DE LA DÉFECTION DU PHINCE DE SIOUNIE ET DE SES ADHÉRENTS IMPIES
J'ai raconté jusqu'ici les infortunes que l'arrivée des étrangers attira à notre nation ; ce n'est pas qu'on tuât beaucoup des nôtres, nous en fîmes périr un plus grand nombre des leurs, parce qu'alors nous étions unis et alliés, et bien que quelques-uns dissimulassent leur hypocrisie, l'union paraissait néanmoins formidable aux ennemis qui, pendant deux ou trois campagnes, ne purent nous tenir tête. Mais avec la discorde, l'union s'est atfaiblie et la vertu céleste s'est éloignée.
Ceci arrivant chez les plus braves provoqua un vrai désespoir. En effet, si on dispersait les membres de notre corps sanctifié, chacun à cette vue ne pourrait retenir ses larmes ; ainsi s'attristerait-on bien plus sur celui qui est mort en corps et en âme. Et si cela avait lieu pour un seul, combien l'eiî'et ne serait-il pas plus grand lorsqu'au lieu d'un homme il s'agirait d'un peuple? Nous ne nous plaignons pas cependant pour un seul peuple, mais pour plusieurs ; j'en parlerai plus tard, avec ordre, mais non sans trouble.. Voici que, malgré moi, je raconte les vicissitudes de bien des gens ; comment plusieurs perdirent la vie véritable et la firent perdre à beaucoup d'autres, et
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plusieurs perdirent la vie terrestre, tandis que d'autres perdaient la terrestre et la céleste, ce qui est plus grave. Dieu seul peut fermer la porte de la perdition, mais eux l'ouvrirent en franchissant les bornes des forces humaines. L'impie Mihr-Nersèh sachant, à n'en pas douter, la perfidie de Vasag, le fit mander près de lui. Vasag, s'étant déjà séparé de l'union des Arméniens, se rendit à cet appel, assura Mihr-Nersèh de sa fidélité et de la rébellion injuste des Arméniens. Il exagéra les faits et gestes de ceux-ci en vue de s'emparer de l'esprit de l'impie.
Ce dernier blâmait fort Vasag, mais n'en laissait rien voir; il l'accablait au contraire de présents et d'éloges. Il lui promit d'étendre son pouvoir, lui laissa entrevoir même l'accès du trône, s'il parvenait à rompre l'union du clergé arménien et à exécuter les ordres du roi.
Vasag ayant réussi et voyant que le vieillard aigri était découragé et n'avait plus la fermeté de ceux qui formaient l'union, s'en réjouit et songea à les gagner tous, afin de les perdre tous éternellement. Il était habile et savait bien qu'il s'était éloigné de lui-même de l'Eglise, qu'il s'était détaché et privé de l'amour du Christ, Depuis lors il oublia rincarnaliou et la prédication de l'Evangile, méprisa les menaces et négligea l'espérance. Il renia son baptême et l'Esprit-Saint, méprisa le corps du Sauveur qui l'avait sanctifié et le sang qui lui avait remis ses péchés. Il effaça le caractère de son adoption et brisa de ses mains l'anneau du sceau inviolable. Il fut rejeté du nombre des élus et beaucoup le suivirent. Il étendit la main injustement, se fit idolâtre et devint un vase d'iniquité Satan l'enveloppa de ruses ; il se mit à son bras comme un bouclier et le couvrit comme un casque ; il fut en somme un des plus fidèles champions. Il disputa insidieusement avec les sages, subtilement avec les savants, ouvertement avec les simples, et spécieusement avec les habiles. Il étendit la main et éloigna beaucoup de gens delà milice
du Christ pour les incorporer à celle du démon. Dans plusieurs endroits il pénétra comme un assassin, s'insinua comme un serpent dans les forteresses et, par la brèche, ravit, saisit, enleva de haute lutte, des nobles, des princes en grand nombre et même quelques prêtres indignes d« ce nom.
Voici les noms de ses adhérents ;
Ardag, prince des Reschdouni ;
Katisch, prince des Khorkhorouni ;
Kiud, prince des Vahévouni ;
Dir, prince des Pakradouni ;
Manedj, prince des Abahouni ;
Ardèn, prince des Kapelian ;
Endchough, prince d'Agé ;
Nersèh, prince d'Ourdz ;
Varazschapouh, autre prince des Balouni ;
Manèn, noble des Amadouni ; et beaucoup d'hommes distingués, que l'on nomme osdanig à la cour.
11 fit apostasier tout le pays, peuple et clercs, au moyen des prêtres menteurs qui aidaient son iniquité : par exemple, un prêtre appelé Zankag, un autre nommé Pierre, un diacre nommé Sahag. Il les envoyait auprès des gens simples pour les tromper et les railler. Ils juraient par TEvangile et disaient que le roi permettait à tous l'exer. cice du christianisme ; ainsi il les faisait sortir de la sainte union et les incorporait à la troupe des apostats.
Il rassembla ensuite tous ceux qu'il avait séduits, en forma un corps de troupes et écrivit au général en chef ; il en désignait plusieurs par leur nom, vantaitleur valeur et se louait fort de les avoir attirés à l'apostasie ; enfin il représenta les troupes arméniennes plutôt désunies que d'accord entre elles.
