CHAPITRE TROISIEME
DK L LNION DU SAINT CLERliK
Quoique impuissant à raconter toutes les misères qu'endurèrent les troupes arméniennes pendant la marche du détachement, nous ne pouvons cependant les taire ni les dissimuler. Nous en rapporterons quelques-unes pour nous unir à ceux qui versaient d'abondantes larmes sur nous et pour que, toi aussi, à ce récit, tu pleures sur les infortunes de notre nation. Tous ceux qui, dans l'immense armée des Perses, apprirent l'odieuse apostasie des Arméniens, en turent affligés et se prosternèrent le visage contre terre. Beaucoup d'entre eux, tristes, abattus, adressèrent parmi leurs larmes des reproches aux satrapes et blâmèrent l'assemblée du clergé. Ils les raillaient et disaient: « Que ferez-vous de la Bible ? où porterez-vous les ornements de l'autel du Seigneur ? peut-être oubliercz-vous les bénédictions spirituelles ou passerez-vous sous silence les paroles des prophètes ? avez-vous fermé les yeux afin de ne pas voir et bouché vos oreilles afin de ne pas entendre ? n'avez-vous pas gardé mémoire de ces paroles ? que ferez-vous de ce précepte : « Celui qui me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans le ciel, et devant les saints anges »?
« Vous étiez les docteurs de l'Evangile, vous allez être les disciples du mensonge ; vous étiez maîtres en vérité, vous allez redire les erreurs des mages ; vous répandiez la notion de la puissance créatrice, vous allez attribuer cette puissance aux éléments. Jadis adversaires du mensonge, vous allez être plus faux que le mensonge même. On vous avait baptisés dans le feu et dans l'esprit, et vous vous
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couvrirez de cendre et de poussière. Vous vous êtes nourris d'un corps vivant et d'un sang immortel, vous vous souillerez de la vapeur et de la fumée des victimes et de la corruption. Vous étiez les temples de l'Esprit- Saint, maintenant vous serez les autels des démons. Vous ayez été dès votre enfance le peuple du Christ, et aujourd'hui, dépouillés de votre gloire, vous danserez comme des démons en face du Soleil. Héritiers du paradis, vous livrez vos âmes en héritage à l'enfer; vous y serez consumés avec eux ; vous préparez vos âmes en nourriture au ver éternel qui leur est préparé. Allezvous, éclairés par la grâce, les accompagner dans ces ténèbres extérieures qui leur sont réservées ? Deviendrez-vous aveugles avec ces aveugles ? Dcscendrez-vous les premiers dans la fosse qui leur était préparée ? Comment apprendrez-vous tant de noms de dieux, dont pas un seul n'existe? Allégés de vos lourdes charges, vous en prenez d'autres, plus pesantes ; libres dès l'enfance, vous vous plongez dans l'esclavage éternel.
« Si vous saviez et si vous pouviez voir, les cieux sont en deuil, la terre frémit sous vos pieds. Au ciel les anges sont irrités contre vous et sur la terre les martyrs sont dans l'affliction. Ceux que vous nimez me font pitié et je gémis sur vous. Car si un homme vous avait délivrés et que vous-mêmes vous vous fussiez remis dans l'esclavage d'un autre maître, le premier ne devrail-il pas être très irrité contre vous? Que ferez-vous du terrible commandement de Dieu : « Je suis Dieu, il n'y en a pas d'autre que moi. Je suis le Dieu jaloux ; je punis les péchés des pères dans les enfants jusqu'à la septième génération » ? Or, si les fils innocents portent la peine des péchés de leurs pères, lorsque ces enfants pécheront, ne porterontils pas la peine pour eux-mêmes et pour leurs pères ? Vous étiez pour nous un roc inexpugnable de refuge ; dans le péril nous allions à vous, maintenant le fonde-
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ment de celte grande force a été renversé. Vous étie?. notre gloire devant les ennemis de la vérité ; vous êtes notre opprobre en face de ses ennemis. Jusqu'à ce jour, ? cause de votre foi, on nous épargnait, et maintenant, par votre faute, nous sommes traités avec rigueur. Vous en rendrez compte devant le tribunal de Dieu et vous serez responsables de tous ceux qui seront tourmentés à cause de vous. »
Ils dirent ceci et d'autres choses encore aux principaux seigneurs, et ils augmentèrent ainsi leur douleur. Ceux-ci ne voulaient pas leur exposer ni leur confier leur projet, et il était impossible de se taire et de ne point répondre; le cœur déchiré, ils pleuraient amèrement. Ceux qui les voyaient et les entendaient partageaient leur affliction.
A ce moment, les aumôniers de l'armée, ne pouvant cacher leur indignation, s'éloignèrent des satrapes et de la foule et envoyèrent en Arménie un cavalier porteur d'un message. Il arriva dans le conseil des évêques avec cette nouvelle, déchirant ses vêtements et pleurant à chaudes larmes ; il racontait toutes les persécutions qu'ils avaient supportées et ne disait rien du projet secret.
Les évêques se dispersèrent alors dans leurs diocèses, envoyait leurs chorévêques dans les villages, dans les campagnes et dans beaucoup de châteaux des cantons montagneux. Ils rassemblèrent la foule des hommes et des femmes, des nobles et du peuple, des prêtres et des religieux; leur donnèrent des avis, les encouragèrent et les firent tous champions du Christ.
Ils décidèrent d'abord que «la main d'un frère se lèverait sur son propre frère qui violerait les préceptes de Dieu ; que le père n'épargnerait pas son fils, et que le fils n'aurait nul égard au respect qu'il devait à son père, que la femme s'opposerait à son mari et que le serviteur se
lournerait contre son maître ; qu'enfin la loi de Dieu serait la règle souveraine de tous, et que, par cette loi, les coupables subiraient la peine de leurs crimes. »
Lorsque tout fut arrangé et disposé, ils vinrent tous armés, casque en tête, épée au côté, bouclier au bras ; non seulement les hommes [étaient ainsi armésj, mais il y avait aussi des femmes.
Pendant ce temps, les troupes arméniennes avec tous les alliés et avec une foule de mages arrivèrent en Arménie, le quatrième mois — novembre — dans le grand bourg d'Ankgh.
On campa, on se retrancha et, tout compris, on forma une troupe considérable.
