‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 26 sur 133 · Passion des SS. Épipode et Alexandre · texte numérisé non relu

Passion des SS. Épipode et Alexandre

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dant l'acte même de la torture. Ces récits sont à peine connus, et nous croyons inutile d'insister sur leur importance psychologique. L'ignorance réelle ou affectée que leur témoignent de nos jours des savants préoccupés d'acquérir l'information la plus étendue est une contradiction singulière. Un ordre entier de documents leur échappe et avec lui un des aspects les plus mystérieux et les plus profonds de Thistoire humaine. Les souvenirs du P. Gérard, un Anglais, et du P. Bresciani,un Italien, qui souffrirent la torture le premier à la Tour de Londres, le deuxième chez les Iroquois, vers le même temps, sont des pièces d'une importance et d'un intérêt si grands que nous allons les transcrire en entier. On ne saurait mieux commenter les paroles de Félicité et de Cyprien transcrites au début de chapitre.

« Nous nous dirigeâmes, écrit le P. Gérard i, vers la salle des tortures. Nous marchions lentement et processionnellement, précédés des valets de la prison qui portaient des torches allumées, car il fallait descendre dans une espèce de sous-sol, dontl'entrée étaitfort obscure. Nous arrivâmes dans une salle immense : tout autour étaient rangés des chevalets de différentes espèces et d'autres instruments de supplice. On en étala quelques-uns devant moi, en me disant que j'aurais à goûter de tous. On me conduisit à une énorme colonne de bois, l'un des supports de cette vaste crypte. Au sommet étaient fixés d'énormes anneaux de fer ; on me mit des menottes, puis on me fit monter sur une petite estrade haute de

1. Un missionnaire catholique en Angleterre sous le règne d'Elisabeth, Mémoires du P. Gérard, S. J, , traduits par le R. P. James Forbbs, in-12, Paris, 1872, p. 124-127, 130-131, 132.

deux ou trois marches ; tenant alors mes bras levés, on fît passer une barre de fer à travers les anneaux de mes menottes d'abord, à travers les anneaux de la colonne ensuite, et enfin, à l'aide de boulons introduits dans la barre, on la fixa solidement. Ces préparatifs terminés, on retira l'estrade, et je demeurai suspendu par les poignets. Cependant je touchais encore la terre du bout des pieds ; dans l'impossibilité de me hisser plus haut, on creusa le sol au-dessous de moi.

« Quand je me vis suspendu, je me mis à prier, pendant que les spectateurs de mon supplice, rangés en cercle autour de moi, me demandaient sans cesse si je voulais faire les révélations exigées. Je répondais toujours : « Je ne le veux ni ne le puis. » Bientôt la douleur devint si violente que je pus à peine me faire entendre. Je souffrais surtout de la poitrine, des entrailles et dans les bras : il me semblait que tout mon sang se précipitait vers mes mains et s'échappait à gros bouillons de mes doigts. Ce n'était là qu'une illusion de la douleur produite par les chairs qui se gonflaient jusqu'à recouvrir les anneaux. Je ressentis alors, et peut-être l'influence du mauvais esprit ne fut-elle pas étrangère à cette impression, je ressentis, dis-je, une douleur si vive, si pénétrante, qu'il me semblait impossible d'aller plus loin. Ma résolution ne chancela cependant pas. Le Seigneur, dans sa miséricorde, vit ma faiblesse et ne permit pas que la tentation surpassât mes forces. Témoin de mon agonie douloureuse et de mon abattement intérieur, il m'envoya cette pensée : Le plus qu'on puisse faire, c'est de t'arracher la vie, et combien de fois n'as-tu pas désiré de mourir pour Dieu? Tu es entre ses mains ; il voit ce que tu souffres, et sa toute-puissance saura bien te sou-

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tenir. Cette pensée fut accompagnée d'une grâce extraordinaire: fortifié par cette onction céleste, je m'abandonnai sans réserve au bon plaisir de Dieu, et conçus le désir et Tespoir de mourir pour lui. Aussitôt cette tempête intérieure s'apaisa, et même la douleur corporelle, bien qu'en réalité plus intense, devint plus supportable.

