‹ Les martyrs (volume 5)Chapitre 1 sur 75 · FEB · texte numérisé non relu

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En 1787, à l'époque de TAssemblée des Notables, M . de La Fayette se trouvant dans le salon du duc d'Harcourt; gouverneur de M. le Dauphin, avec une société qui discutait les livres d'histoire à mettre entre les mains du jeune prince, dit : « Je crois qu'il ferait bien de commencer son Histoire de France à Tannée 1787. » On a, depuis, abaissé la date jusqu'en 1789. Peu importe le millésime, l'inspiration est identique, révolutionnaire, c'est-à-dire contemptrice de la tradition nationale et de l'expérience séculaire.

Deux ans plus tard, le petit Dauphin, âgé de moins de huit ans, se mourait lentement à Meudon. Quelques jours avant sa fin, la princesse de Lamballe le vint visiter et le trouva couché écoutant la lecture. La princesse lui en demanda le sujet, l'enfant répondit : « Un moment bien intéressant de notre histoire, Madame, le règne de Charles VII ; il y a là bien des héros. » A une autre question, s'il se faisait lire à la suite ou des morceaux choisis : « De suite, je n'en sais pas assez long pour choisir, et tout m'intéresse. »

Tout rn intéresse. C'était la leçon donnée par la vieille France, respectueuse et reconnaissante envers tous les artisans de son histoire passée, à la France nouvelle trop souvent dédaigneuse et ingrate à l'égard de ceux dont le talent, l'abnégation et l'effort anonyme ou le

LES MARTYRS. — T. XllI.

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sacrifice éclatant ont créé, agrandi et glorifié la patrie. Les inspirateurs de l'anarchie politique inaugurée «n 1789 eurent fort à faire pour déconsidérer le passé. L'immense majorité du peuple ne souhaitait rien de plus et rien de mieux que des réformes, elle repoussait loin la simple idée d'une révolution. Le solide bon sens des uns, l'intérêt bien entendu des autres, l'attachement sincère de presque tous paraissaient devoir sauvegiirder l'existence de l'ordre de choses actuel en améliorant son fonctionnement. Il fallut longtemps, plus de deux années, pour venir à bout d'ébranler et de détacher à force de déclamations, de calomnies, de violences ceux qui, de bonne foi, avaient espéré et souhaité l'amélioration progressive par la collaboration régulière du Roi et de l'Assemblée. Mais les Français ont de tout temps été sensibles plus que de raison à l'effet produit par ces sobriquets infamants, ces anathèmes qui tiennent lieu d'arguments, que chacun répète comme une injure et accepte comme une preuve : Ancien régime. Despotisme, Féodalité, Privilèges, etc.

Peu à peu, les hautains dégoûts et les dédains superbes vinrent à bout de rendre odieux ou ridicule un passé bienfaisant et respectable. Rien ne fut épargné. Des institutions furent abolies, des coutumes furent proscrites seulement parce qu'elles existaient et, de l'universelle destruction, les contemporains passèrent à une expérience nouvelle qu'ils exprimèrent d'un mot : la Terreur.

M. de La Fajrette, proscrit alors, pouvait être satisfait. Li'Histoire de France recommençait.

Depuis le 14 juillet jusqu'au 18 brumaire la crise dura dix années qui furent pour l'Etat et pour la Société une véritable crise épileptique, aussi néfaste à l'organisme national que peut l'être la maladie de ce nom à l'organisme individuel. Ce qu'a été cette maladie, sa

longue préparation, son éruption soudaine, sa prostration finale, on commence h le savoir avec exactitude depuis qu'au fétichisme révolutionnaire d'un Thiers, d'un Michelet, d'un Louis Blanc a succédé l'enquête microscopique et impitoyable dont le livre fameux d'Hippolyte Taine suggéra la pensée, indiqua la méthode et répandit le goût. Plus de dithyrambes ni d'anathèmes, mais des démonstrations. Une légende ne succède pas à une autre légende, c'est l'Histoire, digne de ce nom, qui prend la parole et on peut espérer qu'elle la gardera désormais. A mesure que les années se succèdent les travaux se multiplient et leurs résultats s'accumulent et se coordonnent. La liste s'allonge chaque mois, presque chaque jour, des ouvrages qui ébranlent ou ruinent une légende, corrigent un récit, réduisent une réputation, ressuscitent un disparu, ramènent à ses proportions réelles, c'est-à-dire humaines, la.crise tragique à laquelle on accordait une sorte de surnaturelle grandeur.

