A LA TOUR DE LONDRES, LE 6 JUILLET
Thomas More naquit à Londres le 7 avril 1478 et passa quelques années de sa jeunesse dans la familia de l'archevêque de Cantorbéry, chancelier d'Angleterre, cardinal Morton. A quatorze ans il partitpour Oxford et s'y fit une réputation d'helléniste qui bientôt marcha de pair avec sa connaissance du latin. Rentré à Londres, il fut inscrit comme étudiant en droit à Lincoln s Inn (février 1496). En 1501 il était avocat ; en 1504, il entrait au Parlement. Ces années d'étude ardente et méthodique valurent à Thomas More quelques amitiés durables et le tournèrent quelque temps vers le désir d'embrasser la vie religieuse. Ce ne fut que la pensée d'un moment ; en 1505, lise maria. Sa première femme, Jeanne Coït, mourut peu après la naissance de leur fils John ; elle fut remplacée par Alice Middleton, qui trouva dès le premier jour la charge de quatre orphelins dont l'aînée était cette Margaret que sa tendresse filiale rendra célèbre.
More gravissait l'un après l'autre les degrés de sa profession. Sous-shérifï en 1510, il était en grande réputation pour sa science et son talent d'avocat et gagnait dès lors, par année, une somme approchant de cent mille francs de notre monnaie. Membre du « Conseil privé » en 1518, « chevalier » en 1521, il succède le 25 octobre 1529
au cardinal Wolsey dans la charge de Lord Chancelier. Dès lors, Thomas More se trouvait le premier dignitaire et le plus intime ami et confident du roi Henri VIII. Celui-ci possédait, dans ces heureuses années de sa jeunesse, un don tout à fait rare de fascination. More se dévoua sans réserve à son souverain ; mais il semble qu'il ne se fit pas complètement illusion sur l'avenir. « Comme le roi s'amuse souvent à me le reprocher, je suis venu à la cour tout à fait contre ma volonté et je ne me sens pas à ma place, écrit-il à Fisher. Et pourtant telle est la vertu et la science du roi, et son progrès quotidien dans l'une et l'autre, que plus je le vois grandir en ces qualités royales et moins pénible me devient l'existence de courtisan. »
L'intimité dura quinze années, jusqu'au jour du fatal conflit soulevé par le projet de divorce entre le roi et Catherine d'Aragon. Dans cette voie, More laissa son maître s'engager seul. Le 16 mai 1532, il fit agréer sa démission de chancelier et se retira dans sa petite maison de Chelsea. Le 25 janvier 1532 le roi avait épousé Anne Boleyn ; le 17 avril 1734, More était conduit à la Tour de Londres.
Le récit qu'on va lire a été écrit par le gendre de sir Thomas More, M. Roper ; à la suite on trouvera les lettres adressées à divers membres de sa famille par le chancelier.
Bibliographie. — English works, edit. Rastall, 1557; Opéra latina Francoforti, 1689. — Bibliographical Dictionary of the english Catholics (J. Gillow, 1902). La bibliographie de More est, comme on le pense, assez étendue et déborde notablement le plan de notre recueil. Nous avons donné la traduction du précieux petit livre de Roper, gendre de More, écrit vingt ans après la mort du martyr. Ce livre, point de départ de toutes les vies de More, ne fut imprimé qu'en 1616. Les notes de Thomas Stapleton nous conservent divers souvenirs parvenus à ce prêtre par la voie orale... John Harris, ancien secrétaire de More, et Margaret More nous ont laissé des lettres de grand prix pour notre sujet.
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Les biographes postérieurs ne feront guère qu'amalgamer Roper et Stapleton. La biographie véritablement classique est celle du P. Bridgett ; malheureusement le livre, compilé avec une science et une conscience au-dessus de tout éloge, est composé sans art, sans talent. Les livres de Hutton, J. M. Kintosh, sont d'estimables essais ; en France M. H. Brémond a donné un petit volume alerte, fin et discret, intitulé le Bienheureux Thomas More, in-12, Paris, 1904. On trouvera une utile notice bibliographique dans Dom Bède Camm, Lives of the English Martyrs^ 1904, t. I, p. 246-248. (Un'précis inachevé de l'histoire du divorce de Henri VIII, écrit au temps de Marie Tudor et conservé au British Muséum (fonds Arundel, col. 151, fol. 351i'-389^), nous a transmis cette note sur les occupations de Thomas More en prison, après qu'on l'eut dépouillé de tous ses livres : Quia chartae et atramenti usus negahatur, per ruderes et carbones ad amicos legenda transmittit, quorum magnam partem nuper folibus (sic) impressorum excusam vidimus ope et impensis nobilissimae simul ac doctissimae feminae [Clarke Roper, fille de Megg] Thomae Mori ex filia neptis quam incomparabilis ille juvenis Jacobus Bassettus, omnibus animiet corporis dotibus cumulatissimus, nuper in uxorem duxit. Fol. 367 b.) Crésacre More, dans unpassagede la biographie de son arrière-grand-père, parle aussi de bouts de papier griffonnés au charbon par notre bienheureux durant les deux derniers mois de sa captivité. Qu'est devenu ce recueil de billets dont la petite-fille du chancelier aurait fait une publication à part ? Tous les exemplaires en seraient-ils perdus ? (AnaZ.fcoZ/., 1892, t. XI, p. 204.)
LE MARTYRE DE THOMAS MORE Extrait du récit de son. gendre Roper
Lorsque le roi vit qu'il ne pouvait gagner Thomas à sa cause par aucun bienfait, il se mit en devoir de l'y contraindre par la terreur et les menaces. Le trouble commença par une certaine nonne qui demeurait à Cantorbéry, et qui, pour sa vertu et la sainteté de sa vie, était très estimée du peuple : à cause de cela beaucoup de membres du clergé, des docteurs en théologie et d'autres dignitaires laïcs allaient la consulter. Elle affirmait qu'elle avait eu révélation de Dieu d'avertir le roi de sa vie scandaleuse et de Tabus qu'il faisait de la
force et de Tautorité que Dieu lui avait confiées. Ayant appris que Milord de Rochester, John Fisher, était un homme d'une vie vertueuse et d'une science remarquable, elle se rendit à Rochester et lui découvrit toutes ses révélations, lui demandant avis et conseil. L'évêque, voyant que ce cas pouvait très bien être en conformité avec les lois de Dieu et de sa sainte Eglise, lui conseilla d'aller en personne trouver le roi (ce qu'on lui avait déjà conseillé, et ce qu'elle avait tout d'abord eu l'intention de faire) et de lui exposer toutes les circonstances.
Là-dessus elle fut trouver le roi et lui raconta toutes ses révélations, puis elle rentra chez elle.
Peu après, pendant une visite chez les nonnes deSion, il lui arriva, par l'entremise de master Reynolds, prêtre de la maison, d'entrer en conversation avec sir Thomas More sur les secrets qui lui avaient été révélés, et dont une partie semblait avoir trait à la suprématie du roi et à son mariage qui eut lieu peu après. Sir Thomas, qui à ce moment aurait pu en toute liberté et sûreté, sans crainte d'aucune loi, lui parler de ces affaires, — car plus tard, ainsi qu'il l'avait prédit lui-même, ces matières furent établies par des lois nouvelles et conflrmées par des serments, — se conduisit néanmoins, dans toutes ses relations avec elle, avec tant de discrétion (comme on l'a prouvé dans la suite) qu'il méritait non le blâme, mais au contraire des louanges et des éloges. Si, dans toutes les grandes charges et offices qu'il avait gérés pour le roi et le pays pendant sa longue carrière, il ne s'était gardé contre toute corruption, injustice et subornation, au point que jamais on ne put lui reprocher ces crimes, ni l'en flétrir, ni même lui chercher une juste querelle, on aurait sans doute dans ces temps de trouble et de disgrâce porté contre lui, à propos de cette affaire, une grave accusation que le roi aurait favorablement accueillie.
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Ceci fut évident dans le cas d'un certain Parnell, contre lequel Sir Thomas More, pendant qu'il était chancelier, avait porté un décret sur la demande de son adversaire, un certain Vauglian. Parnell se plaignit amèrement au roi de ce que Thomas avait reçu comme pot-de-vin pour le décret une grande et belle coupe dorée des mains de l'épouse de Vaughan, lui-même étant empêché de voyager à cause de la goutte. Là-dessus sir Thomas, appelé par Tordre du roi devant tout le conseil et odieusement accusé de ce fait, confessa aussitôt que la coupe lui avait été donnée longtemps après le décret, comme étrennes, et que sur les vives instances de la dame il l'avait acceptée par courtoisie. Alors le Lord de Wiltshire, partisan de cette poursuite, par haine de la religion, dit aux lords avec une grande joie : « Voilà, Messeigneurs, ne vous avais-je pas dit que vous trouveriez cette accusation fondée ? » Alors sir Thomas pria les lords de vouloir bien sur leur honneur écouter avec impartialité la seconde partie de son affaire, puisqu'ils avaient entendu courtoisement la première partie. Ayant obtenu leur permission, il leur déclara en plus que, bien qu'il eût accepté la coupe après de grandes difficultés, il l'avait cependant fait remplir aussitôt de vin par son domestique et avait bu à la santé de la dame. Lorsqu'il l'eut fait et qu'elle eut répondu, il lui rendît la coupe aussi librement que son époux la lui avait donnée, pour qu'elle la lui remît comme étrennes. Sur ses pressantes instances, elle la reprit enfin, quoique à contre-cœur, comme elle Ta déclaré ainsi que d'autres personnes présentes. Ainsi la grande montagne se réduisit à n'être plus qu'une taupinière.
Je me rappelle également qu'une autre fois, au jour de Tan, M'"^ Grooker, riche veuve pour qui, après de grandes difficultés, sir Thomas avait fait un décret à la chancellerie contre le Lord d'Arundel, vint lui faire
visite pour lui remettre une paire de gants dans lesquels elle avait mis quarante livres en angelots. Il accepta les gants avec reconnaissance, mais refusa l'argent en disant : « Mistress, puisqu'il est contraire à la politesse de refuser les étrennes d'une dame, je me contente de recevoir les gants, mais quant à votre argent je le refuse absolument. » Et il la força malgré elle à reprendre son or.
A la même époque, un monsieur Gresham, qui avait un procès en cours à la chancellerie, lui envoya pour étrenne une belle coupe dorée : comme il en aimait la forme, Thomas fit chercher dans son cabinet une de ses coupes qui à son goût n'était pas d'une forme aussi belle, quoiqu'elle fût plus précieuse, et il voulut que le serviteur l'apportât à son maître pour le dédommager, et il refusa absolument de recevoir le cadeau sous d'autres conditions.
Je pourrais citer bien des cas semblables comme preuves de son innocence et de son intégrité concernant la corruption et la vénalité, mais je les omets de peur d'être ennuyeux, en demandant aux lecteurs de peser et de considérer sagement en eux-mêmes les quelques exemples cités plus haut.
Au Parlement suivant, on présenta à la Chambre des Lords un « bill » pour faire condamner la nonne de Kent et d'autres ecclésiastiques pour crime de haute trahison, et l'évêque de Rochester et sir Thomas More et d'autres pour n'avoir pas dévoilé ce crime. Le roi avait supposé que ce bill serait si inquiétant et si terrible pour Thomas qu'il le forcerait à se fléchir et à consentir à ses demandes, ce en quoi Sa Majesté fut très déçue. Par ce « bill » sir Thomas More avait droit à être appelé personnellement pour présenter sa défense ; mais le roi, qui n'aimait pas cela, chargea l'évêque de Cantorbéry, le chancelier, le duc de Norfolk et master Cromwell, de
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faire comparaître Thomas devant eux à un jour et en un endroit désignés.
A ce moment, comme je pensais que 1 occasion était bonne et favorable, je lui conseillai instamment de s'efforcer d'obtenir l'appui de ces lords pour se faire accorder décharge de ce « bill ». Il me répondit qu'il le ferait. Lorsqu'il se présenta devant eux suivant leur ordre, ils l'accueillirent très aimablement, le priant de s'asseoir avec eux, ce qu'il ne voulut nullement faire. Alors le Lord Chancelier commença à lui dire de combien de façons le roi lui avait manifesté son amitié et sa faveur ; combien il désirerait le voir continuer dans sa charge ; combien il aurait été heureux de l'avoir comblé de plus de bienfaits et enfin que Thomas ne pouvait demander à Sa Majesté ni honneurs ni bénéfices qui lui fussent refusés ; il espérait que par la déclaration de la bonté et de l'affection du roi envers lui, il provoquerait Thomas à se montrer reconnaissant envers le roi en agissant de même et à ajouter son consentement aux choses que le Parlement, les évêques et les universités avaient déjà ratifiées. Sir Thomas More lui répondit avec douceur en ces termes : « Personne au monde, Messeigneurs, ne ferait aussi volontiers ce qu'il faut pour faire plaisir à Sa Majesté que moi qui suis obligé de reconnaître ses nombreux bienfaits et la grande bonté qu'Elle m'a toujours témoignée avec tant de bienveillance. Néanmoins je croyais fermement n'avoir plus à entendre parler de cette affaire, carde temps à autre depuis le commencement, j'ai toujours dit mon avis au roi avec tant de clarté et de vérité, qu'il m'a toujours paru, en souverain très accueillant, l'avoir accepté, ne voulant pas, comme il me le dit, me molester plus qu'il ne l'avait fait à ce sujet. Depuis ce temps je n'ai pas pu trouver d'autres raisons qui pussent me faire changer d'avis ; si j'avais pu en trouver, personne au monde n'aurait été plus heureux
que moi. » De part et d'autre on dit beaucoup de choses semblables : mais enfin voyant qu'ils ne pouvaient le faire revenir sur sa première détermination par la persuasion, ils commencèrent à lui parler avec plus de sévérité. Ils lui dirent que Sa Majesté leur avait enjoint, s'ils ne pouvaient le gagner par la douceur, de l'accuser en son nom de sa grande ingratitude, et de lui dire que jamais serviteur n'avait témoigné plus d'infamie à son souverain, ni sujet plus de perfidie que lui. Car par ses artifices subtils et pervers il avait, contrairement à toutes les bienséances, prié et poussé le roi à écrire un livre sur la revendication des sept sacrements et le maintien de l'autorité du pape, lui causant ainsi un grand déshonneur dans toute la chrétienté en lui faisant mettre entre les mains du pape l'épée pour le combattre lui-môme. Lorsqu'ils eurent exposé tous les sujets d'angoisse qu'ils pouvaient imaginer contre lui, Thomas dit : « My Lords, ces terreurs sont des arguments pour des enfants et non pour moi. Pour répondre à la principale accusation dont vous me chargez, je crois que Sa Majesté, sur son honneur, ne m'en accusera jamais, et que nul autre ne pourra dire plus pour m'en décharger que Sa Majesté elle-même, qui sait fort bien que je ne l'ai pas poussée ni conseillée dans cette affaire, mais que l'ouvrage étant terminé, je fus chargé seulement par Tordre du roi et le consentement des éditeurs d'arranger et classer les principales questions qu'il contenait. Et lorsque je vis que l'autorité du pape y était mise très en avant et défendue par de solides arguments, je dis à Sa Grâce : « Je dois rappeler à Votre Majesté une chose, c'est que le Pape, comme Votre Majesté le sait, est un prince comme elle, et ligué aux autres princes chrétiens : il pourrait arriver dans la suite que Votre Majesté tombât en désaccord avec lui sur certains points de cette ligue, d'où il pourrait résulter une rupture de relations et la guerre
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entre Elle et Lui. Je crois donc qu'il serait mieux de changer ce passage, et de toucher son autorité plus légèrement. — Non, répondit Sa Majesté, il n'en sera pas ainsi ; nous sommes tellement obligés envers le Saint- Siège que nous ne lui pouvons faire trop d'honneur. »
Alors je lui rappelai le statut de Praemiinire par lequel on avait rogné une bonne partie du pouvoir pastoral du pape. A cela Sa Majesté répondit : « Quelques obstacles qui nous soient contraires, nous mettrons cette autorité aussi en avant que possible ; car c'est de ce siège que nous avons reçu notre couronne. » Je n'avais jamais appris ceci jusqu'à ce que Sa Majesté me l'eût dit de sa propre bouche. Ainsi j'espère que Sa Majesté étant exactement informée de ceci et se rappelant gracieusement ma conduite dans cette affaire, ne m'en parlera plus, mais m'en acquittera complètement elle-même. » Et ils se séparèrent en colère.
Alors sir Thomas More remonta en barque pour regagner sa maison à Chelsea, et chemin faisant il était de si belle humeur que j'en fus heureux, espérant qu'il s'était fait décharger du « bill » du Parlement. Lorsqu'il eut débarqué et fut rentré chez lui, nous fîmes tous deux un tour de jardin et, désireux de savoir où il en était, je lui dis : « Je pense. Sir, que tout va bien puisque vous êtes si content. — Oui, mon fils Roper, répondit-il, Dieu merci.
— Alors, ajoutai-je, on a rayé votre nom du bill ?
— Par ma foi, mon fils Roper, je n'y pensais plus.
— Vous n'y pensiez plus, lui dis-je, à une chose qui vous touche de si près et nous tous à cause de vous ? Je suis désolé de l'apprendre, car vous voyant si heureux, je m'étais imaginé que tout s'était bien passé. » Alors il me dit : « Veux-tu savoir, mon fils Roper, pourquoi j'étais si content? — Très volontiers. Sir, lui dis-je. — En vérité, j'étais ravi, mon fils, d'avoir honteusement culbuté le démon et de m'être avancé si fort devant ces lords, que
maintenant sans grande honte je ne pourrais pas revenir en arrière. » A ces paroles je fus triste, car quoique la chose fût de son goût, elle n'était pas du mien.