Vingt-cinq jours plus tard, un dimanche, le chef des mages, accompagné de beaucoup d'autres mages, alla pour enfoncer les portes de l'église. Le saint prêtre Léonce (Ghévout), d'accord avec ses conseillers et beaucoup de clercs, se trouva présent à ce moment et s'y opposa. Bien qu'il ne connût pas au juste ce que pensaient tous les satrapes, ni la force dont disposait le chet des mages, il ne voulut pas attendre tous les évêques ni laisser s'accomplir les ordres du roi. Alors la foule repoussa les mages et les soldats de l'escorte. On prit des pierres pour casser la tète des mages et de leur chef, et après qu'on les eut ramenés dans leurs maisons, en célébrant le culte de l'Eglise, on commença les cérémonies sacrées, qu'on accomplit sans interruption jusqu'au dimanche suivant. Après cette imposante manifestation, on vit arriver de toutes les parties de l'Arménie une multitude d'hommes et de femmes. On put juger alors de leur désespoir et de leurs malheurs. Les uns pleuraient, d'autres vociféraient ; il y en avait de furieux qui saisissaient leurs armes, préférant la mort à la vie. Quelques membres du saint clergé, prenant l'Evangile, priaient Dieu et l'invoquaient, d'autres souhaitaient qu.- la terre
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s'entr'ouvrant leur servît de sépulture. Le chef des mages, terrifié, suppliait les siens de le tirer de là et de le ramener en sûreté à la cour.
En ce qui concernait le dessein qui 1 avait amené, il leur disait : « Laissez-moi écrire au grand roi, pour qu'il sache ce qui arrive, pour qu'il révoque ses ordres, puisque, même avec l'aide des dieux, nous ne pourrions établir en Arménie la religion des mages, comme j'en ai déjà eu la preuve par l'union du saint clergé. En effet, si les mages étaient les soldats du pays, ils n'en pourraient sauver aucun du massacre, ni les étrangers, ni les frères, ni les enfants, ni leurs voisins, ni eux-mêmes. Des hommes qui méprisent les chaînes, que les tourments n'effraient pas, qui négligent leurs biens et, ce qui est pis que tout le reste, qui préfèrent la mort à la vie, que pourrait-on leur opposer?
« Nos pères m'ont raconté qu'au temps du roi des rois, Sapor, lorsque le culte commença à se propager, à s'étendre, à remplir tout le pays des Perses et à pénétrer au delà de l'Orient, nos docteurs exhortèrent à ne jamais repousser du pays la religion des mages , et il ordonna sévèrement qu'on abolît le christianisme. Mais plus il l'interdisait, plus il se propageait ; il grandit et pénétra jusque dans le pays de Kouschans et de là dans les parties méridionales et jusqu'aux Indes.
« Chez les Perses, ils étaient si courageux et si entreprenants qu'ils construisirent, dans toutes les villes du pays, des églises qui surpassaient en splendeur les résidences royales. Ils bâtissaient aussi des chapelles de martyrs; ils les embellirent avec les mêmes ornements que les églises, et ils élevèrent des monastères dans des endroits habités et dans des lieux déserts. Sans qu'aucun secours leur arrivât ouvertement, ils se multipliaient prodigieusement et ils s'enrichissaient de tous les biens terrestres. Nous ignorions la cause de telles richesses,
mais nous savions seulement que tout le monde accourait à leur parole.
« Bien que le roi se saisît d'eux, les faisant arrêter pour les torturer et les faire mourir, cependant, plus il s'irritait, moins il put en diminuer le nombre. En outre, bien qu'on eût ferme et scellé les portes des églises dans tout le pays, ils convertirent en églises leurs maisons, et Mans chaque localité, ils faisaient leurs cérémonies, se considérant eux-mêmes comme autant d'autels de martyrs, et ils estimaient plus la construction d'un temple humain que celle des églises de pierre. Les épées des bourreaux s'émoussèrent, mais leur constance ne faiblit pas; les ravisseurs de leurs biens se fatiguèrent et le butin alla croissant de jour en jour. Le roi et ses ministres étaient furieux. Les fidèles, au contraire, prêts à tout et satisfaits, supportaient toutes les angoisses des tourments et acceptaient avec résignation le pillage de leurs biens.
« Le roi, les voyant courir à la mort sans une plainte, pareils à de saintes brebis [empressées à brouter] le sol céleste, fit suspendre leurs tourments et cesser leurs afflictions. Il ordonna aux mages et aux chefs des mages de cesser la persécution, et que le mage, le manichéen, le juif, le chrétien et tous, à quelque religion qu'ils appartinssent, demeurassent fermes et tranquilles dans leur croyance, dans les différentes provinces de la Perse. Le pays jouit alors d'une longue paix et les troubles nés de la persécution prirent fin, car, à cause des troubles de notre paj^s, les Occidentaux s'étaient mis en branle, entraînant tout le pays de Dadgastan.
« Ces choses nous furent racontées, mais ce que nous avons vu de nos yeux nous paraît plus grave encore. Or toi qui es le marzban de ce paj's \ tu dois écrire au roi
1. 11 semble, d'après ce passage du discours du chef des mages q\te Vasag, inarzban d'Arménie pour les Perses, était présent.
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pour dire la rapidité de l'accord et la hardiesse de la résistance aux ordres royaux. Si nous ne nous étions pas hâtés, si nous n'avions pas pris la fuite, pas un seul d'entre nous n'eût échappé à la mort. Si des hommes sans défense se montrent si hardis, s'ils rassemblent des troupes, qui donc pourra s'opposer à leur attaque ? J'ignorais, en ce qui me concerne, l'union indissoluble du clergé, puisque ce n'est pas la même chose d'entendre ou bien de voir de ses propres yeux. Toi qui, dès l'enfance, fus élevé dans leur religion et connais la fermeté d'âme de ces hommes, qui, sans répandre le sang, ne nous permettait pas de toucher à leurs églises, que n'as-tu dit tout cela devant le roi? Tu es le plus grand de tous les satrapes, tout le pays t'obéit, pourquoi n'en as-tu pas pris plus de soin? Tu étais prudent, jadis, je le savais, mais cette fois tu as manqué de jugement, sinon tu es de connivence avec eux, et c'est par ton conseil que l'on a maltraité mon escorte et moi-même.
