‹ Les martyrs (volume 2)Chapitre 92 sur 117 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

COMME SUPPLEMENT AUX SEPT PREMrEHS,

NOUVEAUX DÉTAILS SUR LA MÊME BATAILLE ET SUR LK MARTYRE DES SAINTS PRlf.TRKS.

La seizième année du règne de ce même roi (lezdedjerd II), il partit de nouveau, furieux, faire la guerre aux Kouschans. En traversant l'Ibérie et en entrant dans le pays d'Abar. il ordonna que les satrapes et les prêtres fussent gardés de la même manière dans la ville de Nischapour. Mais il conduisit avec lui deux des prisonniers, et partout où il passait il abolissait le christianisme. Voyant cela, un [personnage] hun, de la race royale du pays de Hhaïleutour, nommé Pel, inclinait secrètement vers les chrétiens, et il apprenait d'eux de tout cœur et en secret la vérité. Il s'était soumis de son plein gré à la domination du roi des Perses et il se chagrinait de voir persécuter les saints. Mais n'ayant pas le pouvoir de rien faire en leur faveur, il s'adressa au roi des Kouschans, à qui il alla raconter les afflictions et les tourments que le roi avait fait endurer à l'Arménie. Il l'informa aussi de l'état du défilé des montagnes des Huns et lui apprit la révolte des soldats amenée par la désaffection de beaucoup de nations envers le roi ; enfin il lui révéla le mécontentement qui régnait dans l'empire des Arik.

A ces nouvelles, le roi des Houschans douta d'autant moins de la sincérité de cet homme que déjà auparavant il avait entendu quelque chose en ce genre ; mais lorsqu'il sut, par le rapport de Pel, que le roi des Perses s'avançait contre lui, il rassembla des trpupes pour aller à

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sa rencontre. Quoiqu'il ne pût en venir aux mains avec lui, il assaillit l'avant-garde et lui tua beaucoup de monde.

Le roi, désespéré, montra son chagrin de ce que, réduit à une armée peu nombreuse, il devait battre en retraite. Le roi des Kouschans fit la poursuite, dévasta des cantons et rentra tranquillement dans ses Etats.

Le roi de Perse, voyant le déshonneur et la perte que lui avait attirés cette campagne, se repentit et vit que ses déboires étaient dus à l'indiscipline de ses soldats. Dans son angoisse, il ne savait sur qui faire retomber la cause de ses désastres. Cependant le grand intendant était rempli de terreur, parce qu'il était la vraie cause de ces malheurs. Il inspira alors des discours au chef des mages en se présentant devant le roi ; ils lui dirent donc : « O roi vaillant, nous savons, par la religion, qu'aucun homme ne peut résister à ton courage héroïque ; mais, à cause des chrétiens qui sont hostiles à notre foi, les dieux sont irrités contre nous, parce que jusqu'à présent tuas laissé la vie à ces chrétiens. » Ils lui rappelèrent aussi comment ils le maudissaient en prison et ils proférèrent encore beaucoup d'autres calomnies contre les saints. Tous les jours ils les rendaient odieux et excitaient le roi à tirer d'eux une horrible vengeance, à tel point qu'il se hâta de répandre leur sang.

Il ordonna que les deux prêtres qui étaient avec lui dans l'armée, Samuel et Abraham, fussent secrètement rais à mort. Ceux qui se trouvaient dans la forteresse de la ville étaient éloignés de l'armée de quinze étapes environ. Le roi ordonna à l'intendant des vivres, appelé Tenschapouh,de se rendre avant lui à la ville où se trouvaient les saints prêtres du Seigneur, de les juger de sa propre autorité, en employant la torture, et de leur couper la tète.

Mais le chef des mages à la garde duquel ils avaient été confiés les avait déjà tourmentés plusieurs fois, même

sans en avoir reçu l'ordre royal, mais parce qu'il était chef de la religion dans le pays d'Abar et très dévoué au magisnie. En outre, il était plus instruit que beaucoup de la religion de Zoroastre, et même — ce que l'on tenait pour un grand honneur, suivant les lois de leurs fausses doctrines, — il avait le titre d'hamahkiiten. Il connaissait déplus y anbardkasch, il avait appris \e pozhaïd, et il possédait la connaissance des livres pahlavi et la doctrine des Perses, parce que ces cinq degrés composent toute la religion du magisme ; il y a cependant un sixième degré qui est la religion du chef des mages. Comme il se croyait parfait en tout, il tenait les bienheureux pour des ignorants. Il se résolut de les tourmenter sans relâche, atin que, pour éviter la torture, ils prononçassent quelque parole d'erreur.

Il isola donc les prêtres des satrapes et relégua les six prêtres à un étage inférieur, humide, obscur, où on ne leur donnait que deux pains d'orge de temps en temps avec une demi-bouteille d'eau et où on les tenait au secret. Après quarante jours de ce tourment, ne leur entendant proférer aucune plainte, il imagina qu'un serviteur s'était laissé corrompre et leur donnait à manger. Il alla donc lui-même sceller la lucarne et la porte de la prison, et il donna à des gens de confiance la nourriture convenue afin qu'ils la distribuassent.

Cela duracinquanle jours. Ainsi martyrisés, les bienheureux ne s'affligèrent pas davantage : ils supportaient ces tribulations avec patience, et, en chantant continuellement des psaumes, ils persévéraient dans leur culte de chaque jour. Enfin, lorsqu'ils avaient terminé leurs prières en rendant au Seigneur de joyeuses actions de grâces, ils s'étendaient sur le sol pour prendre quelque repos.

Les gardes s'étonnaient de la vigueur du tempérament des prisonniers dont ils entendaient sans cesse le timbre

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sonore des voix, et ils disaient au chef des mages : « Ce ne sont pas de simples mortels dénués de force; eussentils des corps de bronze, ils seraient pourris maintenant à cause de l'humidité de la prison. Voici longtemps que nous sommes de service dans cette prison, et nous ne nous souvenons pas que personne ait pu y vivre même durant un mois. Or, nous t'en prévenons si tu as l'ordre de les faire mourir, songes-y ; mais si tu dois les garder et non les tuer-, sache qu'ils sont en grand danger. Nous aussi, nous sommes épouvantés et tremblons de frayeur à la vue de ces afflictions. »

A ces mots, le chef des mages se rendit en pleine nuit à la lucarne de la prison ; et regardant par l'orifice, après que les prisonniers, leurs prières dites, dormaient un peu, il vit le visage de chacun d'eux brillant comme une lampe. Epouvanté, il se dit : « Qu'est-ce à dire ce prodige? Nos dieux sont-ils venus dans la prison et se sontils exaltés pour leur justification? Car s'ils ne s'étaient pas approchés d'eux, il serait impossible qu'un simple mortel fût entouré d'une lumière aussi éclatante. J'avais entendu parler de telles choses dans cette religion, comment on est séduit par une erreur grossière, et comment enfin elle se dévoile aux yeux de l'ignorant. C'est peut-être ainsi que cette vision m'apparait. » Cependant il ne put entièrement comprendre ce qui était arrivé.

Tandis qu'il était en proie à ces pensées, les saints se relevèrent et reprirent leur occupation habituelle.

Alors le chef des mages se convainquit qu'il nétait pas le jouet d'une vision, mais que c'était d'eux que venait cette splendeur. 11 n'en fut que plus effrayé et dit : « A quel prisonnier est-il jamais arrivé d'être ainsi transformé par une lumière éclatante? Je ne l'ai appris de personne et je ne l'ai pas entendu dire par mes ancêtres. » De plus en plus troublé, tremblant et transi, il resta sur l'appui du toit jusqu'au matin. A l'aube il se leva comme un

homme malade depuis plusieurs jours, gagna son palais, sans oser rien dire de tout ce qu'il avait vu.

Il appela les gardes et leur dit : « Conduisez les prisonniers dans une salle sans humidité et gardez-les-y avec soin, à l'ordinaire. » Un des gardes porteur de commandement courait devant les autres comme s'il fût porteur d'une grande nouvelle : « On nous a commandé, vint-il dire, de vous transporter dans un lieu sec. Levezvous tout de suite, parce que nous aussi nous avons imploré pour vous en raison de vos afflictions. »

Saint Joseph dit humblement au garde : « Va, et dis à ton chef insensé : N'as-tu rien entendu dire de la seconde venue de Notre-Seigneur, ou des somptueuses demeures qui nous sont préparées dès le commencement et pour lesquelles nous supportons si facilement les grandes afflictions en vue de l'espérance à laquelle nous aspirons? Tu as agi honnêtement, puisque tu as eu pitié des pénibles souffrances de notre corps ; mais nous ne sommes pas fatigués comme l'athée qui n'a d'autre espoir que ce qu'il voit. Nous, au contraire, pour l'amour de notre Christ, nous nous réjouissons beaucoup de ces tourments et nous les regardons comme des dons parfaits, afin qu'à cause de l'affliction temporelle il nous soit donné d'hériter de la béatitude éternelle. Si nous désirons des édillces, nous avons des palais qui n'ont pas été construits par la main des hommes et dans lesquels vos courtisans ne peuvent paraître ; il y a aussi des vêtements, des honneurs et des mets salutaires, et si quelqu'un voulait vous entretenir de ces choses, votre faiblesse vous empêcherait de l'écouter froidement, car, vieillis dans l'aveuglement, vous ne voyez pas, vous n'entendez pas, vous ne comprenez pas. C'est pourquoi vous nous jugez cruellement, à tort, injustement et sans sincérité. Mais notre roi est libéral et miséricordieux, la porte de son royaume est ouverte. Quiconque veut y entrer, y entre

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courageusement. Il ne repousse pas les convertis qui viennent faire pénitence, ni qui que ce soit. Quant au soulagement que tu as obtenu pour nous, nous pouvions dans notre pays ne pas tomber entre les mains du roi, comme ceux qui se sont soustraits à de semblables tourments. Mais comme nous y sommes- venus avec enthousiasme et spontanément.en connaissant bien les supplices qui nous attendaient, sans craindre en rien ces tribulations, nous voulons qu'elles pèsent encore davantage sur nous jusqu'à ce que la perversité de ceux qui te commandent soit satisfaite. Car si notre Dieu, qui est le .Créateur du ciel et de la terre, de tous les êtres invisibles et visibles, et qui dans son inépuisable charité s'humilia pour les générations humaines, revêtit un corps périssable, supporta toutes les épreuves de la vertu, exécuta l'œuvre de l'incarnation, fut remis de sa propre volonté aux mains de ses bourreaux, mourut, fut enseveli au tombeau et, par la puissance de sa divinité, ressuscita et apparut à ses disciples et à beaucoup d'autres, monta aux ci eux vers son Père et s'assit à la droite du trône paternel, il nous donna une force céleste, afin qu'à l'exemple de son immortalité, nous puissions aussi, avec notre corps mortel, participer à son immortelle grandeur. Il ne considère pas notre mort comme une mort véritable, mais il nous accorde la récompense de nos peines, comme à des immortels. Ainsi nous tenons ces tourments pour peu de chose, en comparaison de l'amour qu'il a montré aux générations futures. »

En entendant de la bouche du garde toutes ces paroles, le chef des mages s'attendrit et se troubla dans ses pensées. Le sommeil le quitta pendant plusieurs nuits. Un soir cependant il se leva, alla seul en secret chez les prisonniers. Arrivé à la porte de la maison, il regarda dedans par une ouverture et il entrevit les saints comme dans la première vision. Ils dormaient paisiblement. Il

appela doucement Tévêque, qui savait bien la langue des Perses. Celui-ci s'approcha et dit : « Qui cs-tu? — C'est moi, je veux entrer et vous voir. »