Au rapport du Lord Chancelier et des autres lords sur leur entretien avec sir Thomas More, le roi fut si irrité, qu'il leur déclara sa ferme résolution de le faire incontestablement poursuivre en vertu du « bill » dont nous avons parlé. Le Lord Chancelier et les autres lords lui répondirent qu'ils avaient remarqué que les lords de la Chambre haute étaient si fermement résolus d'entendre sir Thomas More présenter sa propre défense, que le « bill » serait, sans contredit, la ruine de tout si Thomas n'en était pas exclu. Mais malgré tout le roi resta inflexible et dit qu'il serait présent lorsque le « bill » serait présenté aux « lords ». Alors Lord Audley et les autres, le voyant si résolu sur ce point, Timplorèrent humblement à genoux de s'en abstenir, lui faisant voir que s'il essuyait un échec en public, non seulement ses sujets seraient encouragés à le mépriser dans la suite, mais que ce serait en plus un déshonneur pour lui dans toute la chrétienté : ils ajoutèrent qu'ils ne désespéraient pas trouver avec le temps une meilleure accusation qui ferait mieux l'affaire de Sa Majesté ; « car, disaient-ils, dans le cas de cette nonne on regardait son innocence comme si évidente, qu'on l'estimait plus digne de louanges que de reproches. » Enfin, sur leur instante persuasion, le roi consentit à accéder à leur demande, et le lendemain master Cromwell me rencontrant aux Communes me pria d'annoncer à mon père que son nom était effacé du <( bill ». Mais comme j'allais dîner à Londres, j'envoyai mon serviteur à Chelsea avec une lettre pour ma femme. Lorsqu'elle en eut averti son père, il lui répondit : « En vérité Megg, qiiod differtiir non anfertiir ». A quelque temps de là le duc de Norfolk et sir Thomas More causant familièrement ensemble, le duc lui dit : « Par la
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messe, master More, il est dangereux de se mesurer avec les princes ; aussi je désirerais vous voir vous soumettre en quelque sorte aux désirs du roi, car, par le corps de Dieu, master More, indignatio principis mors est. —Est-ce tout, Milord, répondit-il ? Alors, en bonne foi, il n'y a que cette différence entre Votre Grâce et moi, que moi je mourrai aujourd'hui et vous demain. » Il arriva, environ un mois après, lorsqu'on eut fait la loi pour le serment de la suprématie et du mariage, que tous les prêtres de Londres et de Westminster, mais pas de laïcs, sauf sir Thomas More, furent invités à se présenter à Lamheth devant l'évêque de Cantorbéry, le Lord Chancelier et le secrétaire Cromwell qui formaient la commission chargée de leur déférer le serment. Alors sir Thomas More, comme il avait toujours accoutumé avant d'entreprendre une affaire importante d'aller à l'église, de se confesser, d'entendre la messe et de communier (comme lorsqu'il fut élu membre du Conseil privé, ou envoyé en ambassade, ou choisi comme « speaker » du Parlement, ou nommé chancelier, ou lorsqu'il prenait sur lui une grave résolution semblable), ainsi fit-il tout au matin du jour où il était convoqué devant les « lords » à Lamheth. D'ordinaire avant de quitter sa femme et ses enfants qu'il aimait tendrement, il les faisait venir jusqu'à sa barque et là il les embrassait et leur disait adieu. Mais ce jour-là, il ne permit à aucun d'entre eux de sortir et de le suivre, mais il tira la barrière après lui et les mit hors d'état de le joindre, et le cœur pesant, comme sa contenance le laissait voir, il s'embarqua pour Lamheth avec moi et nos quatre serviteurs. Il demeura assis pendant quelque temps en un triste silence, mais enfin il me dit à l'oreille : « Mon fils Roper, Dieu merci, la bataille est gagnée. » Je ne savais pas ce qu'il voulait dire paria; mais plutôt que d'avouer mon ignorance je lui répondis : « Sir, j'en suis très heureux. » Mais comme je l'ai con-
jecturc plus tard, c'était parce que l'amour de Dieu avait agi si efficacement en lui, que toutes les affections terrestres avaient été complètement vaincues.
On peut voir avec quelle sagesse il se conduisit à son arrivée devant la Commission, lorsqu'on lui présenta le serment, par quelques lettres écrites à sa femme et conservées dans un volume de ses œuvres. Au bout de quatre jours il fut confié à la garde de l'abbé de Westminster ; pendant ce temps le roi consultait son Conseil pour savoir la ligne de conduite qu'il serait bon de tenir avec lui. Bien que, au commencement, ils fussent résolus de le délivrer sur un serment qui ne permettrait pas de savoir s'il avait oui ou non prêté le serment de suprématie, ni ce qu'il en pensait, cependant la reine Anne par ses clameurs importunes exaspéra le roi à un tel point contre lui, que, contrairement à sa première résolution, il ordonna qu'on lui présentât le serment de suprématie.
Bien que la réponse de sir Thomas More fût discrète et modérée, il fut néanmoins conduit à la Tour. Pendant qu'il s'y rendait, il portait comme d'ordinaire une chaîne d'or autour du cou. Sir Richard Cromwell, qui avait charge de le conduire, lui conseilla d'envoyer cette chaîne chez lui à sa femme ou à un de ses enfants. « Non, sir, répondit-il, je ne le ferai pas : car si j'étais fait prisonnier sur un champ de bataille je voudrais que mes ennemis tirassent quelque profit de moi. »
Lorsqu'il débarqua, le lieutenant se tenait prêt à le recevoir, près de la porte de la Tour.
Le portier lui demanda son vêtement de dessus. « Master porter, répondit-il, le voici, » et, ôtant sa toque, il la lui donna en disant : « Je suis très fâché de ne pas pouvoir vous en offrir une plus belle. — Non, Sir, dit le portier, c'est votre robe qu'il me faut. » Le lieutenant le conduisit à ses appartements. Là, sir Thomas More fît appeler un de ses domestiques, John a Wood, qui ne
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savait ni lire ni écrire et qui était chargé de le servir. Thomas lui fit prêter serment devant le lieutenant que s'il l'entendait ou le voyait, à n'importe quel instant, parler ou écrire quelque chose contre le roi, le conseil ou le royaume, de s'en ouvrir au lieutenant pour que celui-ci pût incontinent le révéler au conseil.
Lorsque sir Thomas More eut passé un peu plus d'un mois à la Tour, Madame mon épouse, désirant beaucoup voir son père, obtint enfin la permission par ses instantes demandes. A son arrivée, lorsque Thomas eut fini les sept psaumes et les litanies (il avait la coutume de les réciter avec elle chaque fois qu'elle venait, avant de parler d'affaires humaines), il lui dit entre autres choses : « Je crois, Megg, qu'ils m'ont mis ici en pensant me faire une grosse peine, mais je t'assure sur ma foi, ma bonne fille, que n'eût été pour ma femme et vous mes enfants (que je regarde comme ma charge principale), il y a longtemps que je me serais enfermé dans une chambre aussi étroite, plus étroite même. Mais puisque je suis venu ici sans mon propre mérite, je compte que Dieu dans sabonté me déchargera de ces soins et par son secours gracieux me suppléera parmi vous. Dieu merci 1 Megg, je ne vois pas de raison pour me croire plus mal ici qu'à la maison, car il me semble que Dieu me traite en enfant gâté, me mettant sur ses genoux et me berçant. » Ainsi, par sa belle contenance dans la tribulation, on aurait cru que tous les maux qui lui arrivaient, par la patience avec laquelle il les supportait, n'étaient pas pour lui des châtiments pénibles, mais des exercices de patience très profitables. A un autre moment, après avoir d'abord questionné ma femme sur tous les siens, et sur l'état de la maison pendant son absence, il lui demanda comment allait la reine Anne. « Ma foi, mon père, jamais mieux, répondit-elle. — Hélas ! Megg, hélas ! il me fait pitié en songeant dans quelle misère, pauvre âme, elle va
bientôt tomber. » Ensuite le lieutenant, venant le visiter dans sa chambre, lui rappela les bienfaits et Tamitié qu'il (Thomas) lui avait toujours prodigués, et combien il était par conséquent obligé de le traiter aimablement et de lui faire bonne chère ; mais que considérant l'état présent des choses il ne pouvait le faire sans s'attirer l'indignation du roi ; mais il espérait que Thomas tiendrait compte de ses bonnes intentions et accepterait l'accueil qui lui serait fait. « Master lieutenant, lui dit Thomas, je crois vraiment, comme vous le dites, que vous êtes mon bon ami et que vous voudriez me faire le meilleur accueil possible : je vous en remercie du fond du cœur,etje vous assure, Master lieutenant, que je suis très satisfait de la manière dont je suis traité, et chaque fois que je ne le serais pas, mettez-moi à la porte. » Comme le serment de la suprématie et du mariage était conçu, d'après le premier statut, en peu de mots, le lord chancelier et Monsieur le secrétaire ajoutèrent de leur propre chef d'autres termes pour le faire paraître plus agréable et plus plausible aux oreilles du roi ; et ce fut ce serment ainsi augmenté qu'ils firent déférer à sir Thomas More et à tous les autres sujets du royaume. Sir Thomas More, en s'en apercevant, dit à ma femme : « Je puis vous dire, Megg, qu'ils m'ont envoyé ici pour avoir refusé de prêter ce serment ; mais comme il n'est pas conforme au statut, ils ne peuvent pas justifier mon incarcération par leur propre loi : et vraiment, ma fille, c'est une grande pitié de voir un prince chrétien si honteusement séduit par les flatteries d'un conseil docile à suivre ses désirs, et d'un clergé faible qui n'a pas la force de soutenir ses doctrines. » Mais enfin le Lord Chancelier et Monsieur le secrétaire, s'apercevant de leur méprise, furent obligés dans la suite de chercher le moyen de faire faire un autre statut pour confirmer le serment d'après leurs modifications.
Lorsque sir Thomas More eut renoncé à son office et
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à toutes les affaires temporelles afin de pouvoir dorénavant se mettre au service de Dieu avec plus de tranquillité, il fit un acte de cession pour disposer de toutes ses terres, ne se réservant qu'une propriété comme bien viager. A sa mort, il assurait une partie des terres à sa femme, une partie à la femme de son fils comme douaire en considération de ce qu'elle était une héritière en possession d'une terre rapportant plus de cent livres par an, une partie à ma femme et à moi au lieu de la dot de ma femme, et il en restait plusieurs parties.
Quoique cet acte de cession et d'assurance fut complètement terminé bien avant que l'affaire dont on avait charge sir Thomas More eût été regardée comme offense, il fut néanmoins annulé par la loi, et ainsi les terres qu'il avait assurées à sa femme et à ses enfants par cet acte leur furent enlevées contrairement à la loi, et mises entre les mains du roi, sauf la partie donnée à ma femme et à moi. Quoique par l'acte cité plus haut il se fut réservé cette partie ainsi que les autres, comme bien viager, cependant, considération faite, il en donna directement la possession à ma femme et à moi deux jours plus tard par un autre acte. Et comme la loi n'annulait que le premier, ne donnant au roi que ce qu'il contenait, l'acte qui assurait la propriété à ma femme et à moi, qui était daté de deux jours plus tard, fut hors de la portée de la loi, et ainsi notre part nous fut conservée sans difficultés.
Il arriva un jour à la Tour, que Sir Thomas More, regardant par la fenêtre, aperçut un certain master Reynolds, religieux de Sion, homme instruit et vertueux, et trois moines de la Chartreuse qui quittaient la Tour pour aller à l'exécution à cause de l'affaire de la suprématie et du mariage. Comme s'il désirait ardemment les accompagner, il dit à ma femme qui se trouvait près de lui : « Tenez, ne voyez-vous pas, Megg, que ces
bienheureux pères vont à la mort aussi joj^eusement que des fiances au mariage? Par là vous pouvez voir, ma chère fille, la grande différence qu'il y a entre de tels hommes qui ont toujours vécu religieusement d'une vie de droiture, de dureté, de pénitence et de souffrance, et des hommes qui dans le monde ont passé tout leur temps licencieusement dans les plaisirs et les commodités comme votre pauvre père. Car Dieu, prenant en considération leur longue vie de pénitences les plus douloureuses et les plus pénibles, ne souffrira plus qu'ils demeurent dans cette vallée de misères et d'iniquités, mais il les enlèvera rapidement d'ici pour leur faire jouir éternellement de sa divinité. Votre pauvre père, au contraire, Megg, comme le plus misérable des pécheurs, a passé tout le cours de sa malheureuse vie dans le péché ; Dieu, le croyant indigne de parvenir si tôt à cette félicité éternelle, le laisse encore dans ce monde pour être tourmenté et harcelé par la misère. »
Quelque temps après, le secrétaire venant le voir à la Tour, de la part du roi, lui témoigna beaucoup de semblants d'amitié, lui disant pour le réconforter que Sa Majesté était son bon et aimable seigneur, qui ne songeait plus à troubler sa conscience d'aucune affaire qui pût lui être une cause de scrupule. Dès que le secrétaire fut parti, sir Thomas More, pour exprimer l'encouragement qu'il avait retiré de ses paroles, écrivit ces vers avec un charbon, car il n'avait pas d'encre :
<( Fortune trompeuse, quelque belle que tu paraisses, quelque aimable que soit ton sourire, comme si tu voulais réparer ma ruine, tu ne me tromperas pas dans cette vie. J'espère, ô Dieu ! entrer dans peu de temps dans le port sûr et calme du ciel. Après le calme j'attends toujours la tempête. »
Lorsque sir Thomas More eut passé un certain temps dans la Tour, sa femme obtint la permission de lui
Le bienheureux Thomas More
rendre visite. En arrivant la première fois, comme une femme ignorante et quelque peu mondaine aussi, elle le salua brusquement en ces termes : « Hé! bonjour master More I Je m'étonne que vous, qui jusqu'ici avez toujours passé pour un homme sage, vous vous donniez ainsi des airs de fou en demeurant dans cette prison étroite et sale, et en préférant être enfermé avec les souris et les rats, quand vous pourriez jouir de votre liberté et de la faveur et de la bienveillance du roi et du conseil, si seulement vous vouliez faire ce que tous les évêques et les plus grands savants du royaume ont fait. Et lorsque je pense que vous avez à Chelsea une très belle maison, votre bibliothèque, votre galerie, votre jardin, votre verger et tant d'autres belles commodités,où vous pourriez vivre heureux en compagnie de moi votre femme, de vos enfants et de votre maison, je me demande, au nom de Dieu, quel plaisir vous pouvez trouver à demeurer ici. » Lorsque sir Thomas More l'eut écoutée pendant quelque temps, il lui dit d'un air joyeux : « Je vous prie, chère Mistress Alice, de répondre à une question ? — Quoi donc? dit-elle. — Est-ce que cette maison, dit-il, n'est pas aussi près du ciel que la mienne ? » Ne goûtant pas de telles paroles, elle répondit suivant son habitude rustique : « Ta ! Ta ! Ta I — Mais qu'en dites-vous, Mistress Alice ? N'est-ce pas vrai ? — Bon Dieu ! bon Dieu 1 mon pauvre homme, vous n'abandonnerez donc jamais cette manière de voir. — Eh bien, Mistress Alice, s'il en est ainsi c'est très bien : je ne vois pas de raison sérieuse de me complaire dans ma belle maison ou dans quoi que ce soit qui y appartienne, car si après avoir été enterré pendant sept ans seulement, je ressuscitais et revenais ici-bas, je ne manquerais pas de trouver quelqu'un dans ma maison qui me prierait de sortir, me disant qu'elle n'est pas à moi. Quelle raison ai-je donc d aimer une telle mais "^ qui oublierait si vite son maître ? »
Ainsi les objections de sa femme l'ébranlèrent bien peu. Peu de temps après, le Lord Chancelier, les ducs de Norfolk et de Sutfolk, le secrétaire et d'autres membres du Conseil privé vinrent le voir à deux reprises différentes, essayant par tous les mo^^ens possibles de lui faire avouer ou nier ouvertement la'| suprématie ; mais d'après les interrogations contenues dans le grand livre déjà cité, ils ne purent jamais y parvenir. Peu après cet événement, master Rich, devenu dans la suite lord Rich, et qui venait d'être nommé avocat du roi, sir Richard Southwell et un certain master Palmer, serviteur du secrétaire, furent envoyés à sir Thomas More dans la Tour pour lui enlever ses livres. Pendant que sir Richard Southwell et M"" Palmer étaient occupés à empaqueter les livres, master Rich faisait semblant de causer familièrement avec sir Thomas More. Entre autres choses arrêtées d'avance comme il sembla, il lui dit : « Comme il est bien connu, master More, que vous êtes un homme sage et fort instruit aussi bien des lois de ce pays que d'autres choses, je vous prie, sir, de pardonner à ma hardiesse en vous exposant de bonne foi ce cas. Supposons, Sir, dit-il, qu'il y eût un acte de Parlement d'après lequel le pays devrait me prendre pour roi, me prendriez-vous pour roi, master More ? — Oui, Sir, dit sir Thomas More, je le ferais. — Je pousse le cas plus loin, dit master Rich supposons qu'un acte de Parlement obligerait le pays à me prendre pour pape, me prendriez-vous alors pour pape, master More ? — Pour répondre Sir, à votre premier cas, dit Thomas More, le Parlement est libre de se mêler des affaires des princes temporels; pour répondre à votre second cas, je vous propose ce cas : supposons que le Parlement ferait une loi d'après laquelle Dieu ne serait pas Dieu, diriez-vous alors master Rich, que Dieu n'est pas Dieu? — Non, Sir, dit-il, je ne le dirai^asjjpuisque aucun Parlement n'a "îl OF ftî£l "^
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le droit de faire une pareille loi. — Pas plus, dit sir Thomas More, comme master Rich l'a rapporté, que le Parlement n'a le droit de faire du roi le chef suprême de l'Église. » Sur ce seul rapport, sir Thomas More fut poursuivi du chef de haute trahison pour avoir nié que le roi fût le chef suprême de l'Eglise. Dans l'acte d'accusation on mit ces mots odieux : « malicieusement », « traîtreusement », « diaboliquement ».
