‹ Les martyrs (volume 2)Chapitre 93 sur 117 · EN · texte numérisé non relu

EN

Saint Grégoire, Dialogues.

Le vénérable évêque Floridus me raconta aussi, autrefois, un miracle bien étonnant. «Le saint homme qui m'a élevé, me dit-il, Herculanus, évê(iue de Pérouse, avait été tiré d'un monastère pour être élevé à la pei-fection du sacerdoce. Sous le règne du perfide Tolila. la ville fut assiégée pendant sept années consécutives par l'armée des Goths, et un grand nombre d'habitants s'enfuirent pour ne pas mourir de faim. La septième année n'était pas achevée quand les Goths entrèrent dans la ville assiégée. Le comte qui les commandait envoya des messagers au roi Totila, pour lui demander ce qu'il fallait faire de l'évêque et du peuple. Celui-ci répondit : « Pour l'évêque, vous lui prendrez d'abord une lanière de sa peau depuis le sommet de la têtejusqu'au talon, vous le décapiterez ensuite. Quant au peuple que vous trouverez, vous passerez tout au 61 de l'épée. ))

Alors le comte fit conduire le vénérable évêque Herculanus sur les murailles de la ville, lui trancha la tête et lui fit couper, aprè.s sa mort, la peau depuis la tête jusqu'au talon, en forme de lanière. On jeta cusuitcson corps pardessus la muraille. Quelques personnes, par piété, réunirent la tête coupée an corps et l'ensevelii'ent avec un petit enfant mort qu'elles trouvèrent près de la muraille.

1. Le siège de Pérouse, en 516. ne dura que sept mois. Saint Hercul«iiu« était de l'ordre de saint Benoît. On célèbre sa fêle lé 7 novembre

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Quarante jours après ce carnage, le roi des Goths ordonna aux habitants de la ville, qui s'étaient enfuis, d'y revenir sans crainte. Ceux qui s'étaient éloignés pour éviter la famine profitèrent de la permission et revinrent.

« Mais ceux qui se rappelaient la sainte vie de leur évêque cherchèrent où son corps avait été enseveli, afin de lui donner une sépulture digne de lui dans l'église de l'apôtre saint Pierre. Lorsqu'ils creusèrent à l'endroit où il avait été enterré, ils trouvèrent le corps de l'enfant qui avait été mis avec lui, quarante jours auparavant, tout corrompu et rempli de vers, tandis que le corps de l'évêque était conservé comme s'il venait d'être enseveli le jour même ; et ce qui causa encore plus leur admiration, c'est que la tête était tellement unie au corps, qu'elle ne paraissait pas avoir été coupée, et qu'on n'y voyait aucune cicatrice. Ils tournèrent le corps et cherchèrent si on pouvait y découvrir quelque trace d'incision ; mais ils le trouvèrent si entier que le fer semblait ne pas y avoir touché. »

tlBU^H

LES MARTYRS DE NEDJRAN DANS l'arabie heureuse, en l'année 523.

Vers le temps de César et d'Auguste, il se forma dans l'Arabie heureuse un établissement politique dont la ville de Safar fut le centre ; cet Etat prit ou reçut le nom de royaume des Homérites ouHimyarItcs. Il était assez étendu et imposant pour donner de l'ombrage à Auguste; il comprenait tout l'angle sud de la péninsule ai'abique jusqu'à Moka et Aden, et étendait son influence sur la côte d'Afrique jusqu'à Zanzibar et au delà. Néanmoins les roisd'Himyar ne semblent pas avoir été indépendants. En effet, les rois d'Axoum se qualifient, au iv* siècle, de rois des Axoumites et des Homérites: HaaiXeùç 'A^u)[JLiTtï»v xa: '0|Ji7)ptTÙ)V {Corp. inscr. graec. n° 5128. Cf. M. D. Mueller dans les Denkschriften de l'Académie de Vienne, t. XLIII ; tirage à part, p 4.) Ces peuples suivaient l'antique religion sabéenne, variété du polythéisme sémitique, ce qui ouvrit peut-être quelque jour tout ce pays aux établissements des Juifs. Dès les premiers temps de l'ère chrétienne, on observe des traces de propagande juive ; les désastres du temps de Pompée, de Vespasien et d'Adrien contribuèrent à tourner les Israélites fugitifs vers cette région; nous les voj'ons fonder des colonies dans la région centrale de l'Arabie, à Teïma, Khaïber,Yathrib (Médi ne). Une paraît pas douteux que l'introduction et la propagation du judaïsme chez les Himyarites se rattache à cette invasion ; la même voie fut suivie plus tard parles missionnaires de l'Evangile. L'historien Philostorge nous apprend que, sous le règne de l'empereur Constance (337-361), une ambassade fut envoyée de Constantinople au pays des Himyarites ; eUe était conduite par un évêque nommé Théophile (vers 356 ? ), qui avait mission d'obtenir du roi du pays la liberté du culte chrétien tant pour les mar-

