‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 16 sur 133 · Passion de S, Pionius, § 10, cf · texte numérisé non relu

Passion de S, Pionius, § 10, cf

3. P. Gratiolet, De la physionomie et des mouvements d'expi-ession, in-120, Paris, 1894, 1'^ partie, n. IV : De la rougeur et de la pâleur autant quelles sont liées au mouvement du cœur, du thorax et des poumons, p. 68-69. — Cl. Bernard, La physiologie du cœur, dans la Revue des Deux Mondes, l^»" mars 1865 ; Mélinand, Pourquoi rougit. on .^dans la même revue, 1^' octobre 1893. D'après Wundt, la rougeur s'expliquerait par l'accélération des battements cardiaques de la tête.

Introduction

dantsa détention, se prend à dire : « Vivante, j'ai toujours été gaie, je le serai plus encore dansl'autre vie »; elle fait des calembours, se moque du tribun, chante à tue-tête. A York, Margaret Clitherow recevant dans la prison la citation à comparaître devant les juges dit : « Je veux avant de m'en aller faire rire nos compagnons de la geôle d'en face. » Ceux-ci regardaient à la fenêtre, et on se voyait sans peine d'un bâtiment à Tautre. Margaret fit avec ses doigts le simulacre d'une potence, accompagnant le geste d'un franc éclat de rire. Dans la prison de Newgate, le moine John Roberts passa la dernière soirée de sa vie à souper et à deviser avec ses compagnons. « Ne pensez-vous pas, demanda-t-il soudain, que je puisse mal édifier par mon excessive gaîté ? » On le rassura. Tout le procès de Jean Ogilvie, instruit à Glascow, est pétillant de présence d'esprit. A l'archevêque protestant qui lui dit : « Si quelqu'un me confiait en confession un projet d'attentat contre la vie du roi, je le dénoncerai. — Eh bien alors, on fera bien de ne pas se confesser à vous. )) — « Le lord prévôt de la ville, raconte le martyr, disait publiquement que je ne m'appelais pas Ogilvie, mais Stuart ; que j'étais du même lieu que lui ; que mon frère était ministre et habitait Glasgow, ma mère également. Quelques bonnes gens de Glasgow déposent en ce sens et rappellent à l'appui mes vols et mes escapades d'enfant. Le lendemain on amène ma fausse mère. Elle ne me reconnaît pas, parce que, dit-elle, j'ai trop d'esprit pour être son fils. C'est à mon tour de rire. » — Une vieille mégère s'approche du jeune martyr et maudit sa vilaine figure. Ogilvie lui répond : « Que la bénédiction du ciel descende sur ton frais minois », et voilà la vieille qui s'excuse et demande

pardon. Cette gaieté est une manifestation de la sagesse satisfaite, un signe que nous sommes dans le juste équilibre de nos facultés *. Rougeur, rire, enjouement, sont comme les explosions du plaisir, et tout le monde saisit, à première vue, qu'une relation étroite unit le plaisir à l'inclination. L'inertie absolue est aussi l'insensibilité absolue; Tabsence de désir /à7:â^£ia) a pour conséquence l'absence de toute émotion /àxapaÇta)' tant de plaisir que de douleur. Montrons par un exemple à quelle distance psychologique les martyrs se trouvent de cette inertie morale. L'exemple que nous choisissons est un cas extrême, par conséquent un grossissement ; mais il n'en fait que mieux ressortir l'opposition que nous voulons établir. « M. de Fontenelle, raconte Marmontel, ne connaissait que l'esprit : il n'avait point de vices et par conséquent point de combats à soutenir ; il ne riait jamais. Je lui disais un jour : Monsieur de Fontenelle, vous n'avez jamais ri? —Non, je n'ai jamais fait : ah ! ah ! ah î — Voilà l'idée qu'il avait du rire. Il souriait seulement aux choses fines, mais il ne connaissait aucun sentiment. Il n'avait jamais pleuré, il ne s'était jamais mis en colère, il n'avait jamais couru ; il ne faisait rien par sentiment, il ne prenait point les impressions des autres, il n'avait jamais interrompu personne, il écoutait jusqu'au bout sans rien perdre, il n'était point pressé de parler, et, si vous" Taviez accusé, il aurait écouté tout le jour sans rien dire. Dès sa naissance, rien ne l'avait affecté ; il ressemblait à une petite machination délicate qui durerait éternellement si on la posait

1. H. Spencer, La physiologie du rire, dans Essais (trad. Burdeatj), t. I, p. 297 sq.

Introduction

dans un coin et qu'on ne la frottât ni ne la froissât jamais. C'est à cette apathie absolue qu'on peut attribuer sa longue vie. Sa mère lui ressemblait ; il parlait de ses parents avec la même indifférence ; il disait : Mon père était une bête, mais ma mère avait de l'esprit. Elle était quiétiste ; c'était une petite femme douce qui me disait souvent : Mon fils, vous serez damné. Mais cela ne lui faisait pas de peine. M. de Fontenelle n'avait jamais haussé la voix dans quelque occasion que ce pût être ; il ne parlait jamais en carrosse de peur d'être obligé d'élever la voix ; il n'aimait point la musique ; il ne se souciait ni de la peinture ni de la sculpture que par ce qui avait rapport à Timagination. Il n'aimait personne : on lui plaisait, mais il n'avait jamais prononcé le mot aimer. »

Entre la vivacité, les emportements, la pétulance des martyrs et l'indifférence du philosophe — ou prétendu tel — l'opposition est complète et le contraste saute aux yeux. Revenons à nos martyrs et voyons si, étant moins apathiques, ils ne seraient pas plus humains. Les traits que nous allons citer ne sont ni les seuls ni les plus caractéristiques; nous souhaitons qu'ils suggèrent à d'autres des recherches dans le même sens sur le groupe de textes que nous étudions. Aucune autre littérature que les actes des martyrs ne fournira peut-être des éléments plus nombreux et plus démonstratifs de la généralité d'une vertu morale attachée à la pratique et à la confession d'une foi religieuse, la vertu de force.

Jamais, en effet, la lyre humaine n'a vibré de la sorte. « Je voudrais être dissous ^ », crie saint Paul, et saint

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