Lorsque sir Thomas More fut amené de la Tour à Westminster-hall pour répondre à l'accusation, et qu'il eut été accusé devant les juges à la barre du banc du roi, il dit franchement que sur l'acte d'accusation il s'en serait tenu à la loi, mais que dans ce cas il aurait été obligé de reconnaître lui-même le mal fondé de l'accusation, à savoir la négation de la suprématie du roi. Par conséquent, il plaida non coupable, se réservant l'avantage de prendre l'affaire dans son ensemble après le verdict pour éviter l'acte d'accusation ; de plus, il ajouta que si seulement ces termes odieux, « malicieusement », « traîtreusement », « diaboliquement», étaient supprimés dans l'acte d'accusation, il n'y voyait plus rien qu'on pût lui reprocher justement. Pour prouver au jury que sir Thomas More était coupable de cette trahison, master Rich fut appelé à rendre témoignage, ce qu'il fit ; lorsqu'il eut prêté le serment, sir Thomas More prit la parole contre lui en ces termes : « Si j'étais homme, Messeigneurs, à me rire d'un serment, je ne serais pas à ce moment, comme vous le savez bien, au banc des accusés. Et si votre serment est vrai, master Rich, alors je consens à ne jamais contempler la face de Dieu, ce que je ne dirais pas même pour gagner le monde entier. » Il conta alors à la cour, en pure vérité, tout l'entretien qu'ils avaient eu à la Tour et dit : « En bonne foi, master Rich, j'éprouve plus de chagrin de votre parjure que de mon propre danger : et vous allez voir que
m moi m personne à ma connaissance ne vous a jamais pris pour un homme d'assez de crédit pour vous communiquer des affaires importantes. Et comme vous le savez, je vous connais depuis quelque temps, vous et votre conversation, car pendant longtemps nous avons demeuré sur la même paroisse. Et comme vous pouvez le dire vous-même, je regrette que vous m'obligiez à le dévoiler, vous y étiez regardé comme très frivole en vos conversations, comme très bavard, et d'une réputation peu recommandable. On vous jugeait de même dans la maison du Temple, où vous avez reçu votre éducation supérieure. Paraît-il donc vraisemblable à vos honorables seigneuries que dans une cause si grave je me serais oublié si imprudemment au point de me fier à master Rich que j'ai toujours regardé comme très peu sincère, ainsi que je viens de vous le dire, plutôt qu'à mon souverain seigneur le roi ou à un de ses nobles conseillers, et de lui confier les secrets de ma conscience concernant la suprématie du roi, le point spécial et le seul indice que l'on cherche en moi depuis si longtemps? C'est une chose que je n'ai jamais dite ni jamais voulu dire après le décret, ni à Sa Majesté elle-même ni à aucun de ses nouveaux ministres, comme Vos Honneurs le savent bien ; car souvent, à différentes reprises, Sa Majesté elle-même vous a envoyés vers moi à la Tour dans ce seul but. Est-ce que, Messeigneurs, à vos jugements ceci paraît la vérité? Et encore si je l'avais fait, Messeigneurs, comme master Rich l'a juré, comme c'était dans une conversation privée et familière, où je n'affirmais rien, mais où j'écartais des hypothèses, sans autres circonstances déplaisantes, on ne peut pas dire avec justice que j'ai parlé « malicieusement », et là où il n'y a pas de malice il n'y a pas d'offense . De plus, Messeigneurs, je ne pourrais jamais croire que tant de grands évêques, tant de personnages honorables et tant
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d'autres hommes dignes, vertueux, sages et savants assemblés au Parlement lorsqu'on faisait la loi, aient jamais eu l'intention de faire mettre à mort un homme dans lequel on n'aurait pas pu trouver de malice, prenant malitia pour maie volentia : car si par malitia on entend généralement le péché, il n'y a personne au monde qui puisse s'en excuser lui-même. Quia si dixerimus quod peccatum non hahemus, nosmetipsos seducemus, et Veritas in nobis non est. Dans le décret il n'y a que le mot « malicieusement » qui soit important, de même que le terme « de force » dans le décret des <( entrées en possession de force ». D'après ce décret, si un homme prend possession d'une propriété paisiblement et n'en expulse pas son adversaire « de force », il n'y a pas d'offense; mais s'il le met dehors « de force », alors d'après le décret c'est une offense et c'est d'après ce terme « de force » qu'il est puni. Enfin je remarquerai la grande bonté de Sa Majesté le roi lui-même, qui de tant de manières différentes a été pour moi si bon seigneur et roi si complaisant; qui a daigné m'admettreà la dignité de son honorable conseil privé : qui m'a fait avancer avec la plus grande libéralité dans des charges de crédit et d'honneur, et finalement m'a honoré de cette lourde charge de grand chancelier de Sa Majesté, la plus haute dans tout le royaume après celle de Sa Majesté : jamais il n'avait fait pareil honneur à un laïc : et cette dignité était si fort au-dessus de mes qualités et de mes mérites que, par conséquent, je ne la tenais que de son incomparable bonté : pendant plus de 20 ans il m'a témoigné une faveur continuelle, me comblant d'honneurs de plus en plus avec la plus grande bonté, jusqu'à ce que sur mon humble requête il a plu à Sa Majesté de m'accorder, avec sa faveur, la permission de consacrer le reste de ma vie à pourvoir au salut de mon âme, au service de Dieu et, par un acte de bonté
spéciale, de me décharger et de me soulager de tout. Toutes ces marques de la bonté de Sa Majesté, dis-je, depuis si longtemps et si généreusement étendue sur moi, sont à mon avis, Messeigneurs, matière suffisante de réfutation touchant le soupçon diffamatoire que cet homme a imaginé contre moi d'une manière si inique. » Master Rich, se voyant ainsi réfuté et son crédit si honteusement défiguré, fit rapporter sous serment par sir Richard Southwell et master Palmer, présents dans la chambre au moment de l'entretien, les paroles qui avaient été dites entre lui et sir Thomas More . Là-dessus master Palmer dans sa déposition dit qu'il était si occupé à empaqueter dans un sac les livres de sir Thomas More qu'il ne fit aucunement attention à ce qu'ils disaient. Sir Richard Southv^^ell de même dans sa déposition dit que comme il n'était chargé que du transport de ces livres, il ne prêta nullement l'oreille à ce qu'ils disaient. Il y eut ensuite beaucoup d'autres raisons, dont je ne me souviens pas à présent, que sir Thomas More marqua dans sa défense pour discréditer la déposition de master Rich, citée plus haut, et prouver l'intégrité de sa conscience ; et néanmoins le jury le trouva coupable.
Et incontinent, sur leur verdict, le Lord Chancelier, qui dans cette affaire présidait la commission, commença à procéder au jugement; mais sir Thomas More lui dit : « Milord, quand je représentais la loi, j'avais coutume dans un tel cas de demander au prisonnier avant de porter jugement ce qu'il avait à dire pour que le jugement ne fût pas porté contre lui. » Là-dessus le Lord Chancelier, s'arrêtant dans le jugement qu'il avait déjà commencé, lui demanda ce qu'il pouvait dire dans sa défense. Alors sir Thomas More lui répondit humble ment en ces termes :
(( Puisque, Milord, dit-il, cette accusation estappuj'ée sur un acte de Parlement directement hostile aux lois de
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Dieu et de sa sainte Église, — dont aucun souverain temporel ne peut prendre sur lui par aucune loi le gouvernement suprême ou une partie de ce gouvernement qui appartient de droit au siège de Rome, prééminence accordée par Notre-Seigneur lui-même personnellement présent sur cette terre à saint Pierre seul et à ses successeurs, évêques du même siège, par une prérogative spéciale, — cet acte est donc insuffisant de droit parmi les chrétiens pour poursuivre un chrétien. » Et pour prouver cette assertion, parmi d'autres raisons et autorités il déclara que ce royaume, n'étant qu'un membre et une petite partie de l'Église, ne pouvait faire une loi particulière en désaccord avec la loi générale de l'Eglise catholique et universelle du Christ, pas plus que la cité de Londres, n'étant qu'un pauvre membre par rapport au royaume tout entier, ne peut faire une loi obligatoire pour tout le royaume contre un acte de Parlement. Il montra en plus que c'était contraire et aux lois et aux statuts non encore abrogés de notre pays, comme on pouvait clairement le voir dans la « Magna Charta » : Qaod Ecclesia Anglicana libéra sit ethabeat omiiia jura sua intégra et libertates suas illœsas ; que c'était aussi contraire au serment sacré que Sa Majesté elle-même avait prêté avec une grande pompe à son couronnement, comme tous les autres princes chrétiens.
Il allégua en outre que ce royaume ne pouvait refuser l'obéissance au siège de Rome, pas plus que l'enfant ne peut refuser d'obéir à son père. Car de même que saint Paul a dit aux Corinthiens : « Je vous ai régénérés mes enfants dans le Christ », de même saint Grégoire évêque de Rome (de qui par saint Augustin son envoyé nous avons reçu la foi chrétienne) aurait pu vraiment dire de nous Anglais : « Vous êtes mes enfants, car par le Christ je vous ai donné le salut éternel (héritage plus grand et plus précieux qu'aucun père selon la chair ne peut laisser
à son enfant) et par la régénération je vous ai faits les enfants spirituels du Christ. » Alors le Lord Chancelier lui répondit que comme tous les évêques, les universités et les hommes les plus savants du royaume avaient adhéré à l'acte, on s'étonnait beaucoup que lui seul, à l'encontre d'eux tous, s'en fît scrupule avec tant de raillerie et le combattît avec tant de véhémence. A cela sir Thomas More répondit en ces termes : « Si le nombre d'évêques et d'universités est aussi important que Votre Seigneurie semble le croire, je ne vois pas de raison sérieuse pour laquelle cela me ferait changer quelque chose dans ma conscience ; car je ne doute pas que parmi les savants évêques et les hommes vertueux encore vivants, non pas dans ce royaume, mais dans toute la chrétienté, ce ne soient pas les moins nombreux qui dans cette affaire sont de mon opinion. Et si je parlais de ceux qui sont déjà morts, dont beaucoup sont maintenant de grands saints au ciel, je suis bien sûr que le plus grand nombre d'entre eux pendant tout le temps qu'ils vivaient pensaient de cette affaire ce que jVn pense en ce moment. Ainsi je ne suis pas obligé, Milord, de conformer ma conscience au concile d'un royaume, contre le concile général de toute la chrétienté. »
Lorsque, pour échapper à l'acte d'accusation, sir Thomas nous eut fait autant d'objections qu'il lui semblait nécessaire et eut allégué plus de raisons que je n'en puis me rappeler à présent, le Lord Chancelier, ne voulant pas porter seul le poids du jugement, demanda en public l'avis de lord Fitzjames, alorsLordChief Justice du Banc du Roi, et se joignit à lui pour savoir si oui ou non l'acte d'accusation était suffisant. En homme sage, lord Fitzjames répondit : « My Lords, par saint Julien (il ne jurait que par lui), je suis obligé de dire que si l'acte du Parlement n'est pas illégal, alors à mon avis l'acte d'accusation est suffisant. » Là-dessus, le Lord Chancelier
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dit aux autres lords : « Tenez ! My Lords, tenez I vous entendez ce que dit Mylord Chief Justice » ; et immédiatement il rendit jugement contre sir Thomas More. Lorsqu'il eut fini, les commissaires offrirent courtoisement à sir Thomas More de lui prêter une oreille favorable, s'il avait encore quelque chose à dire pour sa défense. Il répondit: (( Je n'ai plus rien à dire,my Lords, que ceci. De même que le bienheureux apôtre saint Paul, comme nous lisons dans les Actes des apôtres, fut présent et consentit à la mort de saint Etienne, et garda les habits de ceux qui le lapidaient, cependant qu'ils sont tous deux maintenant de grands saints dans le ciel et continueront leur amitié pendant l'éternité, de même, Messeigneurs, puisque vous m'avez condamné à mort sur cette terre, j'espère beaucoup et je prierai avec la plus grande ferveur pour que nous nous rencontrions joyeusement plus tard dans le ciel pour la vie éternelle.»
Tout ce qui a trait au procès de sir Thomas More, comme je n'y étais pas présent moi-même, je l'ai appris du rapport très digne de foi du très honorable sir Anthony Saint-Léger, et en partie de Richard Haywood et de John Webb, gentilshommes, et d'autres de bon crédit qui y ont assisté et je l'ai rapporté fidèlement, autant que le permettent ma faible intelligence et mémoire.
Après sa condamnation, sir Thomas More quitta la barre pour se rendre de nouveau à la Tour : il était conduit par sir William Kingston, chevalier de haute taille, fort et de bonne mine, gouverneur de la Tour et son très cher ami. Lorsque sir William l'eut conduit de Westminster au « Old Swan », sur la route de la Tour, il lui dit adieu le cœur bien gros, et laissant couler ses larmes le long de ses joues. Sir Thomas More, le voyant si triste, le réconforta d'aussi bonnes paroles que possible : « Bon raaster Kingston, ne vous désolez pas ; courage ! car je prierai pour vous et pour ma bonne
dame votre épouse, pour que nous nous rencontrions au ciel où nous serons joyeux ensemble pour toujours et toujours ».
Peu de temps après, comme sir Wi41iam Kingston me parlait de sir Thomas More, il me dit : « En bonne foi, master Roper, j'avais honte en quittant votre père de voir mon cœur si faible et le sien si fort et qu'il fut obligé de me consoler, moi qui aurais dû le réconforter ».
Quand sir Thomas More se rendait de Westminster à la Tour, sa fille, ma femme, désireuse de voir son père qu'elle craignait ne plus revoir dans ce monde, et aussi d'avoir sa dernière bénédiction, attendit près du débarcadère de la Tour où elle savait qu'il devait passer pour entrer à la Tour. De là épiant sa venue, dès qu'elle l'aperçut elle se mit à genoux avec respect pour recevoir sa bénédiction, puis s'avançant en toute hâte sans égards ni soucis pour elle-même, elle s'élança vers lui, courant à travers la foule et la compagnie de la garde qui l'escortait avec des haches et des hallebardes. Puis à la vue de tout le monde elle l'enlaça de ses bras et, suspendue à son cou, elle l'embrassait. Lui, goûtant fort ces témoignages naturels d'affection filiale, lui donna sa bénédiction paternelle et lui répéta beaucoup de pieuses paroles de résignation. Alors elle le quitta ; mais, croyant ne l'avoir pas assez vu, comme si elle s'était complètement oubliée et était toute ravie dans l'amour de son très cher père, ne faisant attention ni à elle-même ni à l'encombrement de la foule qui l'entourait, elle revint brusquement courant àlui comme la première fois, remit ses bras autour de son cou et l'embrassa à plusieurs reprises avec la plus grande tendresse. Enfin le cœur bien gros elle fut obligée de le quitter. En voyant ce spectacle si lamentable, beaucoup de ceux qui étaient présents pleuraient et se lamentaient.
Sir Thomas More resta plus d'une semaine à la Tour
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après sa condamnation. La veille de sa mort il envoya son ciliée, qu'il ne voulait pas qu'on vît, à ma femme, sa fille bien-aimée, avec une lettre écrite avec un charbon, lettre qui se trouve dans le livre de ses ouvrages que nous avons déjà cité. Dans cette lettre il exprimait en ces termes le désir fervent qu'il avait de souffrir le lendemain : « Je vous encombre de commissions, ma chère Marguerite; mais j'espère que mon attente ne durera pas plus longtemps que demain. C'est demain la fête de saint Thomas et l'octave de saint Pierre, et c'est pourquoi je désire ardemment aller à Dieu : le jour serait bien choisi. Chère Megg, jamais je n'ai plus aimé votre façon de faire envers moi que lorsque vous m'avez embrassé pour la dernière fois, car il me plaît que l'amour filial et la tendresse oublient de faire attention aux usages mondains. Et le lendemain, mardi, fête de saint Thomas et octave de saint Pierre, dans Tan 1535, comme sir Thomas More en avait exprimé le souhait dans sa lettre de la veille, sir Thomas Pope, son ami intime, vint le voir de bon matin pour lui annoncer de la part du roi et du conseil qu'il aurait à mourir avant neuf heures, et qu'il avait par conséquent à s'y préparer aussitôt. « Master Pope, dit sir Thomas More, je vous remercie du fond du cœur pour votre bonne nouvelle. J'ai toujours été grandement obligé envers Sa Majesté pour les bienfaits et les honneurs dont de temps en temps elle m'a si généreusement comblé, mais je suis plus obligé envers elle pour m'avoir mis ici où j'ai eu tout le temps et le loisir nécessaires pour songer à ma mort. Et, mon Dieu, master Pope, je suis surtout obligé envers Sa Majesté de ce qu'elle daigne me débarrasser si brièvement des misères de ce misérable monde, et je ne manquerai pas de prier avec ferveur pour Sa Majesté et dans ce monde et dans l'autre. — Le roi désire de plus, dit master Pope, qu'à votre exécution vous vous
contentiez de peu de mots. — Master Pope, dit sir Thomas More, vous faites l)ien de m'avertir du désir du roi, car autrement j'avais l'intention de parler un peu longuement : d'ailleurs je n'aurais rien dit qui pût donner offense ni à Sa Majesté ni à personne. Néanmoins, quel qu'ait été mon désir, je suis prêt à me conformer en toute obéissance aux commandements de Sa Majesté ; et je vous supplie, bon master Pope, de me servir d'interprète près de Sa Majesté pour obtenir que ma fille Margaret puisse assister à mes funérailles. — Le roi a déjà permis, dit master Pope, que votre femme, vos enfants et vos amis puissent y être présents. — Oh ! que je suis obligé, dit sir Thomas More, envers Sa Majesté qui daigne prendre en si bienveillante considération mon pauvre enterrement ! » Master Pope, en prenant congé de lui, ne pouvait retenir ses larmes. Sir Tomas More s'en apercevant le réconforta par ces paroles: «Calmez-vous, bon master Pope, et ne soyez pas inquiet, car j'ai confiance que nous nous reverrons un jour avec une grande joie au ciel, où nous serons sûrs de vivre ensemble et de nous aimer pour toujours dans une heureuse félicité. »
Lorsqu'il fut parti, sir Thomas More, comme s'il eût été invité à un banquet solennel, mit son plus bel habit. Ce que voj^ant master lieutenant lui conseilla de l'ôter, lui disant que celui qui l'aurait n'était qu'un manant. (( Comment, master lieutenant, dit sir Thomas More, comment voulez-vous que je tienne pour un manant celui qui va me rendre aujourd'hui un service si signalé? En vérité, je vous l'assure, si la robe était toute en drap d'or, je croirais le bourreau digne de la recevoir, comme saint Cyprien qui donna trente pièces d'or à son bourreau. » Et quoiqu'à la fin, sur les instances importunes de master lieutenant, il changea d'habit, néanmoins à l'exemple du bienheureux martyr saint Cyprien, du peu d'argent qui lui restait, il envoya un angelot d'or au bourreau.
