CHAPITRE VI
COMME FRÈRE GUILLAUME A ÉTÉ PENDU, ET DE QUEL COURAGE IL A ENDURÉ LA MORT.
Cela fait, le bourreau, venant au frère Guillaume, lui met la corde au col, et ainsi le tire en haut au gibet. Mais lui voulant en cette extrémité pourvoir non seulement à son salut, mais aussi selon son pouvoir à plusieurs autres, il élève sa voix tant qu'il peut, la faisant retentir comme une trompette, de sorte qu'il était ouï quasi par toute la ville, qui n'est pas des plus grandes. Et adressant sa parole à ceux qu'il connaissait encore vrais catholiques, il leur dit succinctement, selon le loisir que l'on lui donna, ce qui s'ensuit : « Catholiques, mes chers amis, je vous supplie de tout mon cœur, par ces miennes dernières paroles, et vous requiers d'une chose seulement, à savoir que vous demeuriez fermes et stables en la sincérité de la foi catholique, laquelle je vous ai tant de fois enseignée par mes prédications, et laquelle ie suis maintenant prêt de confirmer par ma mort et de
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sceller par mon sang. » Il y avait cependant auprès du gibet un ministre hérétique là venu, pensant ébranler la foi et constance du martyr, lequel se mécontentait de ce qu'il exhortait si vivement et courageusement le peuple là présent ; et pour cette cause il commença à laborder par quelques douces et attrayantes paroles, pensant le pervertir et détourner de son zèle et religion. Auxquelles paroles le martyr répondit en cette sorte : « Retire-toi, ministre du diable, tu n'as que faire de tenter ma foi, car je ne te veux aucunement ouïr. » Touchant ceci, il dit encore plusieurs autres choses en langue latine. Enfin le saint homme, considérant l'ignorance etaveuglement des adversaires qui le faisaient pâtir, à l'exemple de Jésus- Christ pendu en la croix, qui demanda pardon à son Père céleste pour ceux qui le crucifiaient ; comme disciple d'un si grand maître, dit en ces mêmes termes : (( Seigneur, pardonnez-leur cette faute, car ils ne savent pas ce qu'ils font. ))Lors aucuns ministres de ce supplice, tournant cette pieuse et vraiment chrétienne prière en risée et pure moquerie, lui dirent par forme de brocard : « Penses-tu que nous ne sachions ce que nous faisons ? Regarde, nous te mettons une corde au col. Nous savons très bien que nous faisons cela. » Finalement, quand ceux qui avaient espéré le divertir par crainte de la mort, et faire abandonner sa foi, à tout le moins de paroles, virent la constance et immuable volonté en la confession de la foi catholique, commencèrent avec clameurs et hauts cris à demander que l'on le fît descendre de l'échelle, où il était élevé, afin de le faire mourir d'un plus grief supplice, à savoir qu'il fût écartelé et mis en pièces à quatre chevaux. Mais le juge criminel et le centenier (par Fautorité desquels cet exploit d'injustice se commettait), craignant que les soldats n'usurpassent une trop grande licence, firent signe au bourreau de parachever sa besogne. Se voyant donc ce très vaillant et courageux athlète près
du dernier combat il s'écria, à l'imitation de Jésus-Christ, et dit par trois fois ce vers du psalmiste : « Seigneur, je recommande mon âme en vos mains. » Et comme lorsqu'il fut jeté de l'échelle, les soldats criaient au bourreau qu'il ne serrât point trop fort la gorge (comme l'on a de coutume en tel supplice pour avancer la mort), afin que le conduit de l'haleine lui étant lentement étouffé, il souffrît un plus grief et long tourment, entre ces cris et clameurs des impies soldats, le martyr élu de Jésus- Christ rendit son esprit en très grande tranquillité, étant encore en son jeune âge et n'ayant, comme j'estime, passé l'âge qu'avait le Sauveur à sa passion. Etant mort, il retint sa naïve candeur et grâce de visage accoutumée, au grand étonnement de tous les spectateurs. Dont aucuns de ceux qui dès longtemps avaient été séduits par les hérétiques, étant incités tant par ce signe-là que par première et continuelle constance jusques à la mort, furent convertis et retournèrent au giron de l'Eglise romaine. La passion de ce glorieux martyr est échue au jour quatrième du mois de septembre, en l'an mil cinq cent septante-trois, lorsqu'en plusieurs autres lieux la rage et furie des Gueux semblait diminuer. Le saint corps de ce martyr fut jeté et enterré en l'une des fosses, où nous avons dit les corps des soldats du roi massacrés avoir été inhumés. Les citoyens du lieu ont eu un extrême regret et mené grand deuil, à cause de la mort de cet homme très aimé, pour avoir grandement mérité. A raison de quoi aussi plusieurs de ces citoyens, oyantsa voix, lorsqu'il était sur l'échelle, se retirèrent hâtivement en leurs maisons et s'y enfermèrent, d'autant qu'il ne leur était possible, mus d'une commisération chrétienne, ni d'ouïr la voix de leur prédicateur en tel état ni de voir sa fin. De quoi les Gueux s'étant aperçus, voulurent tirer par force aucuns d'iceux de leurs maisons, et les mener au lieu du supplice, afin qu'ils fussent con-
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traints de regarder pour le moins le corps du martyr pendant au gibet. Outre ce, ces méchants et réprouvés soldats ont fait plusieurs vilenies et fâcheries aux citoyens catholiques, à cause qu'ils avaient reçu le juste au nom de juste, l'ayant bénignement traité en leurs maisons. Et ainsi ces malheureux se sont acquis et amassé pour trésor éternel la vengeance et indignation de Dieu, qui leur sera prononcée au jour de l'épouvantable et horrible jugement de Dieu. Et aux autres qui sont les constants catholiques, ils ont au contraire fourni et administré de la matière pour leur servir d'exercice à la vertu, et pour mériter la béatitude éternelle.
Car cela estjuste devant Dieu, qui est la justice même, que ceux qui ont participé aux afflictions de ses saints martyrs, soient aussi faits leurs compagnons et participants avec eux à Theureuse rétribution du royaume de Jésus-Christ.
LES MARTYRS. -- ï. VU. 24