AVANT-PROPOS AU LECTEUR
Parmi les malheurs et grièves calamités de l'Eglise de Belgique, desquels par le juste jugement de Dieu elle a été et continue d'être — passés tantôt quarante ans, — harassée et affligée, les rayons de la divine bonté ne nous ont pas été totalement soustraits ; quand par sa grande providence et divine sagesse, dont il a accoutumé de tellement tempérer et proportionner toutes choses, que de tous maux, quels qu'ils soient, il en retire toujours quelque bien et profit, ne s'est pas servi seulement de ces afflictions pour purger et éprouver ses élus, mais aussi pour, par le moyen et entremise d'icelles, honorer aucuns d'iceux du très glorieux laurier de martyre (qui n'est pas
le moindre heur qui nous eût pu advenir en ce misérable temps de la divine libéralité). Entre lesquels n'ont pas été les derniers, eu égard soit au nombre, soit à leur merveilleuse constance, ces valeureux martyrs, lesquels ayant été es pays d'Hollande emprisonnés premièrement à Gorcom, et puis à Brile, place située sur la Meuse, à l'entrée d'icelle en la mer, après avoir enduré fort rude et mauvais traitement, avec une infinité de tourments en l'une et l'autre prison, finalement ont été, par la rage des mutins hérétiques, vulgairement nommés Gueux, tous en une même nuit mis à mort. L'ordre et progrès duquel glorieux martyre, comme je l'avais écrit brièvement, et en guise d'une missive, au même an qu'il était advenu, à un mien ami à Cologne, il trouva expédient de mettre en lumière ce mien écrit, quoique mal poli, même à mon déçu. Outre ce qu'il ne correspondait nullement à la grandeur et multitude des choses advenues en ce martyre, il n'était aussi du tout conforme à la pure vérité du contenu de Thistoire, comme n'ayant encore été suffisamment assuré, ni assez advisé du tout ; le même défaut étant aussi en plusieurs livres, qu'on a fait depuis imprimer en divers lieux. Mon frère Roger Estius, ému d'un zèle envers les bienheureux martyrs, entreprit de recueillir tous leurs faits advenus en iceux, par enquêtes et toutes les voies qu'il lui a été possible, et ce avec une indicible diligence et fidélité, comme il vous paraîtra plus clairement en cet endroit de l'histoire où nous en ferons mention. Or lui m'a mis en main ses recherches, me priant qu'après les avoir digérées à loisir, et leur avoir donné ordre, embellissement et langue, je les eusse communiquées au public. Quanta moi, quoique ce me fût une chose bien laborieuse, et aucunement éloignée de ma profession, poussé toutefois de même ardeur que mon frère, je me suis engagé et j'ai entrepris la besogne. Et en ceci ne me suis contenté de satisfaire à
Les martyrs de Gorcum 219
ma promesse ; ainsi j'ai depuis fait passer deux ou trois fois la touche, rejetant fort diligemment plusieurs choses superflues, retranchant tous narrés incertains et douteux, et rassemblant d'aucunes particularités, que j'ai en partie recueillies depuis de personnages de foi, et en partie connues d'ailleurs. Sachez qu'en tout le discours de ce présent livre, j'ai eu pour mon premier soin de vous représenter, sans aucun fard, la vérité, et pour principal but l'utilité et profit du public. Car ce sont les deux niveaux auxquels se doivent compasser et régler toutes histoires bien bâties, même les profanes ; à combien plus forte raison donc y doit y être conformé le présent œuvre, dont le sujet est tout saint et sacré. J'ai différé assez longtemps de l'exposer aux yeux du monde, et non sans raison, où cependant mes amis m'importunent de tous côtés par lettres sur lettres, et me prient d'avancer au public ce que déjà lui avais éclos et voué, et de ne frauder davantage les saints martyrs de l'honneur qu'il leur est dû ici-bas en terre. Outre cela que ces ans passés j'ai été très instamment prié par le R. P. Servais Myricanus, ministre provincial des frères mineurs es Pays-Bas, au nom de tous ceux qui pour lors étaient assemblés au chapitre provincial, de vouloir satisfaire à leur longue attente. De quoi aussi longtemps auparavant j'avais été sollicité par son frère R. P. Martin Myricanus, pareillement lors provincial dudit ordre, quoiqu'indigne d'être requis de si signalés personnages, et d'autant plus coupable et opiniâtre, si je ne viens à leur obéir : passant sous silence les très ardentes prières de mon très cher frère R. P. Arnould Estius, frère mineur, et pour le présent ministre de ladite province, lequel certes, outre tous autres, m'a été extrêmement importun. Voulant donc acquiescer aux prières de tant d'amis, et ne pouvant éconduire les demandes de si excellents personnages, qui me servent de commandement, je me suis avancé au nom
et à la gloire de Dieu de mettre au jour cet œuvre, que je sais être tant attendu et désiré de tous. Ce sera un trait de courtoisie, chrétien lecteur, de favoriser et accepter ce mien labeur en gré et de piété, de rapporter à Dieu le fruit qu'en pourrez retirer, lequel mêmement, en ses saints martyrs n'a rien salarié que ses purs bénéfices. Que si du surplus, il vous plaît avoir souvenance de nous en vos prières, ce me sera plus que suffisante récompense de ma peine et labeur.