‹ Les martyrs (volume 4)Chapitre 26 sur 59 · DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE

« Roland, à la tête de deux cents révoltés, voulut tenter un coup d'éclat contre la ville et le château de Sauve. Il entre dans la ville, tambour battant^ et, prenant avec lui quelques-uns de ses officiers, il se fait conduire au château et se présente à M. de Vibrac en lui disant : « Je viens de la part de M. de Broglie pour combattre les camisards, si je puis les découvrir. » M. de Vibrac reçoit Roland et ses hommes avec beaucoup de politesse et les retient à dîner.

A table, les manières grossières des nouveaux venus inspirent à M. et à M""^ de Vibrac des soupçons et, bientôt, de vives craintes. Cependant, les soldats de Roland qui étaient dans la cour, ayant commencé à élever la voix en se querellant avec les domestiques, fournirent à la châtelaine une bonne occasion de se délivrer de Roland, en le priant d'aller faire cesser le désordre. Pendant qu'il parlait à ses gens, M"*^ de Vibrac, ne doutant plus de la réalité, ferma la porte de fer de l'escalier et se barricada en dedans.

« Roland, déconcerté par l'adresse de cette prudente dame, désespéra de pouvoir exécuter son dessein artificieux, et, plein de fureur et de dépit, il fît mettre le feu à l'église paroissiale et tuer un capucin avec deux prêtres, dont l'un était religieux bénédictin mitigé, appelé M. de Mazan, originaire d'une très noble famille du diocèse de Riez, en Provence.

« Sa bienheureuse mort me donne occasion de raconter ici en abrégé l'histoire de sa vie.

« Pressé par ses parents de se faire religieux, il entra dans un ordre ancien à l'âge de dix-huit ans ; mais comme il n'était pas appelé de Dieu, il ne fut jamais content, et il fit même connaître son mécontentement en

Quelques victimes des Camisards 37

plusieurs rencontres. (Extrait du récit que M. de Cabanes a fait à l'auteur.)

« C'est pourquoi M""^ de Caille, son alliée, et très dangereuse religionnaire, de Manosque, usa de tant de subtilités, qu'elle lui persuada enfin de sortir de son état et du royaume et l'envoya en Hollande avec de l'argent et des lettres.

« Pendant qu'il vivait dans le libertinage de l'hérésie, M. de Cabanes, religieux de Saint-Victor de Marseille, prieur d'Ispagnac, alla faire une mission à Riez avec quelques ecclésiastiques. On lui apprit le malheur de cet apostat et on le pria de l'exhorter par lettre à se convertir. Il lui écrivit donc ce que Dieu lui inspira. M. de Mazan ne fit point de réponse ; mais une année après, vaincu par sa conscience et attiré par la grâce, il vint se remettre entre les mains de ce zélé prédicateur.

« M. de Cabanes le mena à Notre-Dame des Anges, soit pour l'éprouver sous les yeux des prêtres de l'Oratoire, soit pour attendre de Rome le bref de son absolution. Lorsqu'il eut reçu de bons témoignages de la sincérité de son retour à la vraie foi, il lui fit abjurer le calvinisme et le tint encore quelques années dans cette solitude. Ensuite, édifié de ses pénitences et des vertus qu'il avait pratiquées dans les fonctions de clerc de cette sainte chapelle, il lui donna l'habit de saint Benoît, suivant la mitigation, et lui procura une place monacale dans l'abbaye de Sauve, où, après son noviciat, il fut reçu profès. Depuis, il y mena une vie exemplaire et toujours uniforme.

« Quand Roland y arriva, il voulut le voir passer, croyant qu'il venait au secours de la ville. Mais ce perfide camisard, l'ayant fait saisir, lui dit qu'il fallait mourir. M. de Mazan demanda et obtint quelques moments pour se recommander à Dieu. Puis il fit à genoux cette prière à haute voix :

« Seigneur mon Dieu, un grand pécheur va paraître « devant vous. Pardonnez-moi, s'il vous plaît, par les « mérites du sang de Jésus-Christ, et à ceux qui m'ôtent « la vie, car ils ne savent ce qu'ils font ; j'ai du regret « de vous avoir offensé, pour l'amour de vous.

« Ayant ainsi prié, il baisa la main de celui qui devait être son meurtrier et il fut tué d'un coup de fusil à la tête *. »

Le meurtrier de M. de Mazan se convertit plus tard et déclara « que la patience et la dévotion de ce prêtre qu'il avait massacré était la cause de son changement ». Pris par les troupes du roi, il fut condamné à mort et exécuté à Montpellier -.

Page 1