« Ne pouvant rien m'arracher, les lords commissaires rentrèrent chez le gouverneur [de la Tour], d'où ils envoyaient de temps en temps savoir de mes nouvelles. Mon geôlier et trois ou quatre hommes demeurèrent auprès de moi. Le geôlier paraissait ne rester là que par compassion et ne cessait d'essuyer avec un mouchoir la sueur qui baignait mon visage. Cette attention était largement compensée par sonimportunité :il me conjurait, me suppliait d'avoir pitié de moi, de dire ce qu'on me demandait. J'ai souvent pensé depuis qu'il était inspiré parle démon ou jouait un rôle convenu d'avance, tant il était éloquent et persuasif. Mais tous ces traits me semblaient comme émoussés, ils ne faisaient qu'effleurer mon âme. Je finis par lui dire : « Je vous en prie, ne me parlez plus de cela, carje ne consentirai jamais à perdre mon âme pour sauver mon corps. » Il persista quand même. Les autres témoins de cette scène se disaient entre eux : « S'il en réchappe, il s'en ressentira toute sa vie: d'ailleurs ce sera tous les jours à recommencer jusqu'à ce qu'il cède. » Quant à moi, je priais à voix basse et répétais sans cesse les saints noms de Jésus et de Marie. Vers une heure je m'évanouis. Impossible de dire combien de temps dura cette faiblesse : elle fut apparemment assez courte, car on s'était contenté de me soutenir ou de remettre l'estrade sous mes pieds ; dès qu'on m'entendit prier, on me retira tout appui. Ceci se renouvela à

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chaque faiblesse, huit ou neuf fois avant cinq heures.

« Le lendemain... nous descendîmes à la salle des tortures avec la même solennité que la première fois et l'on me mit les menottes au même endroit. De fait, il eût été impossible de faire autrement, tant les chairs étaient enflées. Cette opération préalable me causa les plus vives douleurs ; mais Notre-Seigneur vint à mon aide et je lui offris gaiement mes bras et mon cœur. Je fus suspendu par les poignets comme la première fois; je souffrais davantage des mains, mais moins de la poitrine et des entrailles, probablement parce que j'étais à jeun. Je priais tantôt à voix basse, tantôt tout haut, et me recommandais à Jésus Notre-Seigneur et à sa sainte Mère.

« [Le même jour, après dîner] je fus suspendu pour la troisième fois et je ressentis des douleurs affreuses, mais accompagnées d'une immense joie, que je puisais dans la pensée d'une mort prochaine. Soit consolation véritable de souffrir pour Jésus-Christ, soit désir égoïste de lui être réuni, je pensais que j'allais mourir. »

Voici maintenant le récit du P. Bressani ' :

« Je vous dirai en toute sincérité quelles sont les trois grâces et faveurs singulières que Dieu m'accorda en ce temps.

« La première c'est que, quoique je fusse constamment à deux doigts de la mort, que j'avais continuellement devant les yeux, mon esprit a toujours été libre et j'ai pu donner à chacune de mes actions une attention particulière.

1. Bressani, Brève relazione, traduite par le P. Martin sous ce titre : Relation abrégée de quelques missions des Pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle- France, p. 116 et sq.

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« Mon corps était quelquefois dans un abattement extrême, je pouvais à peine ouvrir les lèvres pour dire un iVo/re Père; mais, intérieurement, je pouvais discourir avec autant de liberté et de facilité que je le fais à cette heure.

« La seconde grâce que j'obtins disposa mon intérieur de telle sorte, qu'à mesure que les dangers et les douleurs augmentaient, ma disposition intérieure se modifiait aussi, et je sentais diminuer graduellement en moi l'horreur de la mort et du feu.