« S'il en est ainsi et que tu refuses d'embrasser le magisme, agis sans crainte du roi. Je l'écris à la porte du chef suprême des mages, au vice-intendant et au général en chef, afin qu'ils persuadent le roi de révoquer son premier édit et laisse chacun s'accoutumer, à son gré, à la religion des mages. Ceux qui l'embrasseront feront preuve de leur attachement à l'ordre du roi. En effet, ce pays est une province, et si on lui fait le dégât, les habitants iront ailleurs ; si la province est dépeuplée, tu en recevrais de durs reproches du roi. »
Le marzban répondit : « Tout ce que tu me dis est faux ; mais ce que tu as dit d'abord, nous l'ignorions, tu l'as vu, et nous le regrettons. En attendant, fais ce que je vais te dire et tu en seras content. Prends patience, cache tes projets au plus grand nombre, découvre-toi seulement à ceux que je te dirai, jusqu'à ce que je me fortifie, je mobilise des soldats et que, peut-être même, je rompe l'accord
du clergé. Si j'y puis réussir, je pourrai aussi exécuter le projet du roi. » Aussitôt, grâce à une levée dans la province de Siounie, il grossit son armée pour aider les mages et le chef des mages; il dit alors: « Fais venir de la Porte un édit, afin que les dix mille cavaliers qui sont dans le pays des Aghouank viennent en Arménie pour passer leurs quartiers d'hiver. Quand nous les aurons sous la main, nul ne pourra violer l'ordre du roi. »
Le chef des mages répliqua au marzhan : « Ce projet va contre mon langage ; si nous combattons à outrance contre ce pays, il sera détruit et nous ne serons pas exempts d'inquiétudes. Ce sera pour le roi et pour nous un grand avantage. «
Le marzhan ne voulut pas l'écouter, parce qu'il professait avec un grand amour la religion perse. Dès lors il s'efforça d'attirer à lui les uns par de l'argent, les autres par des flatteries, des menaces terribles, et, en les effrayant, il terrifiait le peuple II augmenta la splendeur des ban- «[uets de chaque jour, prolongea les heures de débauche, passa des nuits dans l'orgie et les danses lascives, cherchant à rendre agréables à quelques-uns la musique et les chants des infidèles, et il louait les ordres du roi. Il avait rapporté de la cour de grandes richesses et il corrompait nombre de gens avec de l'or, des présents, des honneurs. Il séduisait les esprits simples et se les attirait par la ruse.
"Voyant cela, les saints évêques consternés s'excitèrent à une union plus étroite et, très habilement, divisèrent l'armée en deux partis. Sachant que le prince impie de Siounie avait l'âme ulcérée de plaies mortelles, ils s'en éloignèrent, en l'évitant et en le fuyant. Une nuit qu'ils tenaient conseil avec tout le clergé, ils y appelèrent le fénéral en chef des troupes — "Vartanle Mamigonien ; — ils l'interrogèrent, l'éprouvèrent et connurent sa ferme résolution, car il n'avait aucunement abandonné l'amour
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du Christ. Tous ensemble prièrent pour lui et le reçurent à la communion. Par lui, beaucoup de ceux qui s'étaient éloignés furent gagnés à la première union ; ils y vinrent et on rassembla une forte troupe de gens en armes. Ainsi, ils s'éloignèrent de plus en plus des mages, de leur chef et de limpie Vasag.
Celui-ci excita de plus en plus le chef des mages et se rendit si bien luaitre de son esprit qu'il l'empêcha de prévoir l'issue des événements. Il mit des mages dans toutes les maisons des' satrapes, prépara de somptueux festins, sacrifia des animaux destinés à être mangés, donna en nourriture aux baptisés de la chair immolée et leur fit adorer le Soleil. Lorsque cette odieuse profanation commença à s'étendre au pays entier, les femmes même des soldats eurent l'audace, un jour, d'éteindre les lumières de l'église et de déchirer les vêtements des religieuses.
A la vue de ces désordres, tous les saints évêques réunis se présentèrent à la demeure du général en chef où étaient campés les soldats arméniens et ils y pénétrèrent sans demander l'autorisation ; alors ils dirent : « Nous vous supplions tous par le saint Evangile : si le marzban et le chef des mages commettent ces exécrables infamies, d'accord avec vous, coupez nos têtes et emparez-vous de l'église. Mais s'ils font le mal sans votre assentiment, qu'on leur en fasse porter la peine aujourd'hui même, »
Ceux qui se trouvaient dans la maison du général se levèrent et dirent tous ensemble à Dieu : «Toi, Seigneur, qui scrutes tous nos cœurs, tu n'as que faire du témoignage des hommes, nous ne sommes pas détachés de toi par le cœur, tu le sais ; mais aujourd'hui juge-nous suivant nos péchés. Si nous tenons ferme dans la foi du saint Évangile, toi. Seigneur, viens à notre aide et remets entre nos mains les ennemis de la vérité pour en faire ce que nous voudrons. »
Cela dit, ils courbèrent la tête jusqu'à terre ils et
furent bénis de l'Évangile et des évêques. Un des satrapes qui se trouvait là, bien qu'il fût de leur parti, ne s'unit pas à eux dans ce solennel témoignage, il fut lapidé sur l'heure par ses compagnons. Un grand troubleagita alors les esprits.
Tous, indignés, brûlants de zèle, sentaient battre leur cœur à la pensée de tout ce qu'ils avaient vu. Ils méprisèrent les ordres du roi, oublièrent ses présents, courufèrit aux armes, et la îiuit se passa en préparatifs de combat. A l'aube, l'armée se partagea en trois corps et entra en campagne. Premier corps, à l'est; deuxième corps, à l'ouest; troisième corps, au nord. Entourant le gros de l'armée perse, ils firent porter l'attaque sur le centre et y tuèrent beaucoup de monde ; on fit prisonniers de grands personnages et on les envoya dans des forteresses. Puis on charria en un même lieu tout le butin et les débris du camp et on les conserva, comme si on en eût reçu l'ordre du roi.
Le marzban se trouvait au nombre des prisonniers ; il s'unit aux Arméniens, jurant de tenir son serment, se repentant de s'être séparé d'eux, et, en signe de pénitence, il se jeta aux pieds des saints évêques, les embrassa avec tendresse, les conjurant de ne pas le repousser avec mépris. Deux ou trois fois il jura sur l'Evangile en présence de la multitude. Il répétait et renouvelait son serment, le confirmait sur l'Evangile, priait qu'on laissât le soin de la vengeance à Dieu et qu'on ne le fît pas mourir sur une condamnation des hommes. Eux, convaincus de son hypocrisie, et de son retour à ses fautes anciennes [dès qu'il le pourrait], laissèrent sa condamnation au saint Évangile.
