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2. L'abbé Mingaud, curé de Saint-Etienne-de-Valfranccsquc, contemporain et voisin du prieur de Mialet.
RELATION
DE CE QUI s'est PASSÉ DANS LES MISSIONS DE MARAVA ET DE TANJAOCR PENDANT LES ANNÉES 171 4 et 1715, TIRÉE d'un mémoire portugais adressé au très RÉVÉREND PÈRE MICHEL-ANGE TAMBURINI, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS .
La chrétienté du Marava était dans un état florissant et la foi y faisait de jour en jour de nouveaux progrès. Le missionnaire de cette contrée avait baptisé en peu d'années plus de deux mille idolâtres ; il espérait recueillir encore de plus grands fruits, lorsqu'il s'éleva tout à coup un orage qui mit la constance des nouveaux fidèles à une dure épreuve. Voici quelle en fut l'occasion.
Les gentils célébraient la fête de Ramesceren, fameuse idole quils révèrent. Le prince, accompagné des seigneurs de la cour et de plusieurs brames, se mit en chemin pour se rendre à la pagode et pour y prendre le bain qui, selon eux, a la vertu d'effacer tous les péchés. Avant son départ, il laissa le gouvernement de ses Etats à Tiruvaluvatheven, son parent et son beau-frère, qui était parmi les néophytes un modèle de piété et de vertu ; mais il lui défendit expressément de visiter l'église des chrétiens pendant son absence, et il accompagna sa défense des menaces les plus capables de l'intimider.
Le prince étant arrivé à la pagode, et prenant le bain que les gentils tiennent pour sacré, aperçut sur le rivage quelques-uns de ses soldats qui s'entretenaient ensemble.
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11 demanda aux brames qui Tenvironnaient pourquoi ces gens-là ne prenaient point, à son exemple, un bain si efficace et si salutaire. Les brames, ennemis-nés de la loi chrétienne, saisirent l'occasion qui se présentait d'aigrir l'esprit du prince et de l'animer contre les adorateurs du vrai Dieu : « Quoi, seigneur, lui dirent-ils, pouvez-vous ignorer que ces soldats sont chrétiens, que vous êtes actuellement l'objet de leur risée, qu'ils se moquent et du culte que vous rendez à Ramesceren et de la persuasion où vous êtes que dans ces eaux sacrées vous recevez l'entière rémission de vos fautes ! Pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à ordonner qu'on leur présente des cendres dédiées au grand Chiven et qu'on leur propose d'en marquer leur front selon notre usage, vous serez témoin vous-même du mépris qu'ils en feront. »
A peine eurent-ils achevé ces paroles qu'un brame, sans attendre l'ordre du prince, se détacha de la troupe, et, tirant d'un petit sac qu'il portait des cendres consacrées à Chiven, s'avança vers les soldats chrétiens, leur en offrit et les invita à s'en mettre au front. Les néophytes, en refusant de prendre ces signes de l'idolâtrie, ne purent s'empêcher de faire paraître de l'indignation : c'est aussi à quoi s'attendait le brame, et comme son dessein était de manifester aux yeux du prince l'aversion que les chrétiens avaient pour ses divinités, il fit de nouvelles instances et pressa fortement les soldats de s'appliquer au front ces marques de vénération pour Chiven.
Ces invitations réitérées impatientèrent un des néophytes : il étendit la main pour recevoir les cendres qu'on lui offrait, et aussitôt, suivant l'ardeur de son zèle et sans faire réflexion qu'il était observé, il les jeta à terre avec dédain et les foula aux pieds.
Le prince, qui examinait attentivement la contenance
des néophytes, se livra dès lors aux plus violents transports de fureur : on ne sait même ce qui Tempêcha de venger sur-le-champ par la mort de ces néophytes l'outrage qu'ils venaient de faire à sa divinité.
On lui apprit au même moment qu'aussitôt après son départ Tiruvaluvatheven, son beau-frère, avait, contre sa défense, visité léglise des chrétiens et participé à leurs mystères. Cet avis, qui était véritable, redoubla les accès de sa fureur; il sortit du bain transporté de rage, et après avoir pris ses vêtements, il prit la route de sa capitale dans la résolution d'exterminer le christianisme de ses Etats.
A peine fut-il entré dans son palais qu'il ordonna à ses soldats de se répandre dans l'étendue de sa principauté, de parcourir les maisons des chrétiens, de leur enlever tout ce qu'ils y trouveraient de vestiges du christianisme. Cet ordre impie fut exécuté avec la dernière rigueur : il n'y eut aucun des fidèles qui put échapper à l'exacte perquisition des soldats ; on leur arracha avec violence les chapelets, les croix, les médailles, les images et Içs reliques, qu'ils s'efforçaient inutilement de cacher et de dérober aux yeux de leurs persécuteurs. Ces précieuses dépouilles furent apportées comme en triomphe aux pieds du prince : il les fit mettre dans divers sacs et les fit jeter dans un étang public, au milieu des applaudissements et des cris de joie d'une multitude innombrable d'idolâtres.
Non content de cette première expédition, qui jeta la consternation parmi les nouveaux fidèles, il tâcha de les efifrayer encore davantage par la manière impitoyable dont il sévit contre son propre sang. Il fit appeler Tiruvaluvatheven, son parent, et jetant sur lui des regards menaçants, il lui signifia que, pour conserver ses honneurs et sa vie, il n'avait plus d'autre parti à prendre que d'abandonner à l'heure même l'infâme loi des Franquis
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(c'est le nom qu'il donnait à la loi chrétienne) et de sacrifier au grand Chiven ; que s'il balançait un moment, il allait le méconnaître pour son parent, le dépouiller de ses dignités et de ses revenus et lui faire souffrir un lent et rigoureux supplice ; qu'enfin il lui ôterait la vie, dont il se rendait indigne, par une mort également honteuse et cruelle.
Ces menaces n'intimidèrent point le généreux néophyte : il répondit comme un autre Eléazar, avec une fermeté respectueuse, que dès sa plus tendre enfance il suivait la loi de Jésus-Christ ; qu'elle avait été jusqu'ici la règle de sa conduite ; qu'à son âge il ne lui était pas possible de l'abandonner ; qu'au reste ses biens et sa vie étaient entre les mains du prince pour en disposer à son gré, mais que rien ne l'engagerait à déshonorer sa vieillesse par une aussi lâche désertion que celle qu'on lui proposait.
Une réponse aussi ferme irrita de plus en plus le prince : au même instant il dégrada le néophyte de son rang, il le destitua de ses emplois, et après avoir éprouvé sa constance par diverses tortures plus cruelles les unes que les autres, il le confina dans une prison obscure, jusqu'au temps qu'il avait résolu de le faire mourir.
Comme on n'avait pu ébranler sa fermeté par la voie des supplices, on l'attaqua par un autre endroit qui lui fut très sensible. On permit à sa femme et à ses enfants de l'aller trouver dans sa prison. Cette famille désolée y entra dans le plus triste équipage ; de vieux haillons leur servaient de vêtements, et ils tenaient à la main quelques morceaux de pots cassés, tels qu'en ont aux Indes les mendiants qui vivent des aumônes qu'ils ramassent. Sa femme en l'abordant tout en pleurs : « Seigneur, lui ditelle (car je n'ose plus vousappeler du douxnom de mari), vous voyez le déplorable état où votre imprudence nous a réduits : si vous n'avez pas compassion de vous-même,
du moins soyez louché de ma misère et de celle de ces infortunés, gages de notre amitié conjugale : qu'ont-ils fait, ces chers enfants, pour n'avoir même pas de quoi se couvrir ? Tout innocents qu'ils sont, ils portent la peine d'une résistance aussi opiniâtre et aussi déraisonnable qu'est la vôtre aux volontés du prince. Que deviendront-ils si vous vous obstinez à vouloir mourir? Serezvous insensible au point de les laisser périr de faim et de misère ? »
Ces dernières paroles furent entrecoupées de sanglots et de cris lamentables qui percèrent jusqu'au vif le cœur du néophyte. Cependant il eut la force de résister à une tentation si délicate, et sa fidélité au service de Dieu l'emporta sur les plus tendres sentiments de la nature. Heureux s'il eût persévéré jusqu'à la fin dans son attachement à la foi ! Mais son courage, qui n'avait pu être surmonté ni par la tendresse naturelle ni par l'horreur des tourments et de la mort, céda enfin à la ruse et à l'artifice.
