LA CONSCIENCE DES MARTYRS
Le vrai reproche qu'on adresse à la conscience, ce n'est point de ne pas assez parler, c'est de trop exiger. Nous avons toujours un pressentiment plus ou moins obscur de notre devoir, nous ne manquons presque jamais de la lumière qui fait concevoir, nous manquons
trop souvent à la volonté qui fait exécuter. Tandis quon cherche avec effort la pleine lumière, on méconnaît la petite lueur qui en tient lieu ; en apparence, on n'a pas su ; en réalité, on n'a pas voulu. Oui, sans doute, le conseil d'autrui est bon et utile ; mais ce n'est qu'en nous-mêmes que nous prenons conseil de la conscience, car les vraies certitudes ne se communiquent pas.
A certaines heures de l'existence la conscience seule domine tout, éclaire tout, dirige tout. Ce qu'un oui ou un non sur les lèvres d'un martyr résume de domination personnelle est incommensurable. L'intention pour arriver à l'exécution a dû triompher dans une lutte intestine pour laquelle le corps et l'âme ont étroitement resserré leur alliance et affirmé une fois de plus leur mutuelle dépendance. Les plus forts n'y échappent pas. Thomas More, accusé devant la Chambre haute, comprit tout de suite où la résistance devait le conduire. Cité à comparaître à Lambeth, il s'embarqua à sa maison de Çhelsea avec son gendre Roper et quatre serviteurs. « Quelque temps il resta assis dans un triste silence, mais enfin, dit Roper, brusquement, il me soufQa dans le tuyau de l'oreille : « Mon fils. Dieu merci, la bataille est gagnée. » Ce qu'il voulait dire alors, je ne savais pas; mais plutôt que d'avouer mon ignorance, je lui répondis : « J'en suis très heureux. » Depuis, je compris que, en ce moment, Tamour de Dieu l'avait emporté définitivement sur toutes les affections de la terre. »
La vie est un courant rapide ; impossible de différer toujours jusqu'au moment où l'évidence apparaît. Le temps, l'action, ne souffrent pas de délai, et on ne saurait parfois prendre le temps de tout éclaircir. Il y a en pareil cas des décisions soudaines qui engagent l'avenir dans
Introduction
le sens de nos convictions latentes et profondes. De tels actes nous révèlent à nous-mêmes et sont la garantie de notre sincérité. A l'issue de ce premier interrogatoire dont j'ai parlé, « sir Thomas More remonta en barque pour rentrer à Chelsea, et chemin faisant il était de si belle humeur, raconte Roper, que je le crus hors d'affaire. Une fois chez lui, nous fîmes tous deux un tour de jardin, et moi, désireux de savoir où en étaient les choses, je lui dis : « Je pense que tout va bien, puisque vous êtes si content ! — Oui, mon enfant, Dieu merci, me répondit-il. — Alors, ajoutai-je, votre nom n'est plus sur la liste ? — Sur mon âme, fit-il, je n'y pensais plus. — — Vous n'y pensiez plus I A une chose qui vous touche de si près et qui nous tient tous dans l'angoisse? J'en suis désolé, car, vous voyant si content, je m'imaginais que tout était fini. » Alors il me dit : « Veux- tu savoir pourquoi j'étais si content? En vérité, j'étais ravi d'avoir culbuté le diable et de m* être si fort avancé devant ces lords que maintenant^ sans grande honte, je ne pourrais revenir en arrière. »
Aussi longtemps que se soutiendra l'opposition entre la nécessité d'agir et le besoin de savoir, et aussi longtemps qu'un mince filet de lumière nous fera soupçonner la direction à suivre, tous, ignorants et philosophes, n'auront qu'à se montrer, tels que des enfants, dociles, naïvement dociles à l'empirisme du devoir.
Personne, sans doute, n'est tenu de discuter avec sa conscience et de spéculer sur le devoir. Mais qui donc échappe complètement à la curiosité de l'esprit, qui n'a douté un jour de la bonté de sa tâche et ne s'est demandé jamais pourquoi il fait ce qu'il fait ? Quand les traditions sont rompues comme elles le sont ; quand la règle des
mœurs est entamée presque sur tous les points ; quand, par une étrange corruption de la nature, l'attrait de ce que la conscience populaire nomme le mal exerce sur tous une sorte de fascination, est-il possible d'agir toujours avec l'heureuse et courageuse simplicité que n'arrête aucune incertitude et que ne rebute aucun sacrifice ? Non ; et cependant si le procédé des simples et des généreux est bon, pourquoi ne l'adopterions-nous pas? En tous temps ce fut une force d'une puissance singulière que de donner à ses idées sa vie comme enjeu.
Cette résolution de risquer sa vie, prise une fois pour toutes, donne à l'acte de bienfaisance qui vaudra la mort une valeur héroïque sans doute, mais aussi une signification que ne comporterait pas une simple impulsion de pitié ou de charité. C'est à cette lumière qu'il faut lire certains traits qui, d'insignifiants ou de louables, prennent aux yeux de l'homme, si attaché à la vie, une grandeur épique.
Thomas Bosgrave, gentilhomme de la Cornouaille, fut exécuté en 1594 avec un jésuite, le père Cornélius, pour avoir donné son chapeau au missionnaire quand celui-ci fut emmené par les soldats : « J'honore trop vos fonctions, Père, lui avait-il dit, pour vous laisser partir nutête K » Les gens du peuple révèlent leur âme compatissante sans souci de ce qui pourra s'ensuivre. Ils savent cependant que Marmaduke Bowes a été mis à mort dans le Yorkshire pour avoir ouvert sa porte à un missionnaire - ; un autre individu du même comté est