‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 66 sur 133 · A POSEN, UN DES PREMIERS JOURS DE JANVIER · texte numérisé non relu

A POSEN, UN DES PREMIERS JOURS DE JANVIER

Nous citons le récit de ce martyre d'après une notice parue dans le Petit Messager du Cœur de Marie, août 1905, p. 245-249.

La Pologne, tour à tour dominée par des partis politiques et religieux qui se déchiraient les uns les autres, était, en 1572, gouvernée par un voïvode nommé Wolodowski, Cet ambitieux espérait se faire donner la couronne, grâce à l'influence du landgrave de Hesse. Ce dernier, ayant emprunté la doctrine de Luther, cherchait à entraîner la Pologne dans l'hérésie et le schisme.

La ville de Posen avait alors pour évêque un vieillard, également vénérable par ses années, sa science et sa vertu : c'était Mgr Zamoyiski.

Un soir de ce mois de janvier 1572, un homme vint à la demeure épiscopale, porteur d'un message de la part du voïvode Wolodowski. Le message mandait immédiatement l'évêque chez Wolodowski.

L'évêque se leva, prit la pelisse de fourrure qu'il mettait pour sortir et suivit le messager. Un traîneau l'attendait ; tous deux y montèrent, et l'attelage partit. Quelques instants plus tard il s'arrêtait devant le palais du gouverneur.

Mgr Zamoyiski fut introduit près du souverain ou du

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moins près de celui qui prétendait l'être. Wolodowski se leva, offrit un siège au prélat et lui dit :

(( Excellence, le temps n'est pas aux longs discours... Je suis maître à Posen, et d'ici peu de jours toute la Pologne me sera soumise. Or, j'entends être le maître de tout et de tous... Il ne me convient pas d'avoir pour sujets les membres d'un clergé dont le chef est à Rome. Brisez les liens qui vous unisssent au pape; vous reprendrez une force, une vigueur nouvelle, et tous les biens, toutes les richesses, tous les honneurs seront votre partage.

— Vous dites?... Briser les liens qui m'unissent avec le pape ? Mais il est le représentant de Jésus-Christ sur la terre. — Ma seule raison d'être est précisément dans mon obéissance, car je ne suis rien que par lui ; je suis son délégué pour administrer une portion de l'Eglise du Christ.

— Excellence, dit Wolodowski en rapprochant son siège de celui de l'évêque, Excellence, suivez mon conseil et vous serez tout... Vous serez le pape de Pologne ; il n'y aura pas d'autorité au-dessus de la vôtre ; vous serez...

— Assez î dit l'évêque en se levant. J'ai promis devant Dieu de gouverner mon diocèse sous l'autorité du pape, je ne serai pas parjure à mon serment, dussé-je mourir.

— C'est votre dernier mot ?

— C'est mon dernier mot. »

Un silence se fit.

Mgr Zamoyiski avait tiré de son sein un crucifix, qu'il regardait avec recueillement ; son calme était profond.

Wolodowski appela, et un officier accourut.

« Appelez le grand maître de police. »

Quand celui-ci parut, le voïvode lui remit un pli cacheté qui était sur son bureau et lui dit :

« Emmenez Son Excellence dans votre traîneau, et prenez la direction de la Warta ; pendant la route, vous lirez Tordre que je vous remets. Vous répondez sur votre tête de la rapidité avec laquelle vous l'exécuterez.

« Bon voyage! Excellence, » ajouta le voïvode en riant.

L'évêque salua sans répondre et sortit.

Le maître de police installa Mgr Zamoyiski dans le traîneau avec tous les égards dus à son rang et à son caractère; puis, tandis que la voiture glissait sur la neige, il s'approcha des flambeaux qui éclairaient sa marche, décacheta l'ordre et le lut.

Avec l'instinct d'une nature basse, il comprit qu'il avait, dans cet ordre, matière à un avancement prodigieux. Le cocher demanda :

« Faut-il traverser la Warta ? »

Cette question le fit sortir de son rêve.

« La Warta?... déjà!... Non..., non..., il faut auparavant aller chercher le bourreau. Retourne deux verstes en arrière. J'ai à parler au vieux Michel. »

Le cocher crut qu'il s'agissait d'un oubli du maître de police, et, dans sa tête, se heurtèrent pendant quelques instants des mots dont il ne pouvait imaginer le rapport : l'évêque, le maître de police, le bourreau, le voïvode et lui Yvan, dirigeant son traîneau vers un but absolument inconnu. En attendant, on atteignit la demeure du vieux Michel qui, sur un mot du maître de police, alla chercher sa hache et monta dans le traîneau.

Mgr Zamoyiski continuait de prier.

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Le maître de police cria au cocher :

« A la Warta. »

Au bout d'un quart d'heure, Tattelage s'arrêtait sur la rive. L'évêque descendit et commença à comprendre... Il pria avec un redoublement de ferveur.