On introduisit dans sa prison un de ces hommes adroits et subtils qui savent s'insinuer dans les esprits par une fausse éloquence et qui ont lart de colorer les actions les plus odieuses en les faisant passer pour indifférentes. Il commença d'abord à se rendre agréable au prisonnier par des complaisances affectées; ensuite il parut vivement touché de voir un homme de son rang traité d'une manière si indigne et si barbare ; puis il lui demanda quel était donc le crime qui lui avait attiré une suite de châtiments si rigoureux, et ayant appris qu'il n'avait irrité le prince contre lui à cet excès que pour n'avoir pas voulu abandonner la loi de Jésus-Christ : « Ah I seigneur, lui dit-il d'un ton tendre et radouci, est-il possible que vous donniez dans celte erreur populaire I c'est vouloir de gaîté de cœur vous perdre vous et votre famille : je suis chrétien, ainsi que vous, je sais quels sont les devoirs
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que m'impose ma religion et je veux certainement me sauver; mais il y a certaines conjonctures oùje n'ai aucun scrupule de feindre et de dissimuler pour me mettre à couvert de la persécution des gentils ; alors je ne fais nulle difficulté de dire seulement de bouche et à l'extérieur que je renonce à la foi : Dieu, qui sonde les cœurs des hommes, ne s'arrête point à de vaines paroles; il suffit qu'il connaisse mes dispositions secrètes et qu'il sache que je conserve sa loi gravée au fond du cœur ; faites de même, soyez attaché de cœur à la foi et dites simplement de bouche que vous y renoncez ; le prince sera content, vous serez rétabli dans vos premier honneurs et la persécution cessera : quel avantage n'en reviendra-t-il pas à la religion I » Il appuya ce discours séduisant de tant de raisons apparentes et avec des termes si persuasifs, que le malheureux néophyte se laissa entamer et crut que dans des occasions importantes, où il s'agissait de procurer un grand bien à la religion, il lui était permis d'user de feinte et de dissimulation. A la vérité, il ne fut pas longtemps sans reconnaître sa faute : des catéchistes lui en représentèrent l'énormité, il en conçut une vive douleur et il tâcha de l'expier par l'abondance de ses larmes et par des pénitences extraordinaires. Mais son exemple ne laissa pas d'être pernicieux à quelques lâches chrétiens, dont le courage chancela à la vue des tourments et qui prétextèrent la même raison pour s'en délivrer.
Cette faiblesse d'un petit nombre de chrétiens affligea sensiblement le reste des nouveaux fidèles : l'horreur qu'ils en conçurent ne servit qu'à fortifier davantage leur foi et à ranimer leur constance, que les outrages et les mauvais traitements pouvaient affaiblir.
Aux uns on coupa le nez et les oreilles, ce qui imprime parmi ces peuples un caractère d'infamie. Les autres furent contraints d'abandonner leurs maisons et leurs biens et de chercher un asile dans d'autres états plus
paisibles. C'était un triste spectacle de voir de nombreuses troupes d'hommes et de femmes suivis de leurs petits enfants, ou qui les portaient entre leurs bras, n'ayant pour tout bien qu'un méchant morceau de toile dont ils étaient couverts, tombant en défaillance, faute de nourriture, au milieu des chemins, sans que qui que ce soit eût compassion de leur misère. Ce ne fut qu'après avoir gagné les terres du royaume voisin que ces généreux confesseurs de Jésus-Christ trouvèrent dans la charité des fidèles quelques soulagements à leurs maux.
Au milieu d'une désolation si générale, on peut juger quelles furent les agitations du missionnaire et combien de mouvement il se donna pour calmer l'esprit du prince et apaiser cette tempête. Il s'adressa d'abord au frère du prince, qui était son appui à la cour et qui lui avait permis de bâtir une église sur ses terres : il sollicita la protection de personnes puissantes et entre autres d'un prince maure, ami intime du prince de Marava. Le prince maure écrivit une lettre fort pressante, par laquelle il suppliait le prince de Marava de traiter plus favorablement le Père et ses disciples. La réponse qu'il fit au prince maure fut qu'il le suppliait à son tour de l'excuser si dans cette occasion il ne lui accordait pas la grâce qu'il lui demandait, mais que la chose ne lui était pas possible ; que ses États étaient sous la protection du grand Chiven ; qu'il ne lui était pas libre de tolérer une religion qui n'inspirait que de l'horreur et du mépris pour cette divinité ; que le culte des dieux serait bientôt anéanti s'il donnait plus de licence aux chrétiens, et que ses propres soldats, qui s'étaient faits disciples de celui en faveur duquel il parlait, avaient si peu respecté sa présence, qu'à ses yeux ils avaient eu l'insolence de fouler aux pieds les cendres consacrées à Chiven.
Cette réponse, qui fut communiquée au missionnaire, lui déchira le cœur. Il crut que, comme dans les grands
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maux on a recours aux remèdes extrêmes, il devait aussi tenter quelque moyen extraordinaire d'étonner le prince barbare et d'amollir la dureté de son cœur. Il consulta Dieu par la prière et il redoubla ses austérités à cette intention. Enfin, après quelques jours, ayant assemblé ses catéchistes : « Que ceux-là me suivent, leur dit-il, qui sont prêts à verser leur sang pour la foi. »
Par ces paroles et par quelques autres qui étaient échappées au missionnaire, les catéchistes comprirent que son dessein était d'aller droit à la cour, de reprocher au prince son impiété et de lui remettre devant les yeux l'énormité du crime qu'il commettait en se déclarant l'ennemi et le persécuteur de la vraie religion. Comme ils étaient anciens dans la mission et qu'ils avaient plus de connaissance des usages du pays que le missionnaire, qui ne gouvernait cette chrétienté que depuis peu d'années, ils lui représentèrent que cette démarche serait non seulement inutile, m^ais qu'elle aurait des suites funestes à la prédication de l'Évangile et qu'elle avancerait infailliblement la ruine du christianisme sans lui laisser aucune ressource pour l'avenir. Il ne se rendit point à leurs raisons et les regarda comme un effet de leur timidité naturelle. Sur quoi les catéchistes dépêchèrent secrètement un courrier au supérieur général pour l'instruire du dessein qu'avait pris le missionnaire et des inconvénients qui ne manqueraient pas d'en résulter.
Le Père supérieur, qui avait vieilli dans les travaux de cette mission et à qui une longue expérience avait appris comment il fallait se comporter dans ces sortes de persécutions, si ordinaires parmi les idolâtres, sachant d'ailleurs que le missionnaire, naturellement vif et plein de feu, était capable de se laisser emporter au mouvement d'un zèle peu discret, songea aussitôt à en modérer l'activité : il lui écrivit une lettre honnête et consolante, mais par laquelle il lui ordonnait deux choses : la première,
de revenir sur ses pas et de ne point paraître à la cour ; la seconde, de sortir incessamment de Marava, selon le conseil que lui avait donné le frère du prince.
En effet, le frère du prince, qui honoraitle missionnaire de son estime, lui avait remontré que la prudence voulait qu'il se retirât pour quelque temps sous une autre domination ; qu'on ne pouvait maintenant apaiser la colère de son frère ; que sa présence ne servait qu'à l'aigrir davantage contre ses disciples ; que le temps pourrait adoucir cet esprit irrité ; qu'alors, les conjonctures devenant plus favorables, il ne manquerait pas de l'en informer et d'employer son crédit en sa faveur; qu'il avait un nombre de catéchistes prudents et zélés, lesquels, en son absence, pourraient secrètement et sans aucun risque consoler ses disciples et fortifier leur courage ; que d'ailleurs il ne devait avoir nulle inquiétude pour son église, qu'il se faisait fort de la garantir de toute insulte et qu'il se permettait de la lui rendre dans le même état qu'il la laissait.
Le missionnaire, qui n'avait pu goûter ce conseil, se soumit sans hésiter aux ordres de son supérieur; mais son obéissance lui coûta bien des larmes : il voyait son troupeau désolé, sur le point d'être destitué de pasteur et de devenir la proie du plus cruel ennemi de la foi : cette pensée l'accablait de douleur. Il sortit du Marava le cœur flétri d'amertume. L'accablement de la tristesse où il était, joint aux fatigues qu'il venait d'essuj^er durant le cours de cet orage, lui causa plusieurs accès de fièvre dont il ne fut jamais bien rétabli. Cependant, après plusieurs lettres qu'il écrivit à son supérieur pour lui marquer l'affliction où il était de se voir séparé de son troupeau, il obtint la permission d'aller s'établir sur les confins du Marava, à condition néanmoins qu'il ne mettrait pas le pied dans les terres de ce rovaume.
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Cette lettre qui était si fort selon ses désirs lui fit oublier ses incommodités présentes.
A l'instant il partit, et en moins de cinq jours de marche il arriva dans une peuplade de la dépendance de Maduré, qui confine avecle Marava, et où il y aune église que de continuelles persécutions avaient fait abandonner depuis longtemps.
C'est là qu'il s'établit d'abord : mais ensuite, ayant découvert un lieu secret et retiré qui était beaucoup plus proche du Marava, il y fixa sa demeure. Les catéchistes vinrent l'y joindre et il y eut bientôt rassemblé ses néophytes dispersés et fugitifs. Il n'écouta alors que l'ardeur de son zèle et il s'y livra avec excès. Il était sans cesse occupé à soulager leur afiliction par des paroles consolantes, à les animer à la persévérance chrétienne et à les affermir dans la foi par de continuelles exhortations et par la participation des sacrements.