« La troisième grâce fut de réprimer en moi jusqu'aux premiers mouvements d'indignation contre mes bourreaux et de m'inspirer même des sentiments de compassion pour eux. Je me disais parfois en moi-même : Cet homme sera bien autrement tourmenté en enfer, tandis que moi j'espère obtenir le pardon de quelquesuns de mes péchés par ces légères souffrances que j'endure. C'est lui qui est à plaindre, et non moi.

« Quelles étaient là mes occupations et quelles consolations trouvais-je ou plutôt le Ciel m'envoyait-il dans mes peines? J'avais autrefois trouvé bien belle la paraphrase de saint Bernard sur ces paroles de l'Apôtre : Non sunt condignae passiones, etc. ; mais en cette rencontre je la trouvai pleine des plus douces consolations. Certainement mes peines étaient peu de chose quand je considérais un si grand gain.

« Ne croyez pas cependant que je fusse insensible à la douleur. Je la sentais vivement, mais j'avais intérieurement une telle force pour la supporter, que j'étais étonné de moi-même ou plutôt de la puissance de la grâce, et je croyais que c'était là ce que David avait éprouvé lorsqu'il disait: « Au milieu de mes tribulations vous avez dilaté mon cœur. »

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« Cependant je ressentais bien quelques peines intérieures, mais jamais au moment de mes tourments. Je redoutais ceux-ci avant de les souffrir plus que lorsqu'on me les infligeait. Souvent même en voyant d'autres les endurer, je les trouvai plus horribles qu'en les endurant moi-même.

(( Mes peines intérieures étaient des doutes sur la foi, tentation que maintenant je crois bien commune à l'heure de la mort. Je m'adressais à moi-même les avis que j'aurais donnés à un autre en pareille occasion et je me trouvais aussitôt rempli d'une paix profonde et d'une tranquillité parfaite.

« Aussitôt qu'on m'avait délié, [chaque] matin, je fermais les yeux et je rêvais que j'étais parfaitement guéri ; et quoique je fisse des efforts pour éloigner cette idée comme une tentation capable de me détourner de la pensée salutaire de la mort, et que dans mon sommeil je fis plusieurs fois la réflexion que ce n'était qu'un songe, je ne pouvais m'en convaincre et, à mon réveil, j'examinais si c'était vrai ou non. Cette pensée, bien qu'elle ne fût qu'un rêve, relevait tellement mon courage, qu'après une heure ou deux de repos, je me sentais plein de vie et de force, aussi prêt à souffrir que je l'avais été le premier jour où commença mon supplice. »

Tout ceci nous amène à la question de l'habitation de TEsprit-Saint dans les âmes justes.

C'est en même temps un dogme de foi et une vérité rationnelle que l'omniprésence divine. Dieu se trouve dans les âmes non comme partie de leur essence ou comme élément accidentel, mais comme l'agent est présent au sujet sur lequel il opère. Il s'y trouve non par diffusion de sa substance, mais par opération, c'est-à-dire en y

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produisant l'être et en s'y maintenant. Cette présence toutefois, si elle est substantiellement la même dans chaque être, Test à différents degrés suivant la dignité de l'individu dans la hiérarchie des êtres. Dieu est dans les brutes qui l'ignorent, dans les êtres raisonnables qui l'atteignent par la connaissance, dans les justes qui le possèdent par l'amour, tellement que s'il est partout par sa puissance, il n'est pas partout par sa grâce. Ainsi ce n'est que dans les bons qu'il se trouve par l'accord des volontés. On s'explique cette différence d'intensité d'une substance simple et indivisible dans des lieux divers si on remarque que le naturel supérieur s'empare de l'inférieur, se l'assimile, le force, semble-t-il, à perdre sa substance et opère des choses d'autant plus excellentes dans l'être qu'il lui est d'autant plus étroitement uni. C'est par la grâce que Dieu vient habiter dans l'âme, c'est l'accueil qu'il y reçoit qui le détermine à demeurer et à y faire ses opérations ; c'est là une présence substantielle et spéciale; mais en quoi consiste-t-elle? Dieu s'y trouve non pas seulement comme agent, puisque c'est là un mode universel qui se rencontre partout où il existe un effet quelconque de la puissance divine, naturel ou surnaturel ; ce n'est pas non plus par union hypostatique que Dieu se trouve dans l'âme, puisque ce mode de présence ne se rencontre que dans le Christ. Il reste un mode de présence de Dieu comme objet de connaissance et d'amour, présence physique et substantielle que seules la grâce et la charité peuvent nous valoir, présence qui implique la possession et la jouissance au moins initiale du souverain Bien, atteint en lui-même, par les actes de l'intelligence et de la volonté créées. Ce mode de présence ne diffère