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chands romains qui venaient trafiquer en Himyar que pour les indigènes convertis. Il y eut quelques conversions, mais les premières traces d'organisation ecclésiastique ne se présentent guère avant le règne de l'empereiu' Anastase (491-518). Vers ce temps, un certain Silvanus, évêque des Homérites, et oncle de l'historien Jean Diacrinomenos, s'installa au centre d une colonie chrétienne, probablement à Nedjrân, ville de l'intérieur, assez éloignée de Safar, capitale du royaume où se trouvait une autre église.

La situation politique du pays était alors fort troublée. Antérieurement aux années 520-523, le négus d'Ethiopie enleva la couronne d'Himyar à l'ancienne dynastie et la remit à une autre famille princière ; mais un membre de l'ancienne famille royale, nommé Dhou-Nowas, juif de religion, comme ses ancêtres, profita de la mort du vice-roi éthiopien en résidence à Safar. et de la difficulté des communications entre l'Himyar et le littoral abyssinien à cause de la saison d'hiver, pour s'emparer de vive force de Safar dont il massacra la garnison et le clergé et dont il changea l'église en synagogue.

Le négus prépara une expédition contre Dhou-Nowas. « On ne sait combien durèrent ces préparatifs, ni à quelle année au juste il faut rapporter les débuts de l'occupation himyarite. Celle-ci dut être considérée par tous les chrétiens du pays comme une menace pour leur sécurité. A Safar, Dhou-Nowas avait exterminé une colonie chrétienne qui représentait l'occupation axoumite. En d'autres endroits, notamment à Nedjrân, il y avait des chrétiens d'origine différente. On aurait pu distinguer leur cause d'avec celle de la mission éthiopienne. Il semble en effet qu'il y ait eu un intervalle d'incertitude, où les chrétiens de Nedjrân n'eurent à souffrir de mauvais traitements que de la part de leurs compatriotes infidèles, sans que le nouveau roi 'les menaçât directement. A cette phase, me semble-t-il, se rapporte la lettre que leur écrivit Jacques, évêque de Saroug en Osroèae ; il les plaint vivement d'avoir tant à souffrir de la part des Juifs elles console de son mieux avec beaucoup de considérations théologiques.

Mais la situation s'aggrava bientôt. En 523, Dhou-Nowas vint mettre le siège devant Nedjrân. Prévoyant une descente

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des Axoumites, il devait éviter de laisser derrière lui une colonie chrétienne assez nombreuse, qui ne manquerait pas d'acclamer le négus et de combiner avec lui quelque opération militaire. Le siège traîna en longueur. Pour en finir, le prince himyarite eut recours à la ruse ; il proposa une capitulation qui fut acceptée ; puis aussitôt maître de la ville, il viola sa promesse et fit massacrer tous les chrétiens qui se refusèrent à l'apostasie. Ou doit citer, parmi ses victimes, le chef de la tribu de Harêth-ibn-Kaalj ; cet émir et ses gens, au nombre de 340, s'étaient renfermés dans la ville ; ils avaient donné aux Nedjrânites d'énergiques conseils qui ne furent pas acceptés, de sorte que ces braves nomades eurent le regret de mourir sans avoir combattu. Il est question aussi de deux femmes, l'une, Daumé, épouse du prince des Nedjrânites, qui fut égorgée avec ses deux filles; on eut la barbarie delà faire assisterau supplice de ses enfants et de lui verser leur sang dans la bouche. L'autre était mère d'un petit enfant de trois ans que Dhou- Nowas fit épargner comme d'ailleurs tous les enfants au-dessous de l'âge de raison. En vain essayait-il de le caresser ; le petit garçon ne cessait de l'injurier. En mourant, sa mère le l'ecoramanda à Jésus-Christ. Devenu grand, il vint en députation à Constautinople, où Jean d'Asie le connut ; il s'appelait Ba'isar. Du moins, on disait que c'était lui, bien qu'il protestât du contraire.

