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Les corps des saints ont été ensevelis dans la paix

Persécution au Tonkin et en Cochinchine 431

La femme d'un mandarin, étonnée de la constance soutenue du serviteur de Dieu jusqu'au dernier moment, demande à un chrétien : « D'où vient que ce prêtre craignait si peu la mort ? — Nous attendons des biens éternels dans l'autre vie, » répondit-il, et il ajouta quelques paroles sur la religion. Plusieurs écoliers et chrétiens qui avaient été faits prisonniers, furent aussitôt élargis. « Abandonnez, leur dit quelqu'un, une religion qu'il en coûte tant d'observer. — Nous ne pouvons pas abandonner notre religion », répartit un néophyte, à voix intellible ; on n'y fit point attention .

Les trois provinces dont nous venons de parler relèvent immédiatement de la cour qui réside à Phu-xuân,dans la haute Cochinchine, et sont appelées pour cette raison provinces intérieures. Toutes les autres provinces, qu'on appelle extérieures, sont gouvernées par un grand mandarin, résidant à la ville royale du Tong-king, c'est-àdire à la ville qui était habitée par les anciens rois du Tong-king. Ce gouverneur en est comme le vice-roi; c'est lui qui communique les ordres de la cour aux gouverneurs particuliers de ces provinces. Le nombre des chrétiens est plus considérable dans ces provinces extérieures, surtout dans celle du Midi.

Le vice-roi, qui jusqu'à cette époque n'avait jamais fait paraître de haine contre la religion, envoya d'abord l'édit porté contre elle aux gouverneurs des provinces qui sont sous sa dépendance ; mais incontinent après, il envoya des exprès pour défendre de le publier et de l'exécuter. Il écrivit au roi pour lui représenter qu'il n'y avait aucun crime à reprocher aux chrétiens, qu'il n'était pas prudent de les persécuter, que c'était exposer à une sédition, qu'il y avait d'autres ennemis contre lesquels il était plus essentiel de se prémunir. Ces représentations entraînèrent des délais. Les missionnaires qui sont dans les provinces extérieures ignoraient tout ce qui se passait

dans la haute Cochinchine et dans les provinces intérieures ; ils n'en eurent connaissance qu'en apprenant l'arrestation de M. Jean Dat. Ils crurent d'abord que la persécution n'était que locale, et ils ne s'observaient que légèrement ; mais, bientôt après, informés qu'il y avait un édit du roi contre le christianisme, ils prirent plus de précautions ; ils y furent bien obligés. A cette nouvelle, la terreur se répandit partout ; on évacua le séminaire, le collège et toutes les maisons de Dieu. Cependant les gouverneurs de la plupart des provinces extérieures, qui n'avaient jamais inquiété les chrétiens, dont plusieurs même les avaient protégés, différèrent, suivant l'ordre du vice-roi, de publier l'édit de persécution. Néanmoins un grand nombre de mandarins inférieurs saisirent cette occasion pour vexer les chrétiens soumis à leur juridiction ; ils envoyèrent des espions, qui extorquaient des sommes plus ou moins considérables, suivant le degré de leur cupidité et la fraj'eur qu'ils observaient dans les néophytes.

M. Serard manqua d'être pris le 3 septembre ; il n'eut que le temps de sortir de la maison de Dieu, où il était encore lorsque le mandarin entra dans le village ; on eut aussi le temps d'enlever ses effets, à l'exception de son filet ou palanquin, et d'une somme de trente ligatures : les satellites voulaient les emporter ; mais le mandarin leur défendit de rien prendre. Cependant M. Sérard se retira dans la maison d'un chrétien, où il resta caché quelque temps. Comme les gouverneurs ne nous étaient point contraires et qu'ils avaient ordre de suspendre l'exécution de l'édit, les commencements de la persécution ne furent pas violents : lorsque les chrétiens allaient se plaindre auprès d'eux des vexations exercées par les mandarins inférieurs ou par les particuliers, ils réprimaient ceux qui les exerçaient ; quelques-uns néanmoins

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envoyaient des espions pour découvrir où les prêtres étaient retirés ; ce qui nous forçait de nous tenir cachés le plus secrètement possible.

Les représentations du vice-roi furent inutiles Jeroine les écouta pas plus que celles quequelques mandarins de Cochinchine avaient osé lui faire. Il envoya un commissaire pour reprendre le vice-roi de sa négligence et presser la persécution. Le commissaire fut presque aussitôt rappelé en Cochinchine, pour faire la guerre à quelques grands mandarins qui s'y étaient révoltés. Le vice-roi publia l'édit de persécution dans le courant d'octobre ; mais, si la persécution commença plus tard dans 1 étendue de sa juridiction, elle n'y était guère moins violente que dans les autres parties, et elle y exerce encore ses fureurs au mois dejuin, tandis que la Cochinchine éprouve un certain calme depuis le mois de janvier. Malheureusement pour nous, le vice-roi fut rappelé en Cochinchine vers la fin de février, pour soutenir la guerre contre le roi de Dông-nai. Sa présence nous eût sûrement préservés de beaucoup de vexations, (^elui qui le remplace est bien loin d'avoir les mêmes sentiments d'humanité. En envoyant l'édit de persécution aux gouverneurs des provinces, le vice-roi ordonnait de rechercher les prêtres et de trancher la tête à ceux que l'on prendrait ; de rendre la liberté aux catéchistes et aux clercs, après une punition de plusieurs coups de bâton, avec injonction de ne plus enseigner la religion, et de renvoyer les jeunes élèves dans leurs familles, il faisait défendre de rien faire aux chrétiens, de rien enlever de leurs maisons, et même d'y entrer sous prétexte d y arrêter quelque prêtre, si l'on ne savait certainement qu'il y en eût. Il donnait néanmoins ordre d'envoyer des espions et chargeait les chefs de villages à déclarer combien il y avait de maisons chrétiennes dans leurs villages, s'il y avait une église, une maisondeDieu, des effets de religion, comme images,

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chapelets, ornements d'autel ; s'il y avait quelque prêtre caché ; enfin, il ordonnait aux chrétiens de livrer tous leurs efifets de religion ; mais il intimait bien expressément aux satellites la défense d'entrer dans les maisons pour les fouiller.