Lorsqu'il fut entre, la vision avait cessé, et il raconta ce qu'il avait vu à deux reprises. Le prêtre Léonce prit la parole : « Dieu, qui a dit que des ténèbres sortirait la lumière, qui déjà illumina avec sagesse les créatures invisibles, a brillé à ton esprit avec une force égale à celte lumière. Les jeux de ton âme se sont ouverts, et tu as vu l'ineffable lumière de la grâce de Dieu. Hâte-toi, ne tarde pas, afin que, aveuglé de nouveau, tu ne te plonges encore dans les ténèbres. »

A ces mots, les saints restèrent debout et récitèrent le psaume xui :

« Envoie, ô Seigneur, ta lumière et ta vérité, afin qu'elles nous guident et nous conduisent à ta montagne sainte et à tes tabernacles. Certainement, ô Seigneur, tu as amené véritablement cet égaré à l'éternelle allégresse et à ton immuable repos. Voici que ce jour ressembler celui de tes saintes souffrances. De même que tu as racheté l'âme du larron de la seconde mort et que tu lui ouvris la porte fermée del'Eden, tu as racheté cet égaré de la même manière. Celui qui causait de nombreuses morts, tu en as fait une cause de vie pour nous et pour lui. Nous te remercions, ô Seigneur, nous te remercions, et par la voix du saint Propiièle nous te disons: Seigneur, ne nous donne pas de la gloire pour nous-mêmes, mais pour ton nom, par la miséricorde et ta vérité, afin que les païens ne disent jamais : Où est leur Dieu? C'est ainsi que. même aujourd'hui, ta force a été révélée chez cette nation indomptable et égarée. »

Celui qui avait obtenu la faveur des grâces divines dit lui-même : « Seigneur, ma lumière et ma vie, qu'ai-je à redouter? Seigneur, gardien de ma vie, qu'ai-je à craindre? Je sais que, dès ce moment, mes ennemis seront

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nombreux et voudront me dévorer; mais toi, ô Seigneur de toutes choses, venu racheter la vie de toutes les créatures afin qu'elles se convertissent et soient sauvées par ta grâce, ne me sépare pas de ces saints agneaux parmi lesquels j'ai été placé, afin que, ne sortant plus de la bergerie, je ne sois pas dévoré par la bête cruelle. Ne regarde pas, ô Seigneur, mes iniquités passées, afin qu'en m écartant de la véritable vie, je ne fasse pas beaucoup de disciples pour la perdition, mais que je sois une cause de vie pour ceux mêmes dont j'ai causé la mort. Que Satan^ qui, par moi, se vantait orgueilleusement d'avoir perdu tant d'hommes, soit, par moi, humilié au milieu de ses adhérents. «

On lui laissa achever sa prière, et ils ne cessèrent de prier jusqu'à la troisième heure, puis tous s'endormirent avec calme jusqu'au jour. Le chef des mages était resté debout ; il ne dormit pas, mais priait, les bras élevés [vers le cielj. Or, tandis que, ému, il regardait le ciel par la lucarne, la maison fut soudain inondée de lumière; il vit des échelles lumineuses qui allaient de la terre au ciel et des milices qui y montaient par troupes. Cette vision était nouvelle, charmante, terrible et merveilleuse, comme une vision d'anges. Il comptait dans son esprit chaque troupe qu'il voyait, une de raille, une de trente-trois, une de deux cent treize. Il s'approcha et reconnut Vartan, Ardag et Khorène tenant en mains neuf couronnes et conversant ensemble ; ils disaient: «L'heure est venue, la voici: que l'on joigne ceux-ci à notre troupe. Nous les attendions et leur portions un gage d'honneur. Celui aussi que nous n'attendions pas est venu, il s est réuni aux autres et il est devenu comme un soldat du Christ. »

Cette vision apparut trois fois au bienheureux; il éveilla les saints et la leur raconta, d'après l'ordre qu'il en avait reçu. Tous alors prièrent et dirent :

Seigneur! notre Seigneur!

(Combien ton nom est admirable sur la terre I

'J"a gloire est plus élevée que les cieux.

Par la bouche des enfants et des nourrissons

Tu confirmas ta bénédiction,

Afin que ton ennemi et ton adversaire soient détruits.

C'est pourquoi nous ne dirons pas désormais :

« Je verrai les cieux, ouvrage de tes maini». »

« Mais je te verrai, Seigneur du ciel et de la terre, comme, par l'entremise des saints athlètes, tu es apparu aujourd'hui à cet étranger qui avait perdu l'espérance de la vie. Voici, Seigneur, que tu as couronné tes fidèles par ta miséricorde et parta grâce ; tu as ramené cet égaré, tu l'as converti, tu l'as mêlé aux groupes de tes saints. Il n'a pas vu seulement les cieux, ton ouvrage, mais il a vu également les cieux et leurs habitants et, sur cette terre, il a été mêlé aux troupes de tes anges. Il a vu aussi les âmes des justes martyrisés; il a vu encore la glorieuse, image de l'invisible préparation ; il vit dans leurs mains la palme impérissable. Il est bienheureux par cette sainte vision, et nous sommes bienheureux en étant près de lui; parce que par cette vision nous avons connu pleinement que lui, qui a contemplé de telles merveilles, a déjà reçu une partie de tes richesses infinies. Seigneur, tes dons sont inépuisables; ton immense et paternelle bonté les accorde à qui tu veux, sans qu'ils soient sollicités Car si tu ne refuses pas de donner à ceux qui ne les demandent pas, ouvre-nous, ô Seigneur, la porte de ta miséricorde, nous qui, dés notre enfance, avons désiré la félicité de tes saints. Nous choisissons ton néophyte comme intercesseur pour nous-mêmes; que le navire de notre foi ne soit pas englouti dans la mer orageuse du péché. »

Ils pleuraient tout en priant et demandaient humblement à Dieu de n'être pas privés des couronnes que les

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saints tenaient dans leurs mains, parce que le Saint-Esprit leur avait fait connaître que leur temps était venu afin qu'ils s'en allassent et cessassent de craindre pour la réalisation de leur espérance qui leur faisait supporter tant de tourments en vue d'obtenir par un faible gage la gloire céleste depuis si longtemps attendue.

Le cbef des mages, étant prince du pays et se trouvant avoir tous les prisonniers à sa discrétion, les amena le lendemain dans son palais comme des hommes libres. Il les lava et les purifia de toutes les souillures de la prison, puis il répandit sur lui-même l'eau dans laquelle les saints s'étaient lavés. Il établit les fonts sacrés dans sa maison et reçut le baptême, il communia ensuite avec le saint corps et le sang deNotre-Seigneur Jésus-Christ, et dit à voix haute : « Que ce baptême me purifie de tous mes péchés et me régénère dans l'Esprit-Saint, et que la communion avec ce sacrement immortel me soit l'héritage de la céleste adoption. »

Il prépara, pour fortifier les corps des saints, une table couverte de mets, leur présenta la coupe de consolation et participa avec eux au pain de la bénédiction.

Bien qu'il fût parvenu à conquérir les biens célestes et qu il ne craignît plus les persécutions des hommes, il redoutait cependant beaucoup que ses parents ne fussent dénoncés comme coupables de lèse-majesté. 11 faisait donc venir en secret pendant la nuit les satrapes emprisonnés et faisait pour eux de grandes dépenses. Tous se réjouissaient beaucoup du miracle dont ils avaient été témoins et oubliaient les tortures passées.

Au moment de s'asseoir à table, les saints eurent quelque soupçon relativement au prêtre leur compagnon de captivité, parce qu'il avait vécu parmi les villageois et qu'il était très ignorant des écrits de la consolation. On lui fit occuper la première place, le bienheureux s'en excusa : « Que faites-vous? pourquoi cacher vos pensées?

Je suis plus misérable que les derniers d'entre vous et plus ignorant que les derniers de vos disciples. Comment souffrirai-je [cet honneur]? C'est déjà un grand bienfait pour moi d'avoir participé aujourd'hui è^ vos saintes chaînes. Si vous me jugez digne de [m'asscoir à] votre table, que chacun occupe son rang et indiquez-moi le mien!» Le saint évêque, d'accord avec tous les saints, insista et le fit asseoir le premier de tous.

Après qu'ils eurent mangéjoyeusement, saint Joseph se lev», présenta la coupe de l'allégresse et dit : « Réjouissons-nous tous dans le Christ, car demain, à cette heure, nous aurons oublié toutes nos afflictions et tous nos tourments. En échange de nos labeurs nous allons obtenir un grand repos, et, au lieu de l'infâme prison, la brillante cité céleste dont le Christ lui-même est le chef, en sa qualité de rémunérateur de la carrière que lui le premier parcourut valeureusement, en élevant le signe de la victoire. Ce même Seigneur nous invite aujourd'hui à gagner le même signe pour le salut de nos âmes et pour la gloire de la sainte et très glorieuse Eglise. De même que vous voyez notre frère assis en tête de notre assemblée, de même demain il recevra le premier la couronne pour son martyre. Voici qu'en effet l'ennemi de notre vie et le seul dispensateur de nos tourments est proche des serviteurs du Christ.

Lorsqu'il eut fini, le néophj^te prononça des paroles courageuses qui causèrent à tous une grande joie. Il dit : « Que le Christ opère en moi suivant vos saintes paroles; en técoutant, mon esprit a été inspiré, et la mansuétude du Christ venu dans le monde pour mes péchés m'est revenue en mémoire. Qu'il ait pitié de moi, comme du larron au moment du crucifiement ; de même que, par lui, il ouvrit les portes du paradis et se fit le chef de ceux qui allaient y pénétrer dans l'allégresse, que Jésus-Christ m'y fasse entrer de même aujourd'hui, moi

Le Martyr a de Yartcin et de ses compagnons 117

votre serviteur. Voici que, pour un pécheur repentant, la joie des anges du ciel est immense, parce qu'ils savent la volonté du Seigneur. Venus à la recherche d'une brebis égarée, ils se réjouissent avec lui sur celui qui fait pénitence. C'est pour moi peut-être aussi qu'est venu le grand général des Arméniensavec ses saints compagnons. Il vous apportait une couronne, mais à tous il apportait la bonne nouvelle de l'allégresse. Ils furent bien surpris de me voir ne me connaissant pas, et ils ont voulu que je participasse avec les bienheureux à leur sainte mort. Mes maîtres et mes pères, je vous en prie, ayez pitié de mon indignité, afin que je devienne digne d'arriver à cette immense promesse qui, par votre bouche véridique, retentit à mes oreilles. Je languis en attendant ce jour et l'heure de ce jour. Quand viendra le moment de te Voir, ô Jésus- Christ? quand ne redouterai-je plus la mort? quand mon ignorance atteindra-t-elle la science parfaite ? Aide-moi, aide-moi, Seigneur, et étends, pour me secourir, ta main puissante, afin que j'accomplisse avec mérite par mes œuvres les paroles de la promesse et qu'en moi le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit glorifié. »

Quand il eut fini, tous se levèrent et rendirent grâces à Dieu : « Gloire à toi, ô Seigneur, gloire à toi, ô Roi ! tu nous as donné la nourriture d'allégresse. Remplisnous de ton Saint-Esprit pour que nous te soyons agréables et non odieux, car tu rémunères chacun selon ses œuvres. »

En même temps ils tinrent conseil entre eux pour sauver le chef des mages et pour que la nouvelle de sa conversion n'enûammât pas la colère de la cour contre les survivants. Ils n'y purent réussir et prièrent en recommandant à Dieu la vie de cet homme.