Le bourreau s'avança jusqu'au milieu du fleuve, dont la glace était si épaisse qu'un régiment eût pu passer sans en ébranler la surface. Sur un ordre du maître de police, le vieux Michel prit sa hache et fit un trou. L'évêque se mit à genoux et dit : « Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains. » Le maître de police regardait. Quand le trou fut assez grand pour livrer passage au corps d'un homme, le maître de police dit :

« C'est assez ! » puis il attendit.

Le bourreau ajouta :

« Pour qui cela ?

~ Pour celui qui prie là-bas. »

Le bourreau fit le signe de la croix. L'évêque avait tout vu ; il se leva, retira sa pelisse de fourrure qu'il tendit à Michel ; mais celui-ci recula épouvanté.

<( Je voudrais te donner plus et mieux, ami ; tu m'ouvres le ciel ! »

Cet homme fondit en larmes. Le maître de police, ému lui-même, se tourna vers l'évêque :

« Il faut descendre là ! »

Mgr Zamoyiski leva les yeux au ciel et dit : « Seigneur, je remets mon âme entre vos mains. » Puis il avança. La glace s'était déjà reformée et le soutenait. Alors le maître de police prit la hache de Michel et donna un grand coup sur la surface encore fragile. Le saint évêque disparut.

A BRIELLE (hOLLANDe), LE 9 JUILLET 1572.

Les dix-neuf martyrs de Gorcum, canonisés le 29 juin 1867 par Pie IX, appartiennent au martyrologe des Pays-Bas pendant les guerres de religion. Le récit de leur martyre a été écrit par un théologien de grand mérite, Guillaume Estius, dont l'ouvrage demeure la principale et à peu près l'unique source historique des événements qui s'accomplirent à Gorcum et à Brielle en 1572, (( et cette source, écrit Mgr le Recteur de l'Université de Louvain, présente des garanties exceptionnelles d'authenticité. Il suffit, pour s'en convaincre, de connaître le caractère de l'auteur et les conditions dans lesquelles il composa son œuvre,.

« Guillaume Estius naquit à Gorcum en 1541, d'une ancienne et noble famille qui se distinguait par son attachement à la foi catholique. Il fit ses humanités au collège de Saint-Jérôme, à Utrecht, où enseignait avec éclat le célèbre Georges Macropedius. Il vint à Louvain en 1557 pour y suivre les cours de la Faculté des Arts ; il entra à la pédagogie du Faucon. En 1561, il obtint le grade de maître es arts. Il fut plus tard chargé de l'enseignement de la philosophie dans cette même pédagogie dont il avait été l'un des plus brillants élèves. Il y remplit pendant dix ans les fonctions de professeur de phi-

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losophie. Mais les sciences théologiques avaient particulièrement fixé l'attention d'Estius ; il avait pris les grades du baccalauréat et de la licence en théologie, et, tout en enseignant la philosophie, il se préparait lentement à tenter la difficile épreuve du doctorat. La promotion solennelle au grade de docteur en théologie eut lieu le 22 novembre 1580. Peu de temps après il fut appelé à TUniversité de Douai, qui, récemment fondée, se glorifiait d'être la fille de l'Université de Louvain; il y professa l'Ecriture sainte et la théologie ascétique pendant un grand nombre d'années. Il mourut à Douai, en odeur de sainteté, le 20 septembre 1613. Ses admirables travaux sur les saintes Ecritures, ainsi que sur les quatre livres des Sentences de Pierre Lombard et sur la Somme théologique de saint Thomas d' Aquin, placent Estius au premier rang des maîtres de la science.

« Tel est l'auteur de V Histoire des martyrs de Gorcum^ un savant de premier ordre et un saint. Disons maintenant dans quelles conditions il a composé cette histoire.

« Commençons par rappeler que Guillaume Estius était le neveu de l'un des principaux [martyrs], le bienheureux Nicolas Pic, gardien du couvent de Gorcum ; la mère de notre historien était la propre sœur du martyr. Estius était lié d'amitié, non seulement avec son oncle Nicolas Pic, mais encore avec le P. Jérôme et les deux curés de Gorcum, Léonard Véchel et Nicolas Poppel ; il connaissait personnellement Godefroid Dunée, prêtre séculier de Gorcum, et plusieurs autres martyrs.

« L'année même du martyre, en 1572, Estius rédigea une courte relation de l'événement. Mais ce travail n'était pas destiné au public. Voici comment en parle l'auteur : « L'année même de la mort des martyrs, j'envoyai à un ami qui habitait Cologne un rapide et très court

récit de leurs glorieux combats et de leurs souffrances ; il trouva bon de publier, à mon insu, cet écrit indigeste et improvisé. » Estius ajoute que cette relation n'est pas rigoureusement exacte en tout, parce qu'il n'avait pas encore pu réunir et contrôler tous les renseignements nécessaires. Nous ne voyons aucune divergence grave entre ce premier récit et le grand ouvrage publié trente ans plus tard par le savant écrivain ; les quelques inexactitudes que se reproche la conscience sévère de l'auteur ne portent que sur des points tout à fait secondaires.