Les gouverneurs exécutèrent ledit par eux-mêmes, ou l'envoyèrent aux chefs de bailliages pour l'exécuter. Partout on exigea des chefs de villages une déclaration par écrit de tout ce que le vice-roi avait indiqué. Comme il était défendu aux satellites de fouiller les maisons, il fut facile aux chrétiens de cacher leurs effets de religion. Les églises et les maisons de Dieu fournirent une occasion de connaître jusqu'où allait la cupidité des mandarins ; ils ne les enlevaient pas tout de suite, mais ils exigeaient des néophytes de grosses sommes d'argent pour leur permettre de les laisser subsister, ou de les abattre et de les cacher jusqu'à la fin de la persécution ; ces sommes étaient proportionnées à l'avarice des mandarins, au nombre et à la beauté des églises, et souvent surpassaient de beaucoup leur valeur. Souvent, après avoir reçu une somme considérable, ils en extorquaient une autre en menaçantde prendreles églises. Dansplusieurs endroits, le mandarin inférieur extorquait d'abord sa part ; ensuite le grand mandarin venait extorquer une somme plus forte ; et, après s'être fait payer les églises deux ou trois fois, ils les emportaient. Un des gouverneurs de la province du Midi (elle est divisée en deux gouvernements) avait promis à tous les chrétiens de son ressort de leur laisser leurs églises, moyennant une somme équivalente à 2.000 livres tournois ; ensuite, il envoya un mandarin prendre toutes les églises, et, après avoir pris les plus belles, il exigea encore 8.000 livres tournois pour leurpermettre d'abattre celles qui restaient et de les cacher. Mais des espions, envoj'és de la ville royale, découvrirent un certain nombre de ces églises et forcèrent les

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chrétiens à les racheter le triple et le quadruple de ce qu'ils avaient déjà donné, et maintenant un mandarin , qui a trouvé un catalogue de cent trente églises, exige environ cinquante livres par église.

Le gouverneur de Than-hoa-ngoai envoya, le jour de la Toussaint, cent satellites environner plusieurs chrétientés, parce qu'on lui avait dénoncé que deux missionnaires européens, MM. Le Roi et Langlois, et un prêtre tong-kinois, y étaient cachés. M. Le Roi. qui était chargé de cet endroit, était passé dans le vicariat oriental ; M. Langlois, qui s'y était caché dans les commencements de la persécution, en était parti ; le seul prêtre tongkinois qui y était venait de passer dans une autre chrétienté, lorsque les satellites arrivèrent. Ils entrèrent et visitèrent toutes les maisons chrétiennes, sans rien piller ni enlever; ils ne prirent qu'un catéchiste, qui n'avait pu fuir, parce qu'il était malade, et ils le relâchèrent après lui avoir donné quelques coups de bâton. Le gouverneur de cette province laissa d'abord les chefs des six bailliages de son ressort satisfaire leur cupidité ; ensuite il extorqua lui-même des sommes d'argent de chaque chrétienté pour permettre de conserver les églises, ou plutôt de les abattre et d'en cacher les matériaux, et après cela le gouverneur en second extorqua des mêmes chrétientés des sommes d'argent au moins considérables. Quand les chrétientés n'avaient point d'églises, ou si elles les avaient déjà abattues, il en exigeait de l'argent pour les exempter de livrer leurs chapelets, leurs images et autres effets de religion ; c'est pour cette raison qu'il imposa aux pêcheurs chrétiens de son département une somme de cent cinquante piastres, et tout ce qu'ils avaient de ces effets, à la plus haute estimation, auraient à peine valu dix piastres. Un autre petit village de la même province, à qui le chef du bailliage avait enlevé une maison de Dieu, avait obtenu de conserver son

église moyennant une somme de plus de deux cents livres tournois ; ensuite, le gouverneur le força de racheter son église moyennant une pareille somme ; quelque temps après, le préfet d'un autre bailliage obtint duviceroi la permission d'enlever cette église. Après avoir perdu son église et son argent, ce village espérait un peu de tranquillité ; mais il n'y en a point à espérer avec ces sangsues. Le gouverneur en second de cette province le condamne à une amende de deux cents livres pour avoir laissé enlever son église par un autre, sans lui en donner avis. Une chrétienté, située dans les montagnes de cette province, vers l'occident, fut obligé de payer près de deux mille livres tournois pour une église qui n'en valait pas vingt. Mais pourquoi, dira quelqu'un, les chrétiens ne laissaient-ils pas prendre les églises ? C'est que certains mandarins forçaient de les racheter, sous peine de coups et de vexations et que, dans les endroits éloignés des gouverneurs, lepeuple est plus vexé parles mandarins inférieurs, parce qu'il ne peut pas aisément recourir aux supérieurs. D'ailleurs, lorsque les néophytes disaient aux satellites qu'ils pouvaient prendre leurs églises, ces sangsues répondaient impérieusement : « Ce n'est pas du bois que nous voulons, mais de l'argent «, et les néophytes n'avaient de repos qu'en donnant ce qu'ils demandaient.