Les satrapes s'éloignèrent des saints en pleurant, et prosternés devant eux, ils les imploraient de les recommander à rËsprit-Saint,<( de manière qu'aucun de nous,

disaienl-ils, élanl affaibli, ne se sépare de l'union commune et devienne la pâture de la bctc féroce ». Les bienheureux s'encourageaient réciproquement et se disaient : « Frères, fortifions-nous dans la miséricorde de Dieu qui ne nous laissera pas orphelins et ne détournera pas de nous sa miséricorde à cause de notre foi dans le Christ. Grâceaux nombreux intercesseurs que nous avonsauprés de lui, que la flamme de vos lampes ne s'éteigne pas et que ennemi ténébreux de votre vie ne se réjouisse pas. Car [. ésus-Christ] est le même Seigneur qui fortifia les premiers martyrs en les faisant entrer dans les légions de ses anges. Leurs saintes âmes et toute la multitude des justes viendront à vous pour vous aider à supporter avec patience les .tribulations, afin que vous deveniez avec eux dignes de leurs couronnes. »

Ils parlèrent ainsi et passèrent la nuit à réciter des psaumes. Vers le matin, ils dirent tous ensemble : « Seigneur, répands ta miséricorde sur ceux qui te connaissent, et la justice sur ceux qui ont le cœur droit. Que le pied des orgueilleux ne s'appesantisse pas sur nous, et que la main des pécheurs ne nous fasse pas trembler. Que tous les méchants soient abattus, qu'ils soient rejetés et ne puissent jamais s'affermir. »

Les bourreaux arrivèrent à la porte de la prison, y entrèrent et virent que l'ancien chef des mages voulait protéger les condamnés. Il était assis parmi eux et on l'écoutait il exhortait Q ne pas craindre la mort. Les bourreaux, témoins de ces merveilles, furent surpris et n'osèrent pas l'interroger , mais ils l'allèrent dire àTenschapouh, qui avait reçu la mission de faire tourmenter les saints. En entendant ce récit de la bouche des bourreaux du roi, il craignit qu'on ne le soupçonnât de connivence avec eux, parce qu'il était l'intime ami du chef des mages. Il donna ordre d'extraire les saints tout enchaînés de la prison et de les conduire hors de la ville, à la dis-

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tance de douze lieues, mesure de Perse. Il demanda ensuite en secret au chef des mages pour quels motifs il était encore en prison. Celui-ci répondit : « Ne me parle pas secrètement et n'écoute pas le conseil de la lumière au milieu des ténèbres, parce que maintenant mes yeux se sont ouverts, ayant vu la lumière céleste. Si tu veux jouir des conseils de vie, interroge-moi en public, et je te les dirai, puisque j ai vu les grands prodiges de Dieu. »

Ayant ouï ce discours et connu son indissoluble alliance avec l'union des saints, il n'osa pas mettre la main sur lui, bien que la cour royale lui en eût donné l'ordre; mais sur-le-champ il manda au roi en secret tout ce qu'il avait entendu de lui. Le roi répondit : « Garde cela pour toi seul, surtout la grande vision^ afin que les ignorants qui doutent ne se séparent pas de la vérité de nos lois. Peut-être diront-ils que tandis que nous voulons faire obéir les autres, les docteurs eux-mêmes de notre religion ont adopté l'imposture. Ce qui est pire, c'est que celui qui s'est ainsi égaré n'est pas un homme vulgaire, mais nn hamahkhten, connu partout pour un esprit supérieur. Si nous disputons avec lui, c'est le plus savant docteur du royaume, et la religion ébranlée dans ses fondements sera renversée. Si nous le jugeons comme les autres criminels, on saura qu'il s'est fait chrétien, et notre religion en sera avilie. Si on lui coupe la tête, les chrétiens, si nombreux dans l'armée, répandront ses os partout. Nous étions quelque peu déshonorés devant tous les hommes tant qu'on vénérait les os des Nazaréens, mais si on offre la même vénération aux mages et aux chefs des mages, nous aurons détruit nous-mêmes notre religion.

« Je jure donc par les dieux immortels, appelle devant toi ce vieillard rebelle ; s'il déplore de bon gré leur sorcellerie, témoigne-lui de 1 affection, rends-lui hommage comme par le passé, et que personne ne sache son infa-

mie. Mais s'il ne veut pas être persuadé, s'il refuse d'écouter mes paroles, suscite contre lui nombre d'accusations de la part des gens du pays, afin qu'il paraisse coupable de lèse-majesté ; et, au moyen [d'accusateurs] du pays, fais-lui un procès, envoie-le en exil au delà de Gog et Magog (i), qu'on l'y jette dans une fosse et qu'il meure de faim. Ote bien vite la vie aux dissidents, afin qu'ils n'anéantissent pas le culte de notre pays, car, s'ils ont attiré si vite le chef des mages à leurs doctrines» comment les ignorants leur résisteront-ils? »

Tenschapouh sortit du camp, s'assit dans le tribunal, à douze lieues persanes de la ville, et interrogea le chef des mages : « J ai reçu pleinpouvoir sur toi, non seulement pour t'interroger, mais pour t'appliquer à la question. Avant de mettre la main sur toi, accepte les hommages, évite les reproches et épargne tes cheveux blancs. Laisse le christianisme que tu ne connaissais pas et reviens de nouveau au magisme, afin de l'enseigner au peuple. »

Le bienheureux répondit: « Jeté prie, toi que je regardais comme mon frère et qui es aujourd'hui mon ennemi, n'aie pas compassion de moi par égard à notre vieille liaison, exécute la cruelle volonté du roi et jugemoi conformément aux pleins pouvoirs que tu as reçus. »

Tenschapouh,voyant qu'il ne craignait pas les menaces, n'écoutait pas les supplications et voulait un procès public, lie traita suivant l'ordre royal et l'envoya clandestinement dans un exil lointain.

Le roi nomma deux assesseurs de Tenschapouh ; c'étaient Djenigou, chef des eunuques de la cour, et Movan, grand maître de la garde-robe, délégué par le chef des mages.

Ces trois personnages avec leurs serviteurs firent sortir les saints de ce désert, et, cette même nuit, les

1. Gouruûiev Magouran. Cf. Langlois, loc, cit., t. II, p. 235, uote 1.

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conduisirent dans un autre endroit escarpé, [situé] beaucoup plus loin, sans permettre qu'ils fussent vus, soit par quelqu'un de 1 armée, soit par des Arméniens, soit par tous les autres chrétiens, soit par des étrangers païens. Ils commandèrent ensuite aux serviteurs qui étaient dans la ville près des prisonniers de les garder étroitement, atin que personne ne pût retrouver leur trace, quand ils auraient été mis à mort.

Un des soldats du roi nommé Khoujig, chrétien en secret, désigné pour faire l'office de bourreau, veillait avec l'instrument de torture. Il vint de nuit se mêler aux troupes de satrapes. Ceux de la première troupe croyaient [que cet homme: faisait partie de la seconde troupe, et ceux de la seconde qu il faisait partie de la troisième. Toutes les trois le supposaient dans l'une ou l'autre troupe, et personne, ni maîtres ni serviteurs, ne lui demanda : « Que fais-tu parmi nous ? »

Arrivés dans un lieu désert et aride, tellement rempli de rochers qu'on ne trouva même pas où se reposer, les trois satrapes se retirèrent à l'écart et ordonnèrent de lier les mains et les pieds des prisonniers. Ils leur attachèrent aux pieds une longue corde et les lièrent deux à deux, les traînèrent en les conduisant par des chemins pierreux ; ils les déchirèrent et les mutilèrent tellement qu'aucune partie du corps des bienheureux ne restait intacte. Ils les délièrent ensuite et les conduisirent tous dans un même endroit : « Nous avons, disaient-ils, dompté leur entêtement dans leur erreur, nous avons vaincu leur rébellion obstinée, maintenant ils consentiront à tout ce que nous dirons ; ils exécuteront les volontés du roi et ils seront délivrés des terribles tourments. » Mais ils n'avaient pas compris la constance des martyrs qu'ils avaient armés comme de braves soldats ; ils. les avaient accoutumés à la discipline et les avaient rendus, comme des bêtes féroces,

sauvages et sanguinaires. Si naguère les bienheureux hésitaient en voyant les plaies affreuses de leurs corps, ils chassèrent la crainte. Ils s'encouragèrent comme des hommes ivres et insensibles, ils aspiraient à la source comme des gens altérés, afin de pouvoir êtreles premiers à répandre leur sang. Tandis qu'ils s'y préparaient ainsi, Tenschapouh dit: « Le roi m'a envoyé vers vous. Il vous tient pour responsables de toute la désolation de l'Arménie, du massacre des soldats, de l'emprisonnement de tant de satrapes, car tout cela est arrivé à cause de votre obstination. Mais écoutez-moi ; après avoir causé la mort, soyez aujourd'hui la cause de votre vie. Vous pouvez délivrer les satrapes enchaînés; grâce à vous, les ruines de l'Arménie se relèveront et beaucoup do captifs seront délivrés.

« Vous avez vu aujourd'hui de vos yeux comment un grand personnage, apprécié du roi lui-même pour sa connaissance complète de nos lois, le chef de toute la religion, l'ami de tous les grands, celui dont dépendait le pays presque entier, comment cet homme, séduit par votre folle religion, a été traité par le roi, sans aucun égard pour son rang, et comment, ainsi qu'un esclave fugitif, il l'a envoyé en exil dans un lieu si écarté, qu'en s'y rendant il ne put même arriver jusqu'au terme de son châtiment. Or, si, à cause de nos lois respectables, il n'épargne pas celui qui avait partagé son éducation, comment vous épargnerait-il, vous, étrangers et coupables de lèse-majesté ? Vous n'avez pas d'autre moyen de salut que d'adorer le Soleil et accomplir la volonté du roi, comme nous l'a enseigné le grand Zoroastre. Si vous faites cela, non seulement vous serez délivrés de vos chaînes et délivrés de la mort, mais on vous renverra chez vous avec de riches présents. »

Le prêtre Léonce, s'étant avancé, prit pour interprète l'évêque Sahag et dit : « Comment obéirons-nous à tes

Le Martijre de Varfan et de aes compaç/nons 123

ordres odieux? Tu as d'abord prétendu nous imposer l'adoration du soleil et tu dis que le roi a ordonné cette adoration ; lu honoras le soleil en proclamant son nom à haute voix et tu élevas le roi plus haut que le soleil ; tu as dit que le soleil sert les êtres sans sa volonté, mais que le roi par son libre arbitre défie qui il veut, et fait esclave qui il veut, et que lui-même n'est pas arrivé à la vérité. Ne nous parle pas comme à des enfants, parce que nous sommes parvenus à l'âge mûr, et nous ne sommes pas étrangers à la science. Je répondrai à ce que tu as dit en commençant. Tu nous as crus coupables de la ruine du pajj^s et du massacre des troupes royales. Nos lois ne nous enseignent pas de semblables doctrines, mais elles nous commandent d'honorer extrêmement les rois de la terre et de les aimer de tout notre pouvoir, non comme des hommes, mais de les servir sincèrement, de la même manière que nous servons Dieu ; et, si nous sommes opprimés par eux, il nous a promis, au lieu de la terre, le royaume céleste. Non-seulement nous leur devons nos services soumis, mais il est de notre devoir de devenir la proie de la mort, pour l'amour du roi. Comme nous n'avons pas le pouvoir de le changer pour un autre maître de la terre, nous n'avons pas non plus le pouvoir de changer pour un autre notre vrai Dieu du ciel, puisqu'il n'y a pas d'autre Dieu que lui. Je te parlerai maintenant de choses que tu sais mieux. Lequel des braves généraux marcherait le dernier au combat? Celui qui agirait ainsi ne serait pas un brave, mais un poltroji. Ou bien quel sage marchand échangerait une perle contre une verroterie? Mais celui qui le ferait serait fou tout comme les guides de votre perversité. Tu nous as choisis non seulement parmi beaucoup des nôtres et tu veux secrètement détruire nos inébranlables résolutions. Nous ne sommes pas seuls, comme tu le crois. Il n'y

a aucun endroit vide dans lequel ne soit le Christ notre Roi. Ceux-là seuls sont vides qui sont comme toi et ton prince perfide, car vous êtes apostats. Ainsi les soldats de notre pays, devenus, grâce à nous, les disciples du Christ, mépiiscrcnt le terrible commandement de votre roi, tinrent pour néant ses présents magni6ques et furent dépouillés de leurs domaines de famille. Ils ne ménagèrent ni femmes, ni enfants, ni richesses ; ils n'épargnèrent pas leur sang pour l'amour du Christ et frappèrent de mort par des coups terribles les adorateurs du Soleil, vos docteurs, et attirèrent de grands maux sur vos soldats. Beaucoup moururent dans cette bataille, d'autres souffrirent bien des tribulations; il y en eut qui partirent pour l'exil, beaucoup furent emmenés prisonniers. Tous sont parvenus avant nous dans le royaume de Dieu ; ils ont été réunis aux légions célestes et vivent dans 1 allégresse qui leur a été préparée, et à laquelle participe le bienheureux que tu dis avoir été fait prisonnier. Je l'appelle bienheureux, j'appelle bienheureux le chemin où il passera et le lieu où il mourra. Il vaut mieux que votre cour royale et il est plus brillant que le Soleil que vous adorez. »