Ces travaux pris sans ménagement redoublèrent la fièvre dont il avait eu plusieurs accès et lui causèrent d'autres indispositions qui le réduisirent à une extrême faiblesse. Il succomba enfin à la violence du mal et il fut obligé de garder le lit. Les catéchistes lui procurèrent toute l'assistance dont ils étaient capables : ils firent venir un médecin gentil qui, présumant trop de son habileté, promit de le guérir. Mais, soit que ce médecin ne fût pas aussi habile qu'il se vantait de l'être, soit que la maladie fût plus forte que les remèdes, il se trouva beaucoup plus mal après les remèdes qu'on lui fit prendre qu'il n'était auparavant, et on commença à désespérer de sa guérison.
Le P. Vieyra, qui n'était éloigné que d'une journée et demie du malade, accourut pour le secourir dans ce danger extrême. Il entendit sa confession, il lui administra le saint viatique, que le moribond, malgré sa faiblesse, reçut à genoux avec de tendres sentiments de
piété ; il lui donna enfin l'extrême-onction et ne le quitta point qu'il n'eût rendu le dernier soupir. Le mémoire portugais dont on a tiré cette relation ne marque point le nom de ce missionnaire. Le P. Vieyra ne survécut pas longtemps à celui auquel il venait de donner les dernières preuves de sa charité.
Son église était située sur les terres d'un raja qui avait conçu une aversion mortelle contre le christianisme. Cette aversion ne lui était pas naturelle, mais elle lui avait été inspirée par un brame qui lui servait de gouron ' et qui, s'étant rendu maître absolu de son esprit, le gouvernait despotiquement. Le brame avait rendu son disciple si dévot à Vichnou qu'il ne pouvait sortir du temple consacré à celte idole, et que, par un respect ridicule pour un lieu qui lui semblait si saint, ilse faisait un devoir d'en balayer le pavé avec sa langue. Plus le raja se perfectionnait dans les folles pratiques du culte superstitieux qu'il rendait à sa fausse divinité, plus sa haine s'allumait contre la religion chrétienne. Le brame qui avait disposé insensiblement son cœur à cette haine n'eut pas de peine à lui persuader qu'il fallait détruire l'église des fidèles et chasser le missionnaire. Un autre raja plus humain donna au P. ViejTa une retraite sur ses terres et lui accorda la permission d'y bâtir une église qui subsiste encore aujourd'hui.
Le père ne se trouva pas peu embarrassé dans sa nouvelle église ; l'entrée du paj-s qui dépend de ce raja était entièrement fermée aux Indiens de basse caste, parmi lesquels il comptait un grand nombre de fervents chrétiens. Il ne put pas se résoudre à laisser sans secours spirituels cette portion de son troupeau, qui lui était d'autant plus chère que la naissance la rendait plus
1. C'est ainsi que les Indiens appellent leur père spirituel.
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méprisable aux gentils de haute caste. Il chercha pour cela un expédient, et il réussit.
Non loin des terres dépendantes du raja, était un bois solitaire et peu fréquenté des Indiens : c'est là qu'il se retira pour quelque temps. Il se logea dans une étable à chèvres à demi ruinée, qui ne pouvait le défendre ni de l'humidité de la nuit ni de la rosée du matin, dont la malignité est fort contagieuse aux Indes. Pendant deux mois qu'il y demeura, il fut continuellement occupé à instruire ou à baptiser les catéchumènes et à administrer les sacrements aux anciens fidèles. Après avoir rempli de ce côté-là son ministère, il prit la route de Camin-Naikempati, pour y réparer ses forces et pour se remettre d'une fièvre lente qui le minait à vue d'œil et qui le menaçait d'une proche phtisie. Se sentant un peu mieux, il alla exercer les mêmes fonctions à Uttimapaleam, et ensuite il se tourna du côté de Maduré. La pluie, qui le prit en chemin et qu'il essuya durant une journée entière dans des lieux déserts et dépourvus de tout abri, renouvela ses indispositions et sa langueur. On lui conseilla d'aller se rétablir sur la côte, et il se rendit à Poudichéry, où le repos et tout ce que les jésuites français firent pour lui rendre la santé furent inutiles. Son exténuation étant toujours la même, il passa à Méliapour, où il crut trouver un meilleur air. Mais à peine y fut-il trois jours qu'il sentit approcher sa dernière heure : il se fît administrer les derniers sacrements et il finit sa course apostolique par une mort sainte et édifiante.
RELATION
ABRÉGÉE DE LA PERSÉCUTION" ÉLEVÉE DANS LE ROYAUME DE TUNQUIN, ET DE LA MORT QUE DEUX MISSION- NAIRES JÉSUITES ET NEUF TUNQUINOIS CHRÉTIENS Y ONT ENDURÉE POUR LA FOI ; TIRÉE DE DEUX MÉMOIRES, l'un ITALIEN ET l'aUTRE PORTUGAIS.
La persécution qui s'alluma dans le Tunquin, en 1721, est une des plus cruelles que le christianisme ait eu à souffrir dans ce royaume. On en jugera par la suite de cette relation, où l'on verra la religion proscrite, les missionnaires et les chrétiens recherchés, emprisonnés, mis à la torture, expirant sous le fer des bourreaux, et cela uniquement par le refus qu'ils font de renoncer à leur foi et de fouler aux pieds l'image adorable de Jésus crucifié. Tel est le spectacle quia attiré, ces dernières années, toute l'attention d'un grand peuple, et qui a procuré à de généreux confesseurs de Jésus-Christ une couronne immortelle. On ne rapportera ici que ce qu'on a pu apprendre par la voix publique, et dont des personnes dignes de foi ont été témoins oculaires ; on omet plusieurs circonstances édifiantes de la mort de ces illustres néophytes, parce que les missionnaires, obligés de se cacher pour se dérober aux recherches des soldats, n'ont pas eu la liberté de s'en instruire avec assez de certitude.
Persécution dans le royaume de Tunquin 71
La mission de Tunquin, l'une des plus florissantes de l'Orient, a été jusqu'ici, et est encore la plus persécutée. Cependant elle paraissait assez paisible depuis quelques années ; les ouvriers évangéliques trouvaient moins de contradictions dans leurs travaux, et le fruit qu'ils en retiraient répondait à l'ardeur de leur zèle. Une infinité d âmes étaient enlevées au démon, et entraient en foule dans le bercail de Jésus-Christ.
Ce calme ne dura pas longtemps ; l'esprit de ténèbres ne put voir d'un œil tranquille tant de conquêtes arrachées à l'enfer.
L'instrument dont il se servit fut une femme chrétienne dont la foi était déjà bien altérée par la corruption de son cœur. Elle demeurait dans une bourgade nommée Kesat, où il y avait une chrétienté nombreuse et fervente.
Son libertinage outré et le dérèglement de sa vie y causaient un énorme scandale. Les avis, les reproches, les menaces, dont on usa tour à tour pour la faire rentrer dans la voie du salut, furent inutiles. Enfin, ses désordres montèrent à un tel excès, que les fidèles ne voulurent plus avoir de communication avec elle, et que les missionnaires la privèrent de l'usage des sacrements jusqu'à ce qu'elle eût repris un train de vie plus édifiant. Cette malheureuse, tournant en poison le remède qui devait la guérir, mit le comble à ses crimes par l'apostasie et par la résolution qu'elle prit de tout entreprendre pour détruire absolument le christianisme. Elle communiqua son dessein à ^un apostat et à un autre de ses amis, infidèle, qui détestait le nom chrétien. Ils convinrent de présenter une requête au régent du royaume, nommé Thua ; elle contenait les accusations suivantes ;
1° Qu'Emmanuel Phuoc, chrétien, et ses parents, contre l'obéissance due à l'édit du roi qui proscrit la loi des Portugais (c'est ainsi qu'ils appellent la loi chrétienne), étaient les protecteurs déclarés de deux Euro-
péens qui enseignent cette loi, et qu'ils les tenaient cachés dans leurs maisons et dans leur village ;
2° Que ces Européens avaient érigé dans leur village une église, où ils enseignaient leur loi aux peuples ;
3° Que les peuples accouraient par milliers de tout le royaume à cette église ;
4° Que les Européens avaient des églises dans plusieurs autres bourgades, et que quand les mandarins y faisaient leurs visites, ils fermaient les yeux sur ce désordre. Cette requête fut suivie d'une seconde dont on n'a pu avoir la copie. Tout ce qu'on sait, c'est qu'elle était pleine d'invectives contre la religion chrétienne, et de calomnies contre les missionnaires et leurs néophytes.