Nos chrétiens éprouvèrent un autre genre de persécution, qui, s'il fut moins cruel, fut aussi dispendieux pour le grand nombre. Ils avaient ci-devant fait des conventions avec les païens de leurs villages, par lesquelles, moyennant de grosses sommes d'argent, ils devaient être libres de suivre leur religion et exempts de prendre part aux cérémonies superstitieuses ; la plupart avaient fait approuver leurs conventions par des tribunaux, qui laissaient alors à chacun la liberté de garder sa religion. Dès que l'édit de persécution parut, comme il ordonne que

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chacun revienne à l'ancien culte, les gentils en profitèrent avec fureur ; en beaucoup d'endroits, ils mirent tout en œuvre pour forcer les néophytes à rompre leurs conventions et à remettre l'écrit qu'on leur avait donné. Quelques-uns eurent la faiblesse de céder : d'autres tinrent fermes. De ce nombre, les uns obtinrent la tranquillité en donnant de grosses sommesd'argent aux païens de leurs villages, d'autres abandonnèrent leurs maisons et se retirèrent dans des villages tout chrétiens ou dans les bois, où ils s'établirent. Il y en eut qui furent poursuivis devant les tribunaux, mis à la cangue, et qui ne furent délivrés quaprès des procès longs et dispendieux, et en donnant de grosses sommes. Heureusement que plusieurs mandarins se laissèrent gagner par l'argent des néophytes, et punirent les païens de leurs vexations. Cette conduite retint plusieurs malveillants.

Pour bien apprécier combien nos chrétiens ont à souffrir de ces vexations, il faut savoir que la plupart sont de pauvres laboureurs, des pêcheurs, des artistes qui gagnent leur vie parleur travail journalier, qui d'ailleurs sont accablés d'impôts et de corvées excessives, et qu'un grand nombre manque souvent du nécessaire.

Dans la province de l'Ouest, le gouverneur laissa faire les préfets de chaque bailliage. Les chrétiens y furent fort maltraités. Les mandarins de plusieurs endroits les frappèrent et les mirent à la question, les uns pour leur faire déclarer où les prêtres et les effets de religion étaient cachés, les autres pour les obliger à faire des superstitions ou à signer des billets d'apostasie. Il y eut quelques lâches qui cédèrent à la crainte ;le plus grand nombre montra beaucoup de courage, aimant mieux souffrir les coups et s'exposer à tout, que de rien déclarer ou de signer des billets abominables qu'on leur présentait. Tandis qu'un mandarin frappait des néophytes, un d'eux s'écria : « Quand on me mettrait l'épée sous la gorge, je

ne signerais jamais ce billet. » Un autre dit au mandarin, qui le faisait frapper : « Quoi ! vous voulez que j'abandonne ma religion ? Cela ne se peut : elle est gravée dans mon cœur. Quand vous m'arracheriez les entrailles, elle y resterait toujours gravée. » A ce discours le mandarin eut honte et cessa de le faire frapper. Il y en eut d'autres qui lui tinrent de semblables discours. Ceux qui eurent la faiblesse de signer le billet d'apostasie protestaient, en signant, qu'ils n'abandonnaient pas la religion.

Quelques satellites frappèrent si inhumainement trois vieillards pour les obliger à livrer des effets de religion, que l'un devint sourd et un autre eut un doigt de pied emporté par les coups. Comme ils demeurèrent inébranlables, les satellites les mirent à la cangue, avec six jeunes gens, et les conduisirent au mandarin. Ces chrétiens lui déclarèrent tous qu'ils étaient prêts à mourir plutôt que d'abandonner la religion ou de lui livrer ce qu'ils demandaient. Il fallut enfin donner de l'argent pour satisfaire sa cupidité.

Un autre néophyte, qui avait déjà reçu cinquante coups de bâton, refusait constamment de déclarer où étaient les effets de religion de sa chrétienté. Un mauvais chrétien, l'apostrophant : « Tu es bien sot, lui dit-il, de tant souffrir pour le bien des autres : si c'était pour ton propre bien, à la bonne heure ; mais à quoi bon te laisser rouer de coups pour conserver lebien de ta chrétienté ? » Puis, s'adressant au mandarin : « Puisque mon compagnon ne veut pas vous déclarer où sont les effets de la religion, je vais vous le dire » et il le déclara. Néanmoins celui qui avait généreusement souffert reçut encore cinquante coups de bâton, à cause de sa constance à ne rien découvrir.

Les missionnaires se tiennent cachés, autant qu'ilspeuvent. Depuis le commencement, les espions, qui entendent bien leur métier, ne cessent de rôder partout ; il est

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presque impossible de leur rien cacher. D ailleurs, il y a parmi les chrétiens des indiscrets qui ne savent pas garder le secret ; il y a même, en certains endroits, des enfants de Bélial, qui sont plus à craindre que les païens et les espions ; ce sont des chrétiens qui ne le sont que de nom, qui disent aux mandarins les noms, les surnoms des prêtres, tout ce qui les concerne, et les maisons de Dieu : aussi il n'y a pas dans tout le Tong-king un seul missionnaire qui n'ait couru des dangers plus ou moins grands, et qui n'ait souvent été obligé de changer de demeure, de peur de tomber entre les mains des persécuteurs. Voici comment Mgr l'évêque de Gortyne s'explique sur les courses qu'il fut obligé de faire : « Le 25 octobre, sur de faux bruits, on me fit gravir des montagnes couvertes de pierres et de ronces ; j'en avais les mains et les jambes écorchées. On prétendait me faire coucher à la belle étoile, sans aucun retranchement, dans un lieu qui est un repaire de tigres : j'aimai mieux m'exposer dans quelque chrétienté, que d'habiter un lieu si affreux ; nous prîmes, après minuit, des barques de bambou, et nous arrivâmes dans une petite cabane, où il n'y avait qu'un fort lit court, dont on me fit honneur ; ceux qui m'accompagnèrent couchèrent par terre. Craignant une visite, on nous conduisit, le 27, de très grand matin, dans une masure située au milieu des forêts, à près de trois heures de chemin, et il fallait, pour y arriver, franchir trois montagnes escarpées. Nous redressâmes le bâtiment, qui menaçait ruine ; nous fortifiâmes la palissade, qui en formait les murailles ; nous changeâmes quelques colonnes ; nous augmentâmes l'édifice d'un grand tiers ; et nous le couvrîmes ensuite d'herbes nouvellement coupées ; dans l'espace d'une demi-journée, j'eus un palais épiscopal. Le 4 novembre, je fus obligé de quitter cette retraite dans l'après-midi et de marcher dans des lieux pleins de tigres jusque vers trois heures