Le grand maître de la garde- robe, Movan, lui répondit : « Les dieux sont bienfaisants et traitent généreusement l'humanité, afin qu'elle sente et avoue sa petitesse et leur grandeur; qu'elle jouisse des dons de la terre dont le roi a la propriété, lui, dont la bouche laisse tomber l'ordre de mort ou de vie. Vous ne pouvez pas vous opposer à leur volonté, ni vous refuser à l'adoration du Soleil dont les rayons illuminent l'univers et qui mûrit par sa chaleur la nourriture des hommes et des animaux, et qui, dans son impartiale générosité et par son égale largesse, fut nommé Dieu Mihr{ou Mithra), parce qu'il n'y a en lui ni astuce ni ignorance.

« Aussi nous prenons patience de votre ignoiance,

Le Martyre de Vartan et de ses compagnons 125

nous ne haïssons pas les hommes comme les bêtes sauvages aCfamées et ivres de sang. Mettez fin à vos premiers crimes et réglez vos actions présentes, afin que par vous les autres obtiennent la miséricorde du grand roi. »

Le saint évêque Sahag répondit : « Comme un savant et un homme prévoyant, tu as soin de la prospérité du pays et de la gloire du roi ; mais ton enseignement dénote un ignorant. Tu reconnais beaucoup de dieux, mais tu ne dis pas qu'ils ont tous une seule volonté. Si les êtres célestes se contrarient l'un l'autre, nous qui sommes plus faibles qu'eux, comment pourrons-nous adhérer à tes paroles ? Mets d'accord l'eau et le feu afin que par eux nous connaissions la paix. Appelle le soleil chez toi, comme le feu ; et s'il ne peut y venir parce que le monde resterait dans 1 obscurité, envoie-le-lui. afin qu'il apprenne de lui à n avoir besoin de rien.

« Si tes dieux n'ont qu'une seule nature, qu'ils s'unissent tour à tour et d'un commun accord. Que le feu, de même que le soleil, n'ait pas besoin d'aliment, et que les ministres du roi ne soient pas occupés à l'alimenter. Or, l'un dévore toujours sans se rassasier et finit par mourir, tandis que l'autre qui ne mange pas quand il est privé d'air, diminue la lumière de ses rayons. Pendant l'hiver il se refroidit et il glace toutes les pousses des herbes ; pendant l'été il se réchauffe et brûle tous les vivants, car. étant toujours variable, il ne peut accordera personne une vie stable. Je ne t'accuse pas d'adorer des êtres méprisables, puisque tu n'as pas vu le roi suprême; mais si ceux qui sont instruits faisaient ainsi, ils mériteraient la mort sur-le-champ. Apprends, si tu y tiens, la vérité sur le soleil : il a été créé avec le monde et il tient parmi les créatures une place distinguée, une moitié lui est supérieure et une moitié lui est inférieure. 11 n'est pas saint en lui-même par sa lumière éclatante, mais au

126 Les Marti] rs

commandement de Dieu, parle moyen de l'air, il répand ses rayons, et par son ardeur il réchauffe tous les êtres placés au-dessous de lui. Les êtres célestes ne participent pas à ses rayons parce que la lumière de ce disque est placée comme dans un vase et il la répand en bas, comme par une bouche ouverte, suivant que nous qui sommes au-dessous, nous en avons besoin pour notre bien-être. Ainsi un vaisseau quiglissesur la mer, voyage à son insu par la main d'un nocher habile, de même le soleil, grâce à son niodéralcur, ortectue les phases de sa marche annuelle. De même que les autres parties du monde sont arrangées pour notre vie, de même le soleil nous est donné pour lumière, comme la lune, les étoiles, l'air agité, les nuages pluvieux. De même aussi lesautres parties de la terre, la mer, les fleuves, les sources et toutes les eaux, ainsi que le continent et ce qu il renferme, ne peuvent se dire Dieu. Si quelqu'un l'osait dire, il se perdrait lui-même par ignorance et aucune de ces choses ne profiterait de l'honneur d'être appelée du nom de Dieu. Il n'y a pas deux rois dans un même royaume ; et ce que les hommes n'admettent pas, comment la nature de Dieu pourrait-elle exister d'une manière aussi étrange? Si tu veux apprendre la vérité, adoucis Tâcreté de ton cœur, ouvre les yeux de ton esprit et ne marche pas, étant éveillé, comme un aveugle dans les ténèbres. Tu es tombé dans l'abîme, tu y veux entraîner tout le monde. Si les tiens, qui ne voient ni n'entendent, suivent ta doctrine erronée, il n'en est pas de même pour nous, parce que les yeux de notre esprit sont ouverts et nous sommes clairvoyants. Nous voyons les créatures par les yeux du corps, nous comprenons qu'elles sont faites par un autre et que toutes sont sujettes à la dissolution. Le créateur de tout est invisible à nos yeux corporels, mais, par notre esprit, nous connaissons sa vertu. Lorsqu'il nous vil dans une extrême ignorance, il eut compassion de notre

Le Martïjre de Vartan et de ses compagnons 127

grossièreté, car nous aussi, pendant longtemps, nous croj'ions comme vous que les choses visibles étaient des créateurs et nous commettions toute sorte d'iniquités ; c'est pourquoi, dans son amour, il parut et prit un corps d'homme et nous fit connaître son invisible divinité. De plus, il monta lui-même sur la croix, et comme les hommes étaient troiTipôs par les astres lumineux, il enleva au soleil la lumière de ses rayons, afin que les ténèbres fussent les ministres de son humanité ; car ceux qui sont indignes comme vous ne voient pas leur vie plongée dans une misère profonde. Celui qui aujourd'hui ne confesse pas un Dieu crucifié est entouré de la même obscurité dans son àme et dans son corps ; toi aussi aujourd'hui tu es enveloppé dans les mêmes ténèbres et c'est pourquoi tu te tourmentes. Nous sommes prêts à mourir pour l'exemple de Notre-Seigneur ; exécute donc comme il te plaira les amers désirs de ta volonté. »

Alors le perfide Tenschapouh, les observant et les voyant tous dans la joie, comprit que ses paroles menaçantes ou flatteuses ne seraient pas écoutées. Il se fit amener un des moins âges ; c'était un prêtre nommé Arsène, dont les saints avaient d'abord douté. On lui lia les pieds et les mains, on le serra fortement jusqu'à ce que les nerfs fussent coupés. Le saint ouvrit les lèvres et dit : « Me voici entouré de beaucoup de chiens, et les conseils des méchants m'environnent. Ils ont percé mes mains et mes pieds, et, au lieu de ma bouche, mes os s'écrieront : Ecoute-moi, ô Seigneur, écoute ma voix, et accueille mon âme dans les légions de ton armée, qui apparut dans ta nouvelle demeure. Ta miséricorde, émue de compassion, me fait les précéder, tandis que je suis ip'"érieurà tous. »

Ayant dit ces mots, il ne pouvait plus ouvrir la bouche à cause des terribles cordes du chevalet Les trois sa-

trapes ayant donne à ce moment l'ordre de lui couper la tête, les bourreaux jetèrent le corps dans une fosse immonde. Puis, dans ce même endroit, Tenschapouh se mit à parler avec l'évêque et lui dit : « Lorsque je vins en Arménie, il me fallut parcourir le pays pendant dixhuit mois, et je n'ai souvenir d'aucune plainte portée contre toi, et encore moins de Joseph, le chef de tous les chrétiens, très fidèle serviteur de l'Etat. Le mwzbau mon prédécesseur était satisfait de lui, et je vis de mes yeux que, dans tout le pays, il était estimé comme un père et qu'il aimait les grands et les petits sans distinction.

« Maintenant,jevous enpric,épargnez-vous vous-mêmes, car vous êtes dignes d'honneur, et ne vous exposez pas à une mort cruelle, comme celui que vous venez de voir mourir. Si vous vous obstinez, je vous tuerai après bien des tourments. Je sais que vous êtes séduits par les suggestions de celui-ci ; mais, malade, ne recevant des médecins aucun soulagement, et fatigué de sa vie d'infirmités, il désire la mort plutôt que la vje. »

Saint Joseph lui répondit : « L'éloge de l'évêque et le inien sont fondés ; tu as rendu honneur à nos cheveux blancs, c'était nécessaire. Les vrais serviteurs de Dieu ne doivent pas résister aux princes de la terre, ni, en vue d'un intérêt terrestre, murmurer contre quelqu'un; iis doivent enseigner les préceptes de Dieu, sans iaus;se sagesse, se montrer conciliants envers tous, et, au moyen dune saine doctrine, guider tous les hommes vers le seul Dieu des créatures. Quant à ce que lu as dit des séductions de cet homme, tu n'as pas menti, c'est bien la vérité. Il ne nous flatte pas comme un étranger et il ne nous trompe pas comme un séducteur, mai.s il nous aime beaucoup. Notre Mère 1 Eglise qui régénère étant une, et l'Esprit-Saint qui nous a engendrés étant notre seul père, pourquoi les enfants d'un même père et dune même mère seraient-ils en dispute au lieu 4 être unis ?

Le Martyre de Varlan et de ses compagnons 120

Jour et nuit notre pensée était la même, c'était d'avoir l'union de notre vie inséparable, bien que nous semblions séduits. Car si celui-ci est fatigué et s'il veut sortir d'un corps malade, nous le sommes nous tous encore davantage, puisqu'il n'y a pas une femme qui enfante sans douleurs. »

Tenschapouh dit : « Vous ne savez pas ce qu'il me faut de patience avec vous ! Ce n'est pas en vertu d'un ordre royal que je supporte vos discussions, mais je les ai permises par humanité, parce que je ne vous méprise pas, vous qui vous haïssez vous-mêmes et qui êtes les ennemis des autres. Moi qui ai mangé du sel et du pain dans votre pays, j'ai de l'affection et de la compassion pour lui ».

Le prêtre Léonce répondit : « Celui qui a de l'amour et de la compassion envers les étrangers accomplit les préceptes de Dieu, mais il en garde pour lui-même, parce que nous ne sommes pas maîtres de nous-mêmes : il y a quelqu'un qui nous demandera compte des étrangers et de ceux de notre nation. Tout ce que tu as dit, je l'écoute de toi et non d'après l'ordre du roi. Si vous êtes habitués à transgresser les ordres de votre souverain, vous faites bien, parce qu'il est le destructeur du pays- et le meurtrier des innocents, lami de Satan et l'ennemi de Dieu. Nous ne pouvons pas transgresser le commandement de notre souverain ni changer notre vie contre les illusions passagères du monde. Quant à moi dont tu as dit que je préfère la mort à la vie parce que les médecins sont impuissants à me rendre la santé, de telles paroles ne peuvent convenir à ceux qui connaissent les malheurs du pays.

