DU VÉNÉRABLE PRÊTRE JEAN DAT, ÉCRITE PAR LE CATÉ- CHISTE BERNARD TÂNG
Le 22 de la septième lune, le vénérable prêtre Jean Dat fut amené au prétoire avec les autres prisonniers. Le gouverneur lui demanda s'il savait lire les livres de l'Europe. « Oui, répondit le P. Jean. » Le gouverneur lui dit : « Eh bien ! lisez, et que les chrétiens lisent avec vous, — Les chrétiens, reprit le père, ne savent pas lire ces livres. — Cela étant, dit le gouverneur, récitez des prières en langue vulgaire. » Alors le vénérable P. Jean récita en commun, avec les chrétiens, les dix commandements de Dieu. « Si ce sont là, dit le gouverneur aux chrétiens, les principes de votre religion, pourquoi abandonnez-vous vos pères et mères pour vous attacher à un maître de la religion chrétienne ? » Ce jour-là même, on permit aux chrétiens de retourner chez eux. Pour nous et le R. P. Jean, nous fûmes mis entre les mains des cinq compagnies de gardes du frère du roi, qui se changeaient alternativement : chaque compagnie nous gardait un jour et une nuit. Cet arrangement nous était très défavorable. Depuis le matin jusqu'au soir, ils ne cessaient de nous importuner pour exiger de l'argent, et nous accablaient d'injures et de malédictions. Ils se disaient les uns aux autres : « Suspendons le prêtre, et donnons-lui des coups de bâton sur les côtés, jusqu'à ce qu'il nous donne de
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l'argent. » Le R. P. Jean nous exhortait souvent à les conjurer de nous donner du répit et de nous conduire dehors pour chercher de l'argent. Les soldats d'une compagnie, plus cruels que les autres, firent coucher le R. P. Jean par terre et lui appliquèrent je ne sais combien de coups : alors le catéchiste Tàm, homme d'un âge très avancé, reçut les coups pour son maître. Le P. Jean, très fâché de cela, se dépouilla aussitôt de son habit et le mit en gage pour avoir de l'argent. Alors les soldats cessèrent de frapper le catéchiste. Un jour un soldat vola des figues bananes, dont quelqu'un avait fait présent au vénérable P. Jean. Le capitaine de la compagnie, l'ayant su, en fut outré de colère et voulut savoir quel était le voleur. N'aj'ant pu le découvrir, il voulut faire mettre à la question tous les soldats de sa compagnie ; mais le R. P. Jean demanda grâce pour eux. « Peu importe, dit-il, que ce soit moi ou un autre qui ait mangé ces fruits. » Ainsi, il délivra ses persécuteurs des coups qu'ils étaient sur le point de recevoir.
Les soldats, ayant découvert un faux cachet, prétendaient que c'étaient nous qui l'avions fabriqué. Cette fausse imputation nous causa de vives alarmes. Nous consultâmes le P. Jean, pour savoir ce que nous avions à faire, et s'il était à propos de découvrir le coupable pour nous garantir des maux dont nous étions menacés. « Gardez-vous bien, nous dit-il, d'en rien faire, de peur que le faussaire ne soit puni trop grièvement. Il vous suffit de déclarer que ce n'est point vous qui avez fabriqué ce faux cachet. Si les juges refusent de vous croire, et vous mettent à la torture, vous n'en serez pas moins censés souffrir pour Jésus-Christ, parce que c'est en haine de la religion chrétienne, et non à cause de l'affaire du faux cachet trouvé, que nous sommes emprisonnés. »
Un jour, le médecin Paul Trang, et un autre des prin-
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cipaux d'entre les chrétiens, demandèrent au R. P. Jean pourquoi il ne prêchait pas plus ouvertement et plus clairement l'Évangile dans sa prison. « C'est, répondit le père, parce qu'il n'est pas permis de jeter les perles devant les pourceaux. » Le mandarin qui était chargé de la garde du P. Jean lui dit une fois : « Je consens à vous ôter la cangue, mais à condition que vous ne fuirez pas ; autrement, vous m'exposeriez à un malheur inévitable. — Faites ce qu'il vous plaira, lui répondit le père. Je n'ai jamais pris la fuite, ni exposé personne à être puni en ma place. » Au reste, le mandarin n'ôta point la cangue au père ; il en fut détourné par les autres mandarins. Ce fut le 5 de la neuvième lunaison que l'on reçut la sentence du tyran, qui condamnait le P. Jean à être décollé. Depuis ce jour, ce père parut encore plus gai qu'auparavant. Un chrétien, nommé Thông-huy, se jeta à ses pieds et voulut les embrasser ; mais le martyr l'en empêcha. Il nous dit : « M. Le Roy, provicaire général de Mgr le vicaire apostolique, m'a recommandé, dans une lettre, de vous exhorter à souhaiter de donner votre vie pour Jésus-Christ, à l'exemple du R. P. Triêu. » Il ajouta : « Si nous souffrons toutes ces disgrâces jusqu'à la mort, les hommes nous regarderont comme des martyrs ; mais le serons-nous aussi aux yeux de Dieu ? c'est ce que je ne sais pas ; car les jugements de Dieu sont bien différents de ceux des hommes. Je suis, dit-il encore, naturellement craintif ; je tremble en la présence des mandarins et devant une troupe de soldats ; lorsque je me vis au milieu d'eux, je me trouvai saisi d'une grande frayeur. » Là-dessus je lui fis cette question : 0, Mon Père, maintenant que vous savez que vous allez bientôt mourir, dites-nous, je vous prie, quelles sont vos dispositions intérieures : craignez-vous la mort ? — Je ne la crains pas aujourd'hui, répondit-il ; mais lorsque l'heure de mourir sera arrivée, que je
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serai entouré de plusieurs rangs de soldats, pourrai-je rester assis tranquillement ? ou la frayeur ne me ferat-elle point tomber parterre ? c'est ce que j'ignore. » Il nous racontaencoreles particularités suivantes de sa vie : Ayant perdu mon père de bonne heure, dit-il, je passai mes premières années avec ma mère et mon frère aîné, nous vivions assez chétivement. Etant entré à la maison de Dieu, je n'y eus pas davantage mes aises. Etant ensuite passé au collège pour y étudier le latin, ce ne fut qu'avec bien des travaux et des secours que je réussis à l'apprendre. Après cela, je n'éprouvai pas moins de peines et de difficultés dans l'étude de la théologie morale. Lorsque j'ai été ordonné prêtre ça été un honneur pour moi, mais en même temps un grand surcroît de travail. Maintenant, voici le dernier de mes travaux, qui consiste à souffrir pour Jésus-Christ. Ainsi toute ma vie, depuis mon enfance jusqu'à ce jour, a été pleine de chagrins et de travaux. Je suis aussi dans une grande indigence ; je manque d'habits .» Il m'ordonna ensuite d'aller, après que je serais sorti de prison, saluer les prêtres que je pourrais trouver, et de les conjurer de prendre bien leurs précautions contre les embûches des persécuteurs, afin de pouvoir encore secourir les chrétiens, de peur que ceux-ci ne deviennent comme des arbres mal enracinés, que la tempête arrache facilement. « Avertissez aussi, m'ajouta-t-il, les chrétiens de ne pas recueillir mon sang après ma mort. »
Le R. P. Jean nous invitait souvent à nous asseoir à la même table que lui pour prendre nos repas ' . Nous avions coutume de refuser cet honneur ; mais, comme notre refus l'affligeait, et qu'il nous disait, avec un air triste et un ton plein de douceur : « Mes frères, en agissant ainsi,
1. Au Tong-king les inférieurs ne s'assoient jamais à une même table avec leurs supérieurs.
vous me causez un grand chagrin » ; nous nous assîmes deux fois à la même table que lui, moi et mon compagnon le catéchiste Huy, afin de le contenter.