après minuit, pour gagner une petite chrétienté ; là, je pris domicile dans une petite cabane, qui est un vrai repaire de crapauds, à cause de son voisinage du fleuve. J'écrivis de celte cabane à Mgr l'évêque de Fesseiten, vicaire apostolique du Tong-king occidental : Super flumina Babylonis. Ce prélat me répondit : Et in salicibus\ J'appris, par sa lettre, qu'il avait été obligé de changer cinq fois de demeure, avec danger d'être pris. Néanmoins le mandarin de la province orientale, où il s'était retiré, était le mieux intentionné pour les chrétiens ; mais il n'était pas le maître d'empêcher les espions, qui fourmillent de tous côtés ; Mgr l'évêque de Fesseiten désespérait, pour ainsi dire, d'échapper à leurs recherches. Le Seigneur eut pitié de ce vénérable prélat ; après une courte maladie, il rendit, le 2 février 1799, son âme entre les mains de son Créateur.

« Les gentils ayant eu connaissance de mon domicile, je n'y étais plus en sûreté ; je fus oligé de le quitter le 11 novembre, et jusqu'au 19 je changeai trois fois de gîte. Je partis ce jour-là pour me rendre dans une cahutte, que Ion venait de me construire, au milieu des rochers épars en suite de l'écroulement d'une montagne. Il ne fallut pas employer beaucoup de bois pour la palissade de mon retranchement ; les pierres en faisaient une grande partie ; on coupa des branches pour couvrir le

1. Mgr lévèque de Gortyne cite les premiers mots du ps. cxxxvi, super flumina Babylonis, pour exprimer que semblable aux juifs captifs qui pleuraient, sur les bords du fleuve de Babylone, la désolation de leur patrie et la ruine de Jérusalem, il est occupé, dans sa retraite, située sur les bords d'un fleuve, à répandre des larmes sur les désastres qui désolent son troupeau. Mgr l'évêque de Fesseiten, retiré et cacbé dans un pays bas et humide, répond par le commencement du second verset du même psaume : in salicibus, pour exprimer la ressemblance qu'il y a entre sa situation et celle des mêmes juifs, qui avaient suspendu leurs harpes aux saules de la campagne.

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toit ; des montagnes élevées nous dominaient. Nous n'osions rien cuire pendant le jour, de crainte que la fumée ne nous trahît ; notre retraite était près d'une route, par où beaucoup de monde passait pour aller couper du bois. L'avantage que j'avais dans cet endroit, c'est que nous n'étions qu'à un quart de lieue d'une chrétienté qui nous fournissait des vivres et d'où l'on m'apportait les lettres qui m'étaient adressées, et l'on m'écrit beaucoup plus souvent depuis la persécution qu'auparavant. Le 4 décembre, je quittai ma cahutte, où les rats des champs commençaient à s'assembler, et je me rendis dans une chrétienté où j'avais célébré la Pàque précédente : tout y était bien changé ; le presbytère était désert, et je me serais donné bien de garde d'y demeurer. Je logeai chez un chef des chrétiens, où j'entendis quelques confessions ; une aventure fit bientôt connaître quej'y étais, et m'obligea d'ensortir. Je passai la nuit du 21 au 22 dans une chrétienté voisine, pour faire l'ordination d'un prêtre. Il y avait trois prêtres pour l'imposition des mains ; nous venions de nous réunir depuis la persécution, le prêtre qui m'accompagnait ci-devant est obligé d'aller d'un côté et moi de l'autre. L'ordination avait fait sensation, malgré tout le soin que j'avais pris pour la tenir secrète : nos chrétiens sont à peu près comme le peuple d'Athènes, courageux et timides, etc. Je passai la nuit du 22 au 23 dans une petite chrétienté, pour m'y tenir caché. Comme je me reposai un peu, vers les neuf heures du matin, le jour de la Nativité de Notre-Seigneur, après environ trois nuits de veilles, j'appris que des satellites étaient venus, et je fus bientôt informé qu'ils en voulaient à ma personne. Je pris la fuite par une porte de derrière ; mais, ne connaissant point les routes, je m'engageai dans un bourbier, d'où il m'était impossible de me tirer : un des satellites me prêta une main charitable et m'aida à

sortir de la boue, mes pieds furent libres, mes mains cessèrent de l'être ; on les lia avec un morceau d'étoffe que j'avais autour de la tête, et on me conduisit hors du village, où je restai à la garde de deux ou trois satellites, tandis que les autres étaient allés chercher mes compagnons, mais ils avaient tous pris la fuite. On fit mine de vouloir me mener au prétoire, et, pendant la marche, un des satellites eut la charité de me donner un chapeau du pays pour me garantir des ardeurs du soleil. Le chef nous rappela et dit que, moyennant trois cents onces d'argent, j'aurais la vie sauve. Les chrétiens, qui n'étaient qu'en petit nombre, dirent qu'ils ne pouvaient fournir la somme et demandèrent la permission d'aller emprunter dans les autres chrétientés voisines. On le leur permit. J'étais, en attendant, gardé dans une maison chrétienne, où l'on m'avait emmené, et l'on m'avait délié les mains. Le chef d'une chrétienté voisine arriva, vers une heure après midi ; les satellites, concevant quelque soupçon, lièrent ce chrétien, me lièrent de nouveau et nous firent sortir du village. Ils ne laissèrent approcher aucun homme pendant notre route ; mais, cédant aux instances des femmes chrétiennes, ils me permirent de me reposer dans une maison isolée, qui était sur le bord du fleuve. Cette maison appartenait à des néophytes, qui proposèrent de nous donner à dîner, pendant que le chef des satellites était allé chercher le bac ; un chrétien, qui en était le conducteur, eut la prudence de le couler à fond de l'autre côté du fleuve. Bientôt arrivèrent un bon nombre de femmes, qui embarrassaient fort les trois satellites qui me gardaient, et presque en même temps plusieurs hommes armés de gros bâtons, qu'ils firent jouer sur le dos de mes gardiens. Ceux-ci, ne pensant plus qu'à chercher leur salut dans la fuite, me laissèrent libre. Je sortis de la maison comme en triomphe, un palanquin m'attendait, et je fus transporté sur les montagnes aux

