prit un parti décisif. Le patriarche Jean VII dut opter entre la restauration des images et l'abdication ; il fut déposé et son siège fut donné au vaillant Méthodius, qui avait si cruellement souffert sous les deux précédents empereurs. Un concile de Constantinople approuva la déposition de Jean et la promotion de Méthodius, il renouvela les décrets du ?• concile (787) et ceux d'autres conciles, déclara légitime le culte des images et frappa d'anathème les iconoclastes. Il fut décidé en outre que la fête de « l'orthodoxie » serait célébrée tous les ans, le premier dimanche de Carême, par une procession solennelle et la publication de l'anathème contre les ennemis des images. On la célébra immédiatement après la clôture du concile, le 19 février 842, et les images furent rétablies en grande pompe dans les églises. La fête fut maintenue dans l'Eglise grecque, en mémoire de la défaite de toutes les hérésies II existait encore des iconoclastes plus de trente ans après ; mais ils se tenaient cachés, et ils ne recouvrèrent jamais leur ancienne puissance.

SAINTE THÉODOSIE, RELIGIEUSE ET MARTYRE A constaKtinoplë kn l'amnkë 728.

La femme forte dont nous avons à faite ici l'éloge s'appelait Théodosiè, nom qui s'appliqUait bien à celle qui était un diagnifiqué présent fait par Dieu aux hommes. L'ai'deur de sa foi la place incontestablement parmi les plus saintes vierges ; la célébrité de Son martj're lui permet de disputer avantageusement la première place. On eh jugera par le récit de son courage parmi les combats, et de sa force d'âme dans la lutte glorieuse de l'arène.

Théodosiè naquit à Constantiuople de parents remarquables par leur piété, leur zèle dans le service de Dieu, en un mot, dignes en tout de leur sainte fille. A sept ans, elle perdit son père, et sa mère, renonçant alors au monde, se retira avec sa fille dans un monastère. Pendant trois ans la pieuse veuve se livra tout entière à 1 éducation de son enfant. Dieu l'ayant alors appelée à lui, Théodosiè distribua aux pauvres tous les biens que lui avaient laissés ses parents. Elle ne se réserva qu'une petite somme avec laquelle elle se procura trois images : une de notre Seigneur Jésus-Christ, une de la très pure Mère de Dieu et une troisième de la célèbre martyre Anastasie, qui endura tant de souffrances pour la cause de Dieu, et qui procura tant de grâces miraculeuses au peuple fidèle qu'on la surnommait l'Exterminatrice des maléfices. Théodosiè, libre de toute préoccupation terrestre, s'adonna à la pratique de la vertu, et arriva promptement au sommet de la perfection...

A cette époque, la fureur du diable se déchaîna sur l'Eglise, et voulut abolir, par l'intermédiaire de ses suppôts l'empereur

Sainte Théodosie, religiease ef Martyre 20'

Léon risaurien et le patriarche Anastase, le culte des saintes images. Tous ceux qui résistèrent aux édits impies furent l'objet de persécutions de tous genres et soumis aux plus cruels supplices.

Or, tandis qu'on infligeait de si horribles, de si intolérables tortures à ceux qui vénéraient les saintes images, tandis qu'on brisait les statues et qu'on les réduisait en poudre, un des commissaires de Léon vint pour exercer sa fureur sur une statue de notre Sauveur Jésus-Christ qui était placée au-dessus de la porte d'airain, et pour la jeter à terre. Dès que la bienheureuse Théodosie découvrit son dessein, elle se sentit saisie par le zèle de Phinées et d'Elie et, réunissant quelques matrones qui avaient renoncé aux ornements de ce monde pour mener la vie religieuse et n'adhérer plus qu'à Dieu seul, elle se précipita avec indignation au devant du soldat. Celui-ci appartenait à la garde de l'empereur, il portait non la hache, mais l'épée, et appartenait au corps des satellites ; car ils vaquent sans interruption à la garde de l'empereur, le suivant partout où il va, gardant sa chambre pendant la nuit, et l'entourant toutes les fois qu'il paraît en publie.

L^ jeune vierge n oubliait pas qu'elle s'était engagée par serment devant Dieu et devant les hommes à vi^Te dans la retraite et le silence ; mais elle se disait que, du moment que le diable s'attaquait à l'Eglise de Dieu^ c'était le devoir de tous de s'opposer 4 ses entreprises, et qu une bonne religieuse devait, à l'exemple du Sauveur lui-même, sacrifier sa tranquillité au souci de la gloire de Dieu.