Une fois, un des satellites dit au martyr : « Mon Père, vous êtes condamné à mort n'étant qu'à la fleur de votre âge ; si vous voulez conserver votre vie, il faut que vous obéissiez à l'édit du roi et renonciez à la religion chrétienne et aux fonctions de prêtre. » Le R. P. Jean répondit : « Si le roi m'accorde la vie, je l'en remercierai ; s il me fait mourir, je n'en serai pas moins reconnaissant envers Sa Majesté, mais quelque chose qu'elle ordonne, je suis tout à fait résolu à garder la foi que j'ai jurée à mon Dieu. »
Un autre disait au vénérable P. Jean : « Mon Père, souvenez-vous de moi lorsque vous serez dans la bienheureuse éternité. — Je ne sais pas encore, répondit le martyr, ce que Dieu me destine, mais pourquoi m'adressez-vous cette prière ? Est-ce que les saints qui sont dans le ciel ne se souviennent pas perpétuellement de nous ? »
A l'approche du jour où le R. P. Jean devait consommer son martyre, il remercia le mandarin, nommé Thièng, qui avait été son gardien. J'étais alors absent ; mais le médecin Huyên-trang m'a rapporté, dans la suite, ce qui fut dit en cette occasion : « Mon dessein, dit le mandarin au P. Jean, était de lier avec vous une étroite amitié, tant je suis charmé de votre probité et de votre sagesse ; mais, puisque vous vous disposez à quitter la vie, je ne puis exécuter ce dessein ; néanmoins je veux, dans ce dernier moment, vous témoigner mon affection, en vous faisant présent d'un cercueil * du prix de dix ligatures (environ 20 francs de
1. Les ToDg-kinois et les Cochinchinois, comme les Chinois, ne regardent point avec horreur et répugnance un cercueil. La plupart
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notre monnaie). Un autre jour le P. Jean invitait, par politesse, un soldat à prendre une bouchée de bétel, et lui disait : « Dans quelques jours d'ici, nous irons ensemble nous amuser au marché appelé Da. » (C'est le lieu où il devait souffrir le martyre.) Le soldat, à ces paroles, fut vivement affecté. Dans ses entretiens familiers, le père nous disait quelquefois : « De quelque manière que vous mouriez, vous ne mourrez qu'une fois. C'est pourquoi, mes très chers frères, tenez-vous toujours prêts à bien mourir ; car il peut se faire que le gouverneur vous fasse frapper si cruellement, que vous mouriez avant moi. Peut-être, dans sa colère, vous fera-t-il mourir en même temps que moi, ce qui me serait plus agréable. » Il ajouta ensuite : -:( Après ma mort donnez un repas aux soldats qui ont pris soin de nous pendant si longtemps, afin que, s'ils prennent quelqu'un des nôtres, ils le traitent avec plus de douceur et d'humanité. » Le 19 (de la neuvième lunaison) au soir, le R. P. alla saluer et remercier le mandarin Dô-doe-diêu, par l'ordre duquel il avait été transféré dans une prison moins incommode où il était séparé des autres prisonniers. Il pria aussi ce mandarin de traiter les chrétiens avec plus de bonté et de tâcher, par ses conseils, de nous faire exempter d'être frappés de cinquante coups de rotin, dont le gouverneur nous avait menacés. Lorsque le P. Jean fut de retour, il nous ordonna d'offrir du bétel aux soldats qui devaient veiller à notre garde la nuit suivante, laquelle devait être la dernière que nous eussions à passer en prison. « Je ne saluerai plus personne, dit-il ; je ne sais même si demain,
des riches préparent eux-mêmes leur cercueil, dix, vingt, trente ans avant leur mort ; ils le gardent dans leur maison. Souvent un fils fait à son père encore vivant présent d'un beau cercueil bien peint et décoré.
lorsqu'on me fera entrer dans le prétoire, je saluerai le frère du roi. » Nous fîmes ce qu'il nous avait ordonné. A peine avions-nous offert du bétel aux soldats, avant même que nous les eussions salués, le R. P. Jean arrive et se met à notre tête en devoir de se prosterner devant les soldats pour les saluer ; mais les soldats ne le permirent pas, et, l'embrassant avec des marques d'intérêt, lui dirent : « Si le grand mandarin Ong-dai-dô-dôe-diêu, ni son subalterne Dô-ny-thiêng, n'ont pas permis que vous leur fissiez le salut d'une manière si humble, comment nous, simples soldats, pourrions-nous nous laisser saluer ainsi ? » Il leur dit : « Messieurs, voilà tant de temps que vous nous conduisez çà et là, et que vous prenez soin de nous jour et nuit : vous êtes sans doute fatigués. Il conviendrait que nous vous donnassions un repas, pour vous témoigner notre reconnaissance ; mais, par la suite, mes frères les catéchistes, ici présents, s'acquitteront de ce devoir. Je vous prie aussi et vous conjure de traiter les chrétiens avec bonté et douceur. — Après votre mort, mon Père, lui répondirent les soldats, quelle nourriture pourrait nous être agréable ? Nous ne trouverions de goût aux mets que si le roi vous remettait en liberté. » Les larmes leur coulaient des yeux, pendant qu'ils proféraient ces paroles, et ils s'écriaient : « O douleur ! Juste ciel 1 » Quelquesuns même se permettaient de censurer le roi et son frère : « Ce sont, disaient-ils, une race de démons qui sont venus non pour gouverner les hommes, mais pour les tourmenter. Quoi! ils persécutent des gens de bien, des citoyens sans reproche, tandis qu'ils laissent tranquilles les ennemis de l'Etat ! » Après cette scène touchante, nous nous prosternâmes aux pieds de notre vénérable père, et lui fîmes nos adieux, nous recommandant à ses prières. Il nous dit, en versant des larmes : Peut-être Dieu vous laissera-t-il en ce monde après
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moi, afin que vous augmentiez vos mérites, et c'est ainsi que vous me suivrez de loin. C'est pourquoi, mes très chers frères, il faut que vous vous appliquiez à la pratique des bonnes œuvres. » Cette même nuit, je vis le R. P. Jean assis, s'occupant à prier. Le 20, après le déjeuner, je le priai de me laisser le mouchoir dont il se servait. « Pour quel usage le demandez-vous, me dit-il ? — C'est, lui répondis-je, comme un mémorial qui me rappellera votre souvenir. » Sur cette réponse, il me le donna. Alors, les soldats de la garde royale, qui portent des armes d'or, vinrent nous chercher et nous conduire au prétoire. En y entrant, le R. P. Jean se prosterna pour saluer le frère du roi, puis il resta à genoux pendant près de trois heures. Cependant, le gouverneur lui fit la réprimande suivante : « Malheureux P. Dat, tu t'es fait chef des rebelles. Etant né Tong-kinois, pourquoi as-tu embrassé une religion étrangère ? Dis-moi : à qui appartient le riz que tu manges ? à qui est soumis le pays que tu habites ? Si tu as tant à coeur d'adorer le roi des Portugais (le mandarin voulait parler de Notre- Seigneur Jésus-Christ), que ne vas-tu en Portugal ? Pour vous, chrétiens, retournez dans vos maisons et changez de conduite. Gardez-vous d'observer encore la religion chrétienne ; mais faites tout ce que font les idolâtres. J'enverrai des espions examiner tout ce qui se passe chez vous. Si vous vous entêtez à réciter les prières chrétiennes, vous me le paierez de vos têtes. J'ai brûlé vos livres : que voulez-vous encore apprendre ? Si cette religion a quelque pouvoir, pourquoi ne peut-elle pas vous délivrer de mon glaive ? » Alors, je ne sais qui fit entendre sa voix et témoif^na approuver les impiétés que proférait le mandarin. Làdessus, le R. P. Jean dit d'une voix forte : « Chrétiens, pensez bien à ce que vous allez répondre, pour ne pas trahir notre sainte religion ; nous autres chrétiens, nous