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acclamations d'un grand nombre de néophytes, qui étaient accourus à mon secours par des routes détournées Ils arrêtèrent cinq satellites, qu'ils forcèrent de rendre mes effets, qu'ils avaient pris. Il ne manqua qu'un anneau et un bougeoir, qui furent vraisemblablement perdus dans la mêlée : car on fouilla les satellites avec beaucoup de soin, dans la crainte qu'ils n'eussent quelques effets de religion qu'ils auraient pu produire contre nous. J'étais passé dans un autre bailliage ; dès le lendemain, deux mandarins subalternes, chargés de veiller au bon ordre du bailliage qui avait été le théâtre de la scène, vinrent faire des informations et frappèrent rudement deux femmes chrétiennes. Mais le grand mandarin évoqua l'affaire à son tribunal, et nous en fûmes quittes pour la valeur d'environ 150 piastres, que ses femmes et ses domestiques eurent soin de se faire donner pour aplanir les difficultés. Nous sûmes depuis que ceux qui m'avaient arrêté n'avaient point été envoj^és par les mandarins de la ville royale, comme ils prétendaient, qu'il leur en coûta plus de 1.500 piastres pour avoir la vie sauve, et qu'ils portèrent la cangue pendant plus de trois mois, le gouverneur les traita comme des brigands, qui allaient voleret vexer le peuple. Je suis, depuis cette époque, dans une chrétienté où j'ai fait la bénédiction des saintes huiles à huis clos. Je change de maison de temps en temps pour diminuer un peu la sensation que pourrait produire un long séjour. J'avais environ trente communions le saint jour de Pâques. Je ne fais presque rien à présent, les ennemis de notre sainte religion recommencent leurs poursuites. »

Voici comment M. Langlois rapporte lui-même les dangers qu'il a courus : « Dans le commencement de la persécution, je me tins caché dans plusieurs chrétientés du district de M. Le Roy, restant seulement six à sept jours dans chaque endroit : au mois d'octobre (1798), je

pris la route des montagnes : après trois jours et trois nuits d'une navigation très pénible, j'arrivai dans un endroit où jetais resté quelque temps caché pendant la persécution de 1795, avec MM. Eyot et de La Bissachère. Je demeurai d'abord chez des chrétiens qui habitent dans un lieu écarté des montagnes ; j'y fus bien consolé par la ferveur de ces chrétiens et surtout par le trait suivant : Un vieillard de quatre-vingts ans, parent de quelques chrétiens de cet endroit, ayant appris, dans les montagnes écartées où il demeure, que la religion était persécutée, qu'un prêtre tong-kinois, son pasteur, était venu se cacher dans cette chrétienté, mais ne pourrait pas, à cause de la persécution et du mauvais état de sa santé, venir visiter et administrer les chrétientés du district où il demeure, et craignant de mourir sans sacrements, il lit deux ou trois jours de marche, par des chemins presque impraticables, pour venir trouver le prêtre. Celui-ci, qui était malade et ne pouvait célébrer la sainte messe, entendit sa confession, mais ne put le communier. Ce bon vieillard, qui ne voulait pas s'en retourner sans avoir reçu la sainte Eucharistie, restait en cet endroit, attendant que le mal diminuant eût permis au prêtre d'offrir le saint sacrifice de la messe. Quand j'arrivai dans cette chrétienté, il y avait dix-huit jours qu'il attendait ce moment si désiré ; et ce n'est qu'après que je l'eus communié qu'il s'en retourna chez lui. Qu'un pareil exemple de ferveur confond bien la lâcheté et la paresse des chrétiens, qui, par indifférence et manque de foi, ou par respect humain, ou par négligence, et pour les prétextes les plus frivoles, s'éloignent des sacrements !

a A peine étais-je arrivé dans cette chrétienté, que le mandarin le sut : on lui avait dénoncé qu'il y avait dans cet endroit deux prêtres européens et un prêtre tong-kinois. J'y étais pourtant seul ; le prêtre tong-kinois en était parti à mon arrivée, pour aller

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rétablir sa santé. Je ne pus rester que sept jours dans cet endroit ; de là je passai dans une caverne, où je demeurai huit jours ; ensuite, quelques chrétiens me construisirent une petite cabane au-dessus des arbres, à cause des tigres et des éléphants. Cette cabane avait environ huit pieds de long, sur un peu plus de six en largeur, et environ quatre et demi en hauteur. J'y restai quinze jours, avec deux jeunes élèves et un chrétien: après ce temps, on me construisit une autre cabane, dans le même goût, sur une haute montagne. Celle-ci était plus étroite que la première ; mais elle avait deux étages. J'y entrai le 10 novembre. Cependant les espions du mandarin et quelques païens des villages voisins, auxquels le mandarin avait donné commission de me chercher, avec promesse de récompense, s'ils me prenaient, ne cessèrent de chercher pendant plus d'un mois dans les bois, et surtout aux environs de la chrétienté où j'avais été en premier lieu. Leurs recherches furent vaines, le bon Dieu ne permit pas que je tombasse entre leurs mains. Au milieu du carême, je courus grand risque de tomber entre celles des satellites, sans qu'ils cherchassent à me prendre. Voulant sortir des montagnes, où ma santé était altérée et courait des risques, je me mis dans la barque d'un chrétien qui consentait à me conduire Au soleil couchant, comme nous étions sur le point de passer un corps de garde, nous vîmes des barques qui prenaient la fuite, et l'on nous dit que des satellites du gouverneur, qui venaient d'arriver à ce corps de garde, arrêtaient toutes les barques pour une corvée publique ; nous virâmes aussitôt de bord, et le batelier hissa la voile et se mit à ramer de toutes ses forces, quoique très fatigué ; il craignait à chaque instant de voir la barque des satellites arriver sur nous. Il rama ainsi toute la nuit, pour me ramener à l'endroit d'où j'étais parti. Pour y parvenir il fallait passer un corps de garde qui ne laisse point