« Ceux qui étaient venus piller les trésors de l'Église se présentèrent malgré eux avec leur butin, et s'abandonnèrent à la discrétion des saints évêques et des soldats. Ou déchira l'édit du roi en signe de mépris, et comme on
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avait triomphé par la vertu de Dieu, les hommeg, les femmes et tout le peuple, rendant grâces, disaient ; « Nous sommes prêts à la persécution, à la mort et à toutes les tortures pour les saintes églises que nos pères ont fondées en l'honneur de la venue de Notre-Seigneur Jésus- Christ, par laquelle nous fûmes créés de nouveau pour l'unique espérance de la foi, par le baptèm-e de Jésu.s- Christ. Aussi voulons-nous renouveler nos âmes par les tourments et par le sang, puisque nous reconnaissons pour père le saint Evangile et pour mère l'Eglise catholique et apostolique, et nul, même en soulevant de perfides obstacles, ne nous séparera d'eux. »
Dès ce moment, le maître se montrait l'égal du serviteur, le noble n'affichait pas plus d'aisance que le pauvre ; ni l'un ni l'autre ne semblaient devoir faiblir dans leur constance. Une seule préoccupation remplissait tous les coeurs, hommes, femmes, vieillards, enfants, tous ceux enfin qui étaient unis dans le Christ ; car tous avaient revêtu la même armure, l'unique cuirasse de la foi, par les enseignements du Christ ; les hommes et les femmes s'étaient ceint les reins de la ceinture de vérité. « On méprisait l'or, nul ne faisait usage de l'argent, ils le dédaignaient et ne se souciaient pas plus des vêtements précieux qui étaient une marque d'honneur. Ceux qui possédaient les biens, les tenaient pour des choses sans valeur, ils se regardaient comme morts et se préparaient une sépulture, estimant que la vie est une mort et que la mort est la véritable vie. On les entendait répéter souvent: « Mourons en héros, ayons-en le nom et la renommée, afin que le Christ vive en nous, lui qui peut sans peine raviver la poussière et rendre à chacun suivant ses œuvres. » Par ces paroles et bien d'autres encore ils s'encourageaient, les soldats fourbissaient leurs armures, les fidèles priaient, les gens mortifiés se livraient au jeune et à l'abstinence. Jour et nuit la voix des ministres retentis-
sait au son de-» hymnes sacrés; on n'interrompait plus la lecture des livres saints, et ceux qui les expliquaient distribuaient sans cesse la consolation de la doctrine céleste. Ce fut en ce temps qu'ils assaillirent de nouveau les châteaux et les bourgs ([ue les Perses occupaient çà et là, ils les renversèrent et les détruisirent. D'abord ce fut le tour de la grande ville d'Ardaschad avec ses faubourgs, puis, les forteresses inaccessibles de Karin, d'Ani, d'Ardakers et leurs bourgs; Ergaïnort, Arhin et leurs faubourgs ; Partzrapoul, Khoranisd, Dzakhanisd, Oghagan, localité bien fortifiée, et avec elles, leurs villages ; Arpaucla, le bourg de Van avec ses bourgs, Kréal, Goboïd, Orod et Vasagaschad.
Toutes ces villes, avec leurs villages et dépendances, avec les soldats et les chefs qui les gardaient, furent pris dans la même année et démantelés, les habitants emmenés en captivité, leurs biens enlevés, leurs maisons détruites ; celles des ministres et des adrousc/ian incendiées; on purifiait les lieux profanés par l'idolâtrie, on s'empsrait des temples, des ornements qu'on enlevait et déposait dans la sainte église et, par le moyen des prêtres, on les consacrait au service de lautel. On dressa la croix au lieu où s'accomplissaient les infamies du culte païen partout aboli, on dressait un autel et on y célébrait le sacrement vivifiant. On rétablissait dans ces localités les ministres et les prêtres, et toute la terre se réjouissait dans une ferme espérance.
Tandis qu'ils accomplissaient avec ce zèle ces entreprises héroïques, on reconnaissait en eux la grâce divine, en sorte que quelques soldats arméniens de la partie orientale du paj's, sans en avoir reçu l'ordre, envahirent la province d'Adherbadagan, faisant de grands dommages, prenant, renversant, détruisant beaucoup d'adrouschan. Les soldats se jetèrent sur ceux qui se trouvaient dans les grandes forteresses en faisant le signe de
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la croix. Il y eut deux châteaux forts qui s'écroulèrent sans que personne y eût touché ; en sorte que les gens du pays, terrifiés par ce prodige, incendièrent les adrouschan de leurs propres mains et abjurant le magisme confessèrent l'Évangile.
Les troupes obtinrent aussi de grands succès, parce que là où il n'y avait plus d'espérance, et alors qu'on invoquait le nom de Dieu, [les ennemis] étaient saisis d'un grand effroi, et chacun racontait à son voisin des visions nouvelles et merveilleuses. Les étoiles brillaient au ciel plus éclatantes que d'ordinaire, et tous les enfants du pays s'armaient de courage comme des guerriers.
Quelques jours après, le général en chef des Aghouank arriva avec le saint évêque delà province et, haranguant ses soldats, il leurdisait : « L'armée perse qui est dans le pays des Huns est de retour ; elle est entrée dans notre province avec beaucoup de cavalerie de la Porte. En outre, ayant amené avec elle trois cents docteurs mages, ils ont semé la division dans le pays et attiré à eux un grand nombre de gens. Ils voulaient s'emparer de l'église, et par ordre du roi, ils disaient : Si vous acceptez spontanément la religion, le roi vous accordera des présents et des honneurs et la cour vous exemptera de tributs. Mais si vous ne la recevez pas volontiers, nous avons l'autorisation de dresser des adrouschan dans les villes et dans les campagnes, d'y allumer le feu de Vram et d'y établir des mages et des chefs mages comme juges de tout votre pays. Si quelque téméraire s'y oppose, il sera rais à mort, sa femme et ses enfants seront esclaves de la cour royale.
En apprenant cette triste nouvelle, l'armée arménienne ne perdit pas courage. On assembla de nouveau tous les gens du pays. On les encouragea, on les congédia afin d'essayer de les abuser et d'empêcher leurs perfides projets, en usant d'artifice , afin qu'ils ne se
saisissent point des membres de leur saint clergé. S'étant ensuite remis en conseil, ils cherchèrent à conjurer les événements par la force de Dieu.
Dans le même temps ils envoyèrent dans le pays des Orientaux un des grands satrapes, Adom, de la maison des Kénouni, pour donner avis de toutes les perfides résolutions du roi d'Orient et déclarer que, dans leur ferme résolution, ils avaient , par leurs actes, foulé aux pieds l'ordre odieux du roi et mis à mort un grand nombre de mages. Ils imploraient aussi leur secours efficace et promettaient de se soumettre à eux, s'ils le désiraient. Voici la copie de la lettre qu'ils envoyèrent à l'empereur Théodose :
« Joseph, évêque, avec un grand nombre de ses évoques et toutes les troupes arméniennes ; Vasag marzban et Nerschapouh Remposian avec les généraux et tous les grands satrapes, à l'illustre empereur Théodose; salut encore à toi et à toutes tes troupes ! Tu domines la terre et la mer par ta bonté magnanime, et il n'y a personne au monde qui s'oppose à ton invincible puissance. Nous possédons des témoignages irréfragables que tes valeureux ancêtres, maîtres de l'Europe, s'avancèrent et s'emparèrent des régions asiatiques depuis les frontières de Seres jusqu'aux contrées de Gaderon, et aucun rebelle ne s'est soustrait à leur domination.