devons, avant tout, honorer et pratiquer les commandements de Dieu ; nous devons ensuite obéir aux ordres du roi, s'ils sont justes et équitables ; mais, s'ils nous prescrivent quelque chose d'impie, nous ne devons pas y obéir. » Après cela, le gouverneur fit apporter une image de Notre-Dame des Sept-Douleurs et dit au prêtre : « Quelle est cette femme, qui tient dans ses bras un corps mort, et dans le sein de laquelle sont enfoncés sept glaives ? — Cette dame, que vous voyez, répondit le R. P. Jean, est la Mère du Sauveur du monde. A la vue de son fils, dont les mérites sont infinis et qui a été cruellement mis à mort par les impies, elle est plongée dans une douleur aussi profonde et aussi amère que si sa poitrine était transpercée de sept glaives... »
Pendant qu'on conduisait le martyr au lieu du supplice, la foule des spectateurs était très grande, et beaucoup de païens, parmi eux, témoignèrent de la compassion pour lui : <' Pourquoi, mon Père, ne levez-vous pas la tête, pour que tout le monde vous voie ? » Le martyr la leva. Alors ce même homme lui dit : « Quelle est donc cette religion que vous enseignez, qui ordonne aux enfants d'abandonner leurs parents ? Oui, il est juste de faire périr les chrétiens. » Le R. P. Jean répondit à cet homme : « Vous parlez ainsi, parce que vous ignorez ce que notre sainte religion prescrit touchant l'honneur dû aux parents. Elle ordonne aux enfants d'avoir pour leurs parents le plus grand respect. » Les autres spectateurs, indignés, firent des reproches à cet homme et le forcèrent de s'éloigner. Un des soldats demanda au vénérable P. Jean quelle vertu médicinale avait le fiel d'un certain poisson appelé Tram. Le serviteur de Dieu, qui était occupé à prier, ne voulait rien répondre ; mais, voyant à l'air de ce soldat qu'il n'était pas content, il lui dit : « Ce fiel, pris dans du vin, guérit des coliques. »
Le catéchiste Bernard termine sa relation par le trait
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suivant. Voici encore, dit-il, une circonstance qui m'a été rapportée par un chrétien, nommé Thông-huy, homme de bien et digne de foi : Lorsque le serviteur de Dieu alla saluer et remercier le grand mandarin Dai-dô-dôediêu, ce mandarin et sa femme ne purent retenir leurs larmes : « Quoi, mon Père, lui dit le mandarin, vous allez à la mort et vous venez nous remercier ! Si j'avais prévu plus tôt ce qui arrive maintenant, j'aurais présenté au roi une requête en votre faveur, et vous ne seriez pas sur le point de mourir, mais hélas ! il n'est plus temps. Je ne sais, ajouta le mandarin, quels moyens les chrétiens emploient pour s'instruire les uns les autres, de sorte que tous parlent sensément et savamment. »
RELATION
DE LA PERSÉCUTION EXCITÉE DANS LE TONKING ET UNE PARTIE DE LA COCHINCHINE, AU MOIS d'aOUT 1798, RÉDIGÉE d'après LES LETTRES ÉCRITES PAR LES MIS- SIONNAIRES DE CES DEUX MISSIONS EN DÉCEMBRE 1798 ET JUIN 1799.
Depuis la persécution que nous essuyâmes en 1795, laquelle fut de courte durée, nous jouissions d'une assez grande paix, telle à peu près que nous pouvons l'espérer dans ces pays où les mandarins semblent n'avoir d'autre but que de vexer le peuple.
L'orage qui s'éleva au mois d'août 1798 est bien plus violent que celui de 1795. Il a eu des suites très funestes, et nous n'avons point encore l'espérance de le voir finir. Comment peindre les ravages qu'il a faits ? Si les malheurs de l'Europe n'étaient pas aussi cruels et aussi désastreux, le détail de nos maux pourrait paraître extraordinaire ;je ne crois pas que, depuis l'établissement de nos missions, il y ait eu dans tous ces royaumes une persécution semblable à celle-ci. C'est une providence particulière qu'un grand nombre de missionnaires européens et tong-kinois ne soient pas tombés entre les mains des persécuteurs avides et cruels, tant leurs recherches sont strictes.
La persécution commença tout à coup, sans avoir été annoncée par aucun édit. Quatre détachements de sol-
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dats, de cinquante hommes chacun, se répandirent, le 7 août 1798, dans les quatre chrétientés les plus voisines du lieu où le jeune prince tient sa cour dans la haute Cochinchine. Ils arrêtèrent ce même jour un prêtre cochinchinois, nommé Emmanuel Trièn, avec deux écoliers, et les lièrent. Ensuite ils investirent une maison de religieuses contiguë à celle où il était, et lièrent aussi ces pauvres filles. Ne connaissant pas la qualité de M. Emmanuel, les soldats frappaient rudement les religieuses pour leur faire déclarer où était le prêtre. Affligé de les voir souffrir à son occasion, M. Emmanuel leur déclara que c'était lui-même. On le mit aussitôt à la cangue, avec deux de ses élèves et un grand nombre des principaux chefs des chrétiens . Les religieuses ne restèrent liées que pendant quelques heures ; mais leur maison fut investie, pendant cinq jours, par deux rangs de soldats. On enleva pendant ce temps tout ce qu'elles avaient, leur maison même ; on détruisit leur jardin, et on ne leur laissa en les renvoyant que les habits qu'elles avaient sur le corps lorsqu'elles furent prises. Tel fut le sort de six maisons de religieuses qui étaient dans la haute Cochinchine. On détruisit aussi toutes les églises de ces chrétientés. Quelques satellites restèrent également pendant cinq jours dans le territoire d'un ancien confesseur de la foi, âgé de soixante-douze ans, et lui prirent tout, jusqu'aux arbres de son jardin.
Le 11 du même mois, les persécuteurs se rendirent dans l'endroit où Mgr l'évêque de 'Veren, coadjuteur du vicaire apostolique de Cochinchine, fait sa résidence plus ordinaire. Ce prélat, qui avait été averti de la persécution excitée aux environs de la cour, s'était retiré à temps, et avait recommandé d'enlever tous ses effets. Il en resta quelques-uns cachés dans des coffres, qui n'échappèrent point à la rapacité des soldats ; ils s'emparèrent de tout, même des effets de plusieurs chrétiens, et
commirent de grands excès de cruauté. Plusieurs de nos confrères coururent de grands risques, M. Gyre surtout, qui manqua d'être pris. Un diacre et deux élèves qui l'accompagnaient, sa chapelle et plusieurs de ses effets, tombèrent entre les mains des persécuteurs. Le diacre prit la fuite, et les deux élèves furent relâchés. Mgr Tévêque de Veren et M. Doussain restèrent, pendant quelque temps, cachés dans une caverne.