passer pendant la nuit. Ceci nous donnait beaucoup d'inquiétude ; s'il eût arrêté notre barque, elle eût été infailliblement prise. Le marchand connaissait heureusement le mandarin qui présida au corps de garde, et il lui avait rendu quelques services. Ce mandarin le laissa passer, et l'avertit même d'aller promptement, parce qu'il y avait au corps de garde deux satellites arrivés parterre pour arrêter les barques qui étaient dans ce bras de rivière. Ils étaient à jouer aux cartes lorsque nous passâmes ; mais nous les entendîmes, un moment après, donner ordre de leur préparer une barque avec quatre rameurs. Nous n'en avions que deux, et notre barque était pesante ; nous arrivâmes néanmoins avant le jour à l'endroit d'où j'étais parti. A peine étais-je remonté à terre, que les deux satellites arrivèrent dans le même endroit.

« Un chef de village alla, pendant le carême, avec ses gens et quelques soldats du mandarin, bloquer un village où il savait que M. Lepavec s'était retiré ; mais ce confrère avait été averti à temps, et était passé dans un autre village.

« Plusieurs autres prêtres ont couru de grands dangers.

« Tel est l'état de notre mission ; nous sommes obligés de nous tenir très étroitement cachés. Les prêtres indigènes peuvent, en prenant beaucoup de précautions, administrer dans quelques endroits ; mais grand nombre de chrétientés ne peuvent ou n'osent recevoir le prêtre, et demeurent privées des sacrements et autres secours spirituels. Au reste, il n'est pas surprenant que nous soyons persécutés au milieu des infidèles, puisque le chef de l'Église, les cardinaux, les évêques et les prêtres, le sont dans le sein de la catholicité. Quelle désolation ! » (Lettre de M. Langlois du 8 juin 1799.)

M. Eyot décrit de la manière suivante les dangers

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qu'il eut à courir. Sa lettre est du 3 juin 1799 : « Je n'eus connaissance de la persécution que lorsque j'appris l'arrestation de M. Jean Dat. J'avais quitté, depuis quelques jours, Mgr l'évèque de Gortyne, qui était venu donner la confirmation dans la paroisse où j'étais, lorsque je reçus un billet de ce prélat, qui m'annonçait cette arrestation. Comme nous n'avions point encore de preuves certaines qu'il y eût persécution, nous continuâmes l'administration ; mais on nous dit, peu de jours après, que notre collège était investi (ce qui était faux pour lors, il ne le fut que depuis). Néanmoins, nous nous déterminâmes, sur ce bruit, à prendre plus de précautions, et nous eûmes raison. Une nuit, après avoir administré un malade, j'exhortai les chrétiens à rester fermes, sans leur dire précisément qu'il y eût persécution, et je passai dans un autre village : de là, je fis venir quelques pêcheurs, qui me prirent dans leur barque. Mon intention était de joindre M. Lepavec, et d'aller avec lui sur les confins du royaume, où il y a quelques chrétiens, espérant que la persécution ne s'étendrait pas si loin. Nous ramâmes le reste de la nuit, et tout le jour suivant ; mais, arrivés à une petite chrétienté de pêcheurs, on nous dit que la route était trop périlleuse ; que je ne pouvais m'y exposer sans un danger imminent. Je partis aussitôt en changeant de barque. L'église du lieu où j'allai étant environnée de païens, que des affaires y avaient assemblés, je ne m'y arrêtai pas ; et, après avoir ramé toute la nuit et une partie du jour, j'arrivai à l'endroit d'où j'étais parti. Je montai à terre un peu fatigué, et je priai une femme chrétienne de me cuire du riz. Le riz n'était pas cuit, qu'un soldat cochinchinois entra chez elle ; et, à un signe qu'elle me fit, je reconnus qu'il fallait fuir sans délai. Je me rendis, de jour, dans un village qui n'était pas très éloigné ; mais comme ma fuite n'avait pas été assez secrète, j'en partis dès le soir même, et j'allai dans

un endroitoù jene restai que deuxou trois jours; ensuite, je fis une route assez longue pour me retirer chez un chrétien, qui était dans un village païen. On s'aperçut bientôt du mystère ; et, après deux ou trois jours, je me cachai chez un néophyte, qui était près de la rivière et de la route. Je demeurai là près d'un mois ; mais, comme il n'y avait que trois maisons de chrétiens, je m'y crus exposé et je passai dans un autre village. Dès le soir de mon arrivée, j'entendis publier l'édit du roi qui défend la religion chrétienne, et le lendemain, dans la nuit, je fus bloqué par les païens d'un village des environs. Comme ils n'avaient point de mission, ils n'osèrent entrer. Le surlendemain, un néophyte vint tout consterné m'annoncer que les païens allaient faire la visite des maisons chrétiennes, qu'ils étaient déjà assemblés dans la salle publique du village. Jene voyais pas moyen d'échapper, je ne pouvais sortir sans être vu, la maison où j'étais était environnée de maisons de païens. Je m'abandonnai à la divine Providence. On n'avait pas commencé la visite, que quelques petits mandarins du bailliage arrivèrent pour faire le catalogue des églises de l'endroit; la visite des maisons fut différée ; je m'échappai pendant la nuit, et retournai dans mon gîte, près de la rivière et de la route. Un jeune païen me logea dans le bout de sa petite cahutte, où j'avais environ huit pieds en longueur sur trois en largeur; il eut pour moi toutes sortes d'attentions pendant seize jours que j'y demeurai. Je quittai cette retraite au commencement de la nuit, accompagné de ce jeune homme et de deux néophytes. Je fus sur le point d'être rencontré par des soldats ; je ne séjournai que le reste de la nuit et le jour suivant dans le village où nous arrivâmes ; je n'y étais point en sûreté ; j'en partis la nuit, accompagné de quelques chrétiens. Je ne restai pas plus longtemps dans le village où ils me conduisirent ; les païens voulaient forcer les néophytes à

