CHAPITRE XII
DESCRIPTION DE LA PRISON TRÈS SALE, ET COMME LES PRISONNIERS MENÉS EN LA MAISON DE LA VILLE SONT INTERROGÉS DE LEUR FOI.
Il y avait en un même domicile trois prisons bâties l'une sur l'autre, desquelles celle où Ton avait enfermé les martyrs, comme elle était la plus basse, ainsi était-elle la plus épouvantable, orde, sale et puante, à cause que les excréments, qui par nécessité naturelle provenaient des captifs logés es lieux supérieurs, distillaient continuellement, par les fentes et crevasses du plancher, au lieu inférieur. Car il n'y avait aucun autre lieu pour s'accommoder et satisfaire à la nécessité de nature. Cette prison donc des martyrs était merveilleusement puante et infecte par la distillation et découlement continuel de telles liqueurs ; elle était, pour la même cause, humide et fangeuse, en sorte qu'ils ne savaient du tout en quelle part ils se pouvaient mettre à sec, quand ils voulaient éviter ces vilenies et puantes ordures. L'obscurité du lieu était telle, que l'on ne s'y pouvait connaître et discerner l'un de l'autre, même en plein midi, sinon par la distinction des voix des personnes. Ils trouvèrent à la fin, après avoir sondé par tous les endroits la terre avec les pieds, qu'il y avoit près de l'huis quelque espace plus haut que le reste, et moins arrosé de ces vilenies. C'est pourquoi tous se retirèrent incontinent à ce lieu de la prison le plus sec, et exempt de ces vilaines ordures, de manière qu'ils se pressaient et serraient l'un l'autre, étant plus de vingt enfermés. Ils furent délaissés là tous à jeun en cette grande puanteur, jusques à trois heures après midi, Auquel temps, les
Les Martyrs de Gorcum 325
mêmes tous ensemble, sans avoir rien mangé, sont menés de la prison en la maison de la ville. Là, ils sont l'un après l'autre diligemment examinés, sur les points de la religion, par quelques hommes subtils, fins et cauteleux, en la présence du comte, afin que l'information faite par ces nouveaux maîtres eût plus d'efficace et autorité. Sur quoi, comme Léonard, à sa manière accoutumée, eut librement parlé devant le comte de Lummé, l'un des sergents assistants le frappa sur la tête d'une hallebarde qu'il tenait en sa main. Il lui répond: « Frappez ma chair comme vous voudrez, tandis qu'il vous est permis, car ceci ne vous durera pas longtemps. » Comme s'il eût voulu dire avec le Sauveur Jésus-Christ : « Cette saison est votre heure, et la puissance des ténèbres. » A l'instant un autre sergent lui donna un tel coup de marteau d'arme sur le derrière de la tête, qu'il lui fit une plaie, dont le sang découla incontinent. Or, comme la confession de foi a été très constante, ainsi que celle- de presque tous ses compagnons, qui ont protesté de croire et persévérer en tout ce que l'Eglise catholique vraie et universelle dit et enseigne par ses témoins, et par l'assistance du Saint-Esprit que le Sauveur envoie, en la vertu duquel étant fondés, ils sont résolus comme immuables et invincibles, de ne fourvoyer d'un seul article de leur foi, l'un d'eux, frère mineur lai, natif de la ville de Durestede, interrogé de sa foi, répondit en un mot, qu'il croyait ce que son gardien croyait. Car il savait très bien que son gardien n'avait autre foi que celle de l'Eglise. Ainsi par ce moyen cette simple brebis prudemment s'est remise et rapportée à la voix et à la foi de son pasteur, pour éviter toute occasion de dispute. J'ai dit que la confession presque de tous a été constante, ferme et droite, car aucuns, qui par après ont manifestement défailli, ont choppé en leurs réponses faites dans leur interrogatoire. Après cet examen fini , les captifs
sont ramenés en prison, non en la première, d'autant qu'aucuns de leur connaissance avaient obtenu qu'ils seraient menés en un lieu plus haut, moins ténébreux, et où ils auraient moins de puanteur et humidité. Où toutefois le curé Léonard, le plus prompt et éloquent de tous, avait à grand'peine pu obtenir par ses prières que Ton leur apportât quelque viande. Car au chemin, par lequel l'on le ramenait en prison avec ses compagnons, apercevant quelques citoyens de Gorcom, il leur disait : « Enfants de Gorcom, y a-t-il point ici du pain pour argent, il sera bien payé? » Mais il l'entendait de Dieu, qui est le grand et vrai rémunérateur de toute sorte de biens. L'on leur apporte en la prison un seau plein d'eau, et un pain, rien davantage. Voilà un excellent banquet pour restaurer sur le soir ces pauvres captifs, qui avaient leurs corps abattus et tout épuisés. Tous ceux qui avaient été emmenés à l'examen ont été ramenés au lieu susdit, hormis trois, à savoir le pasteur de Maesdam, un chanoine de Gorcom, et Henry, le frère mineur lai, lesquels pour ce qu'ils semblaient, en leur interrogatoire, avoir par crainte de la mort fait telle réponse qu'ils donnaient espérance aux ennemis de se ranger et convertir à leur opinion, ils ont été séparés d'avec les saints martyrs, et envoyés en un lieu plus commode et honnête, à savoir en la maison du juge criminel, pour y être gardés, en espérance d'être mis en liberté.