de celui par lequel Dieu est présent à ses créatures fixées dans la gloire que par son degré de développement. Ici, le germe ; là, l'épanouissement. Sans doute, pour la créature à l'état de voie, Dieu ne saurait être, comme pour les bienheureux, la forme intelligible qui, en s'unissant à notre esprit, lui permet de le voir tel qu'il est en lui-même ; ce serait alors le ciel sur la terre. Chez les bienheureux, la volonté étant proportionnée à la connaissance, il y a fixation dans le bien par la fidélité. Dieu est présent à leur intelligence et à leur volonté par sa substance ; il l'est à nous à un degré différent ; notre connaissance est estompée, énigmatique, mais commencée et, partant, elle prend le contact avec la substance divine par l'intelligence et par l'amour.

Cette jouissance commencée, c'est par la grâce que nous y pénétrons ; par la grâce, c'est-à-dire par la présence même de la majesté de Dieu transformant notre être au point de faire participer nos puissances à la propre manière d'opérer de Dieu et nous donne son Être à lui, sa Nature et sa Vie. Don permanent qui modifie l'essence même de l'âme et la rend participante de la nature et de la vie divine, tandis que la transformation de l'essence va retentir dans toutes les puissances et y fixer les vertus de prudence, de justice, de force, de modération. Ainsi la grâce perfectionne les vertus de la nature, elle va plus outre, jusqu'aux régions de la foi, de l'espérance, de la charité ; elle opère au vif de la substance ; le naturel supérieur s'empare de l'inférieur et le fait participant de sa propre nature : Divinae consortes naturae ; à ce point, la grâce, c'est la Trinité en nous : Deus, ecce Deus.

Nous voici au terme. Participants de la nature et de

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la vie de Dieu, nous opérons divinement, car l'opération est en rapport avec l'être, et ainsi s'explique, selon nous, la parole des martyrs que nous rappelions plus haut. Cette parole n'était elle-même que l'écho d'une doctrine très arrêtée dès la seconde moitié du ii^ siècle et qui remonte peut-être jusqu'à l'époque apostolique. La lettre des Églises de Lyon-Vienne, en 177-178, rapporte que le corps du martyr Sanctus attestait tout ce qu'il avait supporté; ce n'était plus qu'une plaie; affreusement tordu, il ne présentait plus aucune forme humaine. « Mais le Christ lui-même, ajoute la lettre, était au cœur du martyr et portait sa souffrance, réalisait de grands miracles, renversait l'antique ennemi et montrait aux autres, par un exemple éclatant, que rien n'est à craindre là où se trouve la charité du Père céleste ; il n'y a pas de souffrance là où elle se change en la gloire du Christ. » Telle est, croyons-nous, la différence essentielle entre l'endurance des martyrs chrétiens et celle des hommes de tous les temps et de tous les pays qui ont bravé la mort et la torture avec une impassibilité apparente qui témoigne de leur force de caractère, mais dont l'origine ne doit point être comparée à celle de la force surnaturelle qui a soutenu les martyrs.

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