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contribuer à leurs superstitions ; et, dès le lendemain de mon arrivée, quelques-uns furent sur le point d'entrer dans la maison où je m'étais réfugié. J'en sortis le soir, et arrivai à un village où je restai vingt jours ; mais, comme il passait pour receler des prêtres, et qu'il y était venu des espions, je fus encore obligé de l'abandonner. Enfin, après tant de courses, je trouvai un village où je pus me fixer. J'y suis depuis environ cinq mois ; j'y ai administré les chrétiens en cachette ; j'y jouis d'une assez grande tranquillité ; elle a pourtant été un peu interrompue, et je fus sur le point de le quitter ; mais, ayant fait demander à un autre village s'il voulait me recevoir, et ayant essuyé un refus, j'j- restai, et j'y resterai tant que la divine Providence me le permettra. »

Un prêtre indigène, nommé Thuàn, a été arrêté, vers le milieu d'avril, dans la province du Midi, à quinze lieues environ de la ville royale. Ce prêtre était allé trouver un autre prêtre tong-kinois. nommé Huj'ên, pour se confesser. Ce dernier avait été dénoncé au frère du roi, qui est à la ville royale du Tong-king, et ce prince envoya un mandarin, avec environ deux cents soldats, pour bloquer le village où le prêtre était. Le mandarin, arrive à la pointe du jour, ordonna à tous les hommes de sortir de leurs maisons et de se réunir dans la maison commune du village ; il entra ensuite, avec une partie de ses gens, pour visiter les maisons. M. Huyên s'était caché dans le fond d'un appartement obscur, sur des tas de riz ; trente soldats environ entrèrent dans cet appartement, et demandèrent une lampe et une échelle à une femme chrétienne de la maison ; celle-ci leur apporta l'une et l'autre, sans témoigner aucune crainte. Tandis qu'un soldat montait à l'échelle, un autre l'éclairait avec la lampe ; le prêtre, qui se voyait presque sous leurs mains, se laissa glisser entre les tas de riz et le mur. Dans ce moment, quelqu'un de la troupe s'écria vivement

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de prendre garde de mettre le feu à la maison, et le mandarin commanda sur-le-champ à ses gens de sortir ; le soldat, avant de descendre, donna quelques coups de pique entre le tas de riz et le mur ; mais il ne toucha point le prêtre, qui échappa ainsi au danger imminent qui le menaçait. M. Huyén attribue son salut à une protection spéciale de la sainte Vierge, à laquelle il avait fait vœu dans le moment de crise.

M. Thuàn, qui n était arrivé dans cet endroit que de la veille, et qui savait que ce n'était point lui qu'on recherchait, présuma qu'il ne serait point reconnu pour prêtre ; il sortit pêle-mêle avec les hommes du village ; mais celui qui avait porté l'accusation le dénonça au mandarin comme un étranger. Le mandarin le fit arrêter, et l'interrogea qui il était, où il allait, etc. Ses réponses embarrassées le rendirent suspect ; on ne pensait pourtant pas qu'il fût prêtre. Le mandarin lui dit de le suivre à la ville royale, pour y exercer la médecine, puisqu'il était médecin. Quand ils furent arrivés à un marché, les soldats s'avisèrent de faire ouvrir un petit coflre, que portait le serviteur du prêtre ; ils y trouvèrent une étole, un rituel, une boîte aux saintes huiles, enfin un catalogue de cent trente églises, écrit en caractères du pays. C'était le catalogue de toutes les églises du gouvernement de la partie supérieure de cette province du midi, que ce prêtre avait pris chez un officier chrétien au service du gouverneur, qui avait aidé à sauver presque toutes ces églises, moj'ennant une légère contribution. Cette découverte trahit M. Thuân ; on lui mit la cangue au cou et on le conduisit à la ville roj aie. L'officier qui le prit et sa troupe n'étaient pas de race cochinchinoise, mais une espèce de Siamois, du moins on les appelle ainsi, quoiqu'ils soient d'une peuplade attenante au Laos et au-dessus de Cambodge. Ils sont noirs ; ils ont un langage, des lois, des mœurs, une religion, qui diflèrent