Naturellement, 1 exécution avait commencé par le clergé. L'évêque Paul était mort depuis deux ans ; on déterra son cadavre et on le jeta au feu. C'est par le feu, dans une vaste fosse ardente, que périrent prêtres, clercs, moines, vierges sacrées, en tout, un groupe de 427 personnes. L'église fut brûlée aussi. Vint ensuite le massacre général ; il y eut plus de 4.000 victimes.

« Ces atrocités commises, Dhou-Nowas s'empressa de faire connaître la prise de Nedjrân à ses amis politiques, le roi de Perse Kawad et Témir de Hîra Al-Moundhir. Les envoyés rencontrèrent Al-Moundhir à dix journées de marche au sudesV de Hîra. Cette distance conduit aux environs de Houfhouf (El-Hassa), pas très loin des régions maritimes par lesquelles le Nedjed confine au golfe Persique. L'émir se trouvait asse^

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rapproché du théâtre des événements himyarites. A ce moment arrivèrent près de lui des envoyés de l'empereur Justin, le prêtre Abramos, fils d'Euphrasios, et l'évêque Serge de Rosapha, avec divers autres personnages ecclésiastiques et laïques, au nombre desquels était le chef des monophysites de l'empire perse, Siméon, évêque de Beth-Arsam.

« C'est grâce à cette circonstance que les horreurs commises au Nedjrân furent connues dans l'empire romain, et cela tout aussitôt. L'ambassade de Dhou-Nowas parvint au camp d'Al- Moundhir le 20 janvier 524. Cette année-là même, ou l'année suivante, Jean le Psalraiste célébrait, dans un hymne grec, la ville de Nedjrân et ses martyrs, avec Harîth, leur chef; Jean était abbé de Beth-Aphtonius, un monastère des environs de Chalcis. On voit, par la lettre de Jacques de Saroug, que la situation de Nedjrân et de sa colonie chrétienne éveillait vivement l'attention dans le monde syro-euphratésien. Du reste, Jean Psaltès avait dû être renseigné par une lettre que Siméon Beth-Arsam écrivit aussitôt rentré à Hîra, et qu'il adressa à son homonyme Siméon, abbé de Gabula, localité syrienne peu éloignée de Chalcis. L'évêque de Beth-Arsam veut que ces événements soient portés à la connaissance du patriarche d'Alexandrie, afin que celui-ci presse le l'oi d'Abyssinie d'intervenir ; qu'on les notifie aussi aux évêques d'Antioche, Tarse, Césarée de Cappadoce, Edesse, leur recommandant de commémorer les martyrs et de prier pour les sur\'ivants. Il veut aussi que l'on s'assure des chefs de la communauté juive de Tibériade, et qu'on leur signifie qu'eux et leurs coreligionnaires seront rendus responsables des persécutions qui seraient endurées par les chrétiens himyarites.

« La lettre de Siméon n'est pas le seul document que nous ayons sur ces événements. Un auteur anonyme, qui est probablement l'évêque de Rosapha, S^rge, l'un des ambassadeurs de Justin auprès d'Al-Moundhir, en fit im récit mieux ordonné, dans la forme usitée pour les histoires de mart3'rs. Ce document nous est parvenu en grec ; c'est le Mariyrium Arethae publié par Boissonnade et par les Bollandistes. Au Heu de la finale de Siméon, on y trouve actiiellement : d'abc rd un récit des démarches faites par l'empereur Justin et le patriarche

d'Alexandrie auprès d'Elesbaas, roi d'Ethiopie ; la lettre de l'empereur au négus est même reproduite, sans doute d'après l'imagination de l'hagiographe. Puis vient l'histoire de l'expédition d'Elébaas avec des détails précis, d'une authenticité évidente. Enfin, un dernier chapitre est consacré aux mesures réparatrices prises par Elesbaas,à l'investiture que reçoit de lui le vice-roi Abramos, enfin à la mort édifiante de ce pieux négus. Ce triple appendice manque à la traduction arménienne faite sur le texte syriaque du Martyrium. Il est bien à croire que nous avons ici des adjonctions postérieui'es provenant de sources inégalement autorisées.