Le 17, lorsque la persécution se faisait déjà sentir dans tous les endroits de la Cochinchine soumis à la puissance du tyran, l'édit contre la religion chrétienne parut : « Toute la science nécessaire pour gouverner un État, porte cet édit, est renfermée dans les devoirs réciproques des rois et des peuples, des pères et mères et des enfants, des maris et des femmes, dans les principes d'humanité, de justice, d'honnêteté, de prudence et de bonne foi. La religion portugaise (c'est ainsi qu'on appelle la religion chrétienne dans ce pays) est remplie de superstitions qui ne tendent qu'à tromper le peuple et à renverser Tordre public ; elle a été proscrite, il y a longtemps, mais sans succès. Le roi, se proposant de rétablir les choses et de renouveler la face de l'Etat, croit qu'il y réussira en ruinant entièrement une religion aussi odieuse pi ordonne, en conséquence, de détruire toutes les églises, tous les domiciles de prêtres, et de prendre tous ceux que l'on pourra trouver. »
Le jour même que l'édit avait été publié, il fut décidé que M. Emmanuel Triên serait foulé aux pieds des éléphants ; un grand mandarin s'y opposa vivement ; on n'osa pas le faire mourir ce jour-là ; il fut mieux traité qu'auparavant, et on commençait à croire qu'il ne serait pas condamné au dernier supplice ; mais, enfin, le 17 septembre, le quarantième jour de son emprisonnement, on le mit à la tête de six fameux voleurs, qu'on détenait depuis longtemps, on les promena toute la mati-
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née par tous les marchés de la ville roj'ale Phu-xuan, et, sur le midi, on leur trancha la tête hors des murs. M Emmanuel ne cessait, dans sa prison, d'exhorter avec zèle les Gdèles toutes les fois que l'occasion s'en présentait, et il répondit toujours avec beaucoup de fermeté dans les différents interrogatoires qu'il eut à subir. Le jour même de son martyre, comme il était sur le point de sortir du palais, les mandarins lui offrirent de demander sa grâce, s'il promettait de ne plus prêcher TEvangile. Préférant une mort glorieuse à une vie qu'il ne pouvait conserver qu'à une condition qui l'aurait rendu criminel aux yeux de Dieu, il répondit sans hésiter qu'il ne voulait point de la vie à ce prix. Sur le point d'être exécuté, il s'écria à haute voix : « Je rends grâces aux mandarins de ce qu'ils meprocurent un aussigrand bonheur. » Ensuite, il recommanda son âme à Dieu et reçut le coup de la mort avec une piété et un calme qui édifièrent tout le monde. A peine la tète du martyr fut-elle séparée de son corps, qu'un vénérable vieillard la mit dans un linge et l'emporta sans obstacle ; d'autres enlevèrent son corps, et l'enterrèrent dans un village tout chrétien. Une foule de néophytes, qui étaient accourus munis de linges, les trempèrent de son sang ; ils creusèrent la terre dans l'endroit où le confesseur de Jésus-Christ avait été martyrisé et l'emportèrent bien précieusement. On y voit aujourd'hui un grand trou. Les deux élèves qui avaient été pris avec M. Emmanuel furent d'abord livrés à l'exécuteur ; mais ils furent ensuite mis en liberté, moyennant une somme d'argent.
Peu de jours après que l'édit eut été publié, le 21 août, la persécution se fil sentir dans la province de Bô-ching. Une moitié de cette province est du Tong-king, et l'autre de la Cochinchine. On y compte plus de douze mille chrétiens, qui sont confiés aux soins de M. Guérard et de quatre prêtres annamites, dont un est très âgé et un
autre infirme. Voici comme parle M. Guérard dans une lettre à un de ses confrères : « Vous connaissez notre gouverneur, c'est un homme des plus cruels qu'il y ait parmi les Cochinchinois, et vous n'ignorez pas ce que dit le sage : « Les méchants se corrigent difficilement ». S il nous a laissés tranquilles depuis que je suis au Bô-chinh, c'est assurément parce que l'occasion ne se présentait pas de nous persécuter ; car l'édit de persécution ne fut pas plutôt donné, que tout son zèle diabolique se réveilla. Nous avions heureusement eu connaissance de ce qui se passait dans la haute Cochinchine, tant par le bruit public que par une lettre de M. Doussain. Tous nos effets étaient emportés, et nos personnes hors des maisons de Dieu, lorsqu'il envoya ses soldats. Dans une même nuit, ils enfoncèrent toutes les maisons, et, les trouvant vides, ils entrèrent en fureur ; ils se répandirent dans un instant dans tous les villages, mirent à la cangue les chefs des chrétientés, et en général tous ceux qui crurent avoir quelque relation avec les maisons de Dieu, hommes, femmes et filles, sans distinction ; ils les frappaient avec la dernière inhumanité, pillaient et enlevaient tout ce qui leur plaisait, sous prétexte que c'était des effets de religion, ou appartenant aux maisons de Dieu ; ils prenaient même le riz des chrétiens, et ne le leur rendaient qu'après les avoir obligés de jurer, devant le crucifix, que c'était leur bien. Il est impossible de calculer la perte que les chrétiens ont faite dans ces premiers jours. Ce qu'ils ont donné pour éviter d'être battus ou pour diminuer le nombre de coups de bâton, monte à plus de dix mille livres tournois '.
« Il fallut donc nous sauver au plus tôt ; mais où nous sauver ? Les soldats étaient répandus partout; plus de
1 . Une pareille somme est très considérable pour un pays tel que le Tong-kiog.
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moyen de rester dans les maisons ; ils les enfonçaient sans ménagement, et personne ne voulait nous y donner refuge. Nous voilà donc à courir, chacun de notre côté, de buisson en buisson, à la merci des tigres et de ces hommes qui n'en diffèrent que par la figure et par une plus grande cruauté.
« Je ne saurais vous dire partout où j'ai été ; je ne sais s'il y a un endroit dans le Bo-chinh, tant sur la terre que sur le fleuve, où je ne sois allé. Il n'y a ni montagne si inaccessible, ni caverne si obscure, ni rocher si escarpé, où les émissaires du mandarin ne soient allés nous chercher. Je passai en Cochinchine dans une barque, sous un gros tas de filets : à peine y étais-je, que les persécuteurs le surent; j'y restai trois jours et trois nuits. De retour au Bo-chinh, je descendis à Scom-che, à dessein de passer en Xeu-nghê ; cela ne fut pas possible, la persécution n'y était pas moins violente. Je me cachai, pendant plusieurs jours, dans les falaises de Xom-che ; je m'y creusai, avec les mains, une petite grotte d'environ quatre pieds de long et deux de large dans le sable, sous trois petits arbrisseaux. J'y suspendis mon habit, qui était tout ce que j'avais avec moi, pour me garantir un peu de l'ardeur du soleil ; elle était si vive, qu'on avait beaucoup de peine à marcher sur le sable, tant il était brûlant. Un jeune homme, le seul qui sût l'endroit où j'étais, m'apportait dans son habit du riz, que je trouvais délicieux.