Et cette fois encore, M. de La Fayette doit être satisfait. L Histoire commence à se faire, impartiale et vengeresse, devant la Postérité.

La Révolution française fut si pleine d'événements en si peu d'années, elle offrit des spectacles si nouveaux et si passionnants qu'elle ne pouvait qu'épuiser rapidement l'immense intérêt que lui portaient à ses débuts les contemporains, et ce fut ainsi que l'émotion universelle avec laquelle tous s'y précipitèrent à corps perdu aboutit, après dix années, à la lassitude générale et à l'abdication entre les mains et sous la volonté du maître capable de liquider l'expérience anarchique dans une aventure nouvelle.

Dans la brume d'une soirée de novembre 1799 se dissipa et s'évanouit le rêve magnifique et fiévreux commencé au grand soleil de juillet 1789. La reconsiruciion

de la France va s'imposer au génie lumineux à qui la Providence a confié le soin de relever la grande nation fatiguée et déçue, mais toujours vaillante et généreuse. Jamais, sans doute, dans l'histoire des souffrances humaines et des désastres des peuples, jamais remède plus énergique n'avait été préparé à une infortune plus pitoyable, et si, parmi les spectateurs du coup d'Etat de Brumaire un chrétien perspicace avait pu deviner le surhumain génie de Tliomme destiné par la Providence à la garde et au salut de la patrie, au relèvement de la religion et à l'apaisement des fureurs civiles, celui-là eut dû comme jadis, à l'aube du règne de Clovis dans le prologue de la loi salique, écrire le soir du 18 Brumaire :

Vive le Christ qui aime les Francs.

Quelques-uns crurent la Révolution terminée, ils se trompaient. L'homme extraordinaire marqué du destin pour l'œuvre sans précédent s'identifia avec la Révolution et la continua. Ce que des princes d'une profonde sagesse politique, Constantin, Charlemagne, Henri IV avaient vu et voulu, il le vit et Timposa à son tour, mais son génie emporté par l'orgueil compromit l'œuvre commencée. La religion qu'il avait rétablie, il la persécuta et voulut la réduire àThumiliante servitude d'un département d'administration. Alors commencèrent les taquineries, les violences, les abus de pouvoir dont la tradition fut précieusement conservée par les fonctionnaires de la Restauration en attendant le jour de la transmettre au savoir-faire de leurs successeurs sous le gouvernement de juillet.

C'est cette période d'environ un demi- siècle que comprend le présent volume, période qui compte moins de ■ martyrs sanglants tels que ceux de la Terreur et du Directoire, mais dont l'histoire offre encore tant d'attrait

grâce à la présence, dans les rangs de l'Eglise de France reconstituée, des confesseurs familiarisés avec les angoisses et les privations delà prison et de l'exil. Cependant, comme si la France ne pouvait se tenir de posséder son contingent de héros, nous allons voir quelques-uns de ses fils chercher au Tonkin, en Corée, l'occasion de répandre leur sang pour l'honneur du Christ et le salut des âmes. La plus grande partie de ce tome treizième du Recueil est consacrée à l'Extrême-Orient et à des martyrs aussi vaillants et aussi délaissés que ceux qui furent victimes de la Révolution.

C'est une grande tristesse de voir qu'après plus d'un siècle écoulé l'Eglise de France n'a pas su obtenir la glorification officielle des martyrs de lafoi dont la confession ne peut être révoquée en doute. Ceux qui périrent massacrés aux Carmes, guillotinés ou fusillés un peu partout, épuisés sur les pontons, traqués dans les campagnes auraient droit à tous les honneurs du culte chrétien. Entre Louis XVI et Pie VI une phalange de héros attend l'heure du triomphe, puisse t-elle ne pas se faire trop attendre.

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