LE PATRIOTISME DES MARTYRS
Montaigne faisait « collection diligente de toutes les sottises humaines, mais non point pour en raisonner, seulement pour les regarder avec complaisance ». Le joli passe-temps en vérité ! Je préfère m'arrêter à autre chose qu'au spectacle des faiblesses et des platitudes des hommes ; c'est beaucoup déjà d'avoir à en souffrir, on ne gagnerait guère à les ruminer. En rassemblant les pièces qui composent ce recueil, j'ai ramassé quelques traits fort glorieux à leurs auteurs et qui méritent bien qu'on s'y arrête un instant. Dans ces récits j'ai rencontré des chrétiens illustres frappés par la peine de l'exil. Saint Cyprien, saint Denys d'Alexandrie, Psénosiris, et tant d'autres, en Afrique et en Asie, fuyant devant la persécution et périssant de misère. Saint Paul, l'ermite, fut au nombre de ces exilés volontaires.
Il faut que la possession de la patrie soit bien précieuse chose, puisque les anciens n'imaginaient pas de châtiment plus cruel que d'en priver l'homme. La puni-
LES MARTYRS. — T. VII. b
VIII Les Martyrs
tion ordinaire des grands crimes était l'exil. C'est que l'exil entraînait avec soi une sorte de mort. L'exilé était hors de la religion, sa présence souillait une demeure, son contact rendait impur. « Qu'il fuie, disait la sentence, et qu'il n'approche jamais des temple^. Que nul citoyen ne liii parle ni ne le reçoive ; que nul ne l'admette aux prières ni aux sacrifices ; que nul ne lui présente l'eau lustrale ^. » Il faut bien songer, a-t-on dit avec une admirable justesse, que, pour les anciens, Dieu n'était pas partout. S'ils avaient quelque idée vague d'une Divinité de rUnivers, ce n'était pas celle-là qu'ils considéraient comme leur Providence et qu'ils invoquaient. Les dieux de chaque homme étaient ceux qui habitaient sa maison, son canton, sa ville. L'exilé, en laissant sa patrie derrière lui, laissait aussi ses dieux. Il ne voyait plus nulle part de religion qui pût le consoler et le protéger ; il ne sentait plus de Providence qui veillât sur lui ; le bonheur de prier lui était ôté 2.
Le christianisme changea cela. Sans ménagement pour les idées toutes faites, saint Paul s'en expliqua dans sa lettre aux chrétiens de Philippes : « Notre patrie est dans le ciel, d'où nous attendons pour sauveur le Seigneur Jésus-Christ, qui transformera notre corps misérable et le rendra semblable à son corps glorieux, par l'étendue de sa puissance et grâce au décret divin qui lui a soumis toute chose. Voilà, frères que j'aime et regrette de ne plus voir, vous, ma joie et ma couronne, voilà la doctrine à laquelle il faut nous tenir, mes bien-aimés ^. »