Elle fit choix, comme armes, de versets des psaumes, et se mit à chanter au Dieu sauveur, en alternant avec ses compagnes : « Seigneur, jugez ceux qui veulent me nuire ; repoussez ceux qui m attaquent ; prenez vos armes et votre bouclier et levezvous pour défendre votre héritage. Voici en effet que les prévaricateurs de votre loi lèvent la tête contre vous ; ils ont l'audace de profaner vos autels par leurs danses impures ; ces hommes immondes et scélérats osent souiller vos sanctuaires. Mais, Seigneur, regardez-nous en votre miséricorde, afin que nous éprouvions les bontés dont vous comblez vos élus, et que nous goûtions avec allégresse le bonheur qu'il y a d'être de

votre peuple. Or ce bonheur consiste ici-bas à vénérer vos saintes images et celles de vos saints, et à en faire, selon la coutume antique, le principal ornement de nos temples. Et maintenant daignez du haut de vos demeures célestes tendre une main secourable à vos humbles servantes qui sont prêtes en ce moment à tout endurer pour l'honneur de vos saintes images, pour l'honneur de votre Mère très pure, enfin pour 1 honneur de tous ceux qui jusqu'à ce jour ont versé leur sang pour vous ou vous ont plu en quelque manière. Affermissez notre faiblesse, car vous seul le pouvez ; donnez-nous des forces et du courage.

Puis, se tournant vers ses compagnes, elle leur dit : « Voilà, mes sœurs, le temps favorable, les jours de salut. Revêtonsnous des armes de la lumière et avançons-nous hardiment contre les ennemis de la vérité. La mort nous attend, méprisons la vie. Les tortures et les supplices précéderont la mort, mais ne nous laissons pas effrayer ; ne redoutons pas ceux qui peuvent en vérité donner la mort au corps, mais ne peuvent nuire en rien à l'âme, selon la recommandation de notre Seigneur et Maître. »

Elle dit et se dirigea en hâte vers la porte. Sou audace et la fierté de sou regard imposèrent tellement à la foule que personne n'osa porter la main sur elle. Elle saisit l'échelle et ordonna vaillamment à ses compagnes de faire de même. L'impie mandataire de l'empereur était déjà presque au sommet et allait atteindre l'image, quand il fut renversé à terre et précipité au plus profond des enfers. Ce châtiment inattendu effraya tous les spectateurs qui prirent la fuite, et Théodosic put avec ses compagnes retourner à son monastère sans être molestée par personne .

Le barbare empereur ne tarda pas à apprendre ce qui venait de se passer, et entra eu fureur contre les saintes vierges de Dieu. Il dit en fronçant le som'cil : " Par ma tête, je lie croirai à l'amitié de ceux qui m'entourent si une seule de ces femmes scélérates échappe de mes mains, et si vous ne les tirez toutes sur le-champ de leur retraite, pour recevoir en public le châtiment que mérite une telle audace. » L'empereur avait à peine achevé de parler que plusieurs de ses ministres se rendirent dans les divers quartiers de la ville, pour aller fouiller toutes

Sainte Théodosie, religieuse et Martyre 295

les demeures des vierges sacrées et tous les monastères de la ville. Leur dessein était de saisir toutes les religieuses quï avaient osé contribuer à la mort du satellite ; mais c était surtout à la bienheureuse Théodosie qu'ils en voulaient ; car il leur semblait que 1 empereur leur maître méditait contre elle une vengeance extraordinaire, attendu que c'était elle qui avait mis la première la main à l'œuvre et avait excité ses compagnes à l'aider dans l'accomplissement du crime. Toutes furent appréhendées et traînées eu public. Théodosie, que l'on remarquait entre toutes ses compagnes, et dont l'éclat effaçait celui des autres comme la lumière du soleil fait pâlir et disparaître celle des étoiles, comparut donc, ainsi que les autres vierges, devant l'empereur.