Les chrétiens de Kesat eurent un secret pressentiment des accusations calomnieuses qu'on avait portées contre eux à la cour. C'est pourquoi, à tout événement, ils songèrent à mettre en sûreté les vases sacrés, les ornements de l'église et les meubles les plus précieux qu'ils avaient dans leurs maisons. Emmanuel Phuoc, qui prévoyait que ce serait sur lui d'abord que tomberait la foudre qui commençait à gronder, ne perdit point de temps et mit à couvert une bonne partie de ce qui pouvait être profané ou enlevé par les infidèles. Les autres chrétiens, qui ne croj^aientpas que l'orage fût si près d'éclater, usèrent de plus de lenteur et se trouvèrent surpris.
Le P. Buccharelli résidait à Kesat. Ayant appris que la cour avait fait partir trois mandarins et une centaine de soldats pour s'assurer de cette bourgade, il en donna avis aux chrétiens. A cette nouvelle, la consternation fut générale. L'approche de leurs persécuteurs, et la fi'ayeur dont ils furent saisis, ne leur laissèrent guère la liberté de prendre les mesures convenables dans de pareilles conjonctures. Les uns quittèrent leurs maisons, d'autres y restèrent, ne sachant quel parti prendre.
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Le P. Buccharelli et ses catéchistes n'eurent que le temps de sortir de la bourgade ; ils n'en étaient pas éloignés quand les soldats arrivèrent et l'investirent. En même temps, les mandarins firent publier de tous côtés, à haute voix, une défense, sous peine de mort, de sortir du village. Ainsi les chrétiens se trouvèrent assiégés toute la nuit.
Le jour ne commençait qu'à paraître, lorsque les mandarins entrèrent dans la bourgade, et s'assemblèrent dans la maison où se tient le conseil. Ils ordonnèrent à tous les habitants de s'y rendre. On appela ceux qui avaient été dénoncés comme chrétiens. On commença par Emmanuel, qui avait disparu. On nomma ensuite les six néophytes, ses parents, et, à mesure qu'ils paraissaient, ils étaient liés et garrottés par les soldats. On leur donna d'abord pour prison la chambre même du conseil, et on congédia les autres. Après cette expédition, les mandarins, suivis de leur soldatesque, allèrent tout saccager dans l'église et dans les maisons des chrétiens
La première maison où ils entrèrent, fut celle d'Emmanuel. Comme il avait la réputation d'être riche, ils se flattèrent d'y trouver de quoi contenter leur avarice. Mais la précaution qu'il avait prise trompa leur espérance ; ils en sortirent les mains vides.
De là, ils allèrent dans notre église, où ils trouvèrent encore des ornements et des images qu'on n'avait pas eu le loisir de mettre à couvert. Ils les transportèrent dans la maison voisine d'un chrétien nommé Luc Thu, qui eut le bonheur dans la suite de donner sa vie pour Jésus- Christ. Comme on le prit pour un de ces prédicateurs de la loi chrétienne, on le maltraita cruellement, et on l'enferma dans une rude prison. Ils continuèrent leur pillage dans l'église des Dominicains, et dans les autres maisons des chrétiens qu'ils avaient emprisonnés. Etant retournés à la chambre du conseil où l'on avait arrêté les
six chrétiens, ils leur mirent les fers aux pieds et les firent traîner dans les prisons. Trois jours après, ils se retirèrent de Kesat et conduisirent à la cour les six prisonniers. On laisse à juger quelle fut la désolation des chrétiens de voir la profanation de leurs églises, le saccagement de leurs maisons et les cruels traitements qu'on venait d'exercer sur une troupe de néophytes qui n'avaient d'autre crime que leur attachement à la foi.
Dès qu'ils furent arrivés à la cour, les prisonniers furent présentés au tribunal. On étala à leurs yeux des chaînes d'une pesanteur énorme et tous les instruments de leur supplice. Le mandarin jeta par terre un crucifix et leur déclara que le seul mo3'en de sauver leur vie et leur liberté était de le fouler aux pieds. Trois néophytes, effrayés par ce spectacle de terreur, rachetèrent leur vie par une lâche et criminelle obéissance au mandarin. Les autres, plus fermes dans la foi, frémirent à cette proposition impie et s'offrirent généreusement aux tortures et à la mort. Aussitôt on leur attacha des chaînes de fer au cou, aux pieds et aux mains, et on les emprisonna. De là, les mandarins allèrent faire leur rapport au régent de l'expédition de Kesat et lui présentèrent tout ce qu'ils y avaient trouvé qui servait au culte divin. A cette vue, le régent entra en une espèce de rage et, dans ce premier accès de fureur, il ordonna à un de ses eunuques et à un mandarin de confiance d'aller à Kesat, et d'y faire de nouvelles recherches de tous les meubles consacrés au service des autels. Ils exécutèrent ponctuellement ses ordres ; mais ils ne trouvèrent presque rien dans les églises, ni dans les maisons, parce qu'on avait eu le loisir de cacher sûrement tout ce qui avait échappé à l'avidité du soldat. Ils se contentèrent de mener prisonnier à la cour un néophyte qui était au service des missionnaires. En rendant compte de leur commission au régent, ils lui firent une description
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exacte de la forme et de la grandeur des églises où les fidèles s'assemblaient. Ce barbare dépêcha sur l'heure d'autres mandarins à Kesat pour y dresser le plan de ces églises et le lui apporter.
Ce fut à cette occasion que les soldats, se croyant autorisés, n'épargnèrent ni les insultes, ni les violences, ni les mauvais traitements. Ils se répandirent dans toutes les maisons, et ils y pillèrent tout ce qui leur tomba sous les mains, frappant à droite et à gauche ceux qui se rencontraient sur leur passage. Toute la bourgade fut consternée à un point, qu'une femme saisie de frayeur accoucha avant terme, et qu'une autre, de crainte et de désespoir, se donna la mort à elle-même. Tout le peuple en mouvement vint porter ses plaintes aux mandarins en leur remettant devant les yeux ces deux tristes événements. Ils en furent frappés, et leur autorité modéra à l'instant la fureur et l'avidité du soldat.
Cependant, ils dressèrent le plan des deux églises et ils le portèrent à la cour. Le t^^ran, après l'avoir considéré, envoya pour la quatrième fois les mandarins à Kesat, avec ordre d'abattre les églises et d'en faire transporter les matériaux à la cour, pour être employés à construire ou à réparer les pagodes. Ces nouveaux mandarins, gagnés par une somme d'argent, usèrent de modération dans l'exécution de leurs ordres ; cependant notre église fut entièrement démolie ; il n'y resta pas pierre sur pierre.
La désolation fut d'autant plus grande, que la bourgade de Kesat a toujours été tranquille, dans le temps même des plus rudes persécutions ; que d'ailleurs il n'y a que six familles idolâtres ; qu'elle renferme dans ses murs plus de deux mille chrétiens, dont dix-sept cents sont sous la conduite des missionnaires jésuites ; qu'aux grandes fêtes, on voyait dans notre église jusqu'à cinq ou six mille néophytes qui accouraient de trente et qua-
rante lieues, attirés par la dévotion et par la pompe des cérémonies avec lesquelles on solennisait ces saints jours ; qu'enfin c'est de Kesat que les missionnaires, qui y résidaient comme dans un asile assuré, partaient plusieurs fois durant le cours de l'année pour se répandre dans les diverses provinces du roj'aume et y cultiver cette église naissante.
La persécution, qui avait pris naissance dans la bourgade de Kesat, s'étendit bientôt dans les autres provinces. Presque au même temps, dans la province du sud, un apostat, cherchant à se venger d'un gentil qui favorisait notre religion, et dont la femme et les enfants étaient chrétiens, imita l'exemple que lui avait donné le renégat de Kesat, et par une requête remplie d'invectives et de calomnies contre la loi chrétienne, il dénonça les néophytes aux mandarins de la cour. A l'instant, on dépêcha un mandarin avec quarante soldats, pour entrer à l'improviste dans la bourgade appelée Koumay, où le P. François de Chaves faisait sa résidence. Le mandarin grossit sa troupe en chemin des soldats de plusieurs peuplades voisines, et une nuit qu'on s'attendait à rien moins, la brigade fut investie.
Le [bruit des tambours et de la mousqueterie apprit au missionnaire le péril où il se trouvait. Il se sauva comme il put et il passa dans une autre province. Mais il n'est pas concevable ce qu'il eut à souffrir en chemin ; il était à demi nu, sans nulle provision pour subsister, et souvent obligé de s'enfoncer jusqu'au cou dans les rivières on dans la fange des marais, pour n'être point aperçu des infidèles.
Cependant, les soldats entrèrent dans la maison du missionnaire et prirent quatre néophytes qui l'accompagnaient ordinairement dans ses courses apostoliques, et qui n'avaient pas eu le temps de s'évader. Ils y pillèrent tout ce qui n'avait pu être caché, se saisirent de
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quelques autres chrétiens et les conduisirent aux prisons de la cour. La même exécution se fît dans la province du couchant : notre église fut pillée, et les prisons furent remplies de chrétiens.
