‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 31 sur 133 · Acta SS. Marciani et Nicandri · texte numérisé non relu

Acta SS. Marciani et Nicandri

Introduction

tout dévoués passionnément à la cause de l'Empire et de leur foi religieuse, Terreur des chrétiens — si erreur il y eut — consista à tenter une union impossible à obtenir. L'Empire était condamné par son origine, par son système, par ses erreurs et ses excès. Toute tentative d'alliance entre lui et l'Église était condamnée à l'avance. Quoi qu'il en soit, la pensée était généreuse et la responsabilité de l'inutilité des efforts tentés doit retomber sur l'Empire, qui exigea ce que les fidèles ne pouvaient lui accorder. Ceux-ci, acculés au sacrifice de leurs croyances, résistèrent, maintinrent leur droit et, grâce à eux, la foi nous valut la liberté.

Ainsi les martyrs de l'époque impériale ont une tendance marquée vers un accommodement. Lorsqu'ils ne sont pas exaspérés, ils considèrent l'Empire comme un édifice magnifique et commode dans lequel ils souhaitent posséder leur logement. Les apologistes n'ont pas rêvé autre chose, du moins ne nous en ont-ils rien dit. Si, de temps à autre, un esprit exalté comme TertuUien déclare qu'on ne saurait être à la fois César et chrétien, les chefs clairvoyants font silence et se gardent de relever ce mot imprudent qui contient un problème politique gros de menaces. En réalité, les plus ambitieux ne semblent pas avoir porté leurs espoirs au delà d'une tolérance assurée. Même sous Philippe l'Arabe, qui est chrétien, on ne remarque aucun effort pour substituer officiellement le christianisme à la religion d'État, au culte impérial. Tout ce qu'on réclame est de n'y pas participer. La liberté de conscience que revendiquent les chrétiens est purement individuelle ; il importe toutefois de s'en faire une idée aussi exacte que possible.

Qu'on s'imagine, si c'est possible, la surprise d'un

Romain du commencement de notre ère lorsqu*il pénétrait l'enseignement de la secte nouvelle des chrétiens. Pour lui, une religion pouvait trouver place dans l'Empire sans gêner personne, car il y avait toujours au Capitole un piédestal vacant pour les divinités de fraîche date. Si on sort des généralités, on notera des faits bien connus, à peu près suffisamment attestés et qui témoignent d'une tendance à accueillir la religion des chrétiens avec la même tolérance qu'on avait accordée à celles de Mithra ou de Sérapis. Dans les classes élevées et jusque dans les couches les plus imperméables, en apparence, deVhumus populaire, l'incrédulité etl'indifférence avaient remplacé la religion et les pratiques superstitieuses des derniers siècles de la République. Cependant on conservait tout l'appareil polythéiste, pour cette première raison très forte que les simulacres rappelaient des souvenirs patriotiques, ensuite, pour une seconde raison non moins forte que la première, qui est le profit que le personnel sacerdotal retirait du maintien des rites dont il s'acquittait prestement. Le christianisme, non content d'annoncer un Dieu nouveau, proclamait la déchéance de tous les autres, ce qui, d'après les idées du temps, était plus qu'un sacrilège, mais un attentat politique contre la majesté du peuple. C'était par ce côté que la religion nouvelle étonnait, scandalisait et alarmait les Romains. On l'a dit avec une profonde justesse, devenus tolérants en matière de dogmes à force d'indifférence, ils se voyaient pour la première fois en face de l'intolérance religieuse.

Tout de suite, ou presque tout de suite, va naître l'intolérance civile en face d'elle et contre elle. Par sa préoccupation d'accroître sans cesse,jusqu'au triomphe final, le

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nombre de ses adhérents, le christianisme devenait un ennemi tout nouveau et tel que le paganisme n'en avait pas encore rencontré. Tout compromis avec lui était, en fait, impossible ; c'était une question d'être ou de disparaître. Et il n'en pouvait aller autrement. Le paganisme se serait, à la rigueur, accommodé, dans la nouvelle religion, d'une place bien effacée; mais cette place même, on la lui refusait absolument.

