‹ Les martyrs (volume 2)Chapitre 97 sur 117 · LE MARTYRE DE SAINT HERMENEGILD · texte numérisé non relu

LE MARTYRE DE SAINT HERMENEGILD

Cette année il s éleva en Espagne une grande persécution contre les chrétiens, et plusieurs furent exilés, spoliés, aô'amés, emprisonnés, battus, mis à mort par divers supplices. L'auteur principal de ces maux fut Goswinde — mère de Brunehaut — que le roi Leuvigild avait épousée après la mort d'Athanagild, son premier mari. Mais cette femme, qui avait imprimé une note d'infamie aux serviteurs de Dieu, poursuivie par la vengeance divine, fut à son tour notée aux yeux de tous les peuples : il arriva qu'une taie blanche couvrit un de ses yeux et éloigna de sa vue la lumière qui manquait déjà à son esprit. Le roi Leuvigild avait, d'une première femme — Théodosie — deux fils — Her ménégild et Récared — dont l'aîné était fiancé à Ingonde, la fille de Sigebert, et le plus jeune à Rigonthe, la fille de Chilpéric. Ingonde, envoyée en Espagne en grand appareil, fut reçue avec beaucoup de joie pai- son aïeule Goswinde. Celle-ci ne put souffrir longtemps de la voir persévérer dans la religion catho lique ; et d'abord elle voulut l'engager, par des paroles cares santés, à se faire baptiser de nouveau dans l'arianisme ; mais Ingonde résista avec courage et dit : « Il me suffit d'avoir été lavée une fois du péché originel par un baptême salutaire, et d'avoir confessé la sainte Trinité, une et sans inégalité de per-

sonnes : voilà ce que je confesse croire de tout cœur, et jamais je ne renoncerai à ma foi. » A ces mots, Goswinde, irritée, furieuse, saisit la jeune fille par les cheveux, la jette à terre, la bourre de coups de pieds, et, tout ensanglantée, la fait dépouiller et plonger dans la piscine. Mais beaucoup assurent que son cœur demeura toujours fidèle à notre croyance. Leuvigild donna à Herménégild et à Ingonde une de ses cités — c'était Séville — pour qu'ils y vécussent en souverains. Quand ils y furent établis Ingonde se mit à prêcher son mari, pour que, abjurant l'hérésie, il reconnût la vérité de la foi catholique, il résista longtemps ; mais enfin, persuadé par ses prédications, il embrassa le catholicisme; et, en recevant l'onction sainte, il prit le nom de Jean. Dès que Leuvigild l'apprit, il chercha des motifs pour le perdre. Herménégild, s'en étant aperçu, fit alliance avec l'empereur et forma des liaisons avec le préfet impérial qui pour lors attaquait l'Espagne. Leuvigild lui envoya des messagers qui lui dirent : « "Viens me trouver, il est des choses que nous devons discuter ensemble » ; et Herménégild répondit : « Je n'irai point ; car tu es mon ennemi, parce que je suis catholique. )> Leuvigild ayant donné au préfet trente mille sous d'or pour le détacher du parti de son fils, marcha contre ce derliier avec une armée. De son côté, Herménégild ayant appelé les Grecs à son secours, s'avança contre son père, laissant Ingonde dans la ville. A la vue de Leuvigild qui venait à sa rencontre, ses alliés l'abandonnèrent ; et se voyant désormais sans espoir de vaincre, il se réfugia dans une église, voisine, en disant : « Que mon père ne vienne pas m'attaquer, car c'est un crime impie qu'un père soit tué par son fils, et un fils par son père. » Leuvigild, apprenant ces paroles, lui envoya son frère, qui lui garantit u; r serment le maintien de sa dignité et lui dit : «Viens toi-même te prosterner aux pieds de notre père et il te pardonnera tout». Herménégild demanda qu'on fît venir son père et des qu'il le vit, il se prosterna à ses pieds. Celui-ci l'étreiguit, l'embrassa et, l'ayant entortillé avec de belles promesses, il l'emmena au camp ; là, oubliant son serment, il le livra à ses gens ; on se saisit de lui, on lui enleva ses vêtements et on lui donna des bardes d'esclave ; de retour à Tolède, on le sépara de ses gens et on l'envoya en exil avec un seul valet.

jLc Martyre de saint Herménégild 197

Du roi Herménégild, fils de Leuvigild, roi des Viaigoths, qui fut mis à mort par son père pour la foi catholique.

