LES DISSENTIMENTS
Il n'est peut-être pas de spectacle plus étrange dans toute la suite de l'histoire que celui de la mentalité juive depuis le jour où, définitivement écrasées, la nation et la race se replièrent sur elles-même, farouches et stupéfaites, résolues à croire plus que jamais ce qu'elles avaient toujours cru, et rien autre chose. Le parti que les événements avaient le plus ménagé — peut-être parce que lui-même s'était prudemment épargné — était le parti pharisien, réfugié presque au grand complet, je parle des chefs, dans les villes de Sabné etdeLydda; zélotes et sadducéens avaient disparu. Une situation était créée désormais, à laquelle le parti avait le devoir d'adapter le tempérament et la conscience de la nation le plus adroitement possible, s'il tenait à la voir subsister. Dans ce naufrage de tout le judaïsme, il ne surnageait que la Loi, la Thora, c'est-à-dire cette législation complète: loi religieuse, loi civile, statut personnel dont l'ensemble demeurait intangible à la force. Désormais, toute la préoccupation nationale se tournera non à défendre une patrie disparue, un culte impossible, un sacerdoce éteint, une dynastie flétrie, mais à commenter la Thora et à la pratiquer. Sa connaissance devint comme une patrie spirituelle où l'on communiquait dans la parfaite incohérence. C'est que depuis un siècle environ qu'on avait
xxxvi Les Martyrs
entrepris le commentaire de la Loi, et avec les conditions économiques nouvelles créées par la dispersion qui allait étendre beaucoup plus le réseau de la Diaspora^ les écoles rabbiniques produisant de nouveaux commentaires, on commençait à ne plus savoir où Ton en était de ce droit traditionnel, car il n'existait pas de manuel écrit. Vers la fin du i'^'" siècle on commença à voir circuler de petits livrets, fort rares, écrits en notations abrégées et presque indéchiffrables, qui contenaient des solutions des rabbins célèbres pour les cas embarrassants. On nomma bientôt ces petits cahiers dés mischna, c'està-dire des recueils de décisions ou katakoth^ et leur commodité les fît assez vite adopter et grossir peu à peu. La conséquence fut de donner à cette jurisprudence d'école une autorité croissante. L'opposition qui existait entre juifs et chrétiens s'aggravait de tout ce que les rabbins aigris y ajoutaient d'invectives et d'anathèmes. Pour beaucoup d'entre eux la perischouth, l'insociabilité, était devenue la loi de salut public. On tendit à s'isoler dans un milieu exclusivement juif, à en écarter les païens, à organiser dans ce but une série de giTie/fos qui seraient l'infranchissable réduit du judaïsme et qui permettraient au juif obligé de sortir de leur enceinte pour gérer ses affaires d'aller au loin en passant d'un ghetto à un autre ghetto suivant, sorte de relais qui lui permettaient d'éviter le contact des goym K Les offres libérales de saint Paul et des chrétiens n'avaient pas ébranlé les barrières, loin de là. Tout un parti, celui des doux et bons rêveurs dont avait été Hillel, continuait ses tradi-