C'est ici que se dévoile dans tout son éclat la pensée profonde des hommes qui, dès la première heure, avaient donné à la religion chrétienne une règle de foi, un symbole. Le paganisme n'en possédait pas ; de là l'absence d'unité, les traditions contradictoires, l'incrédulité de ses prêtres et de ses fidèles. Le christianisme possédait au contraire une tradition historique, un fondateur connu et un symbole fixé. Sa doctrine était donc non seulement véritable, mais elle était seule véritable et nécessairement véritable. Nul ne pouvait être chrétien s'il n'acceptait intégralement cette doctrine, et nul ne l'acceptait intégralement qu'à la condition de repousser toutes les autres. C'est là, incontestablement, une forme d'intolérance. Nous en connaissons une autre, qui est l'exclusivisme religieux chez le pouvoir civil. De la part du christianisme, l'intolérance s'appliquait à l'intérieur, c'est-à-dire aux seuls fidèles ; en aucun cas, elle n'attentait à la liberté des incrédules, mais elle se bornait à exclure ceux qui ne partageaient plus ses croyances et à écarter ceux qui ne les partageaient pas encore. De la part du paganisme, l'intolérance s'appliquait à l'extérieur. Non seulement l'État prétendait gouverner toutes les consciences sans exception au même titre qu'il gouvernait les individus, mais il revendiquait le droit de retenir ou de ramener par

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la force les dissidents dans son orthodoxie. Cependant, dans un très grand nombre de cas, nous voyons que cette intolérance du paganisme se montrait fort accommodante. Les Actes authentiques des martyrs mentionnent fréquemment la proposition faite aux chrétiens de sacrifier aux dieux de TEmpire, sans renoncer pour cela à leur Dieu. C'est que, malgré lui-même, le paganisme ne pouvait aboutir à Tintolérance absolue : pour cela, la logique lui manquait et cette conviction profonde, exclusive, ce fanatisme qui n'admet pas même la possibilité d'une contradiction, à plus forte raison d'une négation, lui faisait défaut.

Dans la lutte ouverte entre le christianisme et l'Etat romain, il faut, pensons-nous, reconnaître autre chose qu'un dissentiment provoqué par un malentendu, aggravé de toute la gravité même des résultats poursuivis qui n'allaient à riens moins qu'à la suppression du christianisme et des moyens employés pour y parvenir. Ce qui se trouva alors en présence, ce fut le principe de l'intolérance religieuse et de l'intolérance civile ; or il arriva que dans ce conflit la liberté de conscience était du même côté que Tintolérance religieuse. Les chrétiens usaient de leur droit en refusant l'adoration aux idoles, les Romains abusaient de leur force en contraignant les chrétiens à faire profession extérieure d'un culte que leur conscience réprouvait. Cette observation aide à comprendre l'importance du martyre dans l'histoire du renouvellement de la conscience de l'humanité vers le début de notre ère. Le martyre a été tout autre chose que la forme de Théroïsme individuel ; il a été l'introduction d'un principe moral nouveau, ou du moins à peu près complètement oublié. A une esclave, dénoncée par son

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maître comme chrétienne, le magistrat demande : « Pourquoi, étant esclave, ne suis-tu pas la religion de ton maître ^ ? » Ce n'est pas seulement à l'esclave qu'on dénie le droit à la conscience ^ ; les premiers citoyens sont dans le même cas ^. Ce que les chrétiens revendiquent, c'est précisément ce droit de poursuivre et de fixer leur destinée. Tandis qu'on conduisait en prison Pionius et Asclépiade, un passant les montra du doigt et dit : « Ils sacrifieront tous deux. » Pionius lui cria : « Chacun fait ce qu'il veut. Je m'appelle Pionius. Si quelqu'un sacrifie, je ne m'en occupe pas *. » C'est toute la théorie que les chrétiens défendent, et ils la défendent de telle manière qu'ils la feront triompher. Ils meurent pour leur Dieu, mais cet héroïsme est fécond et rejaillit sur une idée qu'ils n'ont pas eue immédiatement en vue, à laquelle ils paraissent avoir peu songé. Leur préoccupation, sinon exclusive, du moins absorbante au point de faire négliger presque toutes les autres, a été celle d'appartenir à Dieu ; cependant il reste vrai que les persécutions ont été un élément de premier ordre dans la formation de cette grande association d'hommes qui, la première, fit triompher son droit contre les prétentions tyranniques de l'Etat. L'ordre social ne fut pas moins profondément atteint que ne l'était l'ordre moral, et c'est pourquoi le martyr chrétien des premiers siècles, restera, jusqu'à la fin des temps, le type du défenseur des droits de la conscience.

1. Baluze, Miscellanea, t. I, p. 27 : Actes de S'e Marie. - 2. Sénèque, De beneficiis, III, 29 : Seruus non habet negandi potestatem.

3. Le sénateur Apollonius s'entend dire : Je voudrais bien t'accorder ton pardon, mais c'est impossible, il y a ce décret du Sénat.

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