Dans la province de Nghegein étaiUun chrétien appelé Thadée Tho, qui avait eu quelques accès de démence, mais qui fit bien voir dans la suite, par le courage avec lequel il donna son sang pour Jésus-Christ, que cette aliénation d'esprit n'était que passagère. Ce néophyte, poussé d'un zèle indiscret, entra dans la salle de Confucius, que ces peuples révèrent comme leur docteur, renversa sa statue et la foula aux pieds. Quelques gentils se jetèrent à l'instant sur lui, l'accablèrent de coups et le traînèrent au tribunal du gouverneur, auquel ils demandèrent justice de l'outrage fait à leur maître.
Ils accusèrent aussi les chrétiens d'avoir été les instigateurs de cette action qui déshonorait le premier de leurs sages. Le gouverneur écouta leurs plaintes et fit arrêter ceux qu'on lui déférait comme coupables ; mais, après s'être informé de la vérité du fait, il ne punit que légèrement ce néophyte, qu'il regarda comme un esprit faible, et relâcha les chrétiens dont il reconnut l'innocence. Indignés de cette indulgence, les infidèles en portèrent leurs plaintes au tribunal du régent. A la première lecture de la requête, le tyran entra dans ses accès ordinaires de fureur et ordonna que sans délai on amenât dans les prisons de la cour tous les chrétiens dont on lui avait donné la liste. L'ordre s'exécuta avec une extrême diligence.
En même temps, il porta un nouvel édit qui proscrivait la religion chrétienne dans tout le royaume, avec ordre de le publier incessamment dans l'étendue de chaque juridiction et de le faire exactement observer.
Ce fut là comme le signal de la persécution générale. Dans chaque province, on renversa les églises : les chré-^
tiens eux-mêmes en ruinèrent quelques-unes pour ne les pas exposer à la profanation des infidèles. Les ministres de l'Evangile erraient de province en province, fuyant de tous côtés par des chemins détournés et impraticables, sans trouver nulle part ni repos ni sûreté.
Les néophytes consternés étaient poursuivis de toutes parts, et s'ils échappaient aux recherches des mandarins, ils tombaient entre les mains des soldats et des gentils, qui entraient à main armée dans leurs maisons et y mettaient tout au pillage. Grand nombre de chrétiens chargés de chaînes étaient envoyés aux prisons de la cour : enfin on n'épargnait ni la réputation, ni les biens, ni la vie de ceux qui avaient embrassé la foi.
Quelques mois s'étant écoulés, on fît comparaître les prisonniers devant les juges, qui leur donnèrent le choix, ou de la mort ou de renier leur foi, et de fouler aux pieds le crucilix. La vue des tortures et des supplices ébranla la constance de quelques-uns ; mais plusieurs autres, en qui la crainte et l'amour de Dieu prévalurent, considérèrent d'un œil intrépide ce formidable appareil et protestèrent qu'ils préféraient toujours leur foi à la conservation d'une vie fragile.
Un d'eux se distingua ; c'était un vieillard appelé Luc Thu, bien plus vénérable encore par sa vertu exemplaire que par son grand âge. Lorsqu'on lui commanda de fouler aux pieds limage du Sauveur, il se prosterna aussitôt devant elle ; il la prit entre les mains et, l'élevant au-dessus de sa tète par respect, puis la serrant étroitement sur son sein, et élevant son cœur à Jésus- Christ : « Mon Seigneur et mon Dieu, dit-il d'un ton de voix ferme et affectueux, vous qui sondez les cœurs, vous connaissez les sentiments du mien ; mais ce n'est pas assez, je veux les manifester à ceux qui croient m'épouvanter par leurs menaces ; qu'ils sachent donc que ni les plus affreux tourments ni la mort la plus cruelle oe
pourront jamais me séparer de votre amour. » Il semble que la fermeté de ce vieillard eût fait passer dans l'âme des mandarins la frayeur qu'ils avaient voulu lui inspirer. Sans le questionner davantage, ils le renvoyèrent en prison avec les autres chrétiens. Là il mit par écrit sa profession de foi mêlée de réflexions par lesquelles il prouvait qu'il n'y avait point de véritable loi que celle de Jésus-Christ, et qu'il fallait nécessairement la suivre pour sauver son âme et mériter la béatitude éternelle.
Cet écrit fut porté au tribunal des mandarins ; ils le lurent et ne purent s'empêcher d'avouer qu'il ne contenait rien que de conforme à la droite raison ; ils jugèrent même que ce bon vieillard devait être traité avec moins de rigueur. En effet, sa vertu et son zèle le rendaient respectable jusque dans les fers ; et quoique accablé du poids de ses infirmités et des incommodités d'une affreuse prison, se soutenant toujours par son courage, il ne cessait de consoler ses compagnons et d'animer leur ferveur. A l'égard des autres chrétiens qu'il n'était pas à portée d'entretenir, illeurécrivait des lettres remplies de l'esprit de Dieu, pour les exhorter à la constance dans les tourments et à la persévérance dans la foi.
Le tyran Chua n'était qu'à demi satisfait, parce que, nonobstant ses ordres et la ponctualité avec laquelle ils s'exécutaient, on n'avait pu encore, depuis un an que durait la persécution, se saisir d'aucun missionnaire. Enfin il eut lieu d'être content, et ce fut pour lui un sujet de triomphe d'apprendre que les PP. François-Marie Buccharelli et Jean-Baptiste Messari étaient arrêtés. Voici comment la chose arriva.
Les fatigues et les travaux que ces deux hommes apostoliques avaient à souffrir leur causèrent une maladie lente, qui les consumait insensiblement. Le P. Joseph Pires, provincial du Japon, qui fut informé du triste état où ils se trouvaient, leur ordonna de passer à la Chine.
Ils étaient déjà arrivés sur les confins de cet empire, dans un lieu qu'on appelle Lofeu, qui est tributaire des deux couronnes.
Quelque soin qu'ils prissent de se cacher, les infidèles furent bientôt instruits de leur arrivée; c'est ce qui porta les missionnaires à se retirer ailleurs. Ils allèrent à trois lieues de là ; on les y poursuivit encore. Enfin, pour éviter plus sûrement des persécutions si acharnées, ils se réfugièrent dans un bois que d'épaisses broussailles rendaient presque impénétrable. Il semblait qu'ils étaient là en sûreté, et qu'ils n'avaient d'autres ennemis à craindre que les bêtes féroces ; mais les gentils apprirent qu'un chrétien avait connaissance du lieu de leur retraite; ils le contraignirent, à force de tourments, de le manifester, et aussitôt les mandarins s'y transportèrent avec une troupe de soldats ; ils surent si bien se partager dans le bois, qu'ils n'}' laissèrent aucune issue propre à s'évader.
Ils saisirent donc les deux pères, trois catéchistes qui les accompagnaient et un jeune enfant qui était à leur service, et ils les conduisirent en un lieu qu'on appelle Anloam.
Ils y furent détenus pendant quelques jours, et durant ce temps-là, on mit leur patience à de continuelles épreuves. Quelques petits mandarins, cherchant à se divertir à leurs dépens, n'épargnèrent ni les termes méprisants, ni les railleries amères, ni les insultes et les affronts. Les missionnaires n'opposèrent à ces outrages qu'un modeste silence, tant qu'il n'y eut que leurs personnes qui y fussent intéressées ; mais lorsque les mandarins portèrent l'insolence jusqu'à attaquer la loi de Jésus-Christ et à vouloir contraindre les pères et les catéchistes à se prosterner devant leurs idoles, ce fut alors que les missionnaires rompirent ce silence et que leur zèle s'enflamma.
Le P. Messari prit la parole, et avec un air grave et
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plein de feu : « Osez-vous bien, leur dit-il, vile set méprisables créatures que vous êtes, insulter à l'Auteur de votre être, et transporter au démon un culte et des adorations qui ne sont dus qu'à Dieu seul ; l'enfer, qui est leur partage, sera aussi le vôtre. Pour nous, qui sommes les ministres du souverain Maître de l'univers, nous enseignons aux hommes le chemin du ciel, et nous espérons d'y arriver un jour, tandis que vous autres, si vous ne renoncez à vos idoles pour suivre la loi du vrai Dieu, vous serez en proie aux feux éternels. » Des vérités si salutaires auraient pu faire impression sur des cœurs dociles ; mais les mandarins étaient engagés trop avant dans l'idolâtrie. Pour causer donc un nouveau chagrin aux pères, ils prirent le barbare dessein de faire donner en leur présence la bastonnade au jeune homme qui était à leur suite ; mais le P. Messari arrêta leurs bras et les couvrit de confusion. « Qu'a fait de mal cet enfant ? leur dit-il ; la faiblesse de son âge ne prouve-t-elle pas suffisamment son innocence? Si c'est un crime, selon vous, de pratiquer la loi de Jésus-Christ, c'est moi qui la lui ai enseignée, je suis le seul coupable. »
On persécutait pendant ce temps-là les chrétiens de Lofeu et on ne faisait grâce qu'à ceux qui pouvaient par argent se délivrer des prisons.