« Je t'en conjure, apaise ta colère et écoute-moi. » Il repassa en ordre les choses de ce monde : « Quel mortel mène une vie exempte de tribulations ? Ne sont-ils pas tous abreuvés d'infortunes, qui au dedans, qui au dehors?

130 />«« Martyr»

Le froid et le chaud, la faim et la soif, lai privation absolue du nécessaire. Au dehors, l'injustice, la rapine, l'impudicité et la violence ; au dedans, l'iniquité, l'apostasie, l'ignorance, le mensonge eftrontc. Mais toi qui méprises les médecins et qui les regardes comme inutiles, parce qu'ils ne peuvent me rendre la santé, ceci n'est pas bien étonnant, car au demeurant ils sont des hommes. 11 y a telle maladie à laquelle ils ne peuvent remédier et elle autre rebelle à leurs médicaments. Nous sommes tous mortels, autant le malade que le médecin. Vous seriez heureux si vous étiez comme la médecine, dans laquelle la vérité du médecin est beaucoup. Quand le médecin voit un malade, il le visite croyant lui rendre promptement la santé. Ainsi, à la cour, si un ami du roi tombe malade, quand même, en arrivant sur la grande place, il verrait une multitude d'illustres personnages et de beaux adolescents, si en entrant dans la salle royale il voyait l'étincelant cortège des gens du service, cette magnificence ne le surprendrait pas. De plus, s'il y avait un lit d'or enrichi de pierreries sur lequel est étendu le malade, il ne s'en étonnerait pas, mais il ordonnerait qu'on lui enlevât son manteau orné de broderies d'or, et avec ses mains il lui toucherait le corps pour voir s'il est d'un tempérament ardent, si son coeur bat tranquillement à sa place, s'il aie toie affaibli,. si le pouls est réglé, afin d'y remédier et de lui rendre la santé. Si la médecine humaine surmonte ainsi chaque chose et si, en appliquant son art, elle obtient des résultats, ne vous conviendrait-il pas, maître du pays, de tâcher de guérir votre esprit de toutes les erreurs répandues dans votre empire ? Tous alors ne resteraient-ils pas volontiers sous votre domination ?Mais maintenant que vousêtes devenus ignorants et que vous avez rendu mortelle votre âme immortelle, pour l'inextinguible feu de l'enfer, que vous le vouliez ou non, vous êtes malades d'une maladie inguérissable.

Le Martrjre de Vartan et de ses compagnons 131

Cependant VOUS nous méprisez, nous qui sommes affligés dans notre corps, dont nous ne pouvons pas nous déliver à notre volonté ; mais nous le serons [un jour] comme il doit arriver à chacun. Le Christ aussi vrai Dieu vivifiant par sa bonté spontanée se fit médecin des âmes et des corps ; par la douleur de ses souffrances, il a guéri lui-même tous les hommes. Il nous engendra d une manière encore plus bienfaisante [en nous faisant participer] à une génération exempte de douleurs et de plaies ; il a guéri les blessures cachées des anciennes morsures du dragon ; il nous a rendus, en esprit et en corps, immaculés et exempts de blessures, afin que nous devenions les compagnons des anges et les champions de notre Roi céleste. Dans ton ignorance, toi qui ne jouis pas des dons célestes de Dieu, tu neveux pas même être instruit par nous ; au contraire, tu veux nous séduire ; c'est impossible, cela ne sera jamais, et tu ne réussiras pas à l'obtenir. Quant à mon corps maladif, je serai franc. Je me réjouis et mon cœur tressaille en voyant mon corps tourmenté ; je sais que cela raffermit en moi la force de mon esprit ; j'en ai la preuve dans le grand docteur des Gentils, qui se consolait des douleurs de son corps et se glorifiait des attaques des satellites de Satan, et disait : « Si nous ressemblons par nos souffrances à sa mort, nous mériterons aussi d'avoir part à sa résurrection ». Et toi, maintenant;, qui as autorité sur nous, juge suivant ta malice. Les tourments dont tu nous menaces ne nous effraient pas, pas plus que la mort cruelle que tu nous prépares. »

Il fit alors séparer les bienheureux, et lorsqu'il fut seul, il dit à l'évêque : « L'éloge que je t'ai fait d abord, ne las-tu pas regardé comme un honneur? Rappelle-toi donc tes mauvaises actions, afin que tu te condamnes toi même à mort. As-tu détruit Vadrouschan du pays des Reschdouni ? Âs-tu tué le feu ? J'ai appris aussi

et je m'en suis assuré, que tu as tourmenté les mages et enlevé les ornements du culte. Si tu Tas fait, avoue-le. »

Le saint répondit : « Tu veux le savoir, et tu le sais déjà ».

Tenschapouh : « Autre chose un on-dit, autre chose un aveu. »

L'évêque ; « Sois franc. »

Tenschapouh : « J'ai entendu dire que tous les dommages commis dans le pa3's des Reschdouni sont de ton fait. »

L'évêque : « Puisqu'on te l'a dit, que demandes-tu de plus ? »

Tenschapouh : « Je veux ta version. »

L'évêque : « Tu ne souhaites rien apprendre pour ton bien, tu ne désires que mou sang. »

Tenschapouh : « Je ne suis pas une brute sanguinaire, mais le vengeur des dieux méprisés. «

L'évêque : « Dieux 1 des éléments muets 1 et c'est pour cela que tu veux égorger les hommes tes semblables? Tu en seras châtié par Dieu, ainsi que ton roi. Ce que tu demandes, afin de me nuire, le voici : Oui, j'ai dévasté Yadrouschan ; oui, j'aibâtonné les mages ; et les sales ornements qui se trouvaient là, je les ai jetés à l'eau Quant au feu, comment l'aurais-je tué, puisque le très sage Créateur des êtres, en prenant soin des quatre éléments, les rendit par nature impérissables ? Tue l'air si tu peux, corromps la terre afin qu'elle n'ait plus d herbe, égorge le fleuve aiin qu'il meure. Si tu le peux, tu pourras aussi tuer le feu. Si notre Auteur a uni ensemble ces quatre éléments indissolubles, — on trouve dans les pierres ainsi que dans les métaux et dans tous les éléments visibles la nature du feu, — tue donc la chaleur du soleil, puisqu'il y a en lui une portion de feu. Ou bien encore dis que le feu ne soit pas frappé par le fer. Celui qui respire, se meut, œarche, mange, boit «t. dort. Quand a*-tu

Le Martyre de Vartan et de ses compagnons 133

VU le feu marcher, parler ou comprendre ?Tu dis qu'on a tué ce qui ne vivait pas. Votre iniquité n'est-elle pas plus insupportable que celle de tous les païens, qui sont plus éclairés que vous ? Bien qu'ils soient loin du vrai Dieu,, cependant ils n'appellent pas Dieu des éléments insensés. Or, si par ignorance tu dis que la nature du feu est corruptible, les créatures qui la composent sont en désaccord avec tes croyances. »

Tenschapouh dit : « Je ne discute pas sur la nature des créatures ; as-tu éteint le feu, oui ou non ? » L'évêque : « Puisque tu n'as pas voulu devenir le disciple de la vérité, je te dirai tout ce que veut ton père Satan. Je suis entré dans \otre adrouschan, j'ai vu les perfides ministres de votre secte et le foyer qui brûlait devant eux. Je leur demandai,sans les frapper :« Que pensez-vous de ce culte rendu au feu » ? Ils répondirent : « Nous, nous n'en savons rien, mais nous savons que c'est l'usage des ancêtres et l'ordre du roi. » Je continuai : « Que savez-vous de la nature du feu? est-il créateur ou création?» Ils dirent tous : « Il n'est pas créateur ; il ne donne pas même le repos aux travailleurs. Nos mains sont durcies par la hache, tant nous avons porté de bois, nos yeux sont malades à force de larmoyer par l'ardeur de la flamme, nos visages sont noircis par la crasse humide de la fumée. Si on lui donne peu de nourriture, il a très faim ; si on ne lui offre rien, il s'éteint tout à fait ; si nous l'approchons pour l'adorer, il nous brûle ; si nous nous éloignons absolument, ce n'est plus que cendres. C'est ainsi que nous comprenons sa nature. » Je repris : « Avez-vous jamais su qui vous a enseigné un tel mensonge?» — «Pourquoi, dirent-ils, nous interroges-tu pour le savoir? Regarde les choses actuelles. Nos législateurs sont aveugles seulement dans leur esprit, tandis que notre nature est borgne du corps et aveugle d'esprit. » — En les entendant j'eus pitié, parce que dans leur igno-

Ià4 Les Martyrs

rance ils disaient la vérité. Je leur donnai une bastonnade, leur fis jeter le feu dans l'eau et dis : « Que les dieux qui ne créèrent ni le ciel ni la terre, périssent sous les cieux » : et je chassai les mages. »

Tenschapouh s'émut de ces insultes au roi et à la religion. Il n'eut pas le courage de le faire bâtonner, afin de ne pas lui faire dire devant le tribunal de plus graves injures contre le roi, et pour ne pas faire tomber les soupçons sur lui-même, à cause de ce mépris qu'il professait et de la patience que lui Tenschapouh avait eue de. discuter si longuement avec [de telles gens]. Comme il siégeait, ceint d'une épée destinée à faire peur aux saints, il rugissait comme un lion et, brandissant son épée, il se jeta comme une bête sur les bienheureux et frappant l'évêque à Tépaule droite, il la détacha avec la main. Le saint tomba sur le côté gauche, se releva, prit sa main droite et dit à haute voix :« Reçois, Seigneur, le sacrifice volontaire par lequel je m'ofifre entièrement à toi, réunis-moi à tes saints champions. » Il encourageait ses compagnons : « Voici, justes, l'heure de notre mort ; fermez les yeux un moment et voyez le Christ notre espérance. » Inondé de son propre sang, il ajoutait :

•îe bénirai le Seigneur en tout temps.

Sa bénédiction sera toujours dans ma boucbe.

Mon âme se glorifie dans le Seigneur ;

Que les pacifiques entendent et se réjouissent.

Et récitant ce psaume, il poursuivait jusqu'à ces mots :

Les afQictions des justes sont nombreuses ;

Mais le Seigneur les délivre et conserve tous leurs os.

Son corps ayant encore un peu de vigueur, il voyait venir du ciel beaucoup de légions d'anges et six couronnes dans la main d'un archange. Il entendait une voix venue d'en haut qui disait : «Courage, mes fidèles, puisque

Le Martyre de Vartan et de ses compagnons 135

VOUS avez déjà oublié vos peines et que vous êtes arrivés aux couronnes que par vos labeurs vous avez préparées. Prenez, couronnez-vous ; vous les avez préparées, elles furent tressées par les mains du Christ qui les a remises à ses ministres, car vous êtes les compagnons d'Etienne. »

Il voyait aussi très bien que l'épée brillait sur la tête des bienheureux.

Lorsque saint Léonce vit qu'on ne voulait plus les interroger et les juger un à un, mais qu'on avait rendu indistinctement l'ordre de mort, il dit au bienheureux Joseph : « Approche-toi, avance-toi contre l'épée ; car pour le rang tu es supérieur à tous ». Ils se mirent à la rangette, l'un après l'autre, et les bourreaux se hâtèrent de leur couper la tète à tous ensemble. On jeta les corps devant l'évêque, mais lui rendait l'esprit en ce moment ; il dit: « O Seigneur Jésus, reçois les âmes de tous, réunis-nous à tes fidèles. »

Ainsi ils moururent tous dans le même lieu.