« Ils se plaisaient à désigner l'Arménie comme une possession chère et délicieuse, parmi celles de leur immense empire. C'est pourquoi, en souvenir de son ancienne affection, notre roi Tiridate, dès son enfance, et afin d'échapper à ses oncles cruels et parricides, fut élevé chez les Grecs, puis, reconnu roi par vous, il reconquit l'héritage paternel. Il reçut en même temps la foi du Christ par l'intermédiaire du saint archevêque de Rome qui avait illuminé les contrées ténébreuses du Nord. Maintenant les fils égarés de l'Orient veulent nous enlever notre
foi; mais nous, pleins de confiance dans ta vaillance et ta générosité, nous avons déjà résisté à leurs ordres et nous sommes encore disposés à le faire. Mieux vaut mourir en servant Dieu que de vivre en apostasiant. Si tu veux nous protéger, nous obtiendrons une double vie et nous éviterons la mort. Pourtant, si tu tardes encore, la violence de cet incendie se communiquera peut-être à beaucoup d'autres provinces. »
Lorsque cette lettre suppliante eut été présentée et lue au grand empereur, on chercha et on consulta beaucoup de livres contenant d'anciens documents, et on y trouva ce même pacte d'alliance. Or, tandis que le bienheureux Théodose prenait l'avis de tout lesénat etvoulaitterminer les choses pacifiquement, — il s'y était intéressé de tout cœur, afin que les églises des Orientaux ne fussent pas saccagées par des païens odieux, — tout à coup il arriva au terme de sa vie. Sa mort eut un funeste résultat sur le secours qu'il avait promis.
L'empereur Marcien lui succéda. Cédant aux perfides conseils du général Anatole et du Syrien Ephlalios (Eulalius), hommes vils, iniques et sans religion, il refusa l'alliance des croyants qui avaient résisté de tout leur pouvoir à la perversité des païens. Ce prince pusillanime préférait conserver l'alliance des païens, pour maintenir la paix terrestre, plutôt que de secourir les chrétiens par ses armes. Il envoya en hâte cet Ephlalios au roi de Perse, et s'engagea par traité à ne point secourir les Arméniens de ses armées, ni même à leur envoyer des armes ni quoi que ce soit.
Les choses ainsi arrangées et tout espoir de secours disparu, les saints évêques reprirent un nouveau courage et enflammèrent le zèle des soldats. Bien que songeant à leur faiblesse et à l'alliance des souverains, ils ne se laissèrent point abattre et s'armèrent de courage, répétant leur première résolution : « Nous sommes décidés
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à combattre et à mourir. Il est facile à Dieu de repousser avec une poignée d'hommes les efforts d'un grand nombre et de faire de grandes choses avec des moyens insullisanls. »
Bien que n'ayant ni roi pour chef, ni aucun étranger pour allié, néanmoins par le seul sentiment du courage et par les consolations des saints docteurs, ils se réunirent aux troupes des satrapes de chaque famille et ils arrivèrent promptement au rendez-vous fixé avec beaucoup d'autres cavaliers de l'ancienne cour. Ils partagèrent ensuite toute l'armée en trois corps : 1*"" corps, sous Nerschapouh Remposian, chargé de la défense du pays près des confins de l'Adherbadagàn ; 2* corps, sous Vartan, général des Arméniens, devant se porter sur les conlins des Ibères contre le marzhan de Djor, venu pour ruiner les églises des Aghouank; 3* corps, sous Vasag, prince de Siounie, qui intérieurement n'avait jamais renoncé au culte des païens.
Vasag s'entoura de ceux dont il savait la foi vacillante: le prince des Bagratides avec ses troupes, le prince des Khorkhorouni, le prince des Abahouni, le prince du Vahévouni, le prince d'esBalouni, le prince des Kapèlénian, le prince d'Ourdz, chacun avecsestroupes.il attira à lui d'autres soldats de la maison royale et quelques nobles des autres maisons. Par une infâme trahison, il se retira dans les forteresses de son domaine, et il pénétra adroitement, par une insigne hypocrisie, au milieu des troupes perses pour inquiéter le pays des Aghouank.
Pendant ce temps, il expédiait en hâte, de sa retraite bien fortifiée, des courriers à l'armée perse : « Voici que j'ai rompu l'union du clergé arménien; j'ai fait diviser l'armée en trois corps : le l®*", je l'ai fait partir pour le pays de Her et Zaravant ; le 2^ est en mon pouvoir et je ne lui laisse point la liberté de nuire aux troupes du roi.
Le Muriijre de Vartan et de. nés coiii]ni(jiiuii}; ô'.)
Ensuite, j'ai fait disperser dans le pays tous les guerriers qui se trouvent dans cette contrée. Le 3*^ corps, qui est faible et peu nombreux, je l'ai confié à Vartan dans l'Aghouank. Avance-toi bravement contre lui et ne crains pas d'en venir aux mains ; je sais qu'il sera mis en déroute par tes prouesses. «
Il écrivit ceci au marzbaii Lépoukhd, qui, en l'apprenant et sachant que le général des Arméniens marchait à sa rencontre avec une troupe peu nombreuse, quitta le pays de Djor, rassembla son armée, traversa le grand lleuve Cyrus (Gour), et se porta à sa rencontre dans des Ibères en face de la ville de Khaghkhagh, résidence d'hiver des rois Aghouank. Il établit sous la protection de la ville et autour d'elle un camp retranché ; les soldats, préparant leurs armes, s'animèrent au combat qu'ils allaient avoir à livrer à l'armée arménienne.
L'intrépide Vartan et les troupes du 2*^ corps, voyant les dispositions de la formidable armée des païens, s"a- ))erçureut alors à quel point ils étaient inférieurs en nombre. Cependant, bien qu'ils fussent moins nombreux, ils ne furent pas émus par la multitude de leurs ennemis et tous ensemble levèrent les mains au ciel et dirent: « Juge, ô Seigneur, ceux qui jugent; combats contre ceux qui nous combattent ; défends-nous avec tes armes et ton bouclier ; mets en déroute et renverse la multitude de ces impies. Devant le grandétendardde la rédemption, dissipe et brise l'union injuste de tes ennemis ; donne à nous, qui sommes en si petit nombre, la gloire de la victoire sur cette innombrable multitude. Nous ne sollicitons pas cette faveur par ambition de la gloire pour de stériles mérites, ni par avarice pour obtenir une grandeur passagère, mais pour que tous ceux qui obéissent à l'Evangile, reconnaissent et sachent que tu es le Seigneur de la vie et de la mort et que le triomphe et la défaite sont dans ta main. Nous sommes prêts à mourir pour ton
amour ; mais, si nous pouvons les anéantir, nous serons les vengeurs de la vérité. »
Là-dessus, on forma la troupe et on donna l'assaut. Ayant culbuté l'aile droite, les Arméniens tombèrent sur l'aile gauche, tuant tout et mettant l'ennemi en fuite jusque dans les forêts situées sur les rives profondes du fleuve Lophnos. Là, quelques seigneurs de race royale résistèrent au roi de Paghassagan, et désarçonnèrent un des satrapes arméniens de la race de Timaksian ; puis ils tuèrent Mouschet et blessèrent Kazrig.