Léon leur lança un regard furibond et leur dit : « Comment se fait-il, coquines, que vous osiez pousser si loin l'audace ? Non seulement vous méprisez mes ordres, non seulement vous empêchez mes officiers de les exécuter, mais vous allez même jusqu'à les faire périr de mort violente ! » Puis, se tournant vers la bienheureuse Théodosie : « Tu n'as pas pu te cacher de moi, scélérate ; je connais ta jactance et ton audace insigne ; je sais ce que, à ton instigation et sous ta direction, on a fait à mon satellite, et comment tu as osé donner la mort à un de mes ministres, au moment même où il exécutait mes ordres. En agis- .sant ainsi, tu savais bien que c'était à moi que tu résistais, que c'était sur moi que tu avais l'audace de porter la main. C'est justice maintenant que je me dresse contre toi avec colère, et que je t'inflige un châtiment digne de ton crime. Je vais donc te faire subir un supplice vengeur, afin que dorénavant personne n'ose plus s'opposer à l'accomplissement des ordres royaux et s'attaquer de quelque manière que ce soit à l'empereur. Toutefois, sache qu'il est encore en ton pouvoir d'échapper au péril qui te menace : change de sentiments, obéis aux invitations du roi sans attendre ses ordres, et tu mèneras ici-bas une vie heureuse à laquelle succédera dans l'autre monde un bonheur éternel... — Sire, répondit Théodosie, dès ma plus tendre enfance j'ai soupiré après une vie paisible loin du bruit des hommes et n'ai jamais eu de désir plus grand que celui de faire mon salut : aussi rien de ce qui fait les délices du monde

n'a jamais pu, grâce à Dieu, me détourner de ma résolution d'embrasser la vie religieuse. Sache donc que tu ne pourras absolument rien faire qui puisse me détacher de l'amour de Dieu. S'il te plaît de me donner la mort, va, hâte-toi de m'ac-j corder ce bienfait ; j'abandonne de bon gré mon corps aux supplices ; fais-le déchirer, disloquer, broyer, décapiter, en un mot, prive-moi de la vie pour que je vole plus tôt vers la vie immortelle et bienheureuse. »

Le tyran ne sut que dire ; il s'adressa alors aux autres vierges : « Vous du moins, vous n'allez pas vous entêter à suivre cette folle ; vous n'aurez pas la folie de vous exposer à perdre les biens de ce monde et ceux, à tout le moins, non moins grands de l'autre vie, pour endurer en outre une mort éternelle. » Mais les disciples se montrèrent dignes de leur maîtresse et dirent : «Dieu nous garde d'avoir d'autres sentiments que notre mère et maîtresse inspirée de Dieu, de nous laisser allécher par ;tes caresses ou effrayer par tes menaces. Notre devoir est d'imiter la conduite de notre supérieure et de pratiquer ses enseignements ; aussi nous demandons de n'être point séparées d'elle. Regarde donc tout ce qu'elle t'a dit comme l'ayant été par nous. » Ces paroles accrurent la colère du tyran, qui dit : « Entraînez de suite ces folles loin de moi, ou plutôt faitesleur subir, comme elles le méritent, une mort cruelle, afin d'empêcher que d'autres, atteintes delà même folie, osent perpétrer de semblables crimes. »

Dès que le tyran eut parlé, ses ministres, crépitant comme la flamme dans un fagot, emmènent la sainte et ses compagnes, les tirent par les cheveux, les frappent aux seins et les traînent à travers les places publiques. Les bourreaux égorgèrent surle-champ les compagnes de Théodosie, et offrirent ainsi à Dieu des victimes assurément agréables, puisqu'elles furent immolées pour la religion ; mais les scélérats recevront le châtiment de leurs crimes au jour du jugement et seront écrasés sous le mépris. Quant à la bienheureuse qui avait répondu avec tant d'assurance à l'empereur, ils la réservèrent pour un second interrogatoire, et se mirent à lui demander pourquoi elle refusait avec tant d'obstination d'obtempérer aux ordres impériaux. La bienheureuse leur répondit : « Je vous demande à mon tour.