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Il fut conduit par master lieutenant hors de la Tour, vers le lieu de son exécution. En montant à l'échafaud, qui était très peu solide et sur le point de s'écrouler, il dit plaisamment au lieutenant : « Je vous prie, master lieutenant, de vouloir bien m'aider à monter sans accident : pour descendre, laissez-moi me tirer d'affaire tout seul. »
Alors il demanda au peuple qui était tout autour de prier pour lui^ et d'être témoin de ce qu'il mourait dans et pour la foi de la sainte Eglise catholique. Ayant ainsi parlé, il s'agenouilla et, lorsqu'il eut fini ses prières il se tourna vers le bourreau et lui dit d'un air tout joyeux : « Allons, mon garçon ! prends courage et ne crains pas de remplir ta besogne : mon cou est très court : prends garde donc de ne pas frapper à côté, de peur de perdre ta réputation. »
Ainsi passa sir Thomas More de ce monde à Dieu au jour qu'il avait le plus désiré.
Peu après sa mort, la nouvelle en parvint à l'empereur Charles. Là-dessus il fit venir sir Thomas Elliot, l'ambassadeur anglais, et lui dit : « Mylord ambassadeur, nous apprenons que le roi votre maître a mis à mort son fidèle serviteur et sage conseiller, sir Thomas More. » Sir Thomas Elliot répondit qu'il n'en savait rien. « Eh bien, lui dit l'empereur, ce n'est que trop vrai ; et nous disons ceci : que eussions-nous été le maître d'un tel serviteur, des actions duquel nous avons eu pendant tant d'années une expérience assez grande, nous aurions plutôt perdu la meilleure ville de nos possessions qu'un si digne conseiller. » Ce propos fut rapporté par sir Thomas Elliot lui-même à moi, à ma femme, à master Clément et sa femme, à master John Haywood et sa femme et à d'autres de ses amis.
Lettre de sir Thomas More à sa fille M''^ Margaret Roper, au commencement de sa captivité à la Tour. Vendredi il avril 1534, 25^ année du règne de Henri VIIL
Lorsque je fus cité devant les Lords à Lambeth, on me fit entrer le premier, bien que master Doctor, vicaire de Croydon, fût arrivé avant moi ainsi que d'autres. Lorsqu'on me dit la raison pour laquelle on m'avait fait venir (j'en fus intérieurement quelque peu étonné, car ils n'avaient fait venir d'autres laïcs que moi), je demandai à voir le serment : ils me le montrèrent portant le grand sceau : je demandai alors à voir l'acte de succession qu'ils me donnèrent sur un rouleau imprimé. Après l'avoir lu tout bas, et après l'avoir comparé avec l'acte de succession, je leur ai expliqué que mon intention n'était pas d'imputer une faute soit à l'acte, soit à celui qui l'avait fait, ni au serment ni à ceux qui le prêtaient, ni de condamner la conscience de qui que ce soit. Mais quant à moi-même, en bonne foi, ma conscience en cette affaire m'a poussé de telle façon que, quoique je ne refusasse pas de prêter le serment pour la succession, cependant je ne pourrai pas prêter le serment que l'on me déférait sans mettre mon âme en danger de l'éternelle damnation. Et s'ils doutaient que ma conscience seule me fait refuser le serment, ou que je m'inspire de toute autre fantaisie, j'étais prêt à jurer le contraire. Que s'ils ne m'en croient pas, à quoi bon me déférer un autre serment ? Et s'ils croyaient que dans ce cas je jurerais la vérité, alors j'espérais que sur leur honneur ils ne me pousseraient pas à prêter le serment qu'ils me déféraient, ou qu'en le faisant j'agissais contre ma conscience. Le lord chancelier me répondit qu'ils étaient tous très tristes de m'eritendre parler ainsi et de me voir refuser le serment.
Et ils dirent tous que sur leur foi j'étais le premier à le refuser, ce qui porterait Sa Majesté à me soupçonner beaucoup et à me témoigner une grande indignation. Et là-dessus ils me montrèrent le rôle contenant les noms des Lords et des membres des Communes qui avaient déjà prêté le serment et v avaient déjà apposé leurs signatures.
Mais malgré cela, lorsqu'ils virent que je refusais de prêter le serment sans blâmer ceux qui l'avaient prêté, ils m'ordonnèrent de descendre dans le jardin. Làdessus je m'attardai dans la vieille chambre brûlée dont la fenêtre donne sur le jardin, ne voulant pas y descendre à cause de la chaleur. A ce moment je vis master Doctor Latimer arriver dans le jardin et s'y promener avec d'autres docteurs et chapelains de mylord de Cantorbéry. Il avait l'air très gai, car il riait et mettait ses bras autour du cou à un ou deux de ses compagnons si galamment que si c'eût été des femmes j'aurais cru qu'il était devenu libertin. Après cela, master Doctor Wilson sortit de chez les Lords : il passa à côté de moi avec deux gentilshommes ; il fut envoyé galamment tout droit à la Tour. Je ne sais pas à quelle heure mylord de Rochester fut cité devant eux. Mais pendant la nuit j'appris qu'il avait paru devant eux ; mais je n'ai jamais su où il avait passé la nuit et le temps qui suivit jusqu'à ce qu'il fût envoyé ici. J'appris aussi que master le curé de Croydon et tous les autres prêtres de Londres que l'on avait fait venir prêtèrent le serment : ils étaient si bien vus du conseil qu'on ne les fît pas traîner ni faire queue dans l'antichambre à leurs risques et périls, comme c'est d'ordinaire le cas pour les solliciteurs ; mais on les fit passer rapidement, à leur grande satisfaction, si bien que le curé de Croydon, soit par joie, soit qu'il eût le gosier sec, ou encore pour bien montrer qiiod ille notas erat pontifici, se rendit au buffet, à l'office de
Mylord, demanda à boire et but valdc familiariter . Lorsqu'ils eurent fini leur parade et furent sortis, on me fit entrer de nouveau, on me dit alors quel grand nombre avait prêté le serment joyeusement et sans hésitation depuis ma retraite.
Là-dessus je ne blâmai personne, mais répondis pour moi-même comme la première fois. Alors, aussi bien que la première fois ils m'accusèrent d'un peu d'obstination de ce que comme la première fois, tout en refusant de prêter le serment, je ne voulus pas indiquer aucun point spécial qui offusquait ma conscience ni en exposer les causes. Je leur avais répondu à cela que je craignais que Sa Majesté, comme ils me l'avaient dit, ne conçût contre moi un assez grand déplaisir par le seul fait de mon refus de prêter le serment, et qu'en exposant et révélant les raisons démon refus je ne ferais qu'exaspérer Sa Majesté de plus en plus, ce qu'en aucun cas je ne ferais, mais que je supporterais tout le danger et tout le mal qui pourraient m'arriver plutôt que de donner à Sa Majesté une nouvelle cause de déplaisir en dehors de celle à laquelle le cas du serment m'obligeait de pure nécessité. Néanmoins, lorsqu'on m'eut accusé à différentes reprises d'avoir refusé le serment et de ne pas avoir voulu exposer les raisons de mon refus, par entêtement et obstination, plutôt que d'être pris pour entêté je dis qu'avec la bienveillante permission de Sa Majesté ou plutôt son commandement, qui me serait un garant suffisant contre le déplaisir que ma déclaration pourrait lui causer et contre toute crainte que je pourrais avoir d'un quelconque de ses statuts, je serais heureux d'exposer par écrit les raisons de mon refus ; et de plus de jurer au commencement que si quelqu'un pouvait répondre à ces raisons de telle façon que je pusse croire ma conscience satisfaite, je prêterais ensuite le serment de tout mon cœur. A cela on me répondit que, alors même que le
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roi m'en donnerait la permission par lettres patentes, cela ne pourrait me servir contre le statut. Là-dessus je dis que si cependant j'avais ces lettres, je m'en remettrais pour le reste à mes risques et périls, à l'honneur de Sa Majesté. Et cependant je me disais à moi-même : si je ne puis déclarer les raisons de mon refus sans danger, alors les garder pour moi n'est pas obstination. Mylord de Cantorbéry, s'appuyant sur ce que j'avais dit que je ne condamnais pas la conscience de ceux qui avaient prêté le serment, me dit que manifestement je n'étais pas très sûr ni certain si oui ou non je pouvais prêter le serment légalement, mais que j'étais plutôt dans l'incertitude et le doute.
« Mais alors, dit Mylord, vous savez pour une chose certaine et sans doute que vous êtes obligé d'obéir à votre souverain seigneur, votre roi ; et par conséquent vous êtes obligé d'abandonner les doutes de votre conscience hésitante qui refuse de prêter le serment et de prendre ce qui est certain en obéissant à votre prince en prêtant le serment. » Or, en vérité, il me semblait bien que tout cela ne concluait pas ; mais l'argument me parut soudain si subtil, surtout avec l'autorité que lui donnait le noble prélat qui me le proposait, que je ne sus rien répondre, sinon que je pensais ne pouvoir agir de cette façon, parce que aux yeux de ma conscience c'était là un des cas où je ne pouvais obéir à mon prince, puisque, quelle que fût l'opinion des autres dont je ne voulais ni condamner ni juger la conscience ni les doctrines, ma conscience voyait la vérité de l'autre côté. Et dans cette affaire je ne m'étais pas décidé subitement ni légèrement, mais après de longs délais et un examen attentif de la cause. Et en vérité si cette raison concluait, nous avions une voie facile pour éviter toutes perplexités. Car dans n'importe quelle affaire où les docteurs seraient en doute, le commandement du roi donné au parti qui lui plairait
dissiperait tous les doutes. Alors mylord de Westminster me dit que de quelque manière que ma conscience envisageât l'affaire, j'avais lieu de croire que mon opinion était fausse, puisque je voyais le grand conseil du royaume décider le contraire, et par conséquent que je devrais changer mon opinion. A cela je répondis que si j'étais tout seul de mon côté, et tout le Parlement de l'autre, j'aurais bien peur de m'appuyer sur ma seule opinion contre l'opinion de tant d'autres. Mais d'autre part si, dans certaines affaires pour lesquelles je refuse de prêter le serment, j'ai de mon côté, comme je crois l'avoir, un conseil aussi grand, plus grand même, je ne suis pas obligé de changer mon opinion pour me conformer à celle du conseil d'un seul royaume contre le conseil général de la chrétienté. Sur cela master secrétaire, comme s'il me protégeait tendrement, dit avec un gros juron qu'il aurait préféré voir son fils unique (qui en vérité est un bon jeune homme et qui, je l'espère, arrivera à de grands honneurs) perdre sa tête que devoir que j'avais ainsi refusé de prêter le serment. Car sûrement maintenant Sa Majesté concevrait contre moi de grands soupçons et penserait que l'affaire de la nonne de Kent était complotée sous ma direction.
Là-dessus je répondis que c'était tout le contraire et que la vérité était bien connue et que, quelque malheur qui pût m'arriver, je n'y pouvais rien faire sans mettre mon âme en danger. Alors le lord chancelier répéta devant moi mon refus au secrétaire, car c'était lui qui se rendait chez Sa Majesté. Et pendant qu'il le faisait Sa Seigneurie répéta de nouveau que je ne niais pas le droit de succession et que j'étais prêt à le jurer. A cela je répondis que sur ce point je serais heureux de voir le serment que l'on me déférerait écrit de telle manière qu'il fût conforme à ma conscience. Alors mylord dit : « Tenez, master secrétaire, notez aussi qu'il refuse également de
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prêter le serment de la succession, à moins de certaines modifications. » Vraiment, Mylord, dis-je, il n'en est rien ; mais je veux d'abord voir le serment rédigé de façon à me rendre compte moi-même que je ne serais pas obligé ni de me parjurer ni de jurer contre ma conscience. Sûrement je ne vois aucun péril à prêter le serment de la succession. Mais j'avais pensé et pense encore qu'il est raisonnable de faire bien attention à mon propre serment et d'être consulté aussi sur le choix des termes, et je n'ai jamais eu l'intention d'en jurer une partie et de m'engagerau serment tout entier. Quoi qu'il en soit, mon DieU; quant au serment tout entier, je n'en ai jamais détourné qui que ce soit : je n'ai jamais conseillé à personne de refuser de le prêter, et je n'ai jamais mis et ne mettrai jamais de scrupules dans la tête de qui que ce soit, mais je laisse chacun à sa conscience. Et je pense en bonne foi qu'il serait raisonnable que chacun me laissât à la mienne.
Lettre II. — Pendant le mois d'août de Van de N.-S. i534 et de Van vingt-sixième du règne du roi Henri VIII, lady Alice Alington (femme de sir Giles Alington, chevalier, et fdle de la seconde et dernière femme de sir Thomas More) écrivit à mistress Roper la lettre suivante :
Sœur Roper, je me rends agréable à vous de tout cœur et vous suis reconnaissante pour tous vos bienfaits. La raison pour laquelle je vous écris en ce moment est de vous dire qu'à peine deux heures après mon retour, mylord le chancelier vint chasser un daim dans notre parc : mon mari fut très content de voir qu'il prenait ainsi plaisir à chasser chez nous. Lorsque la partie de plaisir fut terminée et qu'il eut tué son daim, il s'en alla coucher chez sir Thomas Barnston, où sur son invitation je fus le visiter le lendemain. Je ne pouvais refuser, car il me semblait que l'invitation était cordiale, et surtout parce que je voulais parler pour mon père. Lorsque je vis le moment opportun, j'ai prié sir Thomas Barnston, aussi humblement que je l'ai pu, de vouloir bien continuer d'être bon seigneur pour mon père (car j'ai entendu dire qu'il l'a été jusqu'ici).
D'abord il me dit qu'il serait heureux de le traiter comme s'il était mon propre père, ce qui fut manifeste, dit-il, lorsqu'on lui imputa l'affaire de la nonne. Quant à l'autre affaire, il s'étonnait que mon père fût si obstiné dans son opinion personnelle pour une chose que tout le monde a adopté, sauf l'évêque aveugle et lui.
Et en bonne foi, dit Mylord, je suis heureux de savoir peu de choses, si ce n'est quelques fables d'Esope dont je vais vous conter une. Il y avait un pays dont tous les habitants étaient fous, sauf quelques-uns qui étaient
sages. Ceux-ci par leur sagesse prévirent qu'une grande pluie allait venir qui rendrait fous tous ceux qui en seraient salis ou mouillés. S'en étant aperçus, ils se firent des caves souterraines où ils s'abritèrent jusqu'à ce que la pluie eût cessé. Ils sortirent alors en pensant pouvoir faire faire aux fous tout ce qu'ils voulaient et les gouverner comme ils l'entendaient. Mais les fous ne voulaient rien de tout cela, ils voulaient se gouverner eux-mêmes malgré toute la sagesse des autres. Lorsque les sages virent qu'ils ne pouvaient atteindre leur but, ils regrettèrent de ne pas avoir été à la pluie eux aussi, et de ne pas avoir sali leurs vêtements avec les autres. Après avoir raconté cette histoire, Mylord rit très gaiement : je lui dis alors que malgré sa joyeuse histoire je ne doutais pas qu'il ne serait un bon seigneur pour mon père lorsqu'il verrait l'occasion arriver. Il me dit : « Je voudrais voir votre père d'une conscience moins scrupuleuse. » Et alors il me raconta une autre fable d'un lion, d'un ane et d'un loup et de leurs confessions. D'abord le lion confessa qu'il avait dévoré toutes les bêtes qu'il avait rencontrées. Son confesseur lui donna l'absolution parce qu'il était roi et parce qu'il suivait sa nature en agissant ainsi. Le pauvre âne vint ensuite et dit qu'il n'avait pris qu'un brin de paille des souliers de son maître parce qu'il avait faim, et il croyait que son maître à cause de cela avait pris un refroidissement, Son confesseur ne pouvait absoudre une si grande faute, mais envoya l'âne à Tévêque.
Alors le loup vint faire sa confession : on lui avait formellement défendu de ne pas dépasser douze sous par repas. Mais après avoir suivi ce régime pendant quelque temps il eutgrand'faim, tellement qu'un jour voyant une vache et un veau passer près de lui il se dit en luimême : « J'ai grand'faim et mangerais volontiers, mais je suis lié par les ordres de mon père spirituel : néanmoins
ma conscience méjugera, et alors, puisqu^il en est ainsi, je formerai ma conscience en sorte que la vache me paraisse maintenant ne valoir que huit sous, et alors le veau n'en vaut que quatre » ; et ainsi le loup mangea et la vache et le veau.
Maintenant, ma bonne sœur, n'est-ce pas que mylord m'a conté deux gentilles fables ? En bonne foi, elles ne me plurent pas du tout, et je ne savais que répondre, car sa réponse m'avait déconcertée. Je ne vois pas de meilleur parti à prendre que de vous adresser à Dieu toutpuissant, car il est le consolateur de tous les affligés et ne manquera pas d'envoyer ses consolations à ses serviteurs quand ils en auront le plus besoin.
Portez-vous bien, ma bonne sœur.
Ecrit à la hâte, le lundi après la Saint-Laurent.
Votre sœur. Alice.
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Lettre III. — A la première visite que mistress Roper fit à son père dans la Tour après avoir reçu cette lettre elle la lui montra. Vous verrez par la réponse qui suit {écrite à lady Alington) ce qui s est passé entre sir Thomas More et sa fille concernant cette lettre. Mais on nest pas certain si cette réponse a été écrite par sir Thomas More au nom de sa fille ou par mistress Roper.