Si on veut leur adjoindre le chef des mages, qui crut au Christ, les martyrs sont au nombre de sept, outre les deux qui furent martyrisés à Vadkédès, et un autre évêque en Syrie, qui se nommait Thathig. Mais ici, "^à Revan, qu'on nomme aussi le Bourg des Mages] ils furent six, dont voici les noms : Sahag, évêque des Reschdouni ; saint Joseph, de la vallée de Vaï, du bourg de Hoghotzim ; le prêtre Léonce de Vanant, du bourg d'Idchavan ; le prêtre Mouché, d'Aghpag ; le prêtre Arsène de Pakrévant, du village d'Eghéhiag; le diacre Khadchadch, d'où était l'évêque des Reschdouni ; en outre, le bienheureux chef des mages, de la cité de Nischapour: le prêtre Samuel d'Ararat, du bourg d'Aradz ; le diacre Abraham, de la même localité.

Tenschapouh, le chef des mages, Dchenigan et l'intendant choisirent des gardes parmi leurs serviteurs et firent garder les corps pendant plus de dix jours, jusqu'à

ce que l'escorte royale fut partie, afin que ceux d'une autre religion ne vinssent pas dérober les os pour les partager dans tout le pays, ce qui attirerait de nouveaux partisans à la secte des Nazaréens. En attendant, Khoujig, dont nous avons parlé, restait armé, avec les gardes, comme s'il eût été l'un des leurs ; il était prudent et avancé dans les voies de Dieu. Il attendait et observait de quelle manière il pourrait dérober les ossements des saints.

Trois jours plus tard, tous furent saisis d'une grande crainte, et pendant trois jours ils demeurèrent comme engourdis et ne purent se lever. Le quatrième jour, Satan les agita violemment. On entendait pendant toute la nuit des voix horribles, des bruits et des tonnerres souterrains, semblables à des secousses de tremblement de terre. La terre frémissait sous les pas et les épées jetaient des reflets sinistres. On voyait tous les cadavres se lever et se mettre debout ; alors on entendait tout ce qui s'était dit au tribunal. Les gardes terrifiés se heurtaient, ils étaient haletants et en plein délire, ne sachant plus où leurs compagnons avaient fui ; ils racontèrent alors tout ce qu'ils avaient pâti.

Les trois satrapes tinrent conseil et se dirent : « Que faire ? Que penser de cette incroyable secte des chrétiens ? Pendant leur vie, leur existence était remplie de merveilles ; ils méprisaient les richesses, comme inutiles ; ils étaient purs comme s'ils n'eussent pas eu de corps ; parfaits comme les justes et vaillants comme les immortels. Si nous disons tout cela en ignorants et en incrédules, que dirons-nous, quand, par leur entremise, tous les malades de l'armée seront guéris ? Quel mortel — cela nous confond — a-t-on vu ressusciter un cadavre, a-t-on entendu parler de la sorte? Nos serviteurs ne sont pas des menteurs, et nous nous en sommes assurés par nous-mêmes ; s'ils voulaient une gratification et qu'ils recherchassent les chrétiens de l'armée, ils recevraient

Le Martyre de Vartan et de ses compagnons 137

pour chaque corps une forte prime. Quant à ceux qui furent tourmentés par Satan sans qu'alors ils fussent malades, comme nous le savons, ils ont vu évidemment aujourd'hui un grand prodige. Si nous nous taisons, nous courons risque de la vie; si nous les conduisons devant le roi, qui apprendra d'eux ces prodiges, quel schisme peut sortir de là ! » Le chef des mages dit : «Je suis le président. Ne vous tourmentez donc pas ainsi. Vous avez exécuté les ordres reçus. Si la nouvelle se répand et qu'on demande une explication en présence du roi, le soin nous en incombe, à nous mages ; ainsi pas d'inquiétudes, oubliez cela. Si vous êtes effrayés, venez vers le soir, avant demain matin, puisque demain le chef suprême des mages offrira un sacrifice, et lui, qui est convaincu, vous persuadera. »

Quand Khoujig eut entendu tout cela et compris qu'on ne s'occuperait plus des martyrs, ils prit dix hommes, tous fervents chrétiens, et arrivé au lieu de l'exécution, y trouva les corps bien conservés. Mais par un dernier soupçon on se contenta de transporter les corps à deux lieues de là. Désormais ils nettoyèrent et arrangèrent les ossements et les portèrent à l'armée en secret. Peu à peu ils les montrèrent, d'abord au général arménien, puis à beaucoup de soldats chrétiens. Ils offrirent les premiers fruits de ce présent aux satrapes prisonniers qui, en ce moment, avaient été délivrés de leurs liens et avaient évité la mort dont on les avait menacés, car on avait expédié en Arménie des lettres de grâce.

Ce bienheureux Khoujig, qui fut digne de servir les saints secrètement, nous a raconté avec détail tout ce que j'ai dit de leur mort jusqu'au moment des lettres de grâce, leur douloureux supplice, les interrogatoires et les épreuves auxquels les juges les soumirent, et les réponses des saints, leur exécution, les terreurs des bourreaux, les craintes des trois satrapes, les os qu'ils avaient recueillis, non pas confusément, mais réunis dans une

même enveloppe, [en ayant soin que] les os fussent séparément dans six boîtes sur lesquelles était gravé le nom de chaque martyr. Il avait rais avec les os de chacun les chaînes que les bourreaux avaientabandonnées, et il avait fait une marque sur le couvercle des boites.

Les six bienheureux furent martyrisés par une mort sainte et désirée, le vingt-cinquième jour du mois de hroditz, dans le grand désert de la province d'Abar, aux environs de la ville de Nischapour (5 août 464).

Des disciples des martyrs qui devinrent confesseurs.

Les disciples des bienheureux étaient enchaînés dans la même ville. Un des chefs des bourreaux vint les tirer de prison avec cinq autres chrétiens syriens leurs compagnons de captivité. Il les interrogea, mais ils refusèrent d'adorer le Soleil. On les fouetta à grands coups de verges, mais ils s'affermirent encore dans leur dessein. On leur coupa les oreilles et les paupières et on les fit conduire en Syrie en qualité d'esclaves ; mais eux s'y rendirent aussi joyeux que si on les eût comblés de présents.

Lechef des bourreaux revint auprès des confesseurs; il en choisit deux parmi les plus doux, et les prenant à part, il leur dit :

« Votre nom ? »

L'un répondit : « Depuis ma naissance je me nomme Khorène, et celui-là Abraham ; quant à notre profession, nous sommes serviteurs du Christ et disciples des bienheureux que vous avez mis à mort. »

Le chef des bourreaux : « Que faites-vous maintenant et qui vous a conduits ici ? »

Abraham répondit : « Vous avez dû l'apprendre de nos docteurs. Ce n étaient pas des gens vulgaires, ils avaient du bien, des serviteurs, les uns étaient de la même condition sociale que nous-mêmes, d'autres d'une condi-

Le Martyre de Vartan et de ses compagnons 139

tion plus élevée. Nous sommes venus avec ceux qui nous avaient enseignés, parce que nos lois divines nous commandent d'honorer nos docteurs comme nos maîtres vénérés et de les servir comme nos maîtres spirituels. » Le chef des bourreaux : « Tu tiens le langage d'un révolté et d'un téméraire. Tant que vous étiez en paix dans votre pays, c'était très bien ; mais depuis que vos maîtres se sont rendus coupables envers la cour et qu'ils ont été mis à mort pour leur conduite, vous ne deviez pas même les approcher. Ne voyez-vous pas dans l'armée, que quand un des personnages qualifiés est arrêté par ordre de la cour, on le revêt d'un vêtement brun ? il est séparé de tous, et nul n'ose l'approcher. Mais toi, tu te vantes d'être le disciple de gens innocents.

— Notre raisonnement ni le vôtre ne sont faux, dit Khorène. Le satrape coupable devait obéir à celui dont il avait obtenu des faveurs, au point qu'en dehors de son hommage, il devrait recevoir encore de grands présents. Mais en échange de ce qu'il ne fit pas, le contraire lui est arrivé. Si nos docteurs avaient péché contre Dieu ou oflfensé le roi, nous les eussions traités de la sorte. Dans le pays, nous ne nous serions pas approchés d'eux, nous ne les eussions pas suivis à l'étranger. Mais, puisque sur ces deux points ils ont persévéré avec justice et que vous les avez fait mourir sans raison, c'est pour cela que nous honorons leurs os. »

Le chef des bourreaux : « Tu es, je le répète, un téméraire, et vous êtes complices des fautes [de vos maîtres]. » Abraham : « Quelles fautes ?

— D'abord la mort des mages, puis tous les autres forfaits. »

Abraham : « Ce n'est pas un caprice, c'est la loi et l'ordre qui le voulaient ainsi. Les rois commandent et on agit au moyen des serviteurs. »

Le chef des bourreaux : « Par le dieu Mihr, tu es plus

téméraire encore que tes docteurs. Vous êtes donc plus coupables. Vous ne pouvez donc éviter la mort que si vous adorez le Soleil et vous conformez à notre religion. »

Khorène : <( Tu parlais mal jusqu ici, maintenant tu aboies comme un chien. Si le Soleil avait des oreilles, tu lui ferais honte ; mais il est insensible par nature et ton iniquité te rend plus insensible que lui. En quoi nous trouves- tu inférieurs à nos pères? Veux-tu nous tenter en paroles? Vois donc ta malice et notre bonté, et que ton père Satan en reçoive la honte, non seulement de nous qui sommes âgés, mais même du plus jeune ; il blessera plus profondément ton esprit et ton corps. »

A ces mots, le chef des bourreaux s'emporta, il les fit traîner plus cruellement que les premiers, et le supplice fut si intolérable qu'il y en eut beaucoup que l'on crut morts. Trois heures après ils reprirent la parole et dirent : « Ce supplice nous semble léger, nous regardons pour peu de chose les douleurs du corps, en comparaison du grand amour de Dieu, pour lequel nos pères spirituels sont morts. Va donc, sans repos ni trêve, traite-nous comme tu les as traités. Si leurs actions te paraissent mauvaises, les nôtres le seront deux fois plus, car eux ordonnaient, et nous, nous exécutons. »

Le chef des bourreaux, dont l'irritation croissait, ordonna de les frapper jusqu'à ce que mort s'en suive. Des escouades de six bourreaux se relayaient pour chaque martyr. Quand ils furent tombés sur le sol, il leur fit couper les oreilles de telle manière qu'ils semblaient n'en avoir jamais eu ; après tant de tourments, ils revinrent à eux comme après un long sommeil et prièrent ainsi : « Nous t'en prions, brave soldat, ou bien perfectionne-nous par la mort, comme nos pères,

Le Martyre de Vartan et de ses compagnons 141

ou bien châtie-nous comme les autres martyrs. Puisque nos oreilles ont été guéries par un remède céleste, nos nez ont été épargnés, ne nous prive pas des dons de la bonté céleste. Purifie nos corps en les traînant, et nos oreilles en les coupant ; coupe aussi nos nez pour les purifier, parce que plus tu nous rends difformes dans notre corps, plus tu donnes de séductions à notre àme. »

Le chef des bourreaux dit doucement: <( Si je demeure auprès de vous, vous me passerez votre obstination. Voici les ordres du roi : je ne dois pas vous punir davantage. Vous serez envoyés en Syrie comme esclaves de la cour rojale, afin que si quelqu'un vous voit ici, il ne persévère pas dans son obstination aux commandements du roi. »

Les bienheureux dirent : « Tu as laissé notre terre imparfaite ; nous ne travaillerons pas sur la terre royale avec la moitié de nos corps. » A ces mots, le chef des bourreaux dit aux soldats de l'escorte : « Emmenez-les et partez; quand vous serez en S3Tie, qu'ils aillent où ils voudront. » Ce sont les confesseurs arméniens qui furent torturés et mutilés avec joie, mais ils allaient tristes et rêveurs pendant le voyage, parce qu'ils n'avaient pas été jugés dignes de mort. Ils regrettaient de n'avoir pas les chaînes aux mains et aux pieds, comme n'a^-ant pas été dignes d'être comparés a'ux généreux martjrs.