Sainte Théodosie, religieuse et Martyre 297

mes amis, le motif de ma condamnation aux tortm^es et à la mort. Est-ce parce que je me suis appliquée à vénérer en toute religion l'image de Celui qui, étant Dieu, a daigné, par amour pour moi, naître dans une nature semblable à la mienne ? ou bien l'image de cette bienheureuse femme, qui a enfanté un homme-Dieu sans ternir sa virginité ? ou bien encore les images des anges qui ont annoncé au monde la naissance du Sauveur ? ou des hommes qui ont versé leur sang pour rendre témoignage à la doctrine du Christ ?ou enfin de ceux qui se sont efforcés sans relâche de vivre dans l'amitié de Dieu ? Vraiment, n'aurait-on pas bien raison de me traiter de folle et d'idiote si je consentais à embrasser vos dogmes insensés ? si je me laissais entraîner par ceux qui s'efforcent de me persuader des absurdités ? Comment pourrai sje raisonnablement supporter que vous tourniez en dérision et poursuiviez de votre haine nos saintes et vénérables images ? que vous les traitiez comme des idoles ? Ce sont des représentations plus ou moins artistiques d'êtres qui n'existept pas ; et comme leurs exemplaires n'ont aucune réalité, aucune vérité, il en résulte naturellement que ces statues n'ont aucune valevir morale et ne sont dignes d'aucune espèce de vénération. »

En l'entendant répondre avec tant de fermeté et réfuter leurs erreurs avec tant de sagesse, les bourreaux comprirent qu ils ne triompheraient jamais de la sainte par la parole. Ils se mirent alors à la battre cruellement pour essayer de lui extorquer par l'atrocité des coups ce qu'ils n'avaient pas pu obtenir d'elle par les prières et la persuasion. Mais ils n'aboutirent à rien et ne tardèreut point à perdre tout espoir de succès. Théodosie finit par les convaincre qu'ils étaient, suivant le mot des Proverbes, les plus insensés des hommes. Ils étaient là ordonnant et dirigeant les coups ; mais la sainte les écrasait sous son regard de mépris. Dès qu'elle les vit de nouveau disposés à interrompre les coups pour reprendre l'interrogatoire, elle leur dit : « Continuez donc jusqu'au bout ce que vous avez commencé ; car vous savez bien que je ne changerai jamais d'opinion. Jamais je ne me laisserai effrayer par aucun de ceux qui peuvent bien tuer ce corps, mais ne peuvent nuire en aucune façon à l'âme. Seul Celui qui crée et façonne le corps et l'âme peut détruire l'un et l'autre. »

On juge de la rage des bourreaux en entendant ces paroles

A leurs yeux, Théodosie n'était plus digne du nom de femme ; et, loin de considérer sa vie sainte et religieuse, ils ne voyaient en elle qu'une infâme sorcière, la plus sorcière et la plus scélérate des femmes. Ils retendirent à terre, se mirent à la battre à coups redoublés et de toutes leurs forces. Tandis qu'ils frappaient, la sainte tenait son esprit élevé vers le ciel, et quoique fixée au sol, elle était absorbée dans la méditation des choses sublimes et suprasensibles : tant était grande sa force d'âme ! tant était admirable sa confiance en Dieu ! tant enfin sa générosité était au-dessus de toute louange ! On entendait donc la bienheureuse martyre chanter d'une voix suave les versets suivants des psaumes : « Le Seigneur est mon appui, mon refuge et mon libérateur. Mon Dieu me prête secours, c'est en lui que se trouve l'espérance de mon salut ; il a daigné m'adopter, je n'ai donc qu'à l'invoquer pour être sauvée. Portée par lui, je surmonterai tous les obstacles, et en particulier celui que dresse devant moi votre perversité, qui voudrait me séparer de Dieu et me frustrer à jamais de l'éternelle béatitude. «

On voyait les ruisseaux de sang découler de toutes parts du corps virginal de la bienheureuse et rougir le sol ; les lambeaux de chairs gisaient çà et là ; les membres de la martyre étaient déchirés, disloqués, pis que morts quoique toujours en vie. Mais son âme jouissait du calme le plus profond, et semblait déjà habiter en quelque façon dans les cieux. Théodosie en effet soulevait avec effort la tête et disait, en s'adressant aux boui'reaux : « Frappez tant que vous pourrez : réunissez tout ce que vous avez de forces pour appliquer les coups. Vous savez bien que jamais je n'abandonnerai ma résolution première et que vous ne pourrez réussir à me plier à vos désirs. »

Nous ne devons pas nous étonner que, après l'incarnation toute surnaturelle du Fils de Dieu, la nature humaine ait le pouvoir d'agir et de souffrir d'une manière vraiment étonnante. En effet. Dieu est au-dessus de toute nature, il est le créateur même de la nature ; par conséquent, en se faisant homme contrairement aux lois de la nature, il a joui dans cette nature d'un pouvoir d'opérer vraiment surnaturel et il l'a en même temps communiqué partiellement à cette même nature. De là cette force d âme surhumaine que nous admirons en notre bienheu-

La Persécution Iconoclaste 299

reuse Quand les bourreaux virent que la martyre supportait

les tortures les plus cruelles avec tant d'énergie, ils en vinrent à rougir d'être ainsi vaincus par une femme, et dans leur rage ils réprimèrent les emportements de leur cruauté, afin d'essayer de triompher d'elle par d'autres voies. Ils la jetèrent en prison et l'accablèrent de toutes sortes de vexations et d'épreuves, dans l'espoir de fatiguer sa résistance et de l'amener à la soumission.