Tout cela lui réussissait; il finit par rompre l'union des Ibères et des Arméniens, de même celle des Aghouank, et fit révolter la province d'Aghdznik. Il fit aux Grecs des
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promesses trompeuses, écrivit une lettre à un certain Vasag, Tun des Mamigoniens au service des Grecs et général de l'Arménie mineure et du corps grec d'observation sur les frontières de Perse [ — aux environs d'Erzeroum — ] ; par cela même ce Vasag était éloigné des lois de Dieu et le digne collaborateur des épouvantables scélératesses de son homonyme ; ils lièrent amitié par la suite.
Vasag écrivait et répandait le bruit que tous les Arméniens s'étaient associés avec lui et avec l'étranger Vasag, et il le mandait à l'empereur. Il refroidit même à l'égard des Arméniens l'esprit des saints évêques et détourna du clergé tous les soldats grecs, car, grâce à ses prêtres apostats, il séduisait et trompait sous une apparence de sincérité. Il faisait porter la croix et l'Evangile et cachait ainsi ses projets sataniques. Lui-même avec tous les apostats, comptaient parmi les adorateurs du vrai Dieu; il se fortifiait ainsi plus que toutes les armées arméniennes, il jurait, aflirmait et montrait même des lettres de pardon venues de la cour.
La province soumise aux Grecs en était très satisfaite et se montrait disposée à l'écouter. Vasag agissait de même dans toutes les localités bien défendues, chez les Dmorik et chez les Gortik, dans l'Arlzakh et le pays d'Aghouank, chez les Ibères et dans la Chaldie (Khaglidik) ; il envoyait des nouvelles et les faisait confirmer, afin que ces peuples ne permissent à personne de s'établir chez eux.
Sa perfide conduite et plus encore le temps lui valaient le succès ; aussi il ne se trouva aucun étranger pour secourir les Arméniens, excepté les Huns leurs alliés. Il rassembla donc contre eux une nombreuse cavalerie perse, il ferma et condamna les issues de leurs défilés, et fit réclamer un gros renfort à la Porte de Djor. Il réunit et expédia un corps important aux défilés des montagnes
et rassembla l'armée entière de la province des Ibères, les guerriers des Lephiu, Djghp, Vad, Kav, Kghouvar, Khersan, Hedjmadag, Phaskh, Phoskh, Phioukhonau et toutes les troupes de Thavasbai'an, des endroits montagneux, des plaines et de tous les lieux fortifiés des montagnes. Il gagnait les uns par l'argent, les présents, qu'il distribuait largement aux frais du trésor royal ; il effrayait les autres par des menaces au nom du roi. Dès qu'il eut achevé tout au nom du roi, il écrivit chaque jour et tint au courant le général en chef des Perses, caché à Phaïdagaran. Dès ce moment, celui-ci se montra à quelques peuplades, effrayant les unes, achetant les autres. Il manda auprès de lui Vasag et les princes de son entourage et les comblait de présents au nom du roi ; il faisait de môme aux soldats. Il n'oubliait pas les prêtres et affirmait que, par leur moyen, il les gagnerait en les détachant de Tunion. Enfin le général manifestait sa gratitude aux deux apostats et leur promettait, en cas de victoire, la vie des autres prêtres et un rapport élogieux au roi sur l'ardeur de leur zèle.
Vasag souleva l'Arménie, en sorte qu'il désunit soudain beaucoup de frères, sépara le fils d'avec son père, et sema la division là où régnait la paix. Il avait dans ses domaines deux neveux restés attachés au pacte; il écrivit et les signala à la cour, obtint sur eux le droit de vie et de mort, les chassa et les exila de la contrée, afin qu'ils n'y revinssent plus. Il fit persécuter et chasser tous les moines du pays qui maudissaient son impiété. Il exécuta tous les genres de scélératesse contre la vérité, apprit aux païens impies ce qu'ils ignoraient, c'est-à-dire de quelle manière on pouvait déchristianiser l'Arménie.
Lorsque Mihr-Nersèh vit Vasag si méchant, il se fia encore plus à lui qu'à lui-même. Il demanda et s'assura des elTectifs de Vartan et en rappelant qu'ils s'élevaient à 60.000 hommes, il s'informait de la valeur de chacun ;
combien de cuirassieis, combien d'archers armés à la légère, combien de scutaires. Quand il fut instruit, il voulut connaître les noms des chefs, afin d'en opposer trois à chacun d'eux, outre les autres. Il questionna aussi sur les bannières, le nombre de corps, les généraux, quel général commencerait le combat, le nom de chaque cohorte, le nombre des trompettes. Il voulut savoir si l'armée se retrancherait ou si elle camperait en rase campagne, si elle attaquerait corps à corps ou par masses et sur un point, enfin quels étaient les plus vaillants et ceux qui braveraient le plus la mort.
Aussitôt queMihr-Nersèh tint tous ces renseignements de Vasag, il convoqua un conseil de guerre et donna ses ordres. Mouschgan Niousalavourd reçut le commandement en chef. Puis on marcha vers les contrées des Orientaux (en Perse) et s étant présenté au grand roi, il lui raconta les progrès des atfaires, ses industries, les perfidies de Vasag, et comment, la première fois, il avait voulu cacher les moyens odieux avec lesquels il avait désuni les soldats de l'Arménie. A ce discours du génclalissime, le roi dit tout en colère et en jurant : « Si ce misérable échappe à ce grand combat, je l'accablerai de reproches et lui présenterai à boire le calice de la mort la plus cruelle. »