Nous avions une église à Vannim, à deux lieues de distance de Lofeu : Chua lui-même nous en avait accordé le terrain pour nous servir de sépulture ; c'est là que reposent les cendres des PP. Jean de Seghiera et François de Noghiera. Cette église fut détruite. On se donna de grands mouvements pour découvrir les caté chistes qui y résidaient ; mais ils s'étaient réfugiés dans les bois, où ils souffrirent beaucoup, n'aj^ant pour nourriture que des fruits sauvages et étant dans un danger continuel d'être dévorés des tigres, qu'on trouve à foison dans cette contrée.
Cependant on traîna à la cour les prisonniers chargés de fer. A leur arrivée, ils comparurent devant les mandarins. On n'a rien appris de ce qui se passa dans cette audience ; ou sait seulement que du tribunal on les mena dans deux prisons séparées, qu'ils y furent gardés nuit et jour par des soldats, et qu'outre les durs traitements qu'ils essuyèrent, on les laissa manquer des choses les plus nécessaires. Tel fut le soulagement qu'on procura à ces deux confesseurs de Jésus-Christ, si fort affaiblis, et parles maladies précédentes, dont ils n'avaient pu se rétablir, et par les fatigues d'un long et pénible voj'age, qu'on leur avait fait faire sous un climat brûlant et dans une saison où les chaleurs sont excessives.
Ces exécutions tyranniques émurent de compassion jusqu'aux infidèles eux-mêmes. Un mandarin de lettres, président du second tribunal delà cour, traitant de quelque affaire d'Etat avec le régent, fit tomber adroitement le discours sur la persécution présente, et se servant à propos de la liberté qu'il paraissait lui donner : « Seigneur, lui dit-iljl'éditque Votre Altesse a publié contrela loi chrétienne, apporte un grand préjudice au rojaume ; il sert de prétexte aux plus violentes extorsions ; les petits comme les grands s'en prévalent pour opprimer un peuple nombreux. Je connais à fond ces chrétiens qu'on vexe d'une manière si étrange ; ce sont des esprits doux, paisibles, ennemis de toute dissension, exacts à pajer le tribut ; que leur demandez-vous davantage ? J'entrerais volontiers dans un accord avec Votre Altesse. Je lui donne trois ans pour faire la guerre à feu et à sang aux chrétiens, et je m'engage à perdre la tète sur un échafaud, si, ce terme expiré, elle vient à bout de détruire le christianisme. D'un autre côté, je consens à subir la même peine, si, les laissant vivre en paix et leur accordant le libre exercice de leur religion, elle entend dire qu'ils aient excité le moindre trouble et qu'on ait aperçu
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parmi eux la plus légère étincelle de révolte. » Ce raisonnement si plausible ne fit qu'effleurer l'esprit du tyran, et il n'y répondit que par un silence affecté.
Une autre fois, le même mandarin se trouvant au conseil avec les autres officiers de son tribunal, l'affaire des chrétiens fut mise sur le tapis. Un de ces officiers, ennemi capital du nom chrétien, s'avisa de dire que le régent s'y prenait mal et qu'il ne réussirait jamais à proscrire cette loi étrangère, qu'il n'eût fait sauter les têtes d'un grand nombre de ses sectateurs. Le mandarin, jetant sur lui un regard sévère : « Vous croyez donc, lui dit-il, que c'est un crime digne de mort que d'être chrétien ?» A ces mots, l'officier rougit et changea de discours.
Le tyran eut à essuyer de pareilles remontrances d'un autre mandarin, son gendre, et général des troupes dans la province du Sud. « Je ne puis pas vous dissimuler, Seigneur, lui dit ce mandarin, que tout est confusion dans ma province, et qu'on trouve de l'embarras à percevoir les tributs. Les officiers de différents mandarins, d'autres qui prennent ce titre sans l'être, parcourent les maisons comme des furieux et mettent tout au pillage ; la crainte de tomber en des mains si barbares, disperse de tous côtés ce pauvre peuple. C'est un triste spectacle de voir des vieillards, des femmes, des enfants, errer comme des étrangers dans le sein même de leur patrie. Pour se soustraire à une si cruelle oppression, les uns se font des demeures souterraines, où ils s'enterrent tout vivants avec leurs effets; les autres courent chercher un asile dans le fond des forêts, parmi les bêtes sauvages. Des familles entières, fugitives et dépouillées de tout, sont réduites à périr de faim et de misère. Les prisons de la cour et des provinces sont remplies de chrétiens ; ceux qui ont pu échapper aux perquisitions n'osent paraître dans les marchés publics, et le commerce dépérit
sensiblement. Ah ! Seigneur, laissez attendrir votre cœur à tant de calamités ; un mot de votre bouche arrêtera le cours de ces injustices et rétablira le calme dans nos provinces. Après tout, ces chrétiens qu'on opprime sont irréprochables dans leur conduite ; ils sont fidèles au roi, zélés pour son service et des plus ardents à fournir aux dépenses de l'Etat. « A ce discours, le régent répondit que ce n'était pas de son propre mouvement qu'il avait entrepris d'abolir le christianisme et qu'il persécutait les chrétiens, qu'il y avait été forcé parles plaintes des tribunaux, et que ces plaintes étaient de nature à ne pouvoir se dispenser d'user de sévérité.
Il n'3' eut pas jusqu'au menu peuple qui ne fût touché de l'oppression où étaient les chrétiens. Les gentils dune bourgade convinrent ensemble de retirer chez eux quelqu'un des missionnaires, supposant que leur maison serait pour lui l'asile le plus sûr, et qu'on aurait garde de les rechercher dans un village qu'on savait n'être composé que d'infidèles. Ces offres furent reçues avec reconnaissance ; mais on ne crut pas que, dans des conjonctures si délicates, il fût prudent de les accepter.
Il y avait déjà plus de six mois que les deux pères languissaient dans les fers. Les incommodités du lieu, la disette et les autres misères inséparables de leur captivité étaient devenues [extrêmes. Les mandarins qui les appelaient souvent à leur tribunal, où on les traînait les fers aux pieds, parmi les huées de la populace, ne pouvaient ignorer leurs souffrances ; elles étaient peintes sur leur visage hâve et exténué ; mais ces juges barbares, qui regardaient les ministres de Jésus-Christ comme des victimes destinées à la mort, se mettaient peu en peine de leur procurer du soulagement. Cependant il s'en fallait bien que les forces du corps égalassent leur courage ; à la fin, ils succombèrent à tant de maux et furent attaqués l'un et l'autre d'une maladie violente ; elle en-
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leva le P. Messari ; l'heure était venue où il plut à Dieu de couronner son invincible patience et son zèle infatigable pour la conversion des infidèles.
Ce n'est pas ici le lieu de décrire en détail toutes les vertus de l'homme apostolique ; un volume entier n'y suffirait pas : on pourra quelque jour donner l'histoire édifiante de sa vie et de ses travaux. Tout ce que je puis dire, pour me contenir dans les bornes d'une courte relation, c'est qu'il a poussé jusqu'à l'héroïsme la fermeté dans les plus grands périls, et la patience dans l'accablement de toutes sortes de maux. Il essuya une infinité de dangers sur mer et sur terre, pour porter le nom de Jésus-Christ aux différents peuples de cet Orient. Dans un de ces longs voyages, des voleurs le dépouillèrent, et le laissèrent étendu à terre et à demi mort des coups dont ils le chargèrent. Revenu à lui, il se trouva seul dans des lieux déserts et inhabités, sans vêtement, sans nourriture, couvert de blessures et destitué de tout secours humain ; c'est dans de pareilles occasions que par son courage il s'élevait au-dessus de lui-même ; et il avait coutume de dire que les hommes apostoliques sont nés pour souffrir et que les grands travaux sont leur aliment journalier.
Dans un autre voyage qu'il fit pour se rendre à la Cochinchine, il arriva à une bourgade nommée Thum- Bé, qui confine avec ce royaume. Le gouverneur chinois avait été autrefois chrétien, mais depuis plusieurs années il n'était plus qu'un indigne apostat. A peine le père parut-il dans cette bourgade, que les gentils conspirèrent contre sa vie. Ils allèrent en foule chez le gouverneur et le dépeignirent avec les plus noires couleurs : « C'est un homme détestable, lui dirent-ils ; il prend les ossements des morts, il en compose une certaine eau dont les effets sont pernicieux, il la verse sur la tête des peuples : ceux à qui ce malheur arrive ne sont plus maîtres d'eux-mêmes.
et par la vertu de cette eau enchantée, ils sont forcés de se faire chrétiens. »
Cette ridicule accusation frappa l'esprit crédule du gouverneur ; il fit emprisonner le père, et peu de jours après il le condamna à avoir la tête tranchée. La sentence était sur le point de s'exécuter, lorsqu'un bonze fit comprendre au gouverneur qu'il allait s'attirer la plus fâcheuse afi"aire et que le roi de la Cochinchine s'offenserait vivement, s'il faisait mourir un des frères du P. Antoine Arnedo, que ce prince honorait de son estime et de son amitié. Cette remontrance eut son effet ; le gouverneur suspendit l'exécution de sa sentence et, après y avoir fait des attentions sérieuses, il rendit la liberté au père, en lui ordonnant de sortir au plus tôt des terres de son district. Le père obéit ; mais il fut doublement affligé, et d'être à la porte de sa chère mission, après laquelle il soupirait depuis longtemps sans pouvoir y entrer, et encore plus de se voir arracher la couronne du martyre qu'il tenait presque entre les mains.