Au bout de quelques jours, ils lui firent subir un nouvel interrogatoire ; mais la trouvant dans les mêmes dispositions et plus attachée quejamais à son sentiment, ils se décidèrent enfin à la faire mourir. Aussitôt les uns l'empoignent, d'autres la tirent par son voile, d'autres la traînent par les membres du corps ; ils entraînent ainsi à la boucherie, comme un vil animal, cette innocente brebis de Dieu, si attachée à son bercail et à ses pâturages qu'elle ne voulait à tout prix en être arrachée. Durant le trajet, les uns la frappaient avec barbarie, les autres lui lançaient à pleine bouche les injures. Quand les bourreaux furent arrivés sur la place du marché (car c'est là qu'ils avaient résolu d'immoler leur victime au milieu du bétail, afin d'humilier davantage la sainte et se payer à eux-mêmes ainsi qu'à tous ceux qui pensaient comme eux une partie de plaisir), lors donc qu'ils furent parvenus sur le marché, l'un d'eux inventa un genre de supplice nouveau ; car ils trouvaient que trancher la tête d'un coup d'épée était un supplice douloureux sans doute, mais enfin tolérable. Saisissant donc une corne d'animal qu'il trouva par hasard, et étendant à terre la martyre, il enfonça la pointe de la corne dans la gorge. Les vertèbres du cou se disloquèrent, la bienheureuse expira dans les plus atroces douleurs. — Ainsi furent à la fois satisfaits et les instincts barbares des bourreaux et les vœux ai'dents de Théodosie

MARIE ET DIX COMPAGNONS, GRÉGOIRE SPATHAIRÉ, JU- LIEN, MARCIEN, JEAN, JACQUES, AL,EXIS, etc., etc.

EN l'année 730.

... En la neuvième année de son règne, l'empereur Léon risaurien forma le projet d'abolir le culte des saintes et vénérables images Dès que le pape de l'antique Rome, saint Grégoire II (715-731) connut les entreprises sacrilèges de l'empereur, il défendit à ses sujets de l'Italie et de Rome de lui payer le tribut, et lui adressa personnellement une lettre décrétale par laquelle il lui rappelait qu'un empereur n'a pas le droit de statuer sur les vérités de la foi, ni de changer ou d'attaquer les dogmes de l'Eglise, approuvés et sanctionnés par les saints

Pères et par l'autorité ordinaire Mais les menaces de la

colère divine ne fii'ent que rendre l'empereur plus acharné contre les saintes images

Il commença par mander en son palais le bienheureux Germain, archevêque de Constantinople,et essaya, par des paroles doucereuses, de lui faire partager ses vues : « Le culte des images, dit-il en terminant, est une forme d'idolâtrie ; aussi je ne permets à aucun de mes sujets de s'y livrer. Quiconque enfreindra ma défense peut s'attendre à une prompte mort... » Le patriarche s'efforça de montrer à l'empereur qu'il n'y avait aucune ombre d'idolâtrie dans le culte des images tel que l'entendait l'Eglise ; que ce culte, tout relatif, ne s'arrêtait pas à la matière dont était formée la statue, mais s'adressait directement à la personne sacrée qu'elle représentait. L'Isaurien ne

Les Martyrs de Consfantinople 301

voulut rieu entendre et, résolu à perdre la patriarche, il profita de toutes les occasions pour le vexer, faisant en même temps observer toutes ses démarches pour y trouver matière à condamnation en qualité de séditieux. Mais la sagesse de Germain ne donnait aucune prise à la malignité. L'empereur, impatient de s'en défaire, fit assembler le sénat le 7 janvier 730, et, ayant fait venir le patriarche, lui présenta son édit avec ordre d'y souscrire sur-le-champ. Le prélat, se dépouillant alors de son pallium, fit la réponse suivante : « Sire, si je suis Jonas, jetez-moi à la mer ; mais sur un point qui intéresse la foi, je ue puis céder qu'à l'autorité d'un concile général. )> Il renonça alors à l'épiscopat et se retira dans un monastère où il acheva paisiblement ses jours...

