Tertl'llien, Scorpiace
'2. Passio S. Philippi Heracleensis, § vi.
3. S. Épiphajne, Haer..x\x. -^ Cf. Tillemoxt, Mém. hist. eccl-, %. Vil : Saint Joseph Comte.
Préface Lxxxix
rent et le jettèrent dans l'eau, croyant que le courant du fleuve l'emporteroit et le noyeroit par sa rapidité, ou le feroit mourir par la froideur de ses eaux. Mais l'heure de la miséricorde divine estant enfin arrivée, il fut délivré de ce péril ; et peu de temps après, il noya heureusement tous ses péchez dans l'eau sacrée du battesme. « Joseph avait obtenu de Constantin l'autorisation de faire bastir des églises dans Capharnaûm, Tibériadc, Nazareth, Diocésarée, Sephoris et quelques autres places que les Juifs tenoient dans la Galilée, sans pouvoir souffrir que personne d'aucune autre religion que la leur y demeurast avec eux. Joseph étant de retour à Tibériade, prit pour exécuter son entreprise un vieux temple encore imparfait, qui portoit le nom d'Adrien ^ Les Juifs s'efforcèrent d'erapescher son dessein par un raoj'en qui leur estoit assez ordinaire. Comme il avoit fait faire quelques fourneaux autour delà ville, pour cuire la chaux dont il avoit besoin, ils empeschoient par leur magie que le feu ne prist à ces fourneaux, quelque bois que l'on y pust mettre. Joseph averti de ce désordre, et se doutant bien d'où il venoit, y accourut aussitôt, suivi d'une foule de Juifs curieux de voir ce qu'il vouloit faire. Estant arrivé sur le lieu, il demande de l'eau, et prenant le vase où elle estoit, fait dessus le signe de la Croix avec son doit,
1. Sur les Hadrianées, voyez Lampride, Alex. Sévère, 43 ; W. G.vL- THEX, De Hadrianiis Christo ab Hadriano desdnatis, etc., dans M.^rtinï Thésaurus dissertât., t. III. part. I. pp. 89-104 (s. 1., 1763, in-S» GrepPo, Dissertation sur les larairesde l'empereur Alexandre , Paris 1834 in 8"], p. 11-12 ; Le même. Trois mémoires Paris. 1840, in-S») 3'^ mémoire, ch. n ; Des <emp/es destinés par Hadrien à Jésus-Christ, p. 238-256. Revue biblique, 1895, p. 75 sq. ; p. 240-241 ; 1897, p. 648 Nous reviendrons ailleurs prochainement sur cette question des Hadrianées.
xc Les Martyrs
el d'une voix qui fut entendue de tout le monde il prononça en paroles : « Au nom de Jésus de Nazaret, que « mes pères et les pères de ce peuple qui m'environne « ont crucifié, que cette eau ait la vertu d'arrester toute « la magie et tous les sorts qui empeschent ce feu de « brûler, afin qu'il fasse son eiïet naturel et qu'il serve « à bastir la maison et le temple du Seigneur ». Il prit ensuite de cette eau dans sa main : il en jetta sur chaque fourneau : les sorts furent dissipez, et le feu commença en mesme temps à paroistrc à la vue et à la confusion de tous les Juifs. »
La réaction qui caractérisa le règne de l'empereur Julien devait relever les affaires des Juifs. La conduite de l'empereur à leur égard est d'autant plus intéressante qu'elle n'était pas inspirée par la sympathie pour ceux qu'il favorisait, mais par le souci de les faire servir sa politique en les opposant aux chrétiens. Julien a écrit un très médiocre volume contre les chrétiens, dont il avait entrepris de réfuter les livres canoniques ; il commença par le Pentateuque qui le faisait assurément entrer aussi à fond dans la doctrine juive que dans la doctrine chrétienne, et on ne voit pas comment il pouvait ne pas s'en apercevoir en bonne logique, — s'il est permis de parler de logique à propos de Julien ; — cependant le dessein de son premier livre est de montrer que les Galiléens ont fabriqué une religion nouvelle qui n'est ni celle des Grecs, ni celle des Juifs, mais qui emprunte à l'une et à l'autre ce qu'elles ont de moins bon. Plus loin il malmène fort les Juifs et tout ce qui tient à eux. « Les Juifs, dit-il, n'ont pas de Dieu supérieur, pas de démiurge; leur dieu Jéhovah est un dieu de peuplade comme Astarté, Baal. II diffère encore des dieux grecs