Pendant ce temps, Arschavir Arscharouni, observant les affaires, rugit comme un lion et bondit comme un sanglier. Il frappa et tua le brave Vourg, frère du roi des Lephin, et massacra beaucoup des gens de sa suite. Il fit mordre la poussière à beaucoup d'hommes valeureux ; mais le fleuve noya plus de soldats que l'épée n'en avait tué et la terre reçu. La multitude de cadavres gisant de tous côtés changea l'eau du fleuve en sang, on ne trouva pas un seul ennemi caché dans les fourrés de la plaine. Cependant un soldat de l'armée ennemie, traversant le fleuve à cheval et tout équipé, porta la nouvelle de cette défaite à ce qui restait de l'armée.
Les soldats arm.éniens, cessant le combat, vinrent dépouiller les morts, recueillir le butin, détrousser les cadavres, ramasser beaucoup d'or et d'argent, des armes, des ornements de personnages de marque et de chevaux. Ils attaquèrent ensuite les châteaux et les villes que les Perses possédaient dans le pays des Aghouank. Combattant avec ardeur, ils incendièrent les retraites bien défendues, tuèrent nombre de mages venus pour ruiner la contrée et passèrent au fil de l'épée tous ceux qu'ils rencontrèrent dans les bois, laissant leurs corps en pâture aux oiseaux de proie et aux bêtes féroces. Ils purifièrent les lieux DÛ se trouvaient des victimes immondes et affran-
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chirent les églises, qui furent délivrées d'incalculables persécutions.
Beaucoup de satrapes et de gens du pays d'Aghouank qui, pour le nom de Dieu, étaient dispersés dans les cachettes du mont Gabgoh, en voyant le succès dont Dieu avait favorisé l'armée arménienne, se rassemblèrent et se réunirent aux soldats, et s'étant unis et alliés entre eux. ils participèrent à l'œuvre de la délivrance. Ensuite ils se portèrent dans les défilés des montagnes des Huns que les Perses occupaient fortement. Ils prirent et ruinèrent les fortifications du défilé, mirent en déroute les soldats de la garnison et confièrent le passage à Vahan, de la famille des rois Aghouank. Dans tous ces combats personne ne fut blessé, excepté un bienheureux qui termina sa vie en martyr — Mousch Timaksian — dans cette grande bataille.
Aussitôt après, les Arméniens envoyèrent de cet endroit celui à qui était confiée la garde du défilé, comme ambassadeur dans le paj's des Huns et chez beaucoup d'autres peuplades barbares, alliées des Huns, afin qu'on s'engageât de part et d'autre et qu'on signât un traité d'alliance indissoluble. Ces peuples, en entendant toutes ces communications, accoururent aussitôt et furent témoins de la victoire remportée. Ils s'empressèi'ent d'accepter ce traité, en prêtant serment suivant leur religion : ils reçurent également celui des chrétiens, qui [jurèrent] de garder fidèlement l'alliance.
Cela fait et les Arméniens paisiblement établis dans ce pays, il arriva d'Arménie un courrier porteur de tristes nouvelles. Il se frappait le front, déchirait ses vêtements et disait : « Désertant la religion chrétienne, Vasag a ruiné beaucoup de localités d'Arménie, particulièrement les résidences royales d'hiver dans lesquelles on tient garnison : Karni, Eramon, Treshanaguerd, magnifique construction, Vartanaschad, le fort d'Oschagau,
Parakhod, Artiaii, le bourg de Govasch, Aroudj, Aschnag et tout le pied d'Arakadz, la province d'Ardaschad avec sa capitale Ardaschad, tous les villages et les bourgs qui l'environnent, prenant, dévastant, incendiant, mettant en fuite vos familles et les expulsant de leurs propres maisons. Il s'est emparé des saintes églises, il a emprisonné les familles des clercs et il a enchaîné et emprisonné ceux-ci.
«Quanta lui, il parcourt le pays avec ses troupes pour le ravager et le saccager. L'armée, qui était dans l'Adherbadazan, narriva pas pour secourir les habitants dans l'intérieur du pays : les soldats qui étaient là, fuyant le traître, sont allés sur les frontières de la province, mais ils conservent avec vous le pacte d'union pour l'amour du Christ. Quant à ceux qui étaient avec Vasag, les uns ont déserté leurs postes, mais beaucoup d'autres ont été séduits par sa perversité. »
On leva le camp pour rentrer en hâte en Arménie avec un butin considérable et de grandes richesses. Les soldats chantaient :
Célébrez le Seigneur parce qu'il est boa,
Parce que sa miséricorde est élernelle.
ïl a frappé les giands
Et anéanti les princes valeureux.
Parce qu'il est bon.
Parce que sa miséricorde est éternelle.
Chantant ce psaume jusqu'à la fin et le termmant par des prières, ils glorifiaient la sainte Trinité. Cependant Vartan veillait sur l'armée, formait l'avant-garde, l'arrière garde, les tlancs-garde ; ainsi on arriva sains et saufs, en trente jours, près des frontières de la patrie.
On raconta à l'apostat Vasag et aux princes qui étaient avec lui les faits d'armes du 2^ corps dans le pays des Aghouank et l'alliance avec les Huns. Avant d'en venir aux mains avec eux, il fuyait la nuit dans les lieux for-
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tifiés de ses domaines, et avec tant de hâte que, malgré lui, il abandonna les prisonniers et le butin enlevés dans la province d'Ararat.
Cependant, l'hiver étant arrivé et l'ennemi ayant épuisé les subsistances, Vartan ne pouvait nourrir ses soldats rassemblés. Il les dispersa pour vivre et les mit en quartiers d'hiver, avec ordre de préparer les armes pour le printemps ; il garda auprès de lui, en qualité d'auxiliaires, quelques soldats et les principaux satrapes, et il employait ses forces à se maintenir dans les résidences royales. Ensuite il envoya de nombreuses troupes dans la province de Siounie, soumit et subjugua beaucoup de cantons et réduisit aune telle détresse Vasag et son entourage, que torturés par la faim ils se contentaient d'âne et de cheval crevés pour leur nourriture.