Le tjTan s'abandonna alors à des excès imconnus aux plus cruels persécuteurs... Dans sa fureur, il ordonna de briser et de brûler le grand crucifix qui se trouvait au-dessus de la porte Chalcé, et défendit de laisser subsister aucune statue dans les frontières de son empire. Les ministres du tyran s'empressèrent d'exécuter ses ordres et appliquèrent des échelles pour atteindre le crucifix.

...A cette vue, la sainte martyi'e Marie, qui était d'illustre naissance et appartenait même à lafamille impériale, prenant avec elleleprotospathaire saint Grégoire et d'autres saints illustres eux aussi par leur naissance et leurs fonctions, s'avance vers la porte Chalcé. Saisis par un saint enthousiasme, les martyrs renversent les échelles, précipitent à terre l'officier impérial qui atteignait déjà l'image sacrée, le tuent, maudissent le tyi'an persécuteur et se déclarent attachés inébranl ablement à la foi catholique. Un tumulte indescriptible s'élève dans la ville, toute la multitude épouvantée accourt à la porte Chalcé, et quand les habitants ont reconnu la cause du trouble, ils s'écrient tous Kyrie eleyson. se proclament chrétiens, témoignent de leurs respect pour les saintes images, et se déclarent prêts à mourir pour défendre leur honneur.

A cette nouvelle, le tyran devint furieux et envoya sur-lechamp cinq cents soldats avec ordre d'empoigner tous les coupables et de les tuer tous, à la réserve des saints qui avaient commis l'attentat. Les soldats accomplirent l'ordre du barbar*^

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et sabrèrent la foule massée devant la porte Chalcé : le nombre des martyrs fut considérable; Dieu seul sait combien de femmes, d'hommes, de prêtres et de lévites, de jeunes filles et de nonnes, de magistrats et de plébéiens, périrent dans la mêlée ; quant à nous, nous ne pouvons pas essayer de les compter. Ils reçurent la couronne le 19 du mois de janvier, et leurs corps, sur l'ordre de l'infâme tjn'an, furent jetés pêle-mêle dans les fosses où l'on précipitait les cadavres des suppliciés.

Le lendemain matin. Léon fit comparaître devant lui la vénérable martjTe Marie et ses saints compagnons : « Vous auriez diî avoir honte, leur dit-il, vous qui êtes distingués par votre naissance et vos dignités, de vous mêler ainsi à des gens vils et abjects, de fomenter des séditions et de vous révolter contre mon autorité. Mais puisque vous avez poxissé l'audace jusqu'à désobéir à l'empereur en adorant les idoles, et en mettant votre espérance en des ossements desséchés comme en Dieu lui-même, je vous déclare que si vous ne changez immédiatement de sentiment, je vais vous faire endurer toutes sortes de supplices et trancher la tête.

La sainte martj're répondit : « Tu es fou, sire. Comment peux-tu dii'e que nous rendons un culte aux idoles quand nous vénérons les images de Notre-Seigneur, de sa sainte et immaculée Mère et de tous les saints ? Toi, tu es plus insensible que les idoles et les statues ; tu as moins de cœur que les pierres inanimées, misérable, infortuné, inventeur de machinations infernales, ennemi de toute justice et précurseur de l'Antéchrist. Ton cœur, dépourvu de vie et dur comme la pierre, n'a donc pas en horreur de lancer le venin de la langue maudite sur le Dieu Très Haut, sa Mère immaculée et ses saints ? Fol et orgueilleux, nous n'offrons nullement à la matière notre vénération, mais notre culte, notre amour s'adresse aux personnes sacrées qui sont représentées par cette matière. Est-ce que ceux qui se regardent dans ua miroir agissent ainsi parce qu'ils croient que le miroir a la faculté de rendre beaux les hommes ? Nullement, mais c'est pour contempler enluil'imagede la vérité. De même encore, quand avec le sceau on imprime dans la cire l'image de l'empereur, on ne se figure point que le sceau et la cire sont 1 empereur en pr-rsonne, mais on vénère l'cmperf'ur lui-