Il lui fallut retourner pour la seconde fois à Macao ; mais il n'y demeura pas longtemps, et il fit tant d'instances auprès de ses supérieurs qu'il obtint la permission d'entrer dans le royaume du Tunquin. C'est là que des travaux immenses l'attendaient : la conversion d'un grand nombres d'infidèles en fut le fruit et une mort glorieuse en a été la récompense ; elle arriva le 15 juin de l'année 1723. Ce père, âgé de cinquante ans, laisse à sa Compagnie les plus grands exemples de toutes les vertus religieuses et apostoliques, et la gloire de voir augmenter le nombre de tant d'autres de ses enfants, qui ont eu le bonheur de souffrir la mort pour la cause de Jésus- Christ.
Le régent, ayant appris la mort du P. Messari, ordonna que son corps fût porté hors la ville. Ce père, le troisième jour de son décès, fut enterré avec les
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mêmes fers qu'on lui avait mis aux pieds lorsqu'on l'arrêta prisonnier. Sept mois après, le P. Stanislas Machado le fit transférer dans l'église de Kène, qui avait échappé aux profanations des infidèles ; c'est là que repose ce précieux dépôt.
Cependant la maladie du P. Buccharelli devenait de jour en jour plus dangereuse, et l'on commençait à désespérer de sa vie. Le mandarin qui était proposé pour sa garde, soit par un mouvement de compassion naturelle, soit qu'il craignît de s'attirer des reproches du régent, le tira de sa prison pour le mettre dans une autre moins incommode, et fit venir un médecin pour le soigner, ou plutôt pour empêcher que la mort ne le dérobât au supplice qui lui était préparé.
Enfin, après une année de la plus douloureuse détention, le père et les néophytes prisonniers apprirent que le tribunal venait de les juger et de les condamner à mort. Transportés de joie à cette nouvelle, et pour rendre publique cette réjouissance, ils se vêtirent d'habits neufs. Les chrétiens accoururent en foule aux prisons et, baisant respectueusement les pieds de ces illustres confesseurs de Jésus-Christ, les félicitèrent de leur honneur et leur dirent les derniers adieux avec ces tendres sentiments que la foi et la vraie charité inspirent. Tous se confessèrent et reçurent la communion de la main d'un prêtre tunquinois, qui depuis plusieurs années était détenu dans la même prison en haine de la foi.
Le 11 d'octobre fut le jour de leur triomphe ; les prisons furent ouvertes et les prisonniers conduits dans ime place vis-à-vis le palais du tyran. On les rangea sur une même ligne, le P. Buccharelli à la tête ; suivaient les chrétiens, puis les gentils accusés de divers crimes. Un officier de la cour sortit du palais et publia à haute voix que Son Altesse, par un efiet de sa haute pitié, faisait grâce à ceux qui, étant fils uniques, pourraient rache-
ter leur vie par une somme d'argent. Il écrivit ensuite les noms de ceux qui étaient en état de financer et en porta la liste au régent.
Un moment après, il revint pour une seconde fois, tenant à la main la sentence de mort contre chacun de ceux qui composaient cette troupe. Il commença par le P. Buccharelli et s'approcha de lui : « Vous, étranger, lui dit-il, parce que vous avez prêché aux peuples la loi chrétienne, qui est proscrite dans ce royaume, Son Altesse vous condamne à avoir la tête tranchée. » Le père baissa modestement la tête et dit d'un air content : « Dieu soit béni. »
L'officier adressa ensuite la parole à Thadée Tho : « Vous êtes condamné au même supplice, lui dit-il, parce que vous êtes disciple de cet étx^anger etquevous suivez la loi de Jésus-Christ ; et, de plus, votre tête sera pendant trois jours exposée sur un pieu aux yeux du public. » Il continua de lire à tous les autres leur sentence, qui était conçue en mêmes termes et motivée de la même manière.
Après avoir lu aux gentils leur condamnation et les différents crimes pour lesquels ils devaient perdre la vie, il finit par la lecture de la sentence, qui condamnait plusieurs autres chrétiens à avoir soin des éléphants, les uns pendant toute leur vie, les autres pendant un certain nombre d'années, alléguant toujours pour cause de leur condamnation la profession qu'ils faisaient du christianisme.
Aussitôt que ces sentences furent prononcées, on ramena dans les prisons ceux qui s'étaient engagés à fournir de l'argent et les autres qu'on avait condamnés à prendre soin des éléphants. A l'égard de ceux qui étaient sentenciés à mort, on ne leur donna point de trêve ; sur-le-champ ils furent conduits par une nombreuse escorte de soldats au lieu du supplice, éloigné
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d'une grande lieue de la ville. Ils furent suivis d'une multitude innombrable de peuple, que la curiosité attirait à ce spectacle ; le P. Buccharelli marchait à la tête, et ses néophytes le suivaient immédiatement.
A peine eurent-ils fait quelques pas, que l'un d'eux entonna les prières qui se chantent dans l'église et les litanies de la sainte Vierge ; les autres lui répondirent sur le même ton, et avec les mêmes sentiments de piété ; jusqu'au terme ils ne cessèrent de chanter les louanges de Dieu. Elles n "étaient interrompues que par de courtes exhortations que leur faisait de temps en temps leur cher pasteur, pour soutenir et animer leur constance : « Encore quelques heures, leur disait-il, nous serons délivrés de ce malheureux exil, et nous posséderons Dieu dans le ciel. » C'est ainsi qu'ils sanctifiaient cette marche pénible et ignominieuse. Cependant le P. Buccharelli, qui n'était pas rétabli de sa maladie, et qui marchait à jeun et sous la pesanteur de ses chaînes, ne put résister à cette fatigue ; il tomba en défaillance, et il fallut le soutenir le reste du voyage.
Dès qu'ils furent arrivés au lieu destiné à leur supplice, le p. Buccharelli se prosterna plusieurs fois, baisant avec respect cette terre qui allait être arrosée de son sang, et offrant à Dieu sa vie en sacrifice. Les bourreaux se saisirent des prisonniers ; ils les attachèrent chacun à un poteau, les mains liées derrière le dos.
Dans ce moment, parurent en l'air une sorte d'oiseaux tout blancs, qu'on n'avait jamais vus dans le pays, et qui attirèrent les regards et causèrent la surprise de ce grand peuple assemblé. Ces oiseaux voltigeaient sans cesse sur la tête des chrétiens, et plus souvent sur celle du P. Buccharelli, se jouant ensemble avecleurs ailes en faisant en l'air comme une espèce de fête. Les gentils euxmêmes remarquèrent que ces animaux affectaient de ne point voltiger sur la tête des infidèles. Plusieurs d'entre
eux furent frappés de la nouveauté du spectacle ; d'autres s'écrièrent en se moquant que, si le Dieu des chrétiens était si puissant, il n'avait qu'à ordonner à ces oiseaux d'élever en l'air ses adorateurs et de les arracher des mains de leurs bourreaux.
Enfin tout étant disposé et les confesseurs de Jésus- Christ étant liés aux difiérents poteaux, on leur trancha la tête. Celle du P. Buccharelli tomba la première. Il n'était âgé que de trente-sept ans ; il en avait passé vingtdeux dans la Compagnie, et il en employa sept dans les fonctions laborieuses de cette mission. Lorsqu'on le fit prisonnier, le mandarin chinois voulait à force ouverte l'enlever à ses persécuteurs : le père, qui en fut informé, le conjura de n'en rien faire et, pour l'en détourner plus efficacement, il lui représenta que toute la mission ressentirait le contre-coup de cette violence.