Préface xci
en ce qu'il est jaloux et maussade, tandis que ceux-ci sont si accommodants, si joyeux. » Tout l'examen qu'il fait de la doctrine juive lui est défavorable ; il préfère le Timée à la Genèse, la morale grecque au Décalogue, et cependant il va se servir de ces Juifs dont il méprise si parfaitement la théologie et la mentalité comme d'un auxiliaire précieux dans sa persécution des chrétiens *. Ils lui facilitaient leur alliance, à vrai dire, en adoptant les idées et les mœurs païennes. Julien écrivit aux chefs de la nation pour se recommander à leurs prières, ce qu'il faisait, dit Sozomène, non qu'il eût quelque confiance en leur religion, mais comme un moyen de les gagner, car il connaissait leur haine impitoyable pour les chrétiens, et il se proposait de contrister les chrétiens par le spectacle de la faveur qu'il prodiguait aux Juifs 2. Ce ne fut d'ailleurs, remarque saint Grégoire de Nazianze, qu'après avoir épuisé tous les désagréments qu'il pouvait infliger que Julien lança contre les chrétiens ses alliés nouveaux-'. Nous devons à saint Ambroise quelques détails sur la manière dont ils se conduisirent. « Combien, écrit-il à Théodose, combien les Juifs ont-ils brûlé de basiliques chrétiennes sous le règne de Julien, deux à Damas, à Gaza, à Ascalon, à Beryte (Beyrouth) et à Alexandrie *! »
1. s. Chrysostome, In Matth. homil. xLin {al. 44), § 3 : "Idxe oux xal £7rî xf)? Y£veà<; xyJi; -rnjLeTépai;, 6t£ ô TiràvTaç àaeêîtfj: vixr^aai; 'louXtavô; i^îêax'/^EuÔT], TrSx; tis-cà twv 'EXXy^viov la'jxoùç IxaiTov, ww; xà èxsîvcov èéspâTiEOOv, Migne, P. G., t. LVII, col. 460.
2. Sozomène, Hist. eccl., 1. V, c. xxii. Cf. F. Allard, Julien VA' postât, Paris, 1902, t. III, p. 130 sq.
3. S. Grégoire de Nazianze, Oratio v; Contra Julianum, u, § 3. Migne, P. G., xxxv, col. 668
4. S. Ambroise, Epistolarum classis I ; Epist xl (al. 66), § 15, 17, 18. Cf. S. Grég. de Nazianze, Orat. xvi, in Juliau. ; S. Chrvsostomb, Orat, IV.
?(cii Les Martgrs
Cet acharnement contre les églises s'explique peut-être par la réputation dont jouissaient alors les synagogues. « Il y a des gens qui me traiteront d'exagéré, je le sais, disait saint Chrysostome, et je n'en maintiendrai pas moins ce que je dis: c'est que leurs synagogues sont les succursales des théâtres, le rendez-vous des libertins, des filles de joie, une sentine de prostitution *. »
Il se pourrait qu'une des clauses de l'alliance conclue entre Julien et les Juifs ait été le projet de reconstruction du temple de Jérusalem et la stipulation d'avances pécuniaires nécessaires à une telle entreprise. On sait que les difficultés rencontrées dès le début des travaux firent abandonner le projet. Les catholiques avaient d'autant plus sujet de triompher de cette piteuse issue que l'entreprise avait été tentée dans le but manifeste de démentir les prophéties formelles de Jésus sur l'irrémédiable ruine de ce temple. Les circonstances miraculeuses ajoutaient, selon eux, quelque chose à la confusion de leurs ennemis ; peut-être suis-je dans l'erreur, mais l'abandon du projet, étant donnés les moyens réunis et les intérêts engagés, me paraît une preuve suffisamment claire de la confirmation des prophéties. Cependant, il faut le reconnaître, cet épisode avait envenimé un peu plus les haines déjà si profondes ; non seulement Dieu avait abandonné son peuple, mais il le repoussait ; ces miracles qu'il lui prodiguait jadis, il les faisait maintenant, mais contre ce peuple, car les contemporains crurent au miracle, les Juifs eux-mêmes y crurent, et ils se montraient sur ce
1. S. Chrysostome, Adversus Jadaeos I, 2. Migne, P. G., t. XLIII, col 846-847.
Préjnce xcm
point plus éclairés ou plus sincères que ceux qui, depuis, l'ont nié *.