Comme nous l'avons appris de beaucoup qui sont venus d'Espagne, le prince Herménégild, fils de Leuvigild, roi des Visigoths, fut converti de l'ariauisme à la foi catholique par le très vénérable évêque de Séville, Léandre, auquel je suis lié depuis longtemps d'une étroite amitié. Son père, qui était arien, employa pour le ramener à l'hérésie les caresses et les menaces ; et comme le jeune prince répondait avec constance qu'il ne pourrait jamais abandonner la foi véritable qu'il avait eu le bonheur de connaître, son père irrité le priva du royaume et le dépouilla de tous ses biens. Mais rien ne pouvant ébranler la force de son âme, il le fît enfermer dans une étroite prison, et charger de fers au cou et aux mains. Le jeune prince, méprisant le royaume de la terre et désirant ardemment le royaume du Aél, portait le cilice dans les chaînes et priait Dieu avec fei"\'eui' de le fortifier. Il dédaignait d'autant plus la gloire passagère de jc monde, qu'il avait reconnu, dans sa prison, le néant de ce qui pouvait lui être enlevé. La fête de Pâques arriva, et pendant le silence d'une nuit profonde son perfide père lui envoya un évêque arien, pour qu'il reçût de sa main une communion sacrilège, et qu'il rentrât ainsi en grâce avec lui. Mais le prisonnier, fidèle à Dieu, fit à l'évêque arien les reproches qu'il méritait, et repoussa énergiquement ses propositions trompeuses, en lui disant que, « si son corps pliait extérieurement sous les chaînes, son âme, cependant, s'élevait en paix vers le ciel. » Au retour Je l'évêque, le père furieux envoya aussitôt ses gardes mettre à mort dans sa prison le généreux confesseur de la foi. Il fut obéi ; les bourreaux, à peine entrés, le frappèrent à la tête d'un coup de hache et lui ôtèrent la vie ; mais ils ne purent lui ravir que ce qu'il avait déjà méprisé lui-même.

Les miracles ne manquèrent pas pour, manifester sa gloire. Dans le silence de la nuit, on entendit des chants près du corps de ce roi martyr, d'autant plus roi qu'il était martyr. Plusieurs rapportent aussi que des lumières brillantes apparurent au milieu de l'obscurité, comme pour signaler à la vénération des

fidèles le corps du saint martyr. Son père, hérétique et parricide, se repentit du crime qu'il avait commis, mais pas assez pour obtenir son salut. Il reconnut bien la vérité de la foi catholique, mais la crainte de sa nation l'empêcha de l'embrasser. Une maladie l'ayant réduit à l'extrémité, il recommanda son Uls, le roi Récarède, qui partageait son hérésie, à l'évêque Léandre, qu'il avait autrefois violemment persécuté, pour qu'il le convertît par ses instructions, comme il avait converti son frère. Cette recommandation faite, Leuvigild mourut. Après sa mort, le roi Récarède ne suivit pas l'exemple de sou père coupable, mais celui de son frère martyr. Il abjura l'arianisme, et i-amena si bien à la vraie foi toute la nation des Visigoths, qu'il refusa dans son royaume la permission de porter les armes à quiconque ne craindrait d'être hostile au royaume de Dieu en étant hérétique. Il n'est pas étonnant qu'il devînt ainsi le zélé propagateur de la vraie foi, puisqu'il était le frère d'un martyr dont les mérites l'ont aidé à ramener tant de personnes au «in de l'Eglise. Nous devons croire que tout cela n'aurait pu arriver si le roi Herménégild n'était pas mort pour la vérité. Car il est écrit : « Si le grain de froment qui tombe sur la terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit». (S. Jean, xii, 24, 25.)

Nous voyons se faire dans les membres ce que nous savons s'être fait dans le chef. Dans la nation des Visigoths, un seul est mort pour que beaucoup eussent la vie ; un grain est tombé pour la foi, et toute une moisson d'âmes s'est levée pour la vie véritable.

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