Quand on lui eut mis les fers aux mains et aux pieds, il les baisa avec respect, et, loin de se plaindre de leur pesanteur, il les regardait souvent avec complaisance, et plutôt comme une marque de décoration que comme un sj'mbole de captivité. Dans les différents interrogatoires qu'il eut à subir, il ne répondait à ses juges qu'autant qu'il était nécessaire ; du reste, il gardait un profond silence ; mais quand il leur arrivait de parler avec mépris de la loi de Jésus-Christ, alors il prenait un visage sévère et s'étendait fort au long sur l'excellence et la sainteté de cette loi. Il montrait la nécessité de la suivre pour mériter les récompenses du ciel et éviter les peines de l'enfer. Il leur reprochait hardiment l'injustice criante dont ils se rendaient coupables en traitant si cruellement une troupe d'innocents à qui on faisait un crime de l'avoir embrassée. Dans une de ces occasions, un de ses juges lui demanda s'il faisait réflexion qu'il parlait à des mandarins, qui étaient les maîtres de son sort et qui avaient sa vie entre leurs mains. « Je ne crains point la
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mort, leur répondit- il d'un ton ferme, je ne crains que Dieu. »
La nuit suivante, les chrétiens vinrent rendre les honneurs funèbres à leur cher père en Jésus-Christ. Ils renfermèrent son corps dans un cercueil et l'inhumèrent au lieu même où il avait répandu son sang pour la foi ; mais quelques mois après le frère Thomas Borgia le transféra dans notre église de Damgia, où il est maintenant en dépôt. On rapporte plusieurs guérisons miraculeuses qui se sont opérées par les mérites du serviteur de Dieu ; je n'en dirai rien, parce que jusqu'ici on n'a pas été en état d'en tirer des témoignages authentiques.
Pierre Frieu fut le second à qui on coupa la tête ; c'était un zélé catéchiste. Il avait fait vœu de pauvreté, de chasteté et d'obéissance entre les mains du père supérieur de cette mission. C'est dans l'église d'Antap qu'il fut arrêté prisonnier; le refus constant qu'il fit d'abjurer la foi et de marcher sur un crucifix, et la sainte liberté avec laquelle il annonçait à ses juges les vérités de la religion, l'exposèrent à diverses tortures très cruelles, qu'on lui fit souffrir dans le cours de sa captivité.
On nomme le troisième Ambroise Dao ; c'était un de ceux qui accompagnaient les deux pères quand ils furent arrêtés sur les confins de la Chine. Comme il servait de premier catéchiste au P. Buccharelli, plusieurs fois, à force de tourments, on voulut l'obliger à nommer les bourgades où les missionnaires allaient administrer les sacrements. Sous les coups redoublés, et au milieu des plus vives douleurs, il ne fit point d'autres réponses que celles-ci : « Je sais que mon maître est un grand homme de bien ; ce n'est que sa haute vertu qui m'a attaché à son service ; je n'ai rien autre chose à vous dire, et quand vous me tueriez, vous n'en sauriez pas davantage. » Lorsque les chrétiens allaient le visiter dans sa prison, il les charmait par ses discours édifiants.
« Tout pécheur que je suis, leur disait-il, je sais que Dieu m'appelle à la gloire de verser mon sang pour son saint nom. »
Le quatrième et le cinquième s'appellent Emmanuel Dien et Philippe Mi, deux fervents catéchistes, dont la constance a été éprouvée par les rigueurs d'une longue prison, par les divers tourments qu'on leur fit endurer, et enfin par la mort, qu'ils reçurent avec joie, et dont Dieu couronna leur zèle.
Ce LucThu, dont nous avons déjà parlé, futle sixième à avoir la tête tranchée. Dès les premiers commencements de la persécution qui s'éleva dans la bourgade de Kesat, pressé de l'extrême désir de donner sa vie pour Jésus-Christ, il alla se présenter aux mandarins et leur déclarer qu'il était chrétien. Dans les prisons, dans les tribunaux, il ne cessa de confesser sa foi, et lorsque les juges, pour lui imposer silence, le menaçaient de la mort : « C'est l'unique objet de mes vœux, leur répondaitil ; de grâce, prononcez au plus tôt ma sentence, donnezla-moi que je la baise. » Il fut mis deux fois à de violentes tortures ; il semblait qu'il y prît de nouvelles forces ; il en sortait toujours avec un visage gai et content.
Sa gaieté ne l'abandonna pas pendant les deux ans qu'il fut détenu prisonnier; mais elle augmenta beaucoup lorsqu'on lui apporta la nouvelle de sa condamnation. Sa femme étant venue le voir : « Prenez part à ma joie, lui dit-il en l'embrassant tendrement, je vais donner ma vie pour Jésus-Christ ; au reste, ne vous avisez pas de prendre le deuil après ma mort : des vêtements lugubres ne conviennent point à un jour de triomphe. » Puis, lui donnant une robe d ecarlate : «Voilà l'habit dont je vous ordonne de vous revêtir au moment que ma tête sera séparée de mon corps. » La pieuse chrétienne ne crut pas devoir se conformer à ses désirs, le peur d'aigrir
sans raison les gentils et d'exciter de nouveaux murmures.
Comme on était près de lui couper la tête, un mandarin, touché de compassion, éleva la voix et dit que ce vieillard n'ayant qu'un seul frère était du nombre de ceux à qui le régent faisait grâce moyennant une somme d'argent. Luc, prenant aussitôt la parole et montrant des yeux et de la main les catéchistes : « Vous n'y pensez pas, lui dit-il, tous ceux que vous voj-ez là sont mes frères. » Il finit ainsi glorieusement ses jours, à l'âge de près de soixante ans.
Luc Mai est le nom du septième, il était attaché au service de notre église de Heban, et il remplissait cette fonction avec un grand zèle ; sa constance fut égale dans les tourments. C'est lui qui, comme nous l'avons dit, entonna les litanies de la sainte Vierge et les autres prières, lorsque cette bienheureuse troupe de confesseurs marchait au lieu du supplice.
Thadée Tho fut le huitième ; on l'exécuta dans un lieu séparé, et en compagnie de quatre scélérats gentils, dont les têtes, comme la sienne, devaient être suspendues à un pieu et exposées pendant trois jours à la vue publique. Ces trois jours écoulés, le catéchiste de la ville royale alla lui donner la sépulture. Il fut étrangement surpris de voir la tête auprès de son corps aussi fraîche que si elle eût été coupée tout récemment, au lieu que les corps des gentils étaient noirs, défigurés, à demi pourris, et répandaient au loin une odeur qui empestait.
Paul Moi, catéchiste, qui avait imité ses compagnons dans leur constance au milieu des tourments, eut part à la couronne par une mort également glorieuse.
Enfin, le dernier de tous fut François Ham, celui-là même qui, saisi de frayeur à la vue des tourments qu'on lui préparait, s'en délivra par une lâche apostasie. Son crime se présenta bientôt à ses yeux dans toute son
énormité : honteux de sa faiblesse, il en conçut un repentir amer ; il en demanda pardon avec larmes aux chrétiens ; il s'en confessa avec de vifs sentiments de douleur ; et pour en faire une réparation authentique, il alla trouver ses juges ; il protesta en leur présence contre tout ce qu'il avait fait, et il leur fit une profession publique de la loi chrétienne, dans laquelle il leur déclara qu'il voulait vivre et mourir. La prison, les tourments, et enfin la mort soufferte pour Jésus-Christ, couronnèrent une pénitence si sincère et si généreuse.
La mort du pasteur et de ses disciples n'a pas mis fin à la persécution ; elle durait encore en l'année 1725, quoique un peu ralentie ; mais de si grands exemples de fermeté chrétienne ont produit les plus admirables effets : on voit la ferveur des fidèles se ranimer, et rien n'est plus commun parmi eux que le désir de sceller de leur sang les saintes vérités qu'ils croient. Ceux qui avaient scandalisé l'Eglise par leur chute, sont allés généreusement confesser leur foi devant les juges et sont entrés avec joie dans ces prisons, dont la seule image les avait effrayés ; de ce nombre, on en compte déjà trente qui y sont morts de pure misère. Les autres chrétiens, au nombre de cent cinquante-trois, condamnés à avoir soin des éléphants, à la vue du sang de leurs frères versé pour Jésus-Christ, se sentent un nouveau courage dans les fonctions humiliantes et pénibles auxquelles ils ont été dévoués en haine de la foi. Une multitude d'infidèles qui ont vu ou qui ont appris par la voix publique la tranquillité et la joie que les néophytes ontfait éclater au milieu des tourments et sous le fer des bourreaux, demandent avec empressement le baptême.
Quelque attention qu'on ait eue àobserver les missionnaires, ils ne laissent pas de parcourir en cachette les bourgades, de fortifier les fidèles par le fréquent usage des sacrements, d'admettre au baptême ceux qu'ils en
Persécution dans le royaume de Tunquin 95
jugent dignes ; et ce n'est pas pour eux une petite consolation de voir leur troupeau s'accroître de plus en plus par les mêmes moyens qu'on emploie à le détruire, en sorte que la réflexion que faisait Tertullien, au temps des persécutions de la primitive Eglise, se vérifie à le lettre dans la chrétienté de ce royaume : « Vous nous multipliez, disait-il, à mesure que vous nous moissonnez ; le sang répandu des fidèles est une semence féconde qui produit au centuple : Plares qiwties metimur a vobis, semen est sanguis christianorum. »