« Comme les têtes des prêtres tong-kinois avaient été, aussi bien que la mienne, mise à prix par le gouverneur, trente piastres chacune, ils n'étaient pas plus à leur aise que moi. Les chrétiens transportèrent un prêtre infirme, à demi paralytique, au milieu de montagnes remplies de pierres, et le suspendirent dans un palanquin, entre les rochers, où il resta près de cinq jours. Quelques païens l'ayant vu seul, avec un servant, en eurent pitié ; ils allèrent le chercher, et l'apportèrent dans leur maison, où ils
le gardèrent jusqu'à ce que les chrétiens pussent le transporter chez eux. Un autre prêtre se sauva dans les forêts, à plus d'une demi-journée du village le plus voisin. Quelque affreux que fût le lieu de sa retraite, quoiqu'il fût rempli de tigres, les persécuteurs y allèrent pour le prendre, dès qu'ils surent qu'il s'y était retiré ; mais il avait été averti à temps, et dès le lendemain de son arrivée il en était parti. Le plus vieux de nos prêtres passa en Cochinchine, d'où il n'ose revenir, parce que le mandarin le cherche d'une manière particulière. Un autre prêtre indigène s'était aussi réfugié en Cochinchine, contrefaisant le marchand d'aréques ; mais, comme il jouait mal son personnage, il fut découvert et obligé de revenir au plus vite. Telle était notre situation, ajoute M. Guérard ; maintenant nous pouvons courir de maison en maison, en nous observant bien et en ne demeurant dans la même qu'un ou deux jours au plus. »
Cependant, tous les chrétiens qui avaient été arrêtés furent conduits au prétoire, où le gouverneur les fit mettre à des questions horribles. Il leur faisait clouer les doigts sur une grosse planche, puis enfoncer des pointes de fer sous les ongles, jusqu'au second article des doigts ; ensuite il les faisait retirer, puis renfoncer, et cela pendant plus de deux heures. Il faisait envelopper les doigts des femmes de morceaux de toile trempés dans de l'huile, auxquels il faisait mettre le feu. Un mauvais sujet avait accusé un vieillard de près de quatre-vingts ans d'avoir caché quelques effets appartenant au prêtre de l'endroit. Le vieillard, qui ne les avait pas vus, ne pouvait ni les avouer ni les livrer. Il reçut néanmoins à cette occasion quatre-vingt-dix coups de bâton, dont il mourut quinze jours après. Ce bon vieillard était vraiment un des meilleurs chrétiens du Tong-king, plein de ferveur et de charité ; il venait encore tout récemment de donner un de ses champs à un païen pour racheter une partie de la
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chapelle de M. Guérard, qu'on leur avait confiée et qu'ils ne voulaient point rendre. Sa femme fut aussi très maltraitée ; elle reçut trente coups de bâton, mais elle n'en mourut point. La plupart de ceux qui souffrirent les cruelles tortures dont je viens de parler montrèrent le plus grand courage et ne déclarèrent ni nos effets ni nos personnes. Le gouverneur n'eut des effets appartenant aux maisons de Dieu que ce que ses gens purent trouver en fouillant les maisons et les barques. Cependant, nous croyions d'abord avoir tout perdu, parce que les chrétiens, n'osant garder ces effets dans leurs maisons, les avaient donnés en garde aux païens leurs amis, et ceux-ci niaient fortement qu'on leur eût rien confié ; mais, effrayés ensuite par ce que je vais dire, ils commencèrent à les rendre. Il y avait au moins quarante églises passables et six résidences de prêtres dans leBo-chinh : tout fut absolument abattu et pillé ; il n'en reste plus vestige. Les soldats arrachèrent jusqu'aux arbres et aux haies des jardins, et emportèrent les choses les plus viles. Le gouverneur força les chrétiens d'abattre les églises et nos maisons, et de les porter au prétoire. Il abandonna les petites églises aux mandarins subalternes, qui obligèrent aussi les chrétiens de les leur porter où ils voulaient. Il laissa l'église de Phu-kinh aux apostats de ce village, pour en faire une salle de comédie superstitieuse. Au moment que tout le monde venait de la transporter auprès d'une pagode, qui est dans la place du marché, et d'apporter en grande cérémonie l'idole du génie tutélaire du village, pour faire le lendemain une comédie en son honneur, elle fut réduite en cendres, sans que l'on sache comment, avec la pagode et tous les effets de superstition. L'idole ne fut point épargnée. Ce fait arriva le 21 de septembre 1798, à midi. Le gouverneur s'était avisé de faire bâtir une écurie des débris de nos églises. Au moment où l'on y conduisait, pour la première fois,
deux de ses chevaux bien portants, le plus beau tomba mort et l'autre très malade. Ceci arriva le 25 de septembre, vers le milieu de la matinée, le jour du marché qui se tient dans le prétoire, et par conséquent à la vue de tout le monde. Ces deux faits jetèrent la terreur dans l'esprit des païens et déterminèrent à restituer les eÉFets appartenant aux églises, ceux chez qui nos néophj'tes les avaient déposés, et qui voulaient se les approprier.
Au commencement de la nouvelle année tong-kinoise en février (1799), lorsque la persécution était un peu ralentie dans les autres provinces intérieures, le gouverneur de Bo-chinh, ennemi implacable des chrétiens, envo^-a dans toute l'étendue de sa juridiction des soldats pour contraindre toutes les familles chrétiennes de planter à leurs portes, suivant une coutume superstitieuse des païens, un morceau de bois, avec l'étendard de l'idole. Un grand nombre refusèrent d'obéir ; il les fit rudement frapper et extorqua à cette occasion de grosses sommes d'argent. Les néophytes allaient lui offrir, malgré ses cruelles vexations, les présents du nouvel an, selon la coutume du paj's. Comme le second jour de l'an tombait le mercredi des Cendres, et quil savait que les chrétiens étaient obligés à l'abstinence, il les forçait à manger de la viande, et faisait inhumainement frapper ceux qui refusaient: telle était sa reconnaissance. Instruits de sa conduite, beaucoup de néophytes ne lui portèrent point de présents ; ainsi sa cruauté fut préjudiciable à ses intérêts. Ce gouverneur avait déjà senti plusieurs fois la main de Dieu s'appesantir sur lui ; mais, comme un nouveau Pharaon, les fléaux de Dieu ne servaient qu'à l'endurcir. Enfin, un village païen vient de l'accuser pour différentes vexations, et il a été conduit, la cangue au cou, à la haute cour de la haute Cochinchine. Si Ion dénonce tous les crimes qu'il a commis pendant sept ou
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huit ans qu'il a gouverné cette province, il ne peut éviter la mort.