« Le Martyrium el la lettre de Siméon s'inspirent l'un comme l'autre de sentiments monophysites ; chose bien naturelle, car Siméon de Beth-Arsam est connu comme un ardent monophysite, et l'évêque de Rosapha ne donnait gu^-e dans d'autres idées. Ceci mis à part, on reconnaît encore que. dans les deux documents, bien des choses ont été dramatisées par le rédacteui". Siméon, par exemple, douue à toute une partie de son récit la forme d'une lettre adressée pai* Dhou-Nowas à Al- Moundhir. Il est vrai qu'il avoue, avoir fort étendu le texte d'après les renseignements oraux apportés par les envoyés hirayarites. D'autres détails ont été fournis par des mestsagers envoyés exprès de Hîra à Nedjrâu. L'ensemble ne peut être que vrai ; ces atrocités n'ont que trop de ressemblance avec bien d'autres commises dans le monde oriental à cette époque. Du reste, elles laissèrent, dans la tradition locale, une trace profonde. Mahomet, dans le Coran, parle de la fosse de feu où furent précipités les martyrs et voue les persécuteurs aux flammes de l'enfer. Au vnie siècle, Ibn-Ishâq parle de vingt mille victimes » (Duchesne, loc. infr. cit.)

La lettre de Siméon a été publiée pour la première fois par J. S. Assémani, qui la tira de la partie de la chronique du pseudo-Denj's Tellmahré. empruntée à l'histoire de Jean d'Asie ; on la retrouve dans la compilation syriaque de l'histoire de Zacharie, d'après laquelle Mai l'a imprimée dans sa Scriptorum veterum nova collectio, et Land l'a repjoduite d'après lui. Ces deux textes, celui de la chronique de Dejiys et celui de l'histoire de Zacharie, diffèrent assez peu entre eux ; ils

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dépendent de la recension abrégée du monument original, faite probablement par Jean d'Asie. Le texte primitif a été retrouvé par M. Guidi dans un manuscrit du musée Borgia et dans deux autres manuscrits du British Muséum. Enfin M. F M. Esteves Pereira a publié une version éthiopienne En 1889 M Joseph Halévy présenta à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres un mémoire dont les conclusions tendaient à faire retomber des Juifs sur les Ariens la responsabilité des massacres. Mgr Duchesne répondit et démontra ensuite que les textes de Procope, de Jacques de Saroug, de Jean d'Asie et de Siméon Beth-Arsam s'accordaient à imputer aux Juifs les massacres du Yémen. Cependant le récit de Jean d'Asie laissait place à l'hésitation précisément en ce qui concernait la religion du roi Dhou-Nowas ; cette incertitude est enlevée par le texte du manuscrit syriaque n° 234 de la Bibliothèque nationale ; on y lit, folio 266 " :

« Un roi juif régnait sur le pays des Homérites. » M. Halévy estime d'après des ai'guments assez probants que la lettre de Siméon est apocryphe et qu'elle a été composée à la fin du règne de Justiuieu ; Mg"' Duchesue admet volontiers ce point et les BoUandistes paraissent y souscrire.

Lettre de Siméon : — J. S. AbSEsiANi, Bibliotheca orientalis dementino-vaticana, t. I (Romae, 1719, in-folio), p. 364. — Mi- GHAJELis a réimprimé ce texte danssa Chrestomathie. — A. Mai, Scriptorum veterum nova collectio (Roma, in-4''), t. III, p. 235. — Lingerie a réimprimé ce texte dans sa Chrestomathie.— Knoes a également publié ce texte dans Chrestomathia syriaca (Gôttingen. 1807. in 12). p. 37-54, d'après un ms. de la Bibliothèque nationale (n" 234) qui en donne un mauvais résumé. Chrestomathia syriaca, p. 37-54. — Gdioi, La lettera di Siineone oescovo di Beith-Arscham sopra i martiri Omereti dans la Reale Accademia dei Lincei (1881). réimprimé dans Bedjan. Acta Martyrum et Sanctoruiii, tomus primus (Paris-Leipzig, 1891. in-S)», p 372-397, avec les variantes du ras. Sachau u" 222. — Fr. m. Esteves Pereira, Historia dos Martyres de Nagran. Versaû ethiopica (Lisboa, Impreusa nacional, 1899, in-8", d'après les mss. Oriental n» 649 du British Muséum et n» 59 de la Bibliotb. nationale;.

Land, Anecdota syriaca, l III. Histoire de Zachaiie de Mitylène, p. 87 suiv. Voy. la lettre de Siméon, p. 235. — Schroe-

L£S MAlViVhS. — T. IV. 11

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TER, Zeitschrift der deutsch. morg. GeselL, t. XXXI, p. 360 el

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