La première fois que je suis allée voir votre père, après avoir reçu votre lettre, j'ai cru qu'il était à la fois convenable et nécessaire de la lui montrer ; convenable afin qu'il pût voir les peines affectueuses que vous prenez pour lui, nécessaire afin qu'il pût s'apercevoir que s'il se tient dans ce scrupule de conscience (comme l'appellent du moins beaucoup de gens qui sont ses amis et sa femme), tous ses amis qui semblent être les plus capables de lui faire du bien, ou bien l'abandonneront finalement, ou, par aventure, seront incapables de lui faire le moindre bien. Pour ces raisons, la première fois que je vis votre père après avoir reçu votre lettre, je lai ai d'abord parlé pendant quelque temps de ses maladies, de son ancienne maladie de poitrine, de sa récente attaque de gravelle et de pierre, et de la crampe qui parfois pendant la nuit engourdit ses jambes; à ce qu'il dit je vis qu'elles n'ont guère fait de progrès, mais continuent comme auparavant, parfois elles sont très douloureuses, parfois elles ne lui causent que peu de douleurs. A ce moment je l'ai trouvé qui souffrait à peine et aussi bien disposé que pouvait l'être quelqu'un dans son cas pour s'asseoir, parler et être joyeux. Après avoir récité les sept psaumes et les litanies, nous commençâmes d'abord à parler d'autres choses, de la grande résignation de ma mère, de la bonne conduite de mon frère et de
toutes mes sœurs qui se disposent chaque jour de plus en plus à faire peu de cas du monde, et à se tourner de plus en plus vers Dieu, comment les gens de sa maison, ses voisins et ses autres bons amis du dehors se souviennent diligemment de lui dans leurs prières, et puis j'ai ajouté : je prie Dieu, mon cher père, que leurs prières et les nôtres jointes aux vôtres puissent obtenir de Dieu la grâce que vous puissiez dans cette grande affaire (pour laquelle vous êtes dans ce trouble, trouble qui cause aussi des ennuis à tous ceux qui vous aiment) prendre avec le temps une conduite telle que tout en demeurant en grâce avec Dieu vous puissiez contenter le roi et lui faire plaisir : car vous l'avez toujours trouvé si singulièrement bon envers vous, qu'en refusant avec raideur de faire ce qu'il commande ou ce que vous pourriez faire, sans offenser Dieu (beaucoup d'hommes importants, sages et instruits disent que vous pouvez le faire dans cette affaire), ce serait, d'après l'opinion de tous les hommes sages, une grande tache sur votre honneur, et comme je l'ai entendu dire par des hommes que vous avez toujours pris pour bien instruits et bons, un danger pour votre âme également. Mais quant à ce dernier point, père, je ne serai pas assez téméraire pour le discuter, car je m'en remets à Dieu et à votre sagesse, que vous y prendrez sûrement garde. Et je connais assez votre science pour savoir très bien que vous pouvez le faire. Mais il y a une chose que vos amis et moi remarquons et apercevons au loin, sur laquelle si on ne vous la montre pas vous pourriez par hasard vous tromper à votre grand péril, espérant moins de mal (car quant au bien je sais bien que vous n'en attendez pas de cette affaire dans ce monde) qu'à ma grande crainte il ne vous en arrivera probablement. Car je vous assure, père, j'ai reçu dernièrement une lettre de ma sœur Alington, par laquelle je vois bien que si vous ne changez pas
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d'opinion vous perdrez probablement tous vos amis qui peuvent vous faire du bien, que si vous ne perdez pas leur bonne volonté au moins vous en perdrez le bon effet pour quelque bien qu'ils pourraient vous faire. A cela mon père me sourit et me dit : « Ah! mistress Eve (comme je vous ai appelée lorsque v©us êtes venue pour la première fois), est-ce que ma fille Alington a joué avec vous le rôle du serpent et vous a envoj^ée à l'ouvrage avec une lettre pour venir tenter votre père de nouveau, et à cause de l'amour que vous lui portez essayer de l'amener à jurer contre sa conscience et l'envo^-er ainsi au diable?» Et ensuite il me regarda avec tristesse et me dit d'un ton grave : « Marguerite, ma fille, à plusieurs reprises nous avons déjà tous deux parlé de cette affaire. Voilà en effet que vous m'avez déjà dit deux fois la même histoire que maintenant et la même crainte, et deux fois je vous ai répondu que s'il était possible pour moi dans cette affaire de faire ce qui pourrait contenter Sa Majesté sans offenser Dieu, parmi tous ceux qui ont déjà prêté le serment personne ne l'a fait avec plus de joie que je ne le ferais, comme l'a montré et déclaré de plusieurs manières plus que tous les autres celui qui s'estime plus obligé envers Sa Majesté à cause de la remarquable bonté qu'elle lui a témoignée. Mais d'après ma conscience je ne puis nullement le faire, et pour m'instruire dans cette affaire je ne l'ai pas regardée à la hâte, mais je l'ai étudiée pendant plusieurs années, je l'ai considérée avec réflexion et je n'ai jamais pu voir encore ni apprendre ce qui pourrait me porter à penser autrement que je ne le fais, et je pense que je ne l'apprendrai jamais : par conséquent, je n'y puis porter aucun remède, mais Dieu m'a mis dans cette difficulté, ou bien je l'offenserai gravement ou bien je supporterai tous les maux qu'il permettra de m'arriver pour mes péchés passés sous couvert de cette affaire. Et (comme je vous l'ai dit
auparavant), je n'ai pas laissé d'examiner et de considérer avant de venir ici le plus grand et le dernier des maux qui pût m'arriver. Et quoique je connaisse très bien ma fragilité et la faiblesse naturelle de mon cœur, cependant, si je n'avais pas été certain que Dieu me donnerait la force de supporter toutes les choses plutôt que de l'offenser en jurant faussement contre ma conscience, vous pouvez être sûre que je ne serais jamais venu ici. Et puisque dans cette affaire je ne m'en rapporte qu'à Dieu, j'en fais très peu de cas moi-même, quelque nom que chacun veuille lui donner et quoiqu'on dise que ce n'est pas de la conscience,mais un scrupule ridicule.» A ce mot, je saisis la bonne occasion pour lui dire : « En bonne foi, mon père, je ne mets pas en doute, et il ne me convient pas de le faire, ni votre bon sens ni votre science. Mais puisque vous parlez de ceux qui disent que c'est un scrupule, je vous assure que vous verrez parla lettre de ma sœur qu'un des plus grands seigneurs de ce royaume qui est aussi un homme instruit et votre tendre ami et très bon seigneur (comme je suppose que vous le penserez lorsque vous le connaîtrez et ce dont vous en avez déjà reçu les preuves) pense que votre conscience dans cette affaire n'est qu'un simple scrupule. Et vous pouvez être sûr qu'il le dit de bonne foi et qu'il a de bonnes raisons de le dire. Car il affirme que pendant que vous dites que votre conscience dans cette affaire vous pousse à cette conduite, tous les nobles de ce royaume et presque tous les autres hommes aussi prennent audacieusement le chemin contraire et ne s'obstinent pas, sauf vous et un autre homme ; quoique ce dernier soit très bon et très instruit, cependant je pense que peu de vos amis vous conseillent de vous appuyer sur son opinion contre l'opinion de tous les autres. » Et à ces mots je lui ai montré votre lettre afin qu'il pût voir que mes paroles n'étaient pas feintes, mais venaient de la
bouche de celui qu'il aime et estime beaucoup. Làdessus il parcourut votre lettre : arrivé à la fin, il recommença et la lut de nouveau : en la lisant il ne se pressa nullement, il réfléchit à loisir et pesa chaque mot. Après cela il fît une pause et puis il me dit : « En vérité, Margaret, je trouve ma fille Alington comme je l'ai toujours trouvée et comme j'espère que je la trouverai toujours, aussi naturellement occupée de moi que vous qui êtes ma propre fdle. D'ailleurs je la tiens moi aussi pour un des miens, car j'ai épousé sa mère et je l'ai élevée depuis son enfance comme vous et dans d'autres choses et dans la science. Dieu merci, elle y trouve maintenant du profit, car elle élève très bien dans la vertu ses propres enfants. Dieu, je l'en remercie, lui en a envoyé un grand nombre : que Notre-Seigneur les lui préserve et fasse qu'ils lui donnent beaucoup de joie et aussi à mon bon fils son brave mari, et qu'il ait pitié de l'âme de mon autre bon fils son premier mari. Je prie chaque jour pour eux tous, écrivez-lui cela. Dans cette affaire elle s'est comportée avec sagesse, et comme une vrai fille, envers moi ; et à la fin de sa lettre elle donne d'aussi bons conseils que tout homme (qui a du bon sens) pourrait désirer : que Dieu me donne la grâce de les suivre, et qu'il l'en récompense. Maintenant, ma fille, quant à Mylord, je ne pense pas seulement mais j'ai aussi trouvé qu'il est sans aucun doute mon très bon seigneur. Dans mon autre affaire concernant l'innocente nonne, comme ma cause était bonne et claire, il s'est montré mon bon seigneur. M^ Secretary aussi était mon bon maître. Pour cela je ne manquerai jamais de prier fidèlement pour tous les deux, et chaque jour, par ma foi, je prie pour eux comme pour moi-même. Et s'il arrivait (j'espère en Dieu que cela n'arrivera jamais) que je sois trouvé infidèle à mon prince, qu'ils ne me témoignent plus de faveur, ni l'un ni l'autre ; et en vérité il
ne serait plus convenable pour eux de le faire. Mais dans cette affaire, Megg, pour dire la vérité entre vous et moi, les fables d'Ésope que Mylord a racontées ne me touchent guère. Comme dans sa sagesse et pour se divertir il ne les conta qu'à l'une de mes filles, moi aussi pour me divertir j'y répondrai, à vous,Megg, qui êtes mon autre fille.
<( La première fable de la pluie qui effaçait le bon sens de tous ceux qui se trouvaient dehors lorsqu'elle tombait, je l'ai souvent entendue avant aujourd'hui. C'était une histoire racontée si souvent au conàeil du roi par Monseigneur le Cardinal, lorsqu'il était chancelier, que je ne puis pas l'oublier facilement. Car en vérité jadis, lorsque des différends commençaient à s'élever entre l'empereur et le roi de France, au point qu'il était probable qu'ils en viendraient à la guerre, ce qui d'ailleurs est arrivé, il y avait quelquefois au conseil ici des opinions différentes : les uns étaient d'avis 'qu'il serait sage de se tenir tranquilles et de laisser le roi et l'empereur en paix. Mais toujours Mylord se servait contre cet avis de la fable des sages qui pour ne pas être mouillés par la pluie qui devait rendre tout le monde fou, s'enfermèrent dans des caves et se cachèrent sous terre. Mais lorsque la pluie eut rendu tous les autres fous, ils sortirent de leur trou pour faire voir leur sagesse ; mais les fous se mirent d'accord contre eux pour les battre. Et ainsi disait Sa Grâce s'il était si sage de nous tenir tranquilles et de laisser les fous se battre, ceux-ci ne manqueraient pas ensuite de faire la paix, de s'entendre et de tomber enfin tous sur nous. Je ne disputerai pas sur le conseil de Sa Grâce et j'espère que nous n'avons jamais fait la guerre que comme la raison le demandait. Et cependant cette fable pour sa part aida le roi et le royaume,pendant que Sa Grâce était chancelier, à dépenser plus d'une somme rondelette. Mais mainte-
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nant les jours de Sa Grâce sont passés, Sa Grâce n'est plus : que Dieu lui pardonne ses péchés. Et maintenant j'en viendrai à cette fable d'Esope comme Mylord l'a joyeusement tracée pour moi. Si ces sages, Megg, à leur sortie, lorsque la pluie eut cessé, trouvèrent tous les hommes fous et regrettèrent de n'être pas fous aussi parce qu'ils ne pouvaient pas gouverner les fous, alors il semble que cette pluie de folie tomba en telle abondance qu'elle traversa même la terre jusque dans les cavernes, tomba sur les sages, les mouilla jusqu'aux os et les rendit plus sots que ceux qui étaient dehors. Car s'ils avaient eu tant soit peu de bon sens, ils auraient bien vu que s'ils avaient été fous eux aussi, cela ne leur aurait pas suffi pour gouverner les autres fous, pas plus que cela n'aurait suffi à ceux-ci pour les gouverner, et que parmi tant de fous tous ne pouvaient pas être gouverneurs. Maintenant, lorsqu'ils désiraient si ardemment faire la loi aux fous que pour y arriver ils auraient été heureux de perdre leur bon sens et de devenir fous aussi, la pluie de folie les avait déjà bien mouillés. Pour dire la vérité, si avant la pluie ils avaient pensé que tous les autres deviendraient fous, alors ou bien ils étaient assez sots pour vouloir avec leur petit nombre gouverner tant de fous, ou bien assez fous pour croire qu'ils pouvaient les gouverner : ils n'avaient même pas assez de bon sens pour s'apercevoir qu'il n'y a rien de plus ingouvernable qu'un homme manquant de bon sens et fou ; vraiment ces sages étaient complètement fous avant l'arrivée de la pluie.
Quoi qu'il en soit, ma fille, je ne vois pas très bien qui Mylord prend ici pour les sages et qui il désigne par les fous. Je ne suis pas habile à deviner dételles énigmes. Car, comme dit Davus dans Térence : non sum Œdipus^ je puis dire comme bien vous le savez : non sum Œdipus, sed Morus : je n'ai pas besoin de vous dire ce que signifie
mon nom en grec. Mais j'espère que Mylord me compte parmi les fous, parmi lesquels je me range moi-même comme l'indique mon nom en grec. Et je trouve, Dieu merci, bien des raisons, je vous l'assure. Et sûrement Dieu et ma conscience savent bien que personne ne peut me mettre parmi ceux qui désirent gouverner ni me compter pour l'un d'eux. Et je pense que la conscience de chacun lui dira la même chose, puisqu'il est si bien connu que par la grande bonté du roi je fus un des plus grands gouverneurs de ce noble royaume et que, après de grands efforts de ma part. Sa Majesté dans sa bonté a daigné me démettre de ma charge. Mais quant à ceux que Milord veut désigner par les sages, quant à ceux qui soupirent après un gouvernement, quant à ceux qui n'en désirent pas, j'implore Notre-Seigneur de nous rendre tous assez sages pour que chacun puisse se gouverner si sagement pendant ce temps de pleurs dans cette vallée de misères, dans ce pauvre malheureux monde (dans lequel, comme le dit Boèce, l'homme qui s'enorgueillit de dominer sur les autres hommes ressemble beaucoup à une souris qui s'enorgueillirait de commander à d'autres souris dans une grange), j'implore Dieu, dis-je, de nous donner la grâce de nous gouverner si sagement ici que lorsque nous nous en irons à la hâte à la rencontre du grand époux, nous ne soyons pas surpris dans notre sommeil, et parce que nos lampes seraient éteintes nous ne soyons pas laissés à la porte du ciel avec les cinq vierges folles,
« Il me semble, Margaret, que la seconde fable n'est pas d'Esope : car comme elle roule tout entière sur la confession, il semble qu'elle ait été écrite après l'ère chrétienne. Car en Grèce, avant Notre-Seigneur, les hommes n'usaient pas plus alors de la confession que les bêtes n'en usent aujourd'hui. Et Esope était un Grec et mourut longtemps avant la naissance du Christ. Mais quoi!
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l'auteur ne nous importe que peu et je n'en veux pas disputer la gloire à Esope. Mais vraiment elle est un peu trop subtile pour moi. Car quanta ce que Milord comprend par le lion et le loup qui avaient tous deux été coupables d'avoir enlevé et dévoré tout ce qui leur tomba sous les dents, par l'un qui élargissait sa conscience à son plaisir pour ce qui regardait sa pénitence, par le bon discret confesseur qui donna à l'un une petite pénitence et à l'autre aucune, et envoya le pauvre âne chez l'évêque, je ne puis rien dire de tout cela ; mais les autres paroles de Mylord sur mes scrupules montrent que c'était moi qu'il désignait par le malheureux âne scrupuleux, qui avait tantde remords de conscience pour avoir parce qu'il avait faim, pris une paille des souliers de son maître. Il veut indiquer par là (il me le semble d'après cette comparaison) que ma conscience scrupuleuse prend, par méprise et folie, pour une chose importante et dangereuse pour mon âme la prestation de ce serment, chose que Milord considère comme une bagatelle. Et je suppose bien, Margaret, que beaucoup d'autres, comme vous venez de me le dire, tant parmi le clergé que parmi les laïcs, le pensent aussi, même ceux que j'estime beaucoup pour leur science et leur vertu. Et quoique je pense que cela est vrai, je crois fort cependant que tous ceux qui le disent ne le pensent pas. Et même s'ils le faisaient, ma fille, cela ne me ferait rien, même si je voyais Mylord de Rochester le dire aussi et prêter le serment devant moi. Car comme vous venez si bien de me le dire, que ceux qui m'aiment ne me conseillent pas de m'appuyer sur l'avis de Fisher contre tout le monde, moi non plus je ne me le conseille pas. Bien qu'il soit très vrai que je lui porte une estime respectueuse au point de penser que dans ce royaume personne n'est digne de lui être comparé pour la sagesse, la science et une vertu longtemps éprouvée, cependant il est très évident que je n'ai
pas été influencé par lui dans cette aff"aire, car j'ai refusé le serment avant qu'il lui eût été déféré, et puis Monseigneur, comme je m'en suis aperçu lorsque vous m'avez poussé à faire la même chose, serait heureux de prêter le serment ou bien plus complètement que moi ou bien de quelque autre façon que je n'ai jamais eu l'intention de faire. En vérité, mon enfant, je suis bien décidé à ne jamais cheviller mon ame au dos de qui que ce soit, serait-ce même le plus saint homme de nos jours que je connaisse ; car je ne sais où il pourrait la porter. Il n'y a personne au monde dont je puisse être sûr pendant qu'elle vit. Les uns agissent par faveur, les autres par crainte et aussi ils pourraient porter mon âme par le mauvais chemin. D'autres pourraient se faire une conscience et s'imaginer que parce qu'ils le font par crainte, Dieu le leur pardonnera ; d'autres par hasard pourraient croire que s'ils s'en repentent ils en recevront l'absolution et que Dieu le leur remettra ; d'autres encore pourraient être d'avis que s'ils disent une chose et pensent le contraire Dieu regardera plutôt leur cœur que leur langue et que par conséquent leur serment portera sur ce qu'ils pensent et non sur ce qu'ils disent, comme une femme a raisonné une fols, ma fille, en votre présence, je crois. Mais en bonne foi, Margaret,jenepuis pas employer de telles façons dans une affaire si importante. (( De même que, si ma conscience me le permettait, je ne m'abstiendrais pas de le faire, quoique d'autres le refuseraient, ainsi quoique d'autres ne le refusent pas, je n'ose pas le faire, car ma conscience s'y oppose. Si, comme je vous l'ai dit, je n'avais examiné l'affaire que légèrement, j'aurais des raisons de craindre. Mais maintenant je l'ai examinée si bien et pendant si longtemps que je suis résolue ne pas faire moins d attention à mon âme que n'en fit jadis un pauvre et honnête campagnard qui s'appelait « Company » Et là-dessus il me raconta
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une histoire : je pense que je ne puis vous la répéter qu'imparfaitement, car elle roule sur des termes et des coutumes de droit. Mais autant que je puis me la rappeler, voici rhis.toire que m'a racontée mon père. Il y a une cour attachée, naturellement, à-chaque foire, pour rendre justice des délits commis dans cette foire. Cette cour avait un nom assez drôle, mais je ne puis pas me le rappeler à présent : il commence par « Pie » et le reste ressemble beaucoup au nom d'un chevalier que j'ai connu, et je pense que vous Pavez connu aussi, car il a été assez souvent chez mon père jadis pendant que vous y étiez, un bel homme, grand et noir, il s'appelait sir William Pounder. Mais bah I laissons pour une fois le nom de la cour ou, si vous le voulez, appelez-la la cour de « Pie sir William Pounder ». Mais voici ce dont il s'agit. Un jour, à une de ces cours, tenue à la foire de Bartholomew, un gabelou de Londres avait mis en arrestation un drapier et saisi les biens que ce dernier avait apportés à la foire, l'ayant attiré hors de la foire par artifice. L'homme qui avait été arrêté et dont les biens avaient été saisis était du Nord : pour cette raison, ses amis, conformément à une action que je ne me rappelle pas, firent arrêter le gabelou dans la foire, et ainsi il fut amené devant le juge de la cour de « Pie sir William Pounder ». Enfin, par un certain règlement l'affaire vint à être jugée par une réunion de douze hommes, des jurés comme je me souviens qu'on les appelait, ou bien encore des parjurés. Or le drapier, par la bienveillance des officiers, avait trouvé moyen de faire composer le jury presque entièrement d'hommes du Nord qui avaient tenu des baraques à la foire. Dans la soirée du dernier jour, lorsque les douze hommes eurent entendu les deux parties avec leurs conseils faire leurs rapports à la barre, ils se retirèrent de la barre dans une salle, pour parler, délibérer et se mettre d'accord sur leur sentence.