Dans le même temps que le gouverneur de Bo-chinch vexait ainsi les chrétiens, les mêmes scènes, à peu de chose près, se passaient dans les provinces de Nghê-an et de Thanh-hoa-nôi ; même fureur dans les ministres de satan, même activité à rechercher les prêtres, mêmes brigandages, mêmes cruautés exercées contre les néophytes Il y a douze bailliages dans la province de Nghêan, où réside Mgr l'évêque de Castorie, coadjuteur du vicaire apostolique du Tong-king occidental, avec M. de la Bissachére et douze prêtres indigènes. Le mandarin de cette province est ennemi des chrétiens ; il les menaçait depuis longtemps, et n'attendait qu'un ordre du roi pour les persécuter. Dès qu'il eut reçu le dernier édit, il disposa tellement les choses, que la persécution eut en même temps lieu dans tous les bailliages de son ressort : toutes les églises, toutes les maisons de prêtres et de religieuses Amantes de la Croix, furent d'abord pillées, ensuite renversées, et les matériaux emportés. L'argent et beaucoup d'effets, qui étaient enfouis, n'échappèrent point aux recherches des persécuteurs : ils enfonçaient des sondes de fer dans tous les coins des jardins, pour voir si rien n'y était enterré. Ainsi ils enlevèrent du collège absolument tout ce qui s'y trouvait : meubles, argent, riz, cire, etc. ; rien n'échappe à leurs recherches que deux jarres de vin pour la messse. Le village où était le collège fut saccagé de fond en comble, en punition de ce qu il avait laissé échapper Mgr l'évêque de Castorie. Dans toute l'étendue de la province, les maisons des chrétiens furent aussi pillées, et les chrétiens soumis aux plus cruelles tortures, pour leur faire avouer où étaient cachés les missionnaires et les prêtres ou leurs effets, ou pour leur extorquer de l'argent ; car les mandarins subalternes et leurs soldats, chargés de l'exécution
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des ordres du gouverneur, paraissaient pour la plupart avoir plus à cœur d extorquer de l'argent ou de trouver les effets des missionnaires et des prêtres, que de s'emparer de leurs personnes. Ils se comportèrent plus en brigands occupés à satisfaire leur cupidité, qu'en ministres et serviteurs appliqués à exécuter les ordres de leur supérieur. A l'approche des persécuteurs le plus grand nombre des hommes, dans chaque chrétienté, avaient pris la fuite. Les mandarins choisirent, parmi ceux qui ne purent échapper, deux ou trois des principaux de chaque chrétienté, et les conduisirent prisonniers au gouvernement. Deux clercs, trois jeunes élèves et quelques religieuses y furent aussi conduits. Le gouverneur fit mettre tous ces prisonniers à la question, pour les forcer à fouler aux pieds le crucifix, à dénoncer les prêtres et à déclarer où étaient les biens, meubles et immeubles des maisons de Dieu. Les clercs, les élèves de la maison de Dieu, les religieuses, dont une était âgée de plus de soixante-dix ans, et un certain nombre de chrétiens, souffrirent les tourments avec beaucoup de courage et ne consentirent ni à fouler aux pieds l'image de Notre-Seigneur ni à rien déclarer. Un clerc, nommé Jean Dat, et un chrétien moururent des tourments qu'on leur fit endurer. Le cruel mandarin avait fait mettre sur le nombril d'un clerc de l'huile et une mèche allumée, qui brûlait en guise de lampe. Ceux qui survécurent aux tourments furent détenus dans les prisons pendant cinq mois, et ensuite condamnés à nettoyer les écuries deséléphants pendant dix ans. Ils s'en dispensent en donnant tous les mois de l'argent à ceux qui en ont soin ordinairement. Plût à Dieu qu'aucun des chrétiens qui furent conduits au gouvernement n'eût cédé à la violence des supplices ; mais il se trouve partout des chrétiens faibles et attachés à la terre. Nous avons eu la douleur d'en voir un certain nombre fouler aux pieds l'image
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de notre divin Sauveur. Mais ces chrétiens faibles et timides ne tardèrent pas à déplorer leur chute. Ils retournèrent chez eux tout étonnés et affligés du crime qu'ils avaient commis, et aussitôt qu'ils purent rencontrer un prêtre, ils s'empressèrent de demander publiquement la pénitence. Un petit mandarin et deux autres officiers, qui étaient tous les trois dans les bonnes grâces du gouverneur, ont généreusement confessé la foi. Le gouverneur, voulant les épouvanter, les a fait conduire au supplice à diverses reprises, paraissant déterminé à leur trancher la tête ; mais ils y ont marché d'eux-mêmes avec courage, et à la fin le gouverneur leur a pardonné. Les chrétiens qui furent conduits au gouvernement et y furent tourmentés en haine de la religion, ne furent point les seules victimes de la rage des persécuteurs. Les mandarins, dispersés dans la province, n'avaient fait conduire au gouvernement que deux ou trois des principaux chrétiens de chaque endroit. Une bonne partie des hommes dans chaque chrétienté prit la fuite à l'approche des persécuteurs et se retira dans les montagnes. Parmi ceux qui tombèrent entre les mains des satellites, beaucoup s'exemptèrent des tourments en leur donnant de l'argent ; mais un très grand nombre, tant hommes que femmes, furent soumis aux plus cruelles tortures. Plusieurs eurent les mains clouées sur des planches ; d'autres eurent des mèches allumées sur le nombril, pour servir de lampes ; quelques-uns furent pendus, la tête en bas, par de petites cordes attachées à quatre de leurs doigts de pied ; d'autres furent suspendus par les cheveux. Il y en eut qu'on élevait avec des cordes et qu'on laissait retomber assis sur de gros mortiers de pierre renversés ; d'autres furent attachés fort étroitement deux ou trois ensemble, et restèrent ainsi un ou deux jours sous la garde de soldats, qui ne leur permettaient d'aller nulle part, même pour les besoins les plus néces-
saires. On brûla à plusieurs la barbe ou d'autres parties du corps extrêmement sensibles. Plusieurs eurent les pieds et les mains tellement brûlés, qu'ils en moururent au bout de deux ou trois jours ; d'autres eurent les pouces des mains brûlés, sans qu'il restât même les os. Les cruels satellites attachaient étroitement ces confesseurs aux colonnes de leurs maisons, entouraient leurs doigts de mèches de coton, enduites d'une espèce d'huile épaisse, après les avoir introduits par le trou d'une écuelle qu'ils perçaient à dessein, et qu'ils remplissaient d'huile. Ensuite ces barbares s'enivraient aux dépens des pauvres patients, dont les doigts servaient de flambeaux, jusqu'à ce qu'ils eussent avoué quelque chose. C'était surtout les femmes qu'on tourmentait avec une barbarie si raffinée, pour leur faire avouer où étaient les prêtres et les efl'ets de religion, ou les forcer à déclarer où étaient cachés leurs maris. Il y en a qui ont souffert toute la nuit sans rien avouer, quoiqu'elles eussent des efifets cachés chez elles et eussent pu finir leurs tortures en les livrant. Mais le plus grand nombre n'avaient rien en garde. Personne n'osait receler ni les missionnaires ni leurs effets, sinon quelques païens amis des chrétiens. La plupart des chrétiens qui avaient quelques effets en dépôt les enterraient, ou les transportaient pendant la nuit sur des montagnes ou les jetaient à la rivière, ou les brûlaient. Quant aux chrétiens qui avaient pris la fuite dans les montagnes, on allait en quelques endroits les chasser avec des chiens, comme des bêtes sauvages. Dieu dans cette occasion, manifesta sa protection sur ses fidèles serviteurs d'une manière bien signalée, en ne permettant pas qu'aucun chrétien, aucun clerc de la maison de Dieu, ni aucun missionnaire, ait été tué par les éléphants ou dévoré par les tigres, pendant les dix, vingt ou trente jours qu'un grand nombre d'entre eux demeurèrent cachés dans les montagnes, qui abondent en
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bêtes féroces. Les tigres surtout sont très nombreux dans cette province, et y exercent journellement les plus grands ravages : ils viennent presque toutes les nuits dans les villages, et prennent des animaux ou des hommes. Avant la persécution, de temps en temps quelques chrétiens étaient pris par le tigre, même dans leurs maisons. C est encore par une protection non moins éclatante que, malgré les perquisitions rigoureuses faites dans toute la province, et malgré les supplices affreux qu'on fit subir à tant de chrétiens pour les forcer à dénoncer les ministres de la religion, aucun des missionnaires et des prêtres du pays qui étaient dans cette province, ne sont tombés entre les mains des persécuteurs. Cependant, le cruel gouverneur les connaissait tous par leurs noms et avait leurs signalements. Il s'était vanté qu'il prendrait Mgr l'évêquede Castorie et M. de la Bissachère, fussentils allés se cacher dans les nues. L'on peut facilement concevoir combien ce prélat et ce missionnaire eurent de dangers à courir.