D'autres malheurs fondirent encore sur l'apostat, tellement que l'assemblée des saints évêques et de tout le clergé s'apitoyait sur des tourments si cruels. En effet, des hommes et de faibles femmes s'en allaient nu-pieds, des enfants étaient brisés contre les pierres et abandonnés le long de la route.
En souvenir des succès remportés par ceux qui craignaient Dieu, les évèques et les prêtres ordonnèrent des jeûnes et des prières pendant tout le mois de Khaghotz (mi-décembre-mi-janvier) et la célébration d'une fête en commémoration de la victoire obtenue le jour de I Epiphanie, afin que ce grand souvenir fût à jamais attaché à léternelle fête divine. Les saints évêques écrivirent aussi quelle protection Dieu avait providentiellement accordée à l'Arménie et ils envoyèrent cet écrit dans le pa\'s des Grecs, à Constantinople, au saint clergé, afin qu'eux aussi, en adressant à Dieu des prières, lui demandassent [pour les Arméniens d achever Tleur tâche' comme ils l'avaient commencée.
Ayant mis en liberté un des principaux prisonniers
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perses en le faisant comparaître devant les satrapes, ils s'entretinrent avec lui et lui exposèrent tous les malheurs arrivés, soit par la dévastation des provinces, soit par le massacre des troupes royales, soit enfin par toutes les autres circonstances qui devaient surgir. En lui exposant toutes ces choses, on rapprochait les accusations des deux partis, celles des croj^ants et celles des apostats ; comment les premiers avaient été injustement et sans raison tourmentés afin de les éloigner de la foi de leurs pères ; la trahison du rebelle Vasag ; comment il avait trompé le roi en engageant la parole des Arméniens qui auraient embrassé le magisme ; comment enfin, tandis que personne ne s'était engagé avec lui verbalement, il les avait trompés de sa propre, volonté.
Quand on lui eut fait comprendre toutes ces choses, on l'envoya en Perse comme ambassadeur, afin qu'il défendît les frères et qu'il trouvât le moyen de les sauver de la tribulation.
Ces premières et tristes nouvelles étaient déjà parvenues à la cour par l'impie Vasag ; ii annonçait la déroute des troupes royales et faisait retomber le poids de l'accusation sur le saint clergé de TÉglise. Ce perfide ne visait qu'à séparer les évêques et les satrapes, mais il n'avait pas songé à ce que l'on peut voir dans l'ordre naturel, c'est-à-dire que, pour un temps donné, l'âme et le corps se désunissent, mais qu'un semblable phénomène ne peut pas se produire chez ceux qui, pour l'amour de Dieu, sont unis entre eux.
Cependant Vasag, s'étant rendu dans la résidence d'hiver, raconta tous ces événements devant le roi ; il Téraut et l'effraya à un tel point qu'il perdit tout son courage, d'autant plus qu'il était revenu de sa campagne d'Orient plutôt avec déshonneur qu'avec gloire. Lorsque les faits lurent confirmés par le dernier ambassadeur, il rejeta
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sur ses conseillers tout l'insuccès de ses entreprises ; cependant il modéra sa colère ; aussi les perfides conseillers qui excitaient son impiété eurent la bouche fermée. Il s'humilia dans son orgueil altier et changea les dispositions de son cœur aigri en des sentiments plus humains. Il fit un retour sur lui-même, se reconnut plein de faiblesse et comprit qu'il ne pouvait exécuter tout ce qu'il voulait entreprendre. Il calma sa colère, retint ses cris, et celui qui, à haute voix, faisait trembler par ses emportements terribles ceux qui étaient proches et ceux qui étaient éloignés, commença à emploj^er avec tout le monde de douces et flatteuses paroles. Il dit : « Quel dommage ai-je commis ? Quel malheur ai-je fait éprouver aux peuples, aux langues ou aux individus ? N'existe -t-il pas beaucoup de sectes dans l'empire des Arik, et ces cultes ne sont-ils pas publics ?Qui donc les a contraints ou forcés à se convertir uniquement à la religion des mages ? Ceux surtout qui professent la foi chrétienne, plus ils ont été attachés ou sincères dans leur religion, plus ils nous ont paru meilleurs que tous les autres sectaires. Personne ne peut trouver une tache dans leur parfaite religion, et même je la regarde comme semblable et égale à celle des mages ; c'est pourquoi elle était respectée déjà sous le règne de mon père qui était assis sur ce trône majestueux.
« Quand ensuite le roi se mit à examiner et à connaître à fond toutes les religions et qu'il les eut complètement approfondies, il trouva celle des chrétiens plus sublime qu'aucune autre. C'est pourquoi les ayant loués et honorés, ils furent admis à la Porte royale, comblés de présents magnifiques, et ils pouvaient parcourir librement tout le pays. Ceux qui étaient à la tête des chrétiens et qu'on appelle évêques. recevaient présents et honneurs comme les fidèles osdigans. Il leur recommandait les provinces éloignées et il n'y
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avait jamais aucun conflit dans les affaires de l'Etat.
« Cependant vous ne vous êtes jamais souvenu de ceci, mais vous m'avez lonjours fatigué les oreilles en proférant beaucoup de méchancetés contre eux. Voyez ! vous m'avez fait agir comme je ne le voulais pas, et il en est arrivé de grands dommages sur les territoires des deux implacables ennemis. Nous-même, dans une contrée reculée, nous n'avons obtenu aucun succès militaire, et vous, ici même, dans mes domaines, vous avez suscité des combats dont l'issue sera pire peut-être que si nous combattions avec des ennemis étrangers. » Il ajouta encore d'autres choses aux grands et il imputait la cause des dommages au chef des mages et aux mages. Tous les grands et les satrapes qui avaient rang à la cour, en entendant ce perfide langage, baissaient la tête et regardaient la terre. Cependant quelques-uns, voulant convaincre le roi, lui dirent : « Roi valeureux, tu as dit la vérité, tu peux maintenant nous humilier avec raison. Qui pourrait s'opposer à ta volonté, puisqu'il t'a été accordé par les dieux d'agir en tout comme tu l'entends? Ne tourmente pas ton esprit et n'afflige pas nos âmes ; peutêtre les choses seront-elles faciles à exécuter. Gagne du temps et arrache-leur de nouveau la foi chrétienne, car de cette manière tu convaincras les rebelles. »
Ce discours plut au roi, qui manda aussitôt en sa présence tous ceux, à quelque nation qu'ils appartinssent, qui professaient le christianisme et servaient dans l'armée. Il défendit expressément à chacun d'eux d'adorer Dieu en public; il persécuta ceux qui refusèrent d'obéir et leur prohiba tout culte extérieur. Il contraignit quelques-uns à adorer le soleil et fit prendre le deuil à tous les soldats. Il ordonna ce même jour qu'ils restassent libres de garder leur religion chrétienne suivant son premier ordre.