Mais non! employons les termes propres, c'est le juge qui donne la sentence, le rapport des jurés est appelé le verdict. Ils étaient à peine entrés ensemble que les hommes du Nord tombèrent d'accord, comme d'ailleurs tous les autres, pour condamner le gabelou. Ils pensaient qu'il n'était besoin d'autre chose pour prouver sa culpabilité que le nom seul de son office. Mais parmi eux, comme le voulait le diable, il y avait cet honnête homme d'un autre pays qui s'appelait « Company ». Et parce qu'il avait un air niais, se tenait tranquillement assis et ne disait rien, ils n'en tinrent aucun compte, mais dirent : « Nous sommes d'accord maintenant ; allons donner notre verdict. » Alors le pauvre bonhomme, les voyant si pressés, et son esprit ne le guidant pas là où les avaient poussés les esprits des autres (si toutefois ils avaient été guidés là où ils le disaient), les pria d'attendre, de discuter sur l'affaire et de lui donner des raisons pour qu'il pût penser comme eux, car s'il y arrivait, il serait heureux de dire comme eux; autrement, dit-il, ils devraient l'excuser. Car puisqu'il avait sa propre âme à sauver comme eux, il était obligé pour cela de dire comme il pensait, comme eux pour les leurs. En l'entendant ils se fâchèrent à moitié. « Mais quoi, mon brave homme, dit l'un des hommes du Nord, d'où venez-vous donc ? Ne sommes-nous pas onze ici? N'êtes-vous pas seul? Ne sommes-nous pas d'accord ? A quelle opinion devriezvous vous attacher ? Quel est votre nom, mon brave ? — Messieurs, dit-il, je m'appelle Company. — Company, dirent-ils, par la foi, mon brave, soyez bon compagnon, mettez-vous d'accord avec nous sur cette affaire et passez ainsi pour bonne compagnie. Plût à Dieu, bonnes gens, dit l'homme, que cette affaire ne fût pas plus importante. Mais lorsque nous nous en irons de ce monde et que nous nous trouverons en face de Dieu, lorsq l'il vous enverra au ciel pour avoir suivi
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votre conscience et moi en enfer pour avoir agi contre la mienne en passant maintenant pour bonne compagnie à votre demande, par Dieu, master Dickenson (un des hommes du Nord s'appelait ainsi), si je vous dis alors à tous : « Messieurs, jadis je suis allé avec vous pour bonne compagnie, ce qui est cause aujourd'hui que je vais en enfer, montrez-vous bons camarades maintenant, et comme je suis allé alors avec vous pour bonne compagnie, que quelques-uns d'entre vous viennent maintenant avec moi pour bonne compagnie. Viendriez-vous, master Dickenson ? Non ! Non ! par Notre-Dame, ni aucun d'entre vous. Par conséquent, il faut m'excuser si je ne pense pas comme vous ; mais si dans cette affaire je pensais comme vous, je n'ose pas dans une telle affaire passer pour bonne compagnie. Car ma pauvre âme passe avant toute bonne compagnie. » Lorsque mon père m'eut raconté cette histoire, il me dit : « Je vous prie, ma bonne Margaret, de me répondre à ceci : — Voudriez-vous que votre pauvre père, qui du moins a une certaine instruction, regarde moins au salut de son âme que ne le fit cet homme honnête, mais ignorant? Je ne veux rien avoir à faire, vous le savez bien, avec la conscience de ceux qui ont prêté le serment, et je ne prends pas sur moi d'être leur juge. Mais s'ils font bien et si leur conscience ne les inquiète pas, si moi qui suis poussé par ma conscience à faire le contraire, je me joignais à eux pour bonne compagnie et prêtais le serment comme eux, lorsque plus tard toutes nos âmes passeront de ce monde pour être jugées à la barre du grand juge, s'il les envoyait au ciel et moi en enfer pour avoir fait comme eux sans penser comme eux, si je leur disais alors (comme le brave Company) : Mes bons vieux Lords et amis, nommant tel ou tel lord, oui et même quelques évêques parmi ceux que j'aime le plus, j'ai prêté le serment parce que vous l'avez prêté, j'ai suivi le chemin que vous
avez pris, faites-en autant pour moi maintenant, ne me laissez pas aller tout seul ; si vous êtes de bonne compagnie, que quelques-uns viennent avec moi, par ma foi, Margaret, je puis vous le dire en secret ici entre nous deux (mais je vous prie instamment que cela n'aille pas plus loin), je trouve l'amitié de ce malheureux monde si instable que, malgré toutes les supplications et les prières, je crois que je ne trouverais pas un seul parmi eux qui voudrait aller avec moi chez le diable par bonne compagnie. Alors Margaret, par Dieu, si vous le pensez aussi, il est mieux, je crois, avant de les considérer, seraient-ils deux fois plus nombreux, de considérer ma propre âme. — Vraiment mon père, dis-je, vous pouvez sans aucun scrupule, je pense, le jurer de pleine assurance. Mais, mon père, ceux qui pensent que vous ne devriez pas refuser le serment lorsque vous voyez tant, de si bons et de si savants hommes le faire avant vous, ne veulent pas dire que vous devriez le prêter pour leur tenir compagnie, ni passer de leur côté par bonne compagnie. I^.Iais ils croient que vous pouvez vous fier à eux avec raison à cause de leurs qualités citées plus haut, et que cela devrait bien vous engager à penser que le serment en lui-même est tel que tout homme peut le prêter sans danger pour son ûme quand même sa conscience privée y serait opposée ; et ils pensent que vous devriez bien changer votre conscience en la conformant aux consciences de tant d'autres, surtout parce que vous les connaissez pour ce qu'ils sont : ils estiment qu'il y a assez de raisons. Et comme l'affaire est commandée par une loi faite par le Parlement, ils croient que vous êtes obligé, sous peine de mettre votre âme en péril, de changer et de réformer votre conscience et la conformer comme je vous l'ai dit à celles des autres. — Vraiment, Margaret, dit mon père de nouveau, vous ne jouez pas mal votre rôle. Mais d'abord, Mar-
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garet, quoique tout homme né dans un pays ou qui y habite soit obligé d'en observer les lois dans tous leurs points sous peine d'un châtiment temporel et quelquefois sous peine de déplaire à Dieu aussi, cependant personne n'est obligé de jurer que toutes les lois sont bien faites, ni obligé sous peine de déplaire à Dieu d'observer tel article de la loi qui serait en effet illicite. Qu'il puisse y en avoir de ces lois faites dans n'importe quelle partie de la chrétienté, je suppose que personne n'en doute, exception faite toujours pour celles faites par le concile général de la chrétienté.
« Quoiqu'un concile général puisse faire des choses meilleures que d'autres, quoique des choses puissent arriver à tel point qu'il soit nécessaire de les changer par une autre loi, cependant quant à instituer une chose qui déplairait à Dieu à tel point qu'il serait illégal de l'observer dès l'institution, jamais l'esprit de Dieu qui gouverne son Eglise n'a encore souffert et jamais il ne souffrira que l'Eglise catholique tout entière, légalement réunie en concile général, le fasse, comme le Christ l'a clairement promis dans l'Ecriture.
« Maintenant s'il arrive que dans une certaine partie de la chrétienté on fasse une loi telle que quelques-uns pensent qu'une partie est incompatible avec la loi de Dieu, et que d'autres pensent qu'elle ne Test pas, l'affaire en question étant telle que dans différentes parties de la chrétienté des hommes bons et instruits, soit contemporains, soit plus anciens que nous, pensent d'une façon et que d'autres aussi instruits et bons pensent le contraire ; dans ce cas, celui qui croit la loi injuste ne peut pas jurer que la loi a été faite légalement, car sa conscience y est contraire, et il n'est pas obligé sous peine de déplaire à Dieu de changer sa conscience pour n'importe quelle loi faite n'importe où, à moins qu'elle ne soit faite par un concile général, ou par une croyance établie par l'opéra-
tion de Dieu dans tous les royaumes de l'univers chrétien. Je ne connais aucune autorité, en dehors de ces deux (à moins d'une révélation et d'un commandement exprès de Dieu), quoique les opinions contraires d hommes bons et savants, comme dans le cas que je suppose, rendent le sens de l'Ecriture obscure, qui puisse légalement commander à un homme et le forcer de changer sa conscience et de la transférer d'un côté à l'autre. Voici un exemple de ce cas. Je crois vous avoir déjà dit que jadis il était fort question parmi les grands savants de la chrétienté de savoir si Notre-Dame était conçue oui ou non avec le péché originel. Je ne me rappelle pas si la question a déjà été décidée et déterminée par un concile général ; mais je me rappelle fort ])ien que, quoique la fête de la Conception fût déjà célébrée dans l'Eglise (au moins dans quelques provinces), cependant saint Bernard qui, comme le montrent ses nombreux écrits sur les louanges et les éloges de Notre-Dame, avait plus que tout autre une affection religieuse envers tout ce qui touchait à sa gloire qu'il croyait pouvoir être vérifié et accepté, cependant, dis-jc, ce saint religieux était opposé à cette prérogative, comme le montre évidemment une de ses lettres, dans laquelle il argue contre elle avec grande force et intelligence, et il n'approuvait pas non plus l'institution de la fête.
« Il n'était pas seul de cette opinion ; il y avait avec lui beaucoup d'autres savants et de très saints hommes. De l'autre côté, il y avait le bienheureux évêque saint Anselme ; lui non plus n'était pas seul : il avait également avec lui beaucoup de gens très savants et très vertueux aussi. Et maintenant ils sont tous deux de grands saints dans le ciel, beaucoup également des deux partis. Aucun des deux partis n'était obligé de changer d'opinion à cause de l'autre ou à cause d'aucun concile provincial non plus. De même qu'après un con-
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cile général légalement réuni tout homme est obligé d'ajouter foi aux vues du concile et de conformer sa conscience à sa détermination, cependant tous ceux qui auparavant soutenaient le contraire ne peuvent pas être blâmés ; de même si avant la décision quelqu'un avait contre sa conscience juré pour soutenir et défendre, il n'avait pas manqué d'offenser Dieu très gravement. Mais, ma foi, si d'un autre côté, dans une affaire, un homme prenait sur lui-même de supprimer une vérité évidente reçue par la chrétienté entière, ou s'il avait quelques partisans ou même beaucoup, cette conduite serait très condamnable. Maintenant, si l'affaire n'est pas aussi claire et évidente, cependant s'il se voit tout seul avec le plus petit nombre à penser de telle manière contre le plus grand nombre d'individus aussi instruits et aussi bons que ceux qui sont de son opinion, qui pensent et qui affirment le contraire, et s'il n'a pas de raison sérieuse pour ne pas supposer que ces gens qui disent qu'ils pensent le contraire de lui, le disent uniquement parce qu'ils le croient, alors, parla foi, c'est une bonne occasion pour l'inviter, sans le forcer, à coniormer sa conscience aux leurs. Mais,Margaret, comme je vous l'ai souvent répété, je ne vous dirai pas les raisons pour lesquelles je refuse le serment, ni à vous ni à personne, à moins que Sa Majesté ne me l'ordonne. Que si elle le faisait, je vous ai déjà dit avec quelle obéissance je répondrais. Mais vraiment, ma fille, je l'ai refusé pour plus d'une raison. Quant à ces raisons pour lesquelles je l'ai refusé, je suis certain de ceci, qu'il est bien connu que parmi ceux qui ont prêté le serment, quelques-uns des plus savants, avant qu'on le leur eût déféré, dirent et affirmèrent clairement le contraire de certaines choses qu'ils ont maintenant jurées avec le serment ; et ils le firent alors fidèlement et avec connaissance, et non pas à la hâte ni subitement, mais souvent après avoir agi avec la plus grande diligence pour cher-
cher et découvrir la vérité. — Cela peut-être, mon père, dis-je, et cependant depuis ils ont pu voir plus. — Ma fille Margaret, dit-il, je ne discuterai pas sur ce point : je ne veux pas mal juger la conscience de qui que ce soit, car elle est dans le cœur, loin de ma vue. Mais je vous dirai ceci : je n'ai jamais appris, à cause de leur changement, quelle nouvelle autorité ils ont trouvée pour cela, qu'autant que je puis le voir, ils n'avaient pas déjà vue et très bien pesée auparavant. Maintenant certaines choses qu'ils ont vues auparavant leur paraissent moins différentes que d'abord : j'en suis extrêmement heureux pour eux. Mais tout ce que j'ai vu auparavant me paraît encore aujourd'hui la même chose. Et par conséquent, quoiqu'ils puissent faire autrement qu'ils ne l'ont pu jusqu'ici, cependant, ma fille, je ne le puis pas quant aux choses que certains pourraient dire par hasard pour me faire avec raison moins remarquer leur changement, pour que je prisse exemple de l'une de ces choses pour changer ma conscience, pour conserver la faveur au roi, pour éviter sa colère, la crainte de perdre leurs biens temporels, l'inconvénient qui en résulterait pour leurs familles et leurs amis, tout cela peut-être pourrait pousser certains à jurer ce qu'ils ne pensent pas ou à refaire leur conscience pour penser autrement qu'ils ne l'ont fait.
«Je n'entretiendrai pas de telles opinions d'eux: j'ai trop bonne idée de leur honnêteté pour penser ainsi d'eux. Car si de telles choses les eussent fait changer les mêmes choses m'auraient probablement fait changer, aussi, car, en bonne foi, je connais peu de gens qui soient plus faibles de cœur que moi. Par conséquent, Margaret, par ma volonté je ne penserai pas plus de mal des autres dans une affaire que je ne connais pas, que je n'en trouve en moi-même. Mais comme je le sais bien, c'est ma conscience seule qui est cause si je refuse le serment.