Mgr l'évêque de Castorie était encore dans le collège, lorsque les satellites du gouverneur entrèrent dans le village où il est situé : il n'eut que le temps de sortir, sans pouvoir rien emporter; il dut son évasion à un mandarin chrétien, qui se trouvait là, comme par hasard, et qui empêcha les satellites d'entrer dans le village, jusqu'à ce que le prélat eût pu gagner un petit village situé au milieu des bois. Les persécuteurs l'y suivirent, et il ne put s'échapper qu'en s'enfonçant dans les bois. « Je passai d'abord, dit ce prélat dans une de ces lettres, un mois dans les forêts, où, à l'exception de quelques éléphants et de quelques tigres, que nous rencontrâmes cinq à six fois, je n'eus aucun sujet de craindre l'ennemi.
En quittant les forêts, Mgr l'évêque de Castorie se retira successivement dans plusieurs chrétientés, ne
pouvant faire dans chacune qu'un très court séjour. Dans un endroit, il essuya une aventure qui semblait devoir le faire prendre. Il lappelle tragi-comique, et ne sait encore trop quelle était l'intention des maîtres de la maison où il était alors, car à peine y était-il entré, que des enfants païens vinrent faire du tumulte autour de la maison, et demandèrent à saluer le père (c'est le nom que les chrétiens donnent aux missionnaires). Le bonze, gardien d'une pagode voisine, y vint aussi avec beaucoup de païens. L'un d'eux leva une natte derrière laquelle Mgr l'évêque de Castorie était couché, ayant le visage couvert d'un mouchoir. Aussitôt un autre homme, armé d'un gros bâton, entra comme un furieux, et se mit à frapper de son bâton de tous côtés, jusque dans les plus petites coins et recoins de la maison, en criant ; « Quoique ce soit l'évêque, je ne lépargnerai point. » Une personne de la maison offrit du bétel à cet homme, et le pria de cesser ; d'autres lui montraient l'endroit où était caché le prélat. Celui-ci, fatigué de tout cela, et convaincu qu'il ne pouvait échapper, était sur le point de se découvrir ; mais il se retint, et cet homme sortit avec tous les gentils. C'était un chrétien qui joua un pareil rôle, pour donner le change aux infidèles. Ceux-ci s'en retournèrent tout fâchés et l'accusèrent de s'être laissé gagner. Enfin ce prélat a été pendant plusieurs mois comme enseveli dans un coin de la maison d'un chrétien, où il n'osait pas faire le moindre bruit en toussant ou en crachant.
M. de la Bissachère fut obligé de passer au travers d'une haie pour se soustraire aux soldats qui s'approchaient du village où il était. Il resta d'abord caché pendant deux heures, avec quelques-uns de ses servants, derrière une grosse roche, au bord de la mer, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. De là des pêcheurs chrétiens le transportèrent sur un grand rocher inhabité et
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fort haut, d'environ un quart de lieue de long. Il y passa sept mois avec quatre de ses élèves. De temps en temps des pécheurs chrétiens lui portaient, pour lui et ses compagnons, du riz et du poisson : «Je me plais ici singulièrement, dit ce missionnaire dans une lettre écrite de dessus ce rocher ; j'y passerais volontiers ma vie si telle était la volonté de Dieu. La croyance générale de ces peuples est que cette montagne appartient aux diables, et qu'ils les ont entendus plusieurs fois. J'}' suis depuis bientôt quatre mois, et je vous assure que j'y ai rencontré le bon Dieu, qui me fait de grandes grâces, mille fois plus qu'un pécheur comme moi ne devrait en attendre. >> Il y avait environ vingt jours que ce cher confrère était dans cette solitude, lorsque dix-sept barques, portant des mandarins et trois cents soldats armés de fusils, vinrent bloquer le rocher. Le missionnaire, qui avait été prévenu quelquesjours auparavant par des pêcheurs chrétiens que son asile était connu, et que le gouverneur devait envoyer du monde pour le prendre, était monté avec ses gens jusqu'au sommet de la montagne. Les soldats ne firent des recherches que dans le bas, deux ou trois seulement montèrent jusque vers le milieu et, n'apercevant aucun vestige d'hommes, n'allèrent pas plus loin. Tous s'en retournèrent, regardant ce lieu comme inhabitable, et maudissant l'accusateur, qui, après avoir fui pendant un mois, fut enfin obligé de payer une grosse amende, comme s il s'était moqué des mandarins.
Dans la province de Thanh-hoa-noî ', qui est au nord
1. La province de Thanh-hoa est divisée en deux gouvernements. L'un relève immédiatement de la cour du t3ran, établie à Phuxuân, dans la haute Cochinchine, et s'appelle pour cette raison intérieur, Thanh-hoa-noi. L'autre relève du vice-roi, établie à l'ancienne cour duTong-king, et s'appelle extérieur, Thang-hoa ngoai.
de celle de Nghê-an, les prêtres n'avaient pas même connaissance de la persécution ; elle y commença le 24 août. Un prêtre manqua d'être pris au moment où il achevait la messe; il n'eut que le temps de se sauver dans les bois, laissant tous ses effets à la merci des brigands ; irrités de ce que la principale proie leur avait échappé, ils se saisirent de la veuve chez qui le prêtre avait dit la messe, et la maltraitèrent de la manière la plus cruelle. Ils firent un trou au milieu d'une espèce de grand panier plat, dont on se sert dans ce pays pour faire sécher le riz et les autres denrées, le passèrent au cou de cette pauvre femme et s'amusèrent à le faire tourner, pour la forcer à déclarer où le prêtre s'était caché. Les éclats de bambou lui déchiraient le cou et lui causaient les douleurs les plus vives. Ils la tourmentèrent ainsi pendant plus de deux heures et ne la relâchèrent qu'après lui avoir extorqué cent soixante-dix ligatures et avoir enlevé les effets du prêtre. Un autre prêtre était déjà tombé entre les mains des satellites, au moment où il allait célébrer la sainte messe; mais un mandarin chrétien, qui se trouvait là, se mit à la tête des néophytes et le délivra de leurs mains. Ce mandarin, qui prit d'abord la fuite, fut obligé de venir recevoir trente coups de rotin, et ne fut point davantage inquiété. Les villages dont les chrétiens l'avaient aidé à délivrer le prêtre n'en furent pas quittes à si bon marché ; d'autres troupes de satellites vinrent saccager ces chrétientés, surtout celle où était la maison du prêtre; les deux prêtres perdirent absolument tous leurs effets et n'échappèrent aux recherches des satellites qu'en courant dans les bois, au milieu des buissons, ou en se cachant chez les païens ; les néophytes n'osaient leur donner asile, et il n'y avait nulle sûreté chez eux; les soldats entraient dans toutes les maisons chrétiennes de la province, emportant non seulement les effets de religion, mais riz, marchandises, meubles, etc.,
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et obligeant les fidèles à donner de grosses sommes pour se racheter. Ils en amenèrent un grand nombre au prétoire ; mais le gouverneur n'exerça pas contre eux les mêmes cruautés que les deux précédents, il les délivra, après quelques jours de prison, sans leur faire subir aucun tourment, et fit donner avis aux chrétientés de lui remettre le catalogue de ce qui leur avait été enlevé par les soldats, promettant de leur faire rendre le tout. Quelques chrétientés, qui donnèrent un état de ce qu'elles avaient perdu, en recouvrèrent une partie ; la plupart répondirent qu'elles ne savaient comment donner cet état, puisqu'on leur avait absolument tout enlevé. Toutes les églises, les résidences de nos prêtres, et deux maisons de religieuses Amantes de la Croix, qui étaient dans cette province, furent abattues. Malgré les bonnes dispositions du gouverneur, quelques chrétiens furent forcés à fouler le crucifix aux pieds ; on voulut aussi forcer plusieurs de nos élèves à cette apostasie; ils résistèrent courageusement. Les soldats en prirent un tout jeune et le portèrent sur la sainte image ; le jeune homme, plein de foi, se pliait les jambes de peur de paraître consentir à ce qu'on exigeait de lui ; un frère du roi, qui était présent, défendit qu'on le pressât davantage.