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même dans son image Cesse donc dre pervertir les voies droites du Seigneur; cesse d'attaquer et de persécuter l'Eglise catholique et apostolique. Sinon Dieu, du haut de son sanctuaire, fera éclater sur toi sa puissance à laquelle personne ne peut résister, et les calamités s'abattront sur toi. Nous ne te souhaitons pas ces maux ; nous voudrions au contraire te voir revenir au Dieu Sauveur, dont tu t'es éloigné en suivant les conseils d'un maître misérable et impie. »

L'empereur rugit à l'instar d'un lion, et, lançant sur les martyrs des regards furibonds, il ordonna de rompre leurs ceintures et de les fouetter avec des nerfs de bœuf tout crus. Quant à sainte Marie, il la fit reconduire en son palais : car il ne pouvait châtier en public un membre de la famille impériale, vénéré de tous les habitants non seulement à cause de sa noblesse, mais encore et surtout à cause de la sainteté de sa vie. Les martyrs furent battus pendant longtemps, mais sans se laisser vaincre ; alors le tyran, de plus en plus exaspéré contre eux, se leva de son tribunal et ordonna de les emmener en prison, en prenant soin de lier chacun d'eux avec une chaîne double.

En s'acheminant vers la prison, les martyrs chantaient en chœur : « Seigneur, nous avons mis en vous notre espérance, ne permettez pas que nous tombions dans une confusion éternelle en faiblissant ; car c'est vous seul. Seigneur, qui êtes notre défense, vous seul notre espérance, puisque nous endurons la mort pour vous. Seigneur, qui êtes l'unique soutien de notre vie. Nous avons confiance. Seigneur, car la domination et le pouvoir vous appartiennent dans les siècles des siècles. Amen. » L'empereur ordonna au geôlier de leur administrer chaque jour cinq cents coups de nerf de bœuf.

Huit mois après, le tyran, ayant fait dresser son tribunal devant la porte Chalcé, se fit amener les saints martyrs. Lorsqu ils furent arrivés, il leur ordonna de se tenir debout sur l'estrade et leur parla en ces termes : « Jusques à quand, ô misérables, persisterez-vous dans l'idolâtrie, vous entêtant à vous prosterner devant des ossements inanimés et refusant de vous soumettre au joug de la vérité ? » Les saints répondirent : « Détestable scélérat, officier de satan, ne cesseras-tu jamais de blasphémer, en appelant idoles les saintes et vénérables im.ages ? Tu es parqué dan^

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l'erreur et, comme ton père le diable, tu veux feindre de posséder là vérité. » Le tyran les fit étendre sur le chevalet et battre violemment de verges, jusqu'à ce que quatre bourreaux se furent successivement lassés sur chacun d'eux. Durant tout le temps que dura le supplice, les saints rtiartyrs, tenant lès yeux fiiêfe au ciel, ne firent entendre que ces paroles : Kyrie dey son. — Le cruel empereur, remarquant que les licteurs n'en pouvaient plus, fit cesser la flagellation ; mais il ordonna de brûler le visage des martyrs avec des lames de fer rouge, puis de les décapiter au Cynégée et de jeter leurs cadavres à l'égout.

Dès que là martyre Marie apprit que la sentence de mort avait été portée contre les saints, elle courut aussitôt au lieu de l'exécution. Les saints martyrs, en la voyatit, la saluèrent par des acclamations de joie ; tous s'embi-assèreut fraternellement et furébt èiécutés, Marie comme les autres, le 9 du mois d'août (780).

L'impie tyrâti avait ordonné de jeter à l'égout le corps de la noble Marie et de ses dix compagnons ; mais de pieux fidèles réussirent à les en retirer. Le jour où. les bienheureux endurèrent le martyre, le ciel se chargea de nuages, et vers le soir éclata uû orage si violent, accompagné d'épouvantables coups de tonnerre, que tous croyaient que là ville allait être submergée et détruite. Les fidèles zélés dont nous venons de parler, obéissant aux invitations de leur conscience, et voulant honorer la noblesse royale de la martyre Marie, se rendirent, soUs la protection de Dieu, au lieu infect où les porcs avaient jeté les perles (les martyrs). Ils descendirent dans la fosse, en remontèrent les saintes reliques qu'ils placèrent sur des montures comme autant d'étoil«s resplendissantes, et les conduisirent dans 1 oratoire du célèbre thaumaturge Anianus. Après avoir nettoyé les saints corps et les avoir revêtus de riches ornements, ils les déposèretit dans le temple du glorieux martyr Démétriils.

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