Ce n'est pas seulement dans les limites de l'empire que nous rencontrons le témoignage de la haine persévérante des Juifs contre les chrétiens. Ils se signalèrent en effet à la cour de Perse, du temps de Sapor dont ils excitèrent la haine. Les Actes du patriarche de Séleucie, Siméon-bar-Sabâe, nous les montrent tels que nous les avons déjà rencontrés. « L'occasion était belle pour les Juifs, ces constants ennemis des chrétiens; ils mirent tout en œuvre pour animer la colère du prince et assurer la perte de Siméon et de son Eglise; on les retrouve toujours, dans les temps de persécution, fidèles à leur haine implacable, et ne reculant devant aucune accusation calomnieuse. C'est ainsi qu'autrefois leurs clameurs forcenées contraignirent Pilate à condamner Jésus-Christ. Voici, dans la circonstance présente, ce qu'ils osaient dire : « Sire, si tu écrivais à César [l'empereur romain] « les lettres les plus magnifiques accompagnées des plus « beaux présents. César n'en ferait aucun cas. Que « Siméon, au contraire, lui écrive un billet, quelques « mots seulement, aussitôt César se lève, il adore cette « misérable page, il la prend respectueusement dans ses « deux mains et commande que sur-le-champ on y satis- « fasse. » Combien ces délateurs de Siméon ressemblent à ces témoins menteurs qui se levèrent contre le Seigneur* continue l'évêque Maroutha qui a conservé ces Actes. Pauvres Juifs, provocateurs de la mort du Sauveur, de quel degré d'honneur, et dans quel abîme d'ignominie ils
1. Cf. P .Allard, loc. cit., t. III, p. 137 sq. — A. Lémann, L'avenir de Jérusalem, espérances et chimères, 1901, passim.
xciv Le» Martyrs
sont tombés ! Les voilà, chargés de leur déicide, exilés, fugitifs, vagabonds par toute la terre I Quant aux accusateurs de Siméon, l'infamie, le mépris, la malédiction universelle furent leur juste châtiment, et le saint évêque fut assez vengé par ce glaive qui en fit périr soudain un si grand nombre, lorsque, entraînés par un imposteur, ils accouraient en foule pour rebâtir Jérusalem * ».
Nous les retrouvons plus tard exerçant cette influence un peu louche que nous avons déjà observée du temps de Poppée. Les Actes de sainte Tarbo et de sa sœur, vierges, commencent ainsi : « La femme de Sapor tomba dangereusement malade. Les éternels ennemis de la Croix, les Juifs, qui avaient toute sa confiance, n'eurent pas de peine à lui persuader que les sœurs de l'évèque Siméon, pour venger la mort de leur frère, lui avaient attiré cette maladie par des pratiques magiques - ».
Les chrétiens trouvaient un honneur suprême à mourir de la main des Juifs ou par l'eflet de leurs intrigues. Nous avons vu que lorsqu'ils furent venus à bout de faire périr saint Ponce, le martyr levant les mains au ciel : dit : « Seigneur, grâces te soient rendues ; leurs pères ont vociféré contre le Christ : Crucifiez-le! et voici que ces hommes poussent contre moi les mêmes clameurs 3. »
1. E. AssÉHANi, Acta SS. martyrum, 1. 1, p. 142. Ce martyre eut lieu en 341 .— Cf. Rubens Duval, La littérature syriaque (Paris, 1899, in-8», p. 133, — Cassiodore, Hisloria tripartita, 1. III, c. 2 : Magi quidem, auxiliantibus sibi Judaeis, cum festinatione sanctas ecclesias destruebaut.
2. E. AssÉMANi, loc. cit., t 1. p. 51-60. La princesse dont il est ici question s'appelait Ephra-Hormiz. Cf. Noeldeke, Geschichte dcr Perser... ans Tabari heyàe 1879), p. 52 et 68, notes.
3. Passio S. Pontii, § 23, dans Baluze, Miscellanea, édit. in-folio, t.I, p. 32.
Préface cxv
Le souvenir du traitement infligé au Maître n'était d'ailleurs pas fait pour apaiser les esprits et rapprocher les cœurs ; il y avait là un sujet d'inoubliable amertume, et les Actes des martyrs nous laissent entrevoir combien cette pensée toujours présente de la passion de Jésus «levait faire rejaillir d'âcreté sur le peuple que son obstination égalait à ses ancêtres déicides. Si, dans l'histoire il un martyr, il se trouve quelque trait rappelant les scènes de la Passion, l'écrivain les relève aussitôt, montrant ainsi par un exemple que l'indestructible obstacle est resté debout. Saint Calliope est mort sur une croix au jour et à l'heure même où était mort le Sauveur * ; saint Polycarpe a été livré par trahison comme Jésus et le magistrat qui l'a fait appréhender se nommait Hérode *, nouvelle coïncidence ; Nemésion est exécuté avec les criminels * ; Agapius est condamné tandis que l'empereur délivre un assassin, « autre Barabbas », ne manque pas de dire Eusèbe * ; enfin saint Augustin compare le retour de saint Cyprien à Carthage entre deux appariteurs au crucifiement de Notre-Seigneur entre deux larrons^.
Un curieux récit de la conversion et du martyre d'un enfant juif, saint Abdu'l Masich, égorgé par son père, est également tout pénétré de réminiscences des textes bibliques*. L'an 390 de notre ère, vivait à Schingar
1. Passio S. Calliopii, dans Acta SS., tom. I d'avril, p. 660, 661.
2. De martyrio s. Polycarpi ecci Smyrn. episc, § 6, dans Funk, Opéra patr. apost., t. I (1887j, p 288.