Les satellites du gouverneur entrèrent le 25 août, en plein jour, dans une maison où un prêtre ordonné au mois de mars précédent, nommé Jean Dat, venait d'arriver de la visite des malades, n'ajantpas la moindre idée de la persécution. Comme il était encore jeune, dans sa trente-troisième année ; les satellites saisirent dabord un catéchiste, âgé de plus de soixante-dix ans, s'imaginant qu'il était le prêtre. M Dat les désabusa et s'offrit lui-même pour être lié et garrotté comme un criminel ; les soldats ne furent point touchés de cet acte de générosité et le frappèrent avec tant d'inhumanité, qu'il en ressentit longtemps de la douleur. Après avoir tout pillé
dans le presbytère et les maisons voisines, ils le conduisirent au prétoire du gouverneur avec le vieux catéchiste, un jeune catéchiste et deux jeunes élèves. Le jeune catéchiste s'évada pêle-mêle avec des chrétiens que le gouverneur renvoyait ; les deux jeunes élèves furent mis en liberté au bout de quelque temps ; le vieux catéchiste fut détenu en prison jusqu'à la mort du prêtre ; M. Jean Dat fut conduit dans un lieu où un des frères du roi tient une petite cour. On lavait d'abord chargé d'une cangue fort pesante, on la changea ensuite pour une plus légère, à la sollicitation d'un bon chrétien, médecin du frère du roi, et de quelques mandarins, et cela moyennant une certaine somme d argent ; c'est, sans contredit, la protection la plus puissante auprès de nos persécuteurs.
Le mandarin auquel M. Jean Dat fut confié le traita avec beaucoup d'inhumanité ; il était touché de la douceur, de la bonté et de l'égalité de son caractère ; sa femme ne l'était pas moins ; elle aurait bien voulu embrasser une religion dont les disciples donnent un si bel exemple ; mais elle était retenue par la crainte de souffrir pour la foi. On procura au serviteur de Dieu une chambre séparée, afin qu'il put faire à loisir ses exercices de piété. Il avait la consolation d'exhorter quelques-uns de nos élèves compagnons de sa captivité, plusieurs chrétiens aussi prisonniers, et d'autres auxquels le mandarin qui le gardait permettait de venir le visiter et il leur administrait le sacrement de pénitence : il témoigna un grand désir de recevoir le même secours. Dieu l'exauça; un de nos prêtres alla le trouver dans sa prison. On lui offrit sa grâce, s'il voulait promettre de ne plus prêcher l'Evangile ; mais il préféra une mort glorieuse à une vie honteuse. Comme il n'était prêtre que depuis quelques mois, quelques personnes le représentèrent au roi, dans l'espérance de l'adoucir, mais le tyran fut inexorable et prononça son arrêt de mort. Un frère
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du roi lui signifia la sentence, le 28 octobre, fête des glorieux apôtres saint Simon et saint Jude;le vénérable serviteur de Dieu l'entendit avec calme, et même avec joie. Le prince ne put s'empêcher d'admirer que, dans un âge encore si jeune, il ne regrettât pas la vie. « Pourquoi ne voulez-vous pas vivre, lui dit-il ? — Je veux bien vivre, répondit M. Dat, mais je ne veux pas vivre infidèle à ma religion. » Ensuite il salua le prince, et voulait ajouter quelques mots en faveur de notre sainte religion ; mais les satellites ne lui permirent pas, ils le tirèrent par sa cangue pour le faire sortirent prompteraent. Un grand mandarin, ennemi juré du christianisme, voulait que sa tête fût exposée et son corps coupé en pièces ; le prince s'y opposa. « Cet homme n'est coupable d'aucun crime, dit-il ; il n'est condamné à mort que parce que l'ordre du roi le porte ainsi. » On lui offrit quelque nourriture avant qu'il sortît du prétoire ; il l'accepta. Sa grande tranquillité étonnait tous les spectateurs ; ils se disaient l'un à l'autre : « Voj^ez quelle joie cet homme fait paraître ! Nhâm, ce chef de parti, qu'on mit à mort l'année dernière, faisait parade de courage et d'intrépidité avant son supplice; mais, dès qu'il vit approcher l'heure de son exécution, il devint pâle et chancelant ; celui-ci est calme et gai, il court même au lieu du supplice ».Le lieu où il devait être exécuté était éloigné de près de deux heures de chemin. Le mandarin chargé de présider à l'exécution était monté sur un éléphant et avait à sa suite un assez grand nombre de soldats ; une foule de peuple, chrétiens et païens, suivaient le cortège Le mandarin traita M. Dat avec humanité ; il lui permit de se reposer plusieurs fois, et à chaque fois il invitait les chrétiens à venir saluer leur père. Comme il fallait passer une rivière avant d'arriver au lieu du supplice, il défendit aux païens de la passer et ne le permit qu'aux chrétiens, qui étaient au
nombre d'environ cinq cents. Lorsqu'ils furent arrivés au lieu fatal, le mandarin dit à haute voix : « Cet homme n'est coupable d'aucun crime ; s'il est mis à mort, c'est parce que le roi l'ordonne ; il n'est pas nécessaire de le lier, comme les autres criminels. » Après qu'on eut ôté la cangue au serviteur de Dieu, on le fit asseoir sur une natte fort propre. Alors le mandarin, s'adressant aux chrétiens : « Votre père est sur le point de mourir, leur dit-il ; venez le saluer, tandis qu'il en est encore temps ; c'est pour la dernière fois. » Les pauvres chrétiens profitèrent, avec empressement, d'une invitation si conforme à leurs sentiments ; plusieurs, pénétrés d'une foi vive et d'une vénération profonde pour le martyre de Jésus-Christ, se jetèrent à ses pieds pour les baiser; mais son humilité ne lui permit pas de les laisser faire, quelques-uns lui présentèrent des tranches d'orange pour modérer un peu sa soif ; il les accepta avec reconnaissance, pour faire plaisir à ceux qui les lui offraient. Il demanda ensuite quelques moments pour recommander son âme à Dieu. Le mandarin les lui accorda volontiers et défendit de frapper du tambour pour donner le signal de l'exécution, avertissant le bourreau d'examiner le mouvement de l'étendard, et au signal convenu celui ci coupa d'un seul coup la tête du vénérable serviteur de Dieu. Nos élèves eurent la liberté d'enlever sa tête, son corps, sa cangue, et tout ce qui était teint de son sang. Un mandarin subalterne, chrétien, vint à cheval pour accompagner les précieuses dépouilles du martyr jusqu'à la barque dans laquelle on les mit pour les transporter, par mer. dans une chrétienté de la province extérieure, dont l'église subsistait encore; un diacre fit l'enterrement le plus secrètement possible, à cause des gentils qui sont mêlés avec les néophj'tes : Corpora sancloram in pace sepulta sunt '.