Pendant que les soldats les conduisaient, ils arrivèrent en Babylonie, dans le Schahough. Quoique châtiés par ordre du roi, ils furent accueillis avec sympathie et considération par les gens du pays. Cependant ils étaient tristes, comme sils eussent peu travaillé et beaucoup reposé. Ils eussent voulu voir alléger les chaînes des satrapes, afin de les aider en quelque chose, et ils s'en ouvrirent «ux grands qui étaient chrétiens, Tous,

grands et petits, consentirent à avertir le pays, pour que chacun contribuât aux nécessités des besoins corporels des saints prisonniers dans leur exil. C'est pourquoi, d'une année à l'autre, ils réunissaient, suivant le moyen de chacun, ici un peu, là beaucoup, tout ce dont ils pouvaient disposer. Ils recueillaient les sommes, grosses ou petites, et les envo3^^ient en présent aux bienheureux pour les expédier aux prisonniers. De cette manière, leur esclavage dura dix ans.

Comme ils étaient gardés de très près dans un pays brûlant et qu'ils ne cessaient de voyager dans le Schahough, dans le Meschov, dans le Kbaschgar, dans toute l'Assyrie et le Khoujasdan, saint Khorène mourut de cette chaleur et de ces vents brûlants. Ils le remirent aux gens du pays avec les saints martyrs.

Abraham voyageait, recueillait, portait au loin les dons des fidèles et les distribuait suivant les besoins de chacun. Il fit ainsi pendant douze ans, de sorte que tous, d'un commun accord, le prièrent de retourner en Arménie, afin d'y montrer en sa personne [la race] des valeureux martyrs morts par le glaive et les saintes chaînes de ceux qu on avait torturés.

Quand on vit avec lui les martyrs, les confesseurs et les captifs, tout le pays fut béni par sa présence. A cause de lui, ils furent bénis dans le nomtre croissant de leurs enfants, leurs jeunes gens s'élevèrent dans la sainteté et les vieillards devinrent habiles dans la science. A cause de lui, leurs princes connurent laraour du prochain, et Dieu fit descendre la pitié dans le cœur du roi pour restaurer et pacifier le pays entier; les églises furent glorifiées comme par un brave et parfait champion ; on orna les chapelles des martyrs, et les martyrs triomphants se réjouirent ; la plaine d'Avarair fut embellie, et fleurie non par les nuages humides, mais par le sang répandu dei martyrs et la blancheur des os qu'on y avait disse-

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minés. Les pieds infatigables du confesseur, en foulant les sillons [où s'était livrée] la bataille redoublèrent la vie de tout le pays. « Nous savons, disait-on, qu'à sa vue tous les solitaires de l'Arménie revoient en lui les troupes de combattants spirituels qui se dévouèrent à la mort à notre place et versèrent leur sang comme un sacrifice de réconciliation avec Dieu. Les saints prêtres en le voyant se souviennent qu'ils furent massacrés dans leur exil lointain et qu'ils apaisèrent le courroux du roi. Ils se souviendront peut-être aussi de nos chaînes, et en priant, ils demanderont à Dieu que, d'ici, ils nous fassent retourner dans la terre de nos pères. Nous sommes, en effet, très affligés, non seulement par un désir naturel, mais plus encore par le désir de voir notre sainte Eglise et nos saints ministres que nous y avons établis. S'il plaît à Dieu, que celui-ci y aille satisfaire les désirs des survivants ; nous saurons alors que Dieu nous ouvre la porte de sa miséricorde pour suivre la même trace que les pieds de celui qui nous précède. »

Les satrapes, remplis de la grâce, exhortaient vivement le confesseur à se rendre à leurs vœux, et comme il n'avait pas l'habitude de résister au bien, il se hâta cette fois encore d'accomplir le désir de ceux qui étaient fermes dans la foi. Il vint donc et entra en Arménie. Hommes et femmes, grands et petits, nobles et populace vinrent à sa rencontre. Ils lui baisaient les pieds et les mains :

« Béni soit le Seigneur Dieu au plus haut des cieux, qui nous annonça par l'ange du ciel la résurrection afin que nous héritions du royaume céleste. Voici que nous découvrons en toi tous ceux qui moururent par l'espérance de la résurrection et ceux qui attendent dans les chaînes la libération. Nous voyons aussi en toi la libération du pays par la paix ; par toi, nos églises glorifiées se réjouissent et nos saints martyrs intercéderont toujours pour

nous auprès de Dieu. Bénis-nous, saint père, ta parole est celle des morts ; donne-nous leur bénédiction, afin que nous sentions dans le secret de nos âmes les bénédictions des saints. Tu as aplani le sentierà ceux qui souhaitaient de rentrer dans leur paj's ; prie Dieu qu'ils suivent prompteraent leur précurseur. Comme tu as aplani le sentier impraticable sur la terre, ouvre-nous aussi la porte du ciel pour nos prières, afin qu'elles montent vers Dieu pour l'intercession des prisonniers. Tant que nous serons dans ce corps fragile, de même que nous voyons ta bienheureuse sainteté, qu'il nous soit donné de voir ceux que nous aimons, puisque depuis longtemps nous sommes avilis et désolés dans notre âme et dans notre corps. Nous croyons maintenant avec confiance que par ta vue nous avons été ravis en ton saint amour ; et que nous puissions voir bientôt les saints martyrs du Christ, puisque nous nous consumons du désir de voir leur céleste beauté. »

Le bienheureux confesseur, malgré cet affectueux accueil, ne voulut contracter aucune affection naturelle. Il se retira loin de la foule avec trois frères et y mourut dans une sévère pénitence. Le récit de sa vie ornée de toutes les vertus ne serait pas aisé, si je devais dire ses veilles pendant toute la nuit comme une lampe inextinguible ; l'insuffisance de sa nourriture qui le faisait ressembler aux anges qui n'ont pas besoin d'aliments ; sa douceur, sa modération à nulle autre semblable ; son mépris des richesses, comme ferait un mort qui n'en a que faire.

Sa voix infatigable lui permettait de persévérer dans la prière continuelle et l'entretien avec Dieu. Il fut le sel des indifférents, le stimulant pour secouer les négligents. Il méprisait l'avarice et flétrissait la gourmandise. Il fut le salut de l'Arménie, dont beaucoup de malades lui durent la santé. Il fut le docteur des docteurs, le père de la sainteté, le conseiller de 5es pères, Au bruit de w

Le Martyre de Varlan et de ses compagnons 145

renommée, les ignorants s'instruisirent et à son approche les hommes vicieux devinrent modérés. Il habitait une petite cellule et sa sainteté inspirait le respect à tous, de près ou de loin. Les dev (dénions) s'effrayèrent et s'éloignèrent de lui ; les anges descendirent et l'entourèrent comme d'une couronne.

A cause de lui les Grecs rendirent l'Arménie heureuse, beaucoup de barbares le vinrent voir. Il fut chéri de ceux qui aimaient Dieu, et il convertit au saint amour beaucoup d'ennemis de la vérité. Il fut vertueux dès l'enfance et vécut toujours de même. Il n'était pas marié, et n'eut besoin corporellement de rien de corruptible ; enfin il échangea les indigences corporelles pour les choses nécessaires à l'esprit et fut porté de la terre au ciel.

Noms des satrapes qui sponlaiiéinent et pour l'amour du Christ se rendirent en captivité à la cour du roi de Perse,

De la race de Siounie, les deux frères Papkèa et Pagour ;

De la race des Ardzrouni, Nerschapouh, Schavasb, Schenkin, Méhroujan, Barkevet Dadjad ;

De la race des Mamigouiens, Hamazasb, Ardavaztet Mouschegh ;

De la race des Gamsaragan, Arschavir, Thathoul, Vartz, Nersèh et Aschod ;

De la race des Amadouni, Vahan, Arautzar et Arnag ;

De la race des Kenouni, Adom ;

De la race desTimakhsian, Thathoul et Sad avec deux autres compagnons ; De la race des Autzavatzi, Schmavon, Zovarèn et Aravan ;

De la race des Aravclian, Phalag, Varaztén et Tagd ;

De la maison des Ardzrouni, Abersam ;

Delà maison des Mantagouni. Sahag et Pharsman ;

De la race des Daschiratzi, Vrèn ;

De la farailk des Raphsonian, Papig et loukhnan.

LES MAKXYRS. — T. IV IQ

Parmi ces trente-cinq, quelques-uns sont de grands satrapes, d'autres sont d'un rang inférieur, mais tous sont de race satrapique et, quant à la vertu, tous habitants du ciel. Beaucoup d'autres nobles personnages, quelques-uns de la cour royale et d'autres des maisons des satrapes, furent les frères d'armes des héros. Nous ne nous étonnons pas seulement qu'ils soient assujettis à la torture, mais nous sommes surpris que, nobles comme ils le sont, habitants libres des montagnes couvertes de neige, ils habitent des campagnes embrasées. Ceux qui allaient en liberté, comme la bête sauvage sur les montagnes fleuries, furent chassés dans le pays brûlant d Orient, pieds et poings liés. Nourris du pain de la douleur et de l'eau de la misère, enfermés dans l'obscurité pendant le jour et privés de lumière pendant la nuit, sans lit et sans couverture, ils s'allongèrent sur la terre comme font les bêtes, pendant neuf ans et six mois. Ils souiTraient cela avec joie, et personne ne les entendit se plaindre ; ils rendaient des actions de grâces, comme des hommes satisfaits qui servent Dieu.

Pendant ces souffrances, le roi s'imagina qu'ils devaient être tristes et fatigués de leurs tortures II leur envoya le grand intendant : « Rentrez en vous-mêmes, leur dil-il, ne vous obstinez pas. Adorez le Soleil, on vous ôtera vos chaînes et vous recouvrerez vos biens. »

Les bienheureux répondirent: «Tues peut-être venu nous tenter par des questions. Très certainement le roi t'a envoyé. »

L intendant jura : « Il n'a pas dit un mot de cette affaire. »

Ils dirent : « Ceux qui ont connu une fois la vérité ne s'en éloignent plus et restent fermes dans leur voie. Nous fûmes peut-être des obstinés parce que nous n'avions pas fait l'expérience et qu'aujourd'hui les tribulations nous auraient rendus prudents. Il n'en est pas ainsi,

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notre chagrin est de n'être pas morts avec les martyrs. Nous t'en prions et nous en prions le roi par ton intermédiaire, ne nous interrogez plus désormais là-dessus, mais faites promptement ce que vous avez résolu. »

Le grand intendant approuva en lui-même leur fermeté et se prit dès lors à les aimer comme des êtres chéris de Dieu. Il suppliait le roi de briser leurs chaînes ; aussi, bien qu'il fut révoqué de sa charge d'intendant, car on lejugeait coupable, et qu'il attirât sur lui-même les ruines de l'Arménie au point d'avoir été honteusement destitué, cependant il ne voulut jamais, pendant sa vie, parler mal de ces prisonniers. Or, beaucoup des bienheureux, les jeunes principalement, avaient appris la doctrine du pays de leurs pères. Ce leur fut un aliment et un sujet de mutuelle consolation. Leur cœur et leur esprit se dilataient et les plus vieux ressemblaient aux enfants pour la jeunesse et la vigueur. Bien que leur temps d'apprendre fût passé, ils chantaient des psaumes et accompagnaient par des cantiques spirituels la jeune troupe. Ils embellissaient tellement le culte sacré qu'il paraissait agréable à quelques-uns de leurs bourreaux, et ceux-ci, quand ils le pouvaient, les favorisaient malgré les ordres du roi, leur témoignant de l'empressement et de l'affection et les assistaient parfois, dans leur indigence, à cause des guérisons et des exorcismes merveilleux que Dieu opérait par ses bienheureux. Quand ils n'avaient aucun prêtre parmi eux, les malades et les infirmes de la ville couraient aux saints et obtenaient la santé.