Cependant ceux qui s'étaient rendus coupables d'apo-
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stasie, ne voulaient pas venir effrontément se mêler aux pratiques du christianisme. Mais le roi ordonna qu'on les prît de force, qu'on les menât à leur église, et il engagea les prêtres à agir envers eux comme il fallait suivant leurs coutumes. Il accorda de nouveau à chacun d'eux les gages qui avaient été supprimés et il ordonna qu'ils reprissent leurs places dans les festins. Il ne les excluait pas de la cour, car il les replaça de nouveau dans le rang qu'ils occupaient primitivement. Il shumiliait et s'entretenait affectueusement avec eux, suivant sa première habitude.
Ayant accompli et ordonné tout ce qui vient d'être dit, il expédia dans toutes les provinces de son obéissance un édit de pardon aux chrétiens. « Si quelqu un est enchaîné, qu'il en soit délivré par ordre royal ; si on lui a enlevé ses biens, qu'on les lui rende. Qu'on agisse de même pour les propriétés paternelles soit octrovées, soit achetées, soit dérobées ; nous avons déjà ordonné qu'elles soient rendues. » Lorsqu'il leur eut fait savoir toutes ses volontés, il exigea un témoignage de fidélité dans le paj^s d Arménie et par serment,et il s'engagea luimême solennellement et avec l'adhésion de tous les grands à oublier entièrement toute vengeance à leur égard : « Comme vous professiez auparavant votre religion ouvertement, dorénavant faites de même ; seulement ne vous révoltez plus contre notre souveraineté. » Le roi dit et adressa ces lettres à l'Arménie et à beaucoup d'autres contiées qui professaient la religion chrétienne. Ensuite, ourdissant secrètement une trame, il envoya en hâte des ambassadeur.sà l'empereur Marcien. Sétant assuré que les Grecs ne voulaient pas secourir les chrétiens, soit en envoyant des troupes, soit par tout autre moyen, le roi revint de nouveau à ses premiers projets de perfidie. C'est pourquoi il faisait ordonner par ses aânistres l'exécution des ordres et il pensait qu'ils les
rempliraient en suivant ses premières prescriptions. Quoique les Arméniens eussent reçu ledit contenant les trompeuses promesses du roi qui, en apparence, leur donnait l'espoir de la vie et, en réalité, l'amertume de la mort, ils s'étonnaient néanmoins de la perfidie de ses desseins et ils se disaient : « Quel rusé impudent ! deux ou trois fois mis à l'épreuve, il n'a retiré que confusion et il n'en a pas honte. Il sait notre union indissoluble, et il ose, il compte encore vouloir nous décourager dans l'avenir. Maintenant, croirons-nous à cet ordre capricieux ? Quel bien avons-nous vu dans toutes les églises du pays des Perses ? L'homme naturellement pervers ne peut faire aucun bien aux autres ; et celui qui, de luimême, marche dans les ténèbres, ne peut guider personne avec la lumière de la vérité. Comme la justice ne découle pas de l'iniquité, ni la vérité du mensonge, on ne peut attendre d'un esprit bouleversé l'espérance de la paix. Nous, cependant, avons été délivrés par la vertu de Dieu et confirmés par la foi dans l'espérance du Christ qui est venu et a pris de la sainte Vierge la chair de notre nature, en l'unissant A son inséparable divinité; il supporte en luimême les tortures dues à nos fautes, et c'est avec ce corps qu'il fut crucifié et enseveli. Etant ressuscité, il apparut à beaucoup de gens et, en présence de ses disciples, il s'éleva vers son Père et s'assit à la droite de sa puissance. Lui-même nous le reconnaissons pour le vrai Dieu et nous attendons qu'il vienne avec la gloire el la vertu de son Père pour ressusciterions les morts, pour renouveler la jeunesse des créatures et prononcer la sentence éternelle et irrévocable sur les justes et sur les pécheurs.
« Nous n'errons pas comme des enfants ou des ignorants ; l'inexpérience ne nous égare pas, nous sommes prêts à subir toutes les épreuves. Nous prions Dieu et demandons sans cesse ù son Intînie miséricorde de fini
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comme nous avons commencé, avec courage et non avec déshonneur. Car l'Orient et l'Occident savent aussi que vous avez été rebelles à Dieu et que nous avons été injustement et contre tous nos droits condamnés à la mort. Les cieux avec les bienheureux et la terre avec ses habitants nous rendent témoignage que nous n'avons pas même péché par pensée, et au lieu de nous donner des récompenses etde nous faire du bien, vous voulez nous i-avir notre vie véritable. Cela est impossible et ne sera jamais! Croironsnous donc à la parole indigne de celui qui nous contraignit injustement à apostasier ? Et maintenant, sans avoir fait aucune bonne œuvre, pourra-t-il nous annoncer de bonnes nouvelles ? Nous ne pouvons aujourd'hui nous fier facilement à la foi simulée de celui qui blasphémait le Christ et le faisait renier aux croyants. Celui qui jurait par sa vaine et trompeuse cro3 ance d'imposer tous ces tourments aux ministres de l'Eglise, nous remercie perfidement aujourd'hui, afin de répandre sur nous toute sa méchanceté. Ne le croyons pas et n'accomplissons point ses ordres mensongers. »
Lorsque le roi fut convaincu qu'il ne pourrait rompre leur inébranlable union, le cœur rempli d'amertume, il éloigna de lui le vieillard dans lequel le démon résidait avec toute sa puissance et qui avait provoqué le grand massacre. Dès l'enfance, sa nourriture favorite était le corps sans tache des saints et son insatiable boisson, le sang des innocents. Il joignait à son iniquité l'ordre de mort et, avec cet ordre, il rassemblait beaucoup de troupes de toutes les provinces et il envoyait aussi beaucoup d'éléphants.
Arrivé près des frontières de l'Arménie, il entra dans la ville de Phaïdagaran et dispersa ses soldats autour de la place, pour dissinmler les préparatifs de sa perfidie. L'ancien dragon pénétrant avec son venin dans la forteresse se cachait avec un mélange d'audace et d'hj'pocri-
sie, menaçait d'une voix terrible ceux qui étaient éloignés etencourageait ceux qui étaient près en s'insinuant comme un serpent. 11 se nommait Mihr-Nersèh ; il était prince et commandant suprême de toutes les possessions perses, et nul ne pouvait s'opposer à lui. Non seulement les grands et les petits, mais le roi lui-même recevait ses conseils, et il lui avait fait entreprendre des expéditions malheureuses.