Passion des SS. Jacques et Marien
Introduction cxv
qui lui avaient appartenu avant leur conversion — à l'adoption sans arrière-pensée d'une doctrine sur la séparabilité de l'âme ; aussi un grand nombre n'arrivaient pas à bien s'expliquer l'existence de l'âme juste séparée du corps auquel elle avait appartenu. De là, un certain nombre d'objections embarrassantes dont on sortait au moyen du millénarisme qui leur dut, peutêtre plus qu'à la doctrine elle-même, sa regrettable vogue. Cette attente d'un millénaire destiné au règne incontesté des justes ressemblait trop parfois, chez quelques écrivains, au paradis de Mahomet. Le genre de récompense tout matériel ne pouvait qu'alourdir l'allure surnaturelle du christianisme et jeter une légère déconsidération sur des mérites acquis en vue d'espérances assez inférieures à celle du royaume de Dieu. Mais ce ne fut qu'un rapide obscurcissement ; quoi qu'il en soit, dès ce temps, l'esprit du martyre était créé. Esprit très nouveau, très digne d'attention pour ce qu'il contenait de germes féconds destinés à devenir une puissante végétation. Le plus vivace de tous ces germes était celui qui s'épanouissait en une affirmation intrépide, absolue, de la Vérité pour laquelle les martyrs donnaient leur vie. Le plus original aussi celui qui aboutissait, en face du pyrrhonisme et du stoïcisme, à enseigner l'obligation et l'utilité de croire fondées sur l'existence d'un besoin essentiel de notre nature. Essentiel, car nous croyons comme nous respirons, et c'est croire encore quelque chose que de ne croire à rien ou même de croire Rien. De là suit que, toute intelligence, par la fine pointe de sa croyance, communique à l'absolu. La différence consiste moins dans ce qu'on croit, que dans l'aveu qu'on fait ou qu'on refuse de faire de sa croyance.
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Mais qui ne voit qu'il s'agit dans le fond de toute autre chose ? Qui ne voit que martyrs et sceptiques aboutissent les uns et les autres, grâce à cette communication avec l'absolu, à faire passer leurs doctrines à l'état de croyances, de l'état statique à l'état dynamique, c'est-àdire du domaine de la théorie dans le champ de l'action. Cette virtualité, que l'on expliquera comme on le voudra, n'est que la conséquence du contact de la conscience avec l'absolu, contact qui est comme une impulsion à affirmer l'existence du non-relatif réel et personnel par l'impossibilité où nous sommes de défaire la conscience du sentiment d'une réalité cachée derrière les apparences, impossibilité d'où résulte notre indestructible croyance à sa réalité.
Ainsi la croyance, toute croyance digne de ce nom, implique l'absolu. Mais quelle sera la croyance digne de ce nom, et n'y en aura-t-il pas plusieurs? Disons-le vite, l'absolu, c'est Dieu ; on voit tout de suite maintenant de quelle croyance nous parlons : c'est celle qui est contenue dans Vacte de foi. C'est à l'acte de foi qu'aboutit la croyance des martyrs. Nous avons rappelé le Cupio dissolvi et esse cum Christo ; c'est la réalisation pratique de l'affirmation théorique : Fides est sperandarum substantia rerum ; dans ces deux formules nous avons la transition dont il vient d'être parlé de l'état statique à Fétat dynamique. Tel est le dernier mot des martyrs, leur pensée inspiratrice. Eux aussi ont pensé que le devoir n'est rien s'il n'est sublime et que la vie devient frivole si elle n'implique des relations éternelles ; aussi désormais « vivent les excès ! vivent surtout les martyrs ! ce sont eux qui tirent l'humanité de ses impasses, qui affirment, quand elle ne sait comment sortir du doute,
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qui enseignent le vrai mot de la vie, la poursuite des fins abstraites, la vraie raison — et le vrai chemin de rimmortalité ».
J'arrête ici ces notes, simples remarques dans lesquelles j'ai rapproché les hommes illustres des deux âges les plus glorieux de l'histoire chrétienne. Telles quelles ces indications iront, comme celles qui se lisaient au seuil des volumes précédents, grossir l'appoint de ce que nous apprend l'extraordinaire histoire du martyre. Peut-être auront-elles cette vertu de contribuer à intéresser à cette histoire celui qui entreprendra de l'écrire.
Heraclite dit que le feu divin qui compose la substance de Tunivers grandit et décroît, brille et s'obscurcit tour à tour ; mais ne s'éteint jamais. Tel me paraît être le phénomène du martyre, tantôt éclatant, tantôt ignoré, mais toujours agissant et réalisé. L'effort tenté dans ce long recueil s'est inspiré de la pensée même dont les martyrs s'inspiraient. Ils aimaient la vérité, et c'est à la vérité seule qu'on laisse le soin de les louer. Je dis les louer, puisque le simple récit de leurs actions n'obtient que louange. Grâce à un léger effort, il ne semble pas impossible de retrouver cette vérité, aussi nette, aussi sobre et aussi vive qu'au jour même de la mort des martyrs, lorsque les survivants composèrent le récit de ce qu'ils venaient de voir et d'entendre et en arrêtèrent le trait.
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Vies utiles et heureuses que ces vies achevées dans l'éclat d'une action tragique, puisque le bonheur pourrait en somme ne consister que dans le sentiment du bien accompli et le pressentiment du bien que, par nous, d'autres accompliront. Confondre le dessein de sa vie avec le dessein du plan divin s'accomplissant dans l'univers ; n'avoir d'autre but que de s'y mettre à son rang et de le garder ; considérer le succès personnel comme un accessoire ; étendre incessamment la portée de son regard, l'horizon de sa pensée et l'objet de sa bienveillance ; avoir un but et y marcher ; vouloir sa vie, sa foi, son espérance et son amour, et mourir pour Dieu, c'est avoir pleinement vécu et fait œuvre d'homme. Plus que cela, être la fibre ignorée, la sainte racine du tronc antique, vivace et énorme, lui infusant la sève du sacrifice qui se muera en éblouissante frondaison, c'est avoir vécu et c'est se survivre.
O membres de la tribu sanglante dans la société de laquelle il m'est donné de vivre, vous à qui mon âme doit quelques-unes des heures les plus saines, les plus douloureuses et les plus réconfortantes qu'elle ait connues, vous savez le dessein que je poursuis et la passion qui me soutient. Si votre sainte troupe visite parfois les lieux où les hommes travaillent et prient, je neveux d'autre récompense du soin que j'ai mis à vous louer que d'être béni de vous, et je ne souhaite rien de meilleur que d'être associé à votre sort.