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aussi j'espère en Dieu que c'est suivant leurs consciences qu'ils l'ontaccepté et juré. Vous croyez, Margaret, que ceux qui pensent le contraire de moi sont bien plus nombreux que ceux du côté opposé qui pensent comme moi ; mais c'est pour votre propre tranquillité que vous refusez de réfléchir, pensant que votre père se perd comme un insensé, qu'il risque de perdre ses biens et peut-être sa vie sans raisons nécessaires pour le faire, afin de sauver son âme, mais plutôt il risque également de mettre son âme en danger. A cela je vous répondrai que pour quelques-unes de mes raisons je ne doute pas du tout que, sinon dans ce royaume, du moins dans la chrétienté, parmi les hommes savants et vertueux encore vivants, ce ne soit pas le plus petit nombre qui pense comme moi. Avec cela vous savez fort bien qu'il est probable que quelques hommes de ce royaume aussi ne pensent pas le contraire aussi clairement qu'ils semblent le dire en acceptant et jurant le serment. Jusqu'ici je parle des vivants. Allons maintenant aux morts qui, je l'espère, sont au ciel : je suis sûr que ce n'est pas le plus petit nombre qui pendant leur vie penserait dans certaines de ces choses comme je pense maintenant. Je suis également, Margaret, aussi sûr de ceci, que ces saints docteurs et bienheureux qui, aucun chrétien n'en doute, sont depuis longtemps avec Dieu au ciel, et dont les livres sont encore aujourd'hui entre les mains des hommes, pensèrent dans certaines de ces choses comme je pense moi-même. Je ne dis pas que tous pensèrent ainsi; mais certains, et ils sont nombreux, le pensèrent comme cela paraît évident dans leurs œuvres. Je prie Dieu que mon âme suive les leurs. Cependant, Margaret, je ne vous dis pas tout ce que j'ai fait moi-même pour décharger sûrement ma conscience. Mais pour conclusion de tout ceci, ma fille, comme je vous l'ai souvent dit, je ne prends pas sur moi de définir
ni de discuter dans ces affaires ; je ne blâme ni n'attaque les actions de qui que ce soit. Je n'ai jamais écrit une ligne ni dit, dans aucune réunion, une parole de reproche contre les décisions du Parlement. Je ne me mêle pas de la conscience de ceux qui pensent ou disent qu'ils pensent autrement que moi. Mais, concernant moi-même, pour vous tranquilliser, ma fille, je dirai que ma conscience (je ne condamne la conscience de personne) dans cette affaire est telle que mon salut est bien assuré. De cela, Megg, je suis aussi sûr que Dieu est dans le ciel. Et par conséquent quant à tout le reste, biens, terres et vie (si l'occasion se présentait), puisque cette conscience est sûre pour moi, j'espère vraiment en Dieu qu'il me donnera plutôt la force d'en supporter la perte que de jurer contre cette conscience et mettre mon âme en péril, car toutes les raisons qui, je vois, poussent les autres au contraire, ne me paraissent pas telles qu'elles fassent aucun changement dans ma conscience. » A ces paroles, ma sœur, voyant que j'étais triste, je vous l'assure, car mon cœur était bien gros à la vue du péril que courait sa vie, en bonne foi je ne crains pas pour son âme, il me sourit et me dit : « Et maintenant, Margaret, qu'est devenue notre mère Eve ? A quoi pense-t-elle maintenant? Ne méditez pas là avec quelque serpent dans votre cœur un nouveau mo^^en pour offrir la pomme de nouveau à père Adam. — En bonne foi, père, dis-je, je ne puis aller plus loin, et me voilà comme Cressida dans Chaucer, je croisa Dul-Carnon, au bout de mon esprit. Car puisque l'exemple de tant de grands personnages ne peut pas vous ébranler dans cette affaire, je ne vois pas ce que je pourrai dire de plus, sinon d'essayer de vous persuader avec la raison que master Harry Patterson a trouvée. Car l'autre jour, rencontrant un de nos serviteurs, il demanda où vous étiez et, apprenant que vous étiez encore à la Tour, il entra dans une grande
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colère contre vous et dit : Mais quoi I qu'a-t-il donc pour refuser de prêter le serment ? Pourquoi liésite-t-il à le faire ? Je l'ai bien prêté, moi. En bonne foi, je ne puis pas non plus aller plus loin après tant de grands personnages que vous ne voulez pas prendre comme exemples, sinon de dire comme mastcr Harry : « Pourquoi refuseriez-vous de le prêter, père, je l'ai bien prêté, moi ! » A cela il rit et répondit : « Ce mot ressemble tout à fait à Eve, car elle n'offrit pas d'un plus mauvais fruit à Adam qu'elle n'en eût mangé elle-même. — Mais cependant, père, dis-je, par ma foi, j'ai bien peur que cette affaire ne vous attire de bien grands embarras. Vous savez bien, comme je vous l'ai dit, que master Secretary, comme votre bon ami, vous a envoyé un mot pour vous rappeler que le Parlement siège encore. — Margaret, dit mon père, je le remercie très cordialement. Mais, comme je vous l'ai dit plusieurs fois, je n'ai pas manqué de réfléchir à cette affaire. Et quoi que je connaisse bien que si le Parlement faisait une loi pour me nuire, cette loi ne serait jamais juste, mais que Dieu, je l'espère, me gardera toujours dans cette grâce, que, pour ce qui concerne mon devoir à mon prince, personne ne me fera de mal, si l'on m'en fait, alors, comme je vous l'ai dit, c'est une énigme, un cas où un homme peut perdre la tête sans souffrir de mal. De plus, j'ai aussi bon espoir que Dieu ne souffrira jamais qu'un prince si bon et si sage récompense de la sorte les longs services de son vrai et fidèle serviteur. Cependant, comme rien n'est impossible, je n'ai pas oublié dans cette affaire le conseil du Christ dans son Évangile, qu'avant de commencer de bâtir ce château pour y mettre mon âme en sûreté, je ne m'assoie pour examiner les dépenses. Plus d'une nuit sans repos, Margaret, pendant que ma femme dormait, pensant que je dormais aussi, j'ai examiné quels périls pourraient m'arriver, si bien que je suis sûr qu'il ne peut m'en arriver aucun du ciel. Et,
ma fille, en examinant l'affaire, j'avais le cœur bien gros. Et je remercie Notre-Seigneur de ce que, malgré tout, je n'ai jamais pensé à changer d'avis, quoique la plus terrible de mes craintes puisse se réaliser. — Mon père, dis-je, ce n'est pas la môme chose de penser à une chose qui pourra être et de voir une chose qui existera, comme vous devriez le faire (que Dieu vous sauve) si l'occasion se présente. Et alors vous pourriez peut-être penser ce que vous ne pensez pas maintenant, cependant il serait peut-être trop tard alors. — Trop tard I ma fille, dit mon père, je supplie Dieu que si jamais je fais un tel changement, ce puisse être en effet trop tard ; car je sais bien qu'un tel clmngcment ne peut pas être bon pour Tâme, changement qui n'aurait de naissance que dans la crainte. Et par conséquent je prie Dieu que dans ce monde un tel changement ne soit jamais pour mon bien. Car du moins tout le mal que je souffre ici sera autant de moins quand je serai dans l'autre monde. Et s'il arrivait que je susse fort bien d'avance que je défaillirais, tomberais et prêterais le serment par crainte dans la suite, cependant je voudrais souffrir pour l'avoir refusé d'abord, car ainsi j'aurais meilleur espoir de me relever. Et, Margaret, quoique je connaisse que ma propre ignorance a été telle que je sais que je suis bien digne que Dieu me laisse glisser, cependant je ne puis m'empôcher d'espérer dans sa bonté miséricordieuse : sa grâce m'a fortifié jusqu'ici, m'a rendu content dans mon cœur de perdre biens, terres et vie aussi plutôt que de jurer contre ma conscience ; elle a aussi donné au roi cette disposition bonne et gracieuse qu'il a envers moi, qui fait que jusqu'à présent il ne m'a rien enlevé, sauf ma liberté ; en cela, mon Dieu, Sa Majesté m'a fait un si grand bien, considérant les profits spirituels que j'espère en tirer, que, parmi tous les grands bienfaits dont elle m'a comblé si abondamment, je considère mon emprisonnement, m^
foi, le plus grand de tous. Je ne puis donc pas, dis-je, douter de la grâce de Dieu ; mais ou bien Dieu conservera et gardera encore le roi dans cette bonne disposition pour qu'il ne me fasse aucun mal, ou bien si c'est son plaisir que pour mes autres péchés je souffre dans une telle cause, ce dont je suis indigne, sa grâce me donnera la force de le supporter patiemment et même peut-être un peu joyeusement. Joignant cela à la douloureuse passion de Jésus qui surpasse en mérites pour moi tout ce que je puis souffrir moi-même, Dieu dans sa bonté suprême le fera servir pour une diminution de mes douleurs dans le purgatoire et en plus pour une augmentation de récompense dans le ciel. Douter de Dieu, Megg, je ne le ferai pas, bien que je me sente faible. Et môme si je sentais que ma crainte était sur le point de me vaincre, je me souviendrai comment saint Pierre, lorsque le vent s'éleva, commença à s'enfoncer dans les eaux à cause de sa faible foi, et je ferai comme lui, je crierai vers le Christ, le priant de me secourir. Alors j'espère qu'il me tendra sa sainte main et me soutiendra dans la mer en courroux et me sauvera des flots. Oui, et s'il me permet d'imiter saint Pierre jusqu'au bout, de tomber complètement, de jurer et même parjurer (que Notre-Scigneur m'en garde par sa tendre Passion, que si cela m'arrive que ce soit pour ma perte et non pour mon gain), cependant après j'espère que dans sa bonté il me jettera un tendre regard de pitié comme il le fit à saint Pierre et fera que je me relève pour confesser de nouveau la foi de ma conscience et supporter ici la honte et le mal de ma faute.
Finalement, Margaret, je suis absolument certain de ceci, que sans ma faute il ne me laissera pas me perdre ; par conséquent, je me confierai entièrement à lui avec bon espoir. Et s'il permet que je périsse pour mes fautes, cependant je servirai encore de louange à sa justice ; mais
en bonne foi, Megg, j'espère que sa tendre pitié gardera ma pauvre àmc sauve et me fera louer sa miséricorde. Par conséquent, ma bien chère fille, ne vous tourmentez plus pour quoi que ce soit qui puisse m'arriver dans ce monde. Rien n'arrivera que ce que Dieu veut. Et je suis bien sur que quoi que ce puisse être, quelque mauvais que cela puisse paraître aux hommes, c'est en somme la meilleure chose. Avec cela, ma bonne enfant, je vous prie cordialement, vous toutes vos sœurs et mes fils aussi, d'être agréables et utiles à votre mère, ma femme. Je ne doute nullement des sentiments de vos bons maris. Recommandez-moi à eux tous, à ma bonne fille Alington et à tous mes autres amis, sœurs, nièces, neveux et parents, à tous nos domestiques, hommes, femmes et enfants, à tous mes bons voisins et connaissances du dehors. Je vous prie instamment vous et eux de servir Dieu, d'être heureux et de vous réjouir en lui. Si quelque chose m'arrive qui vous soit désagréable, priez Dieu pour moi ; mais ne vous mettez pas en peine. Je prierai de tout mon cœur pour vous tous pour que nous puissions nous rencontrer au ciel, où nous nous réjouirons pour 1 éternité et n'aurons plus de troubles. »
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Lettre IV. — Une autre lettre de sir Thomas More à sa fille mistress Margaret, écrite avec un charbon.
Ma bien chère fille, grâce à Dieu je suis en bonne santé et mon esprit est en repos, et des biens de ce monde je n'en désire pas plus que je n'en ai. Je supplie Dieu de vous rendre tous joyeux dans l'espoir du ciel. Quant aux choses concernant l'éternité dont je voulais vous parler à tous, que Notre-Seigneur vous les mette dans Tesprit, comme j'espère qu'il le fait et mieux que moi, par son saint Esprit. Qu'il vous bénisse et vous préserve tous. Ecrit avec un charbon par votre tendre et affectueux père qui dans ses pauvres prières n'oublie personne, ni vos bébés, ni vos nourrices, ni vos bons maris, ni les malignes épouses de vos bons maris, ni la maligne épouse de votre père, ni nos autres bons amis. Adieu bien cordialement déjà, car je suis au bout de mon papier.
Thomas More, chevalier.
Lettre V. — Une S^ lettre de sir Thomas More à sa fille mistress Margaret Roper, pour répondre à une de ses lettres dans laquelle elle le persuade de prêter le serment de succession.
Que Notre-Seigneur vous bénisse.
Ma bien chère fille, si je ne fusse pas parvenu depuis bien longtemps déjà à un état ferme et résolu, je l'espère, dans la grande miséricorde de Dieu, votre lamentable lettre m'aurait assez déconcerté, à coup sûr, bien plus que toutes les autres choses, et j'en ai entendu à diverses reprises de bien terribles contre moi. Mais en vérité elles ne me touchèrent de moitié aussi près et ne me furent pas plus pénibles que de vous voir, ma fille bien-aimée, chercher d'une manière si véhémente et si pitoyable à me faire accepter la chose sur laquelle, de pure nécessité, par respect pour mon âme, je vous ai déjà si souvent donné une réponse claire. Quant aux points de votre lettre, je n'y puis pas répondre. Car je ne doute pas que vous ne vous souveniez très bien qu'à plusieurs reprises je vous ai dit que je ne dirais à personne les raisons qui dirigent ma conscience (je ne pourrais répondre aux points de votre lettre sans les divulguer). Et par conséquent, ma fille, je ne puis dans cette affaire, comme vous vous efforcez de nouveau à me faire accepter vos vues, que désirer et vous prier à la fois d'abandonner cette peine et de vous contenter de mes réponses précédentes. C'est une douleur mortelle pour moi et bien plus que mortelle d'entendre ma propre sentence de mort (car quant à la crainte de la mort, j'en rends grâces à Dieu, la crainte de l'enfer, l'espoir du ciel et la passion du Christ l'adoucissent chaque jour de plus en plus) que de voir mon bon fils votre époux, vous ma
chère fille, ma bonne femme et mes autres bons enfants et amis innocents, tenus en grand déplaisir et par suite en danger de grands maux. Je ne puis rien pour les conjurer, que confier tout à Dieu. Nam in manu Dei (dit l'Écriture) cor régis est, et sicut divisiones aquarum quocumque voluerit impellit illud. Je l'implore très humblement pour que sa grande bonté incline le cœur de Sa Majesté à vous témoigner à tous une faveur aôectueuse et à ne pas me traiter mieux que ne le méritent, comme Dieu et moi le savons, mon cœur fidèle et mes prières quotidiennes pour elle, car vraiment si Sa Majesté pouvait voir dans mon cœur mon vrai esprit tel que Dieu le connaît, cela, j'en suis sûr, calmerait bientôt son grand déplaisir. Mais comme, dans ce monde, de quelque manière que je le montre, on pourra toujours persuader à Sa Majesté de croire le contraire, je ne puis pas aller plus loin que de tout remettre entre les mains de celui pour lequel, dans la crainte de lui déplaire, pour le salut de mon âme, poussé par ma conscience, sans adresser des blâmes ou des reproches à qui que ce soit, je souffre et supporte cette afûiction, je le supplie de m'en faire sortir lorsqu'il le voudra pour me faire entrer dans la joie éternelle du ciel, et en attendant de me donner la grâce ainsi qu'à vous de recourir pieusement et très humblement au souvenir de la douloureuse agonie que notre Sauveur souffrit au mont avant sa passion. Si nous le faisons diligemment, je crois vraiment que nous y retrouverons grand encouragement et consolation. Et ainsi, ma chère fille^que le bienheureux esprit du Christ, dans sa tendre miséricorde, vous gouverne et vous guide tous à son plaisir et pour votre bonheur et bien-être et du corps et del'âme.
Votre tendre et affectueux père, Thomas More, chevalier.
Lettre VI. — A cette dernière lettre mistress Margaret Roper écrivit la réponse suivante et Venvoya à sir Thomas More, son père.
Mon bien chère père, c'est une grande consolation pour moi, puisque je ne puis pas vous parler de la manière dont je le voudrais, de me plaire du moins pendant le temps si triste de votre absence par les moyens qui sont à ma disposition, en vous écrivant aussi souvent qu'il sera expédient et en relisant sans cesse votre lettre si féconde et si charmante, messagère fidèle de votre esprit si vertueux et si pieux qui est délivré de tout amour corrompu des choses de ce monde et qui est étroitement uni à l'amour de Dieu et au désir du ciel, comme il convient à un adorateur et fidèle serviteur de Dieu. Dieu, je n'en doute pas, mon bon père, étend sur vous sa sainte main et vous gardera intact (comme il Ta fait jusqu'ici) corps et âme (ut sit mens sana in corpore sano), et surtout maintenant que vous avez repoussé toutes les consolations terrestres pour vous mettre volontairement, joyeusement et entièrement, par amour pour lui, sous sa sainte protection. Père, quelle a été, pensez-vous, notre consolation depuis votre départ ? Assurément c'est l'expérience que nous avons eue de votre vie passée et de votre conversation pieuse, de vos bons conseils, de votre exemple vertueux et la certitude non seulement que tout cela continuera, mais que tout cela augmentera, par la grande bonté de Notre-Seigneur, à la grande tranquillité et joie de votre cœur. Votre cœur est libre de la lie de ce monde et orné du noble manteau des vertus célestes : c'est un palais agréable pour l'esprit de Dieu d'y reposer. Que Dieu vous défende (je ne doute pas, cher père, que dans sa bonté il ne le fasse)
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de tout trouble et de l'esprit et du corps et accorde, à moi votre enfant très affectueuse et obéissante et à nous tous vos enfants et vos amis, d'imiter ce que nous louons en vous et pour notre unique consolation de nous soutenir et de nous unir par la pensée avec vous, pour que nous puissions à la mort nous rencontrer, mon bien cher père, dans la joie du ciel pour lequel Notre-Seigneur si miséricordieux nous a rachetés par son précieux sang. Votre enfant très affectueuse et obéissante qui prie pour vous chaque jour, qui désire par-dessus tout au monde être à la place de John Haywood pour vous rendre service. Nous vivons dans l'espoir de vous avoir de nouveau bientôt; je prie Dieu de tout mon cœur que cela puisse arriver si c'est sa sainte volonté.
Lettre VII. — Lettre écrite et envoyée par sir Thomas More à sa fille mistress Margaret Roper ; écrite le 2 ou le 3 mai de ian du Seigneur 1535 et de Van 27 du règne du roi Henri VI IL
Que Dieu vous bénisse.