Harevschghour Schapouh, le grand prince du pays à qui étaient confiés les prisonniers, leur témoigna une grande sympathie. Il regardait les vieillards comme des pères et caressait les jeunes gens comme des enfants chéris. Il écrivit souvent et signala à la cour l'état des prisonniers et mit en lumière leur admirable conduite, lï

intercédait auprès des grands, faisailjouer beaucoup d'influences et parvint, grâce à plusieurs protecteurs, à changer les dispositionsdu roi [Ce prince] Gt enlever les chaînes des prisonniers et leur rendit le costume et le rang satrapal. Il fixa leur apanage et ordonna que leurs armes leur fussent fournies par la cour. Il écrivit au généralissime de les admettre dans l'armée royale. Cet ordre rendu, ils se conduisirent honnêtement dans les différents endroits où ils passèrent, en sorte qu'il leur arriva à la cour des lettres remplies d'éloges. Le roi en fut si satisfait qu'il se les fit amener. Ils se présentèrent donc devant lezdedjerd, le roi des rois, qui les vit avec joie et leur parla avec bonté ; il permit qu'on leur rendît leurs domaines paternels d'après le rang que tenaient leurs aïeux et qu'ils quittassent le pays, en [professant librement] la religion chrétienne pour laquelle ils avaient été si cruellement tourmentés.

Au moment où, au comble de l'allégresse, ils avaient été admis devant le roi, lezdedjerd mourut dans la dixneuvième année de son règne. Ses deux fils se disputèrent le royaume par les armes. L'épouvantable perturbation causée par cette lutte dura deux ans. Pendant ces combats continuels, le roi des Aghouank, leur neveu, se révolta de son côté. Ce prince, qui professait d'abord la religion de son père, était chrétien, mais le roi des rois lezdedjerd l'avait forcé dembrasser le magisme. Trouvant le moment favorable, il se crut en mesure d'affronter la mort. Il préférait la mort par les armes au règne apostat. Toutes ces complications retardèrent l'ordre de départ des satrapes pour leur pays. Sur ces entrefaites, le gouverneur du fils cadet d'Iezdedjerd, nommé Raham, de la famille des Mehran, voyant l'armée des Arik divisée en deux partis, attaqua vivement avec la seconde moitié le fils aîné du roi, le défit et massacra l'armée du prince qui, fait prisonnier, fut mis à mort. Puis il gagna les sol-

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dats échappés au carnage, concentra l'armée des Arik et fit couronner le jeune roi Béroze (Firouz).

La paix régnait chez les Arik, lorsque le roi des Aghouank refusa sa soumission. Il franchit les défilés du Djo. et les fit traverser par les Massagètes. Il réunit à lui onze rois des montagnes et marcha sur l'armée des Arik, qu'il attaqua et endommagea beaucoup. On lui écrivit deux ou trois lettres suppliantes, mais il refusa toujours un accommodement. Il reprochait par écrit et de vive voix la dévastation de l'Arménie, la mort des satrapes, et le traitement fait aux prisoniers, « au lieu de leur accorder la vie à cause de leur grand amour et de leurs labeurs, [disait-il]. Mieux vaut souffrir un sort semblable au leur que d'abandonner le christianisme. »

Voyant qu'on ne pouvait le réduire par force ni par persuasion, ils envoyèrent beaucoup d'argent dans le pays des Khaïlantourk, ils ouvrirent la porte des Aghouank, firent une grande levée parmi les Huns, et guerroyèrent toute une année contre lui. Bien que ses troupes fussent dispersées au loin, ils ne purent le faire rentrer dans l'obéissance. Ils eurent à subir de grandes persécutions, des affronts et même de cruelles tortures: l'invasion du pays dura si longtemps que la plus grande partie de la contrée fut dévastée ; cependant personne n'osa déserter, dans la crainte du roi des Aghouank.

Le roi de Perse lui envoya dire : « Permets qu'on m'amène ma sœur et ma nièce, qui étaient nées dans la religion des mages et que tu as faites chrétiennes; ei alors le pays t'appartiendra. » Ce grand homme ne se battait pas pour sa puissance, mais pour sa religion. Il abandonna sa mère et sa femme, quitta le pays, prit l'Evangile et voulut sortir de son royaume. Ayant pris cette résolution, il en fut contrislé intérieurement et attribuait toute la responsabilité de ses fautes à son père. Il fit alors un serment solennel et lui envoya dire : « Pourvu que tu ne

quittes pas le pays, je ferai ce que tu dis. » Il demanda l'apanage de mille maisons, qu il avait reçues de son père dans son enfance ; le roi lui accorda sa demande, et il se retira parmi les solitaires. Il se dévoua tout entier au divin ministère, de telle sorte qu'il oubliait son ancienne condition de roi. Ces vicissitudes se prolongèrent jusqu'à la cinquième année du roi des rois Béroze et furent cause qu'on ne rendit pas la liberté aux satrapes arméniens. Cependant on augtnenta leur apanage, et on leur permit de venir à la cour plus souvent que dans les années précédentes. Dans cette cinquième année, le roi accorda des revenus à beaucoup d'entre eux et fit espérer aux autres que dans la sixième année ils seraient tous renvoyés dans leur pays et rentreraient en possession de leurs biens et honneurs.

Laissons ceci, pour reprendre le fil de notre récit. Les femmes des bienheureux, des prisonniers et de ceux qui furent tués dans les combats livrés en Arménie sont si nombreuses que je ne saurais les compter. J'en connais cinq cents par leur nom et de vue ; les unes sont vieilles, d'autres jeunes, mais toutes, également embrasées d'un zèle céleste, imitèrent celles qui avaient renoncé aux joies du monde. Nobles ou plébéiennes, elles se parèrent toutes de la foi ; elles avaient oublié leur nom et leur ancienne grandeur; mais, habituées à supporter virilement les rudes travaux de la vie, elles surmontaient le courage des hommes dans la souffrance.

Non seulementelles furent consolées par l'invisible force de l'éternelle espérance, mais elles soutinrent la charge des peines corporelles ; car, bien que chacun eût des servantes.on ne pouvaitdistinguer la maîtresse delà suivante. Elles s'habillaient toutes de même, toutes couchaient par terre, aucune ne préparait la couche de l'autre, elles ne cherchaient pas même à distinguer le lit de chacune. Les nattes étaient de couleurbrune et les oreillers étaient noirs.

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Leur cuisine était modeste ; elles n'avaient pas de cuisiniers, comme c'est l'usage parmi les nobles, mais elles se servaient de ceux de tout le monde. On jeûnait toute la semaine, selon la pratique des solitaires du désert. Aucune ne versait de l'eau sur les mains des autres, les jeunes femmes ne présentaient pas la serviette aux dames nobles. Les femmes délicates ne se servaient pas de savon, ni d'huiles [parfumées] en signe de joie. On ne les servait pas dans la vaisselle précieuse, ni dans des coupes de joie. Pas d'introducteur à leur porte, pas d'invitations chez les gens illustres ; on eût dit qu'elles ignoraient si elles avaient eu des frères et des sœurs, des gouvernantes alTectionnées ou des parents bien-aimés.

Les baldaquins et les lits des jeunes épousées étaient couverts de poussière et enfumés, et les araignées filaient leur toile dans les chambres nuptiales. Les sièges d'honneur étaient renversés et la vaisselle des festins brisée. On ruina les palais, on démantela les châteaux forts. Les jardins délicieux se séchèrent et se flétrirent et les ceps de vignes furent déracinés. Elles virent de leurs yeux leurs biens enlevés et entendirent de leurs oreilles les cris d'angoisse de ceux qu'elles aimaient. Leurs trésors furent confisqués et il ne resta rien des bijoux qui ornaient leur front.

Les femmes délicates d'Arménie, élevées dans les caresses et la tendresse sur leurs coussins moelleux et leurs litières, se rendaient dans les maisons de prière sans chaussure et toujours à pied. Elles priaient patiemment et faisaient des vœux afin de supporter plus facilement cette grande tribulation. Celles qui dès l'enfance avaient été nourries avec des cervelles de veau et des mets délicatement assaisonnés de gibier, vivaient maintenant d'herbes comme les bêtes sauvages ; et elles recevaient cette nourriture avec une grande allégresse, oubliant leurs mets délicats d'autrefois. Leur peau devint

brune parce que pendant le jour elles étaient brûlées par le soleil, et que chaque nuit elles dormaient à terre. Les psaumes chantés continuellement étaient les cantiques qui sortaient de leur bouche, et elles trouvaient une parfaite consolation dans la lecture des prophètes.

Elles s'unirent ensemble deux à deux, comme sous un joug spontané et égal, dirigeant leurs sillons vers le paradis, pour arriver sans dévier au port de la paix. Elles oublièrent leur faiblesse féminine, et devinrent comme les hommes fortifiées par le combat spirituel. Elles luttèrent contre les désirs des sens et elles arrachèrent leurs racines qui donnent la mort. Elles vainquirent la ruse par la simplicité, et, par le saint amour, elles effacèrent la couleur livide de l'envie ; elles tranchèrent les racines de l'avarice et les fruits de mort avec ses rameaux desséchés. Avec l'humilité, elles réprimèrent l'orgueil, et, avec la même humilité, elles parvinrent à la céleste exaltation. Par leurs prières elles ouvrirent les portes fermées des cieux, et, par la sainte prière, elles firent descendre les anges pour le salut ; elles entendirent de loin de bonnes nouvelles, et elles glorifièrent Dieu, qui est dans les cieux.

Les veuves qui étaient parmi elles devinrent les nouvelles épouses de la vertu, et effacèrent l'humiliation du veuvage. Les femmes des prisonniers emprisonnèrent de bon gré les désirs de la chair et participèrent aux tourments des saints captifs. Leur vie les rendit semblables aux valeureux martyrs qui étaient morts ; et de loin elles furent des modèles de consolation pour les prisonniers. Elles travaillaient des mains pour se nourrir, et la paye que leur avait allouée la cour, elles la leur offraient chaque année comme un secours et la leur envoyaient pour consolation. Elles se rendirent semblables aux cigales privées de sang qui, par la douceur de leur chant, vivent sans nourriture, en respirant l'air, et nous offrent l'image des

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êtres incorporels. Les glaces de beaucoup d'hivers se fondirent, le printemps revint et avec lui de nouvelles hirondelles ; les hommes mondains se réjouirent, mais elles ne purent voir leurs bien-airaés. Les fleurs du printemps leur rappelaient leurs tendres époux et leurs yeux désirèrent contempler la beauté de leur visage. Les agiles lévriers disparurent et les traces i laissées par] les chasseurs furent effacées. On conserva le souvenir [de leurs bien-aimés] sur des inscriptions, et nulle fête annuelle ne les leur ramena de la terre lointaine. Elles virent leurs places au banquet et elles pleurèrent. Dans toutes les assemblées on se souvint de leurs noms. Beaucoup de monuments furent élevés à leur souvenir, et on y grava le nom de chacun d'eux.

Ainsi leur esprit était agité de toutes parts, elles ne ralentissaient pas dans la vertu. Aux profanes elles apparaissaient comme des veuves affligées et inquiètes ; mais leur âme était ornée et consolée par l'amour céleste. Elles ne demandaient plus aux voyageurs lointains : « Quand nous sera-t-il donné de voir nos bien-aimés » ? Mais elles priaient Dieu « qu'ayant commencé avec courage, elles continuassent d'être remplies jusqu'à la fin du céleste amour ».

Qu'il nous soit fait, à nous comme à eux, d'hériterde la métropole des biens et d'arriver aux possessions éternelles promises par Dieu à ses fidèles, en Notre-Seigneur Jésus-Christ !

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