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tout à fait des Cochinchinois. Cet officier, plus avide d'argent qu'altéré de sang, fit passer M. Thuàn pour un homme qiii aidait les maîtres de la religion, qu'il avait pris par hasard exerçant la médecine dans l'endroit où il avait inutilement cherché leprètre Huyên. Cet homme adroit savait que s'il le dénonçait comme prêtre au frère du roi, chef de la ville ro3ale, et au grand tribunal, ils écriraient au roi en Cochinchine ; que son prisonnier serait décollé, et que lui ne tirerait aucun profit de sa capture. La déclaration de M. Thuàn servait à merveille ce projet. Comme il n'avait jamais exercé le saint ministère en chef, mais seulement comme vicaire, aidant différents curés, il s'était dit grand maître aidant les curés et n'avait point pris le nom sous lequel les païens connaissent les prêtres. L'officier et sa troupe ne doutaient nullement de sa qualité, et ils lui donnaient, les premiers jours de sa détention, le nom qui y répondait ; mais, pour mieux jouer son jeu, il cessa de lui donner ce nom et défendit à ses soldats de le lui donner. Ces barbares le traitèrent d'abord cruellement ; ils lui donnaient de temps en temps la bastonnade ; ils lui faisaient subir différents interrogatoires et le tenaient écrasés sous une cangue que quatre hommes auraient eu peine à porter. Le catalogue de cent trente églises, trouvé dans son petit coffre, leur donnait à croire qu'il était chargé d'un aussi grand nombre d'églises, et par conséquent un des premiers maîtres de la religion ; ils exigeaient pour cette raison cent ligatures par église, ce qui aurait fait une somme considérable. Mais comme, par la défense des supérieurs, les chrétiens, ni même ses domestiques, ne l'aidèrent ni le visitèrent, que seulement un de ses frères venait le voir, et qu'un seul médecin chrétien le reconnut comme son condisciple, ils en conclurent que ce n'était pas un maître. « Si c'était un grand maître, se disaient-ils, les chrétiens viendraient en foule pour le voir, comme ils

firent pour le prêtre qui fut arrêté et mis à mort dans la province de Xu-tlianh. » lisse radoucirent donc et le laissèrent comme libre dans la maison d'un officier subalterne ; il était comme un des gens de la maison, aidant au ménage ; il était assez bien nourri ; on avait des égards pour lui et on se contentait de lui mettre une chaîne, assez légère, à la main. Les chrétiens avaient donné quelque argent, et l'officier qui l'avait arrêté faisait espérer qu'il lui rendrait entièrement la liberté si on lui donnait mille ligatures. Comme ce mandarin avait la réputation d'un homme de probité, qui ne manquait jamais à sa parole, on se croyait assuré qu'il exécuterait sa promesse. Mais, par la plus noire perfidie, après avoir reçu environ huit cents ligatures, il dit au prêtre qu'il ne lui restait pas beaucoup de temps à vivre et lui fit mettre au cou une cangue sous laquelle il restait couché, sans pouvoir lever la tête, si deux hommes ne soulevaient la cangue par les deux bouts ; il exigea, de plus, que pour chaque église portée dans le catalogue on donnât cent ligatures à la cinquième lune (au mois de juin), avec menace de traiter toutes ces chrétientés avec la plus grande rigueur, s'il n'était pas satisfait à cette époque. Il ne fera sûrement point de grâce ; mais on ne lui porte pas un liard, et M. Thuàn est tout à fait résigné et bien déterminé à tout souffrir, suivant qu'il plaira au Seigneur de décider de son sort. Cependant, à la sollicitation d'un chrétien, officier dans un autre régiment, le persécuteur a donné au prisonnier une cangue plus légère II est beaucoup moins gêné ; mais il faudra toujours faire des dépenses pour ses gardes, sa nourriture et autres faux frais qu'il faut payer ; sans quoi les satellites exercent sur le pauvre prisonnier toutes sortes de cruautés, qui, parleur fréquente répétition, sont plus pénibles que la mort même. Un prêtre indigène est allé, vers le 20 juin, le confesser ; il est entré

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dans la prison avec des soldats chrétiens, déguisé luimême en soldat, afin de pouvoir parler plus aisément au prêtre captif en présence des soldats païens, qui montent jour et nuitla garde auprès de lui. Les prisons de ce paysci ne sont closes que par la garde militaire et les cabanes des troupes qui les environnent. Il n'y a plus ou presque plus d'espérance d'obtenir la grâce de M. Thuân, à moins que la divine Providence n'en fournisse quelque moyen extraordinaire, quon ne peut pas prévoir. Il est bien à craindre que ses persécuteurs ne le fassent périr de misère dans la prison. I! y a déjà deux mois et demi qu'il a beaucoup à souffrir entre leurs mains.

Il ne reste plus dans les provinces intérieures ni églises, ni maisons de Dieu, ni presque plus de maisons religieuses ; il en est de même dans les provinces, excepté que les maisons des religieuses y subsistent encore : ainsi plus de collèges, et par conséquent plus d'étude en aucun genre. Quelle désolation ! Un néophyte avait acheté, en son nom, le terrain où était le séminaire, et avait bâti à côté une maison pour son fils. Le père est mort ; le fils a été pris, avec sa mère, très maltraité et mis à la cangue ; il est détenu au gouvernement, et le gouverneur menace de le frapper à mort, si on ne le rachète pas. C'est ainsi qu'en agissent souvent ces cruels tyrans. Il faut, pour trancher la tête à un homme, prouver son crime et rendre un jugement ; mais ils peuvent assommer de coups, et ils assomment souvent, dans leur fureur, sans aucune forme de procès ; ensuite ils écrirent au premier tribunal qu'ils ont frappé un peu trop un mauvais sujet, et que malheureusement un peu après il est mort.

Au milieu de ces troubles qui ont exposé tous les missionnaires aux plus grands dangers, dans la province même où M. Thuân a été arrêté, et où il est si vivement persécuté, M. Sérard, le plus ancien des mission-

naires, a, par une Providence spéciale, joui de la plus grande tranquillité dans le petit réduit qu'il s'est choisi. Depuis plus de neuf mois qu'il s'y est retiré, il n'a été obligé de le quitter que deux nuits, sur un faux bruit qui s'est répandu. Tous les chrétiens de la ville roj^ale et de son district, plusieurs des autres districts, et même des autres provinces, savent, sinon le lieu de sa retraite, du moins le village dans lequel il est. Quelques prêtres indigènes vont le voir de temps en temps ; un certain nombre de néophytes vont le visiter et lui apportent des petits présents ; d'autres se contentent de lui en envoyer. M. Sérard profite de la tranquillité de son séjour pour traduire en langue tong-kinoise plusieurs ouvrages utiles à la mission.

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