« Dès ce moment, Guillaume Estius songeait vraisemblablement à écrire une histoire sérieuse et complète de ces graves événements. Son frère, Rutger Estius, qui lui-même avait été associé pendant quelque temps aux martyrs dans la citadelle de Gorcum, s'était chargé de recueillir tous les documents propres à éclairer tout ce qui les concernait, et il le fit avec une sollicitude digne de la cause qu'il avait à cœur de servir. Durant les deux années qui suivirent la mort des confesseurs de la foi, il consacra presque tout son temps à fixer par écrit ses souvenirs personnels et à s'enquérir des faits auprès des témoins oculaires, alors encore fort nombreux, ou de personnes à qui ceux-ci les avaient racontés ; il annotait sur-le-champ ce qui lui était communiqué par des gens graves, contrôlant ensuite avec soin les divers témoignages, rejetant ce qui lui paraissait douteux ou le notant comme incertain. Il fit ce travail avec la conscience délicate d'un rapporteur d'une cause capitale qui redoute jusqu'à l'ombre d'une légère exactitude. Toutes ces notes furent remises à Guillaume Estius. Celui-ci nous apprend que, malgré la confiance que lui inspiraient les renseignements fournis par son frère, il crut devoir les soumettre à un nouvel et sévère examen ; il connaissait lui-même beaucoup de faits par des témoins dignes

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de foi. L'auteur ne publia son œuvre qu'en 1603. » Nous ne pouvons songer à traduire le livre entier d'Estius, force a été de supprimer un grand nombre de longueurs.

Bibliographie. — Nouorum in HoUandia constantissimorum martyrum Historia A» 1512 a Domino Guilielmo Estio Hesselio Gorcomiano, S. Theol. lie. descripta, ac amico Colonien. transmissa. 7 pages, petit in-4°. Colon. Agripp. chez Henricus Aquensis, 1572. — Réédité dans le Katholick, 1864. —Historia Martgrum Gorcomiensium, majori numéro Fratrum Minorum, qui pro fide catholica a perduellibus interfecti sunt anno DominiM.D. LXXII, libri quatuor. Duaci, chez Balthazar Bellerus, 1603, Antwerpiae, Plantin, 1604, réimprimé dans Acta Sanctorum, juillet, t. II, p. 736-847, avec commentaire de J.-B. du Sollier ; réimprimé en 1867 par Reusens. — P. F. X. de Ram, Notices historiques et iconographiques sur les martgrs de Gorcum qui ont fait leurs études à V Université de Louvain, 1865 ; Le même. Iconographie des martgrs de Gorcum avec dix-neuf planches représentant les portraits des martgrs d'après des tableaux anciens et les gravures les plus authentiques et avec un texte historique (non vidi). — Laforêt, Les martgrs de Gorcum, in-12, Louvain, 1867. Le poème de Pontus Heuterus dans le Katholick, 1866. — Revue catholique, 1865, p. 124 sq. ; p. 282, sq. ; 1867, p. 189 sq. — Historia martgrum Gorcomiensium Nicolai Pichii Gorcom. guardiani, Hierongmi Werdani vicarii, Theodorici Amersfortii, etc. Briliae in HoUandia a. 1572, auctori Guil. Estio Hesselio theol. D. Libri IV, in^" Duaci, 1603 ; in-S» Namurci, 1655, et Acta sanct., 9 juill., t. II, p. 754 835, Appendix de martyrio Guilelmi Gaudani, ibid., p. 835 838 ; Miracula, ibid., p. 838-847. Trad. holl. : Hessel-Sone, Waerachtige historié van de martelaers van Gorcom, overgheset deur B. W. Spoelberch, in-8°, Antwerpen (Plantin), 1604. — Trad. franc. Histoire véritable des martgrs de Gorcom en Hollande, la pluspart Frères Mineurs qui pour la fog catholique ont esté mis à mort à Brile, en 1572, par Guill. Estius, mis du latin en François par M. M.D. E. B. ; in-8" Douay, 1606 ; in-8o Louvain, 1668. P. Claesse5js, Geschiedenis der Martelaren van Gorkum die en 1572 voor het roomsch geloof gestorven zijn in-8'^ Mecheln, 1867 ; — E. H. J. Reusens, Historia b. martgrum Gorcomiensium, quam notis illustravit, in-8o Lovanii, 1867. — J. Van Spilbeeck, S. Adrien et S. Jacques de l'Ordre de Prémontré, martgrs de Gorcum, notices historiques, in-8o Tamines, 1900 (p. 117-121, essai bibliographique). — J. T. F. Kronenburg, Neerlands Heiligem in later eeuwen, in-S» Amsterdam, 1901-1902.

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