Ma bien chère fille, je ne doute pas que la venue du conseil du roi ici en ce moment, où les pères de la Chaterhouse et masterRa3^nolds of Sion (que Notre-Seigneur soit leur consolation) viennent d'être condamnés à mort pour haute trahison (les cas et les raisons me sont inconnus), ne vous mette dans des troubles et des craintes d'esprit à mon sujet, comme je suis prisonnier au même lieu, surtout parce que très probablement vous avez appris que j'ai été amené moi aussi devant le conseil. J'ai cru nécessaire de vous dire la vérité afin que vous ne conceviez ni plus d'espoir que l'affaire n'en comporte de peur qu'un nouveau changement n'aggrave votre tristesse, ni d'autre part plus de chagrin que l'affaire n'en doit entraîner. Vous verrez brièvement que vendredi, dernier jour d'avril dans l'après midi, master lieutenant vint chez moi m'annoncer que master secretary désirait me parler. Là-dessus je changeai de robe et sortis avec master lieutenant dans la galerie pour me rendre chez master secretary : chemin faisant, je rencontrai beaucoup de personnes, dont les unes m'étaient connues, les autres inconnues. Enfin j'arrivai à la chambre où se tenait le secrétaire avec master attorney, master solicitor, master Bedell et master Doctor Tregouwell. Ils m'invitèrent à m'asseoir avec eux, mais je ne voulus nullement le faire. Alors master secretary me dit qu'il ne doutait pas que je n'eusse appris par ceux de mes amis qui étaient venus me voir ici, les nouveaux statuts dressés pendant la
dernière session du Parlement. A cela je répondis :« Oui certainement. Mais comme étant prisonnier je n'ai eu de relations avec personne, j'ai cru qu'il n'y avait pas grand besoin pour moi de leur consacrer beaucoup de temps, et par conséquent j'ai rendu le livre peu de temps après et je n'ai jamais remarqué ni cherché à fixer dans ma mémoire les effets des statuts. » Il me demanda alors si je n'avais pas lu le premier statut qui nommait le roi chef suprême de l'Église. A cela je répondis : « Oui ». Alors Sa Seigneurie me déclara que, puisque c'était maintenant ordonné par un acte de Parlement que Sa Majesté et ses héritiers sont et ont toujours été et devraient toujours être sur la terre le chef suprême de TEglise d'Angleterre sous le Christ, le plaisir du roi était que ceux de son conseil assemblés là me demandassent mon opinion et mes sentiments là-dessus. A cela je répondis qu'en bonne foi j'avais bien espéré que jamais Sa Majesté n'aurait commandé qu'on me posât une telle question, considérant que depuis le commencement j'avais à plusieurs reprises déclaré mes opinions à Sa Majesté bien sincèrement, et depuis cette époque, dis-je, je les ai exposées également à Votre Seigneurie, master secretary, et par paroles et par écrit. Et maintenant en bonne foi j'ai déchargé mon esprit de toutes ces affaires et je ne disputerai plus ni sur les titres du roi ni sur ceux du pape ; mais je suis et continuerai d'être le fidèle sujet du roi : je prie chaque joar pour lui et pour tous les siens, pour vous tous qui faites partie de son honorable conseil et pour tout le royaume ; je n'ai pas l'intention de me mêler de ses affaires autrement qu'en cela. A cela master secretary répondit qu'il pensait que cette réponse ne satisferait ni ne contenterait Sa Majesté, mais quelle exigerait une réponse plus nette. Et Sa Seigneurie ajouta que Sa Majesté était non pas un prince rigoureux, mais miséricordieux et compatissant, et quoiqu a certaines époques il eût
rencontré de l'obstination chez certains de ses sujets, cependant si plus tard il les trouvait plus pliants et soumis il se montrerait miséricordieux ; et il me dit que Sa Majesté serait heureuse de me voir prendre telle voie satisfaisante qui me permettrait de retourner dans le monde de nouveau parmi les autres hommes comme auparavant. A cela, d'après mon sentiment intérieur, je répondis comme une vérité absolue que je ne me mêlerais plus aux choses du monde, même si le monde m'était donné, et pour le reste de l'aÊfaire je répondis comme auparavant, montrant que j'étais bien déterminé à ne plus étudier ni me mêler d'aucune affaire de ce monde, mais que toute mon attention serait appliquée à la passion du Christ et à mon propre passage de ce monde. Sur cela, on me dit de sortir pendant quelques instants, et après on me fit rentrer. Alors master secretary me dit que quoique prisonnier condamné à une détention perpétuelle, je n'étais pas cependant pour cela délié de mon vœu d'obéissance et de fidélité envers Sa Majesté, et làdessus il me demanda si je pensais que Sa Majesté ne pouvait pas exiger de moi les choses contenues dans les statuts et sous les mêmes peines qu'aux autres hommes. A cela je répondis que je ne dirais pas le contraire. Alors il me dit que de même que Sa Majesté serait indulgente envers ceux qu'elle trouverait pliants, de même Sa Majesté laisserait la loi suivre son cours à l'égard de ceux qu'elle trouverait obstinés. Et Sa Seigneurie ajouta que ma conduite dans cette affaire était probablement la raison pour laquelle d'autres étaient si obstinés. A cela je répondis que je ne donnais occasion à personne de soutenir soit une opinion, soit l'autre, et que je n'ai jamais donné conseil à personne dans cette affaire, soit d'un côté, soit de l'autre. Et pour conclusion je dis que je ne pouvais m'avancer plus loin, quelque mal qu'il en pût sortir, « Je suis, dis-je, un vrai et fidèle
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sujet du roi : je prie pour Sa Majesté chaque jour et pour tout le royaume. Je ne fais de mal à personne, je ne dis de mal de personne, et je ne pense de mal de personne, mais je souhaite du bien à tous. Et si ce n'est pas assez pour garder un homme en vie, en bonne foi je ne désire plus vivre. Je suis déjà près de la mort : à dijBférentes reprises depuis que je suis venu ici, j'ai été dans le cas de penser que je ne verrais pas l'heure s'achever. Et je remercie Dieu que je ne l'aie jamais regretté, mais j'étais plus triste lorsque la crise était passée Par conséquent, mon pauvre corps est au plaisir du roi. Plût à Dieu que ma mort pût lui faire du bien ! » Après cela master Secretary dit : « Eh bien, vous n'avez rien à redire contre ce statut. Avez-vous quelque chose à redire contre les autres ?» A cela je répondis : « Sir, quelle que soit la chose qui me paraîtrait mauvaise dans l'un quelconque des statuts ou même dans le premier, je ne déclarerai pas la faute que j'ai trouvée ni n^en parlerai. » Finalement Sa Seigneurie répondit très doucement (courtoisement) qu'on ne prendrait aucun avantage de ce que j'avais dit ici ; je ne me souviens pas bien s'il n'a pas dit aussi qu'on n'en pouvait prendre. Mais il me dit qu'on en ferait un rapport à Sa Majesté et qu'elle ferait connaître son bon plaisir.
Là-dessus on me remit au master lieutenant que l'on fit entrer, et ainsi il me reconduisit dans ma chambre. Et me voici toujours dans le même cas qu'auparavant, ni meilleur, ni pire.
Le futur est entre les mains de Dieu. Je l'implore de mettre dans le cœur de Sa Majesté la décision qui sera celle de sa souveraine volonté, et dans le mien de faire uniquement attention au bien de mon âme sans faire grande attention à mon corps, et quant à vous et à tous les vôtres, à ma femme et tous mes enfants et à tous nos autres amis, de vous donner une excellente santé tant du corps que de l'âme, et je vous demande ainsi qu'à tous de
prier pour moi et de ne pas vous inquiéter quoi qu'il m'arrive. Car j'espère fermement dans la bonté de Dieu, quelque mauvais que cela puisse paraître aux yeux du monde, que dans l'autre monde ce sera vraiment pour le mieux.
Votre père affectueux,
Thomas More, chevalier.
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Lettre VIII . — Une autre lettre écrite et envoyée par sir Thomas More à sa fille mistress Roper ; écrite en Van de Notre-Seigneiir 1535, dans la 57® année du règne de Henri VIII.
Que Notre-Seigneur vous bénisse avec tous les vôtres.
Comme il est très probable, ma très chère fille, que vous avez déjà appris ou apprendrez bientôt que le conseil était ici aujourd'hui, et que j'ai été devant lui, j'ai cru nécessaire de vous envoyer un mot pour vous dire où en est l'affaire, et vraiment, pour être bref, je vois peu de différence entre cette fois et l'autre. Car autant que je puis m'en apercevoir, leur but est de me forcer à me prononcer formellement ou pour un côté ou pour l'autre. Etaient présents mylord de Cantorbery, mylord le chancelier, mylord de Suffolk, mylord de Wiltshire et master secretary. Lorsque je fus arrivé, master secretary répéta comment il avait rapporté à Sa Majesté ce que le conseil de Sa Majesté m'avait dit et ce que j'avais répondu à ma dernière comparution devant eux. Sa Seigneurie rapporta tout en bonne foi très bien comme je l'ai reconnu et confessé, et je l'en ai remercié par conséquent de tout mon cœur. Là-dessus il ajouta que Sa Majesté n'était pas du tout contente ni satisfaite de ma réponse, mais pensait que par ma contenance j'avais été l'occasion de beaucoup de ressentiment et de mal dans le royaume, que j'étais obstiné et mal intentionné envers elle, et que mon devoir comme sujet (et il les avait envoyés pour me commander sous mon vœu de fidélité) était de répondre clairement et définitivement si je croyais le statut légitime ou non. Il dit que j'avais ou bien à reconnaître et confesser que
c'était légitime que Sa Majesté fût le chef suprême de l'Église d'Angleterre, ou bien de dire clairement ma malignité. A cela je répondis que n'ayant pas de malignité je ne pouvais pas en dire. Et quant à l'affaire, je ne pouvais donner d'autre réponse que celle que j'avais faite auparavant, réponse que Sa Seigneurie venait de répéter. J'étais très affligé que Sa Majesté eût une telle opinion de moi. Cependant si quelqu'un avait dit beaucoup de choses injustes contre moi auxquelles pour le moment Sa Majesté aurait ajouté foi, je serais très fâché qu'elle eût cette opinion de moi pendant l'espace d'un jour : cependant si j'étais sûr qu'un autre viendrait le lendemain qui ferait connaître à Sa Majesté la vérité de mon innocence, je me consolerais entre temps par cette considération. De même maintenant c'est une grande affliction pour moi que Sa Majesté ait une telle opinion de moi pour le moment; cependant je n'y puis remédier d'aucune façon, sinon me consoler avec la considération que je sais très bien que le temps viendra où Dieu déclarera la vérité à Sa Majesté devant elle et tout le monde. Et comme cela pourrait ne paraître qu'un faible sujet de consolation parce qu'il pourrait m'arriver quelque mal ici-bas auparavant, je remercie Dieu de ce que mon cas dans cette affaire était tel à cause de la pureté de ma conscience que, quoique je puisse avoir à souffrir, il ne m'arrivera aucun mal, car un homme dans un tel cas peut perdre sa tête sans qu'il lui arrive aucun mal. Car j'étais très sûr de n'avoir aucune affection corrompue, mais que depuis le commencement j'avais agi sincèrement, en considérant Dieu d'abord et le roi ensuite, suivant la leçon que Sa Majesté m'avait apprise tout au commencement, lorsque je suis entré à son service, leçon la plus vertueuse que prince eût jamais apprise à son serviteur; et c'est ma grande peine de savoir que Sa Majesté a maintenant une telle opinion de moi. Mais je n'ai aucun moyen, comme
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je l'ai dit, d'y remédier : je ne puis que me consoler en attendant, dans l'espoir de ce jour heureux où la vérité de mes intentions envers-elle sera bien connue.
Et dans cette affaire je ne pouvais pas aller plus loin ni faire une autre réponse. A cela le lord chancelier et master secretary tous deux me dirent que Sa Majesté par ses lois pourrait m'obliger à faire une réponse claire, soit dans un sens, soit dans l'autre : à quoi je répondis que je ne disputerais pas l'autorité du roi ni ce que Sa Majesté pourrait faire dans un tel cas. Mais je dis que vraiment, sauf correction, cela me paraissait bien dur. Car dans le cas où ma conscience serait contraire au statut, (je ne déclare pas ce que ma conscience me permet), alors même si je ne faisais et ne disais rien contre le statut il serait bien dur de me forcer à donner soit une réponse définitive conforme au statut, mais contraire à ma conscience et pour la perte de mon âme, soit une réponse définitive contre le statut, mais pour la perte de mon corps.
A cela master secretary dit que j'avais avant ce moment, pendant que j'étais chancelier, examiné des hérétiques et des voleurs et d'autres malfaiteurs, et me prodigua pour cela des louanges au-dessus de mes mérites. Et il dit qu'alors comme il le pensait, moi ou au moins les évêques examinaient les hérétiques pour savoir s'ils croyaient que le pape était le chef suprême de l'Église, et que nous les forcions à donner là-dessus une réponse définitive. Et pourquoi alors le roi, puisque c'est une loi ici que Sa Majesté est chef suprême de l'Eglise, ne forcerait-il pas les hommes à donner une réponse définitive à la loi, comme on le faisait alors lorsqu'il s'agissait du pape ? Je répondis en disant que je protestais que je n'avais pas l'intention de défendre ma cause ni d'être contentieux. Mais je dis qu'il y avait une différence entre les deux cas ; car, à cette époque, ici aussi bien
qu'ailleurs à travers la chrétienté, le pouvoir du pape était accepté comme incontestable, ce qui ne ressemble pas à une chose acceptée dans ce seul royaume, alors que le contraire est considéré comme la vérité dans les autres pays. Alors master secretary répondit que tous ceux qui niaient la suprématie du pape étaient brûlés, de même tous ceux qui nient la suprématie du roi sont décapités, et par conséquent il y a autant de raisons pour les forcer à donner une réponse définitive dans ce cas qu'il y en avait dans l'autre. A cela je répondis qu'une loi qui oblige la chrétienté l'emporte, en matière de foi, sur la loi d'un royaume particulier, quelque contradiction que celle-ci soulève contre la loi générale.
Et master secretary et mylord chancelier, tous deux, répondirent longuement à cela, trop longuement pour que je le rapporte. Et pour conclure ils m'offrirent un serment par lequel je serais obligé de répondre la vérité sur les choses qui pourraient m'être demandées de la part du roi, concernant sa propre personne. A cela je répondis que j'étais fermement résolu de ne plus prêter aucun serment sur la Bible tant que je vivrais. Alors ils me dirent que j'étais très obstiné si je refusais de le faire, car tout le monde le fait dans la « Chambre Etoilée » et partout ailleurs. Je dis que c'était vrai, mais que je n'avais pas si peu de prévoj^ance pour ne pas bien conjecturer une partie de ce qui entrerait dans mes interrogatoires, et qu'il était aussi bien de les refuser tout de suite que plus tard. A cela mylord chancelier répondit qu'il pensait que j'avais bien deviné, car je les verrais. Et on me les montra : il n'y avait que deux questions : la première si j'avais vu le statut, l'autre si je croyais que le statut était légitime ou non : là-dessus je refusai le serment et dis en outre de ma propre bouche que j'avais répondu affirmativement à la première question et qu'à la seconde je ne ferais pas de réponse. Ce fut la fin de notre entretien, et
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sur ces paroles je fus renvoyé. Dans l'avant-dernier entretien on avait dit que l'on s'étonnait de ce que je m'obstinais tant dans ma conscience, quand tout au plus je n'étais pas sûr. A cela je répondis que j'étais très sûr que ma conscience, renseignée comme elle l'était par la grande diligence que j'y avais apportée depuis si longtemps, était assurée de mon salut. Je ne me mêle pas de la conscience de ceux qui pensent autrement. Chacun suo damno stat aut cadit. Je ne suis le juge de personne. On me dit aussi que si j'aimais autant être dans l'autre monde que dans celui-ci, comme je l'avais dit, pourquoi alors ne parlais-je pas même ouvertement contre le statut ? Il paraissait bien que je ne voulais pas mourir, quoi que je pusse dire. A cela je répondis comme c'est la vérité, que je n'ai pas été un homme d'une si sainte vie pour pouvoir oser m'offrir à la mort, de peur que Dieu, pour punir ma présomption, ne permette que je tombe, et par conséquent je ne me mets pas en avant, mais je me retire. Cependant si Dieu m'y attire de lui-même, alors j'espère dans sa grande miséricorde pour qu'il ne manque pas de me donner grâce et force. Pour conclure, master secretary dit qu'il m'aimait beaucoup moins ce jour-là que la dernière fois, car alors, dit-il, il avait grande pitié de moi et maintenant il pensait que j'étais mal intentionné. Mais Dieu et moi savons tous deux que je suis bien intentionné et je le prie d'en agir avec moi : je vous prie, vous et mes autres bons amis, d'avoir bon courage quoiqu'il m'arrive : ne vous inquiétez pas, mais priez pour moi comme je le fais et continuerai de le faire pour vous et pour eux tous.
Votre père qui vous aime tendrement.
Thomas More, chevalier.
Lettre IX. — Sir Thomas More fut décapité à Tower Hilly à Londres, le mardi 6 juillet de Van de Notre-Seigneur 1535 et dans la vingt-septième année du règne de Henri VIIL Et la veille, lundi 5 juillet, il écrivit avec un charbon une lettre à sa fille^ mistress Roper, et la lui envoya (ce fut la dernière chose quil écrivit). La voici :
Que Notre-Seigneur vous bénisse, ma bonne fille, et votre bon mari et votre petit garçon et tous les vôtres, tous mes enfants, tous mes filleuls et filleules et tous nos amis. Recommandez-moi quand vous le pourrez à riia bonne fille Cecily, que je supplie Notre-Seigneur de réconforter. Je lui envoie ma bénédiction à elle et à tous ses enfants et lui demande de prier pour moi. Je lui envoie un mouchoir. Que Dieu réconforte mon bon fils son mari.
Ma bonne fille Dance a l'image sur parchemin que vous m'avez donnée de la part de lady Coniers : son nom est sur le revers. Dites-lui que je la prie ardemment que vous puissiez la lui renvoyer comme un souvenir de moi pour qu'elle prie pour moi. J'aime spécialement Dorothy Coly. Je vous prie d'être bonne envers elle. Je me demande si c'est d'elle que vous m'avez écrit ; même si ce ne l'est pas, je vous prie cependant d'être aussi bonne que vous pourrez envers l'autre dans son affliction et aussi envers ma bonne fille Joan Allyn. Donnez-lui, je vous prie, quelque bonne réponse, car elle m'a imploré ici aujourd'hui pour demander que vous fussiez bonne envers elle. Je vous encombre de commissions, ma chère Marguerite, mais je serais peiné que mon attente durât plus longtemps que demain, car c'est demain la fête de saint Thomas et l'octave de saint Pierre, et c'est pourquoi je désire ardemment aller à Dieu : le
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jour serait bien choisi. Jamais je n'ai plus aimé votre façon de faire envers moi que la dernière fois que vous m'avez embrassé, car il me plaît que l'amour filial et la tendresse oublient de faire attention aux usages mondains. Adieu, ma chère enfant, priez pour moi et je prierai pour vous et tous vos amis, pour que nous nous rencontrions joyeusement au ciel. Je vous remercie beaucoup pour vos peines. J'envoie maintenant à ma bonne fille Clément sa pierre talismanique et je lui envoie, ainsi qu'à mon filleul et à tous les siens, la bénédiction de Dieu et la mienne. Je vous prie de me recommander, lorsque vous en aurez l'occasion, à mon bon fils John More. J'aimais bien sa manière naturelle. Que Notre- Seigneur le bénisse ainsi que sa bonne épouse ma fille bien-aimée, envers laquelle je le prie d'être bon, car il a de grandes raisons de l'être, et si mes terres lui parviennent, qu'il respecte mes volontés concernant sa sœur Dance. Et que Notre-Seigneur bénisse Thomas et Austen et tous les enfants qu'ils auront.
LES M.\RTYRS. — T. VU 11