LETTRE DE M. PH. DUCHER A M. DE VICHY, ÉVÊQUE DE CHALON
J'ai vicarié trois ans à Igé ; j'ai été desservant à Vauxen-Pré pendant quinze ans ; il y a trente-oeuf ans que je suis curé de Saint-Maurice-des-Cbamps (depuis le 9 novembre 1783). Au commencement de 1792, désireux de préserver mes paroissiens de la contagion révolutionnaire, je les instruisais. Je fus dénoncé. Les gendarmes m'entraînèrent chez le juge de paix du canton, qui, ne voulant pas prononcer, ordonna aux gendarmes de me conduire dans les prisons de Chalon. Alors je profitai du
décret qui, moyennant caution, m'accordait la faculté de me retirer chez moi jusqu'à nouvel ordre. Mon procès fut instruit à Chalon. Les huissiers vinrent faire l'inventaire de tout ce que j'avais et apposèrent les scellés : In fiiga sahis. On me prêta à Chalon des habits, et, déguisé, je me rendis à Besançon, sans vêtement et presque sans argent, et je demeurai dans cette ville six mois et demi. Pendant mon séjour à Besancon, on jugea mon procès. Mes cautions furent condamnées à 500 francs d'amende, tout ce que j'avais tut déclaré appartenir à la nation, et vendu en conséquence. On me condamna personnellement à trois jours de carcan, six heures par jour et deux ans de galères. On peut voir cette inique sentence au tribunal de Chalon; elle a été rendue le 46 juin 1792.
Obligé de sortir de Besançon, je passai en Suisse où je demeurai cinq ans. En 1797, mon respectable Prélat m'invita à rentrer en France. J'obéis et je travaillai jour et nuit dans les paroisses où il n'y avait que des prêtres jureurs. Je demeurai un mois juste dans ma paroisse, mais le décret du 18 fructidor m'obligea à prendre la fuite, et j'ai parcouru les pays étrangers pendant quatre ans, sans argent, parce que, grâce à la divine Providence, je n'ai jamais rien mis de reste ; elle a eu toujours pitié de moi et j'espère qu'elle ne m'abandonnera pas dans ma vieillesse où les besoins se multiplient continuellement.
Je revins en France en 1801. Les gendarmes m'arrêtèrent à Saint-Wit, trois lieues en deçà de Besançon, me jetèrent dans les cachots ; le lendemain ils me conduisirent devant le juge de paix du canton et de là dans les prisons de Besançon. M. le Préfet, ami de la justice, m'en fit sortir le lendemain, et eut la charité de me faire délivrer un passe-port pour me rendre où je pourrais, parce que je n'avais plus de domicile.
A mon arrivée, j'ai travaillé dans le Maçonnais et le Lyonnais, mais, mes paroissiens instruits de mon retour
Prisons et déportation de M. Philibert Diicher 129
en France, vinrent me chercher et depuis j'ai toujours demeuré au milieu d'eux. J'espère y finir ma carrière, non pas comme desservant, mais* comme ancien prêtre qui ne peut plus faire ses fonctions.
Le physique et le moral m'obligent à la retraite.
Le moral : je n'entends qu'avec peine ; je n'ai plus de mémoire et je ne puis plus faire une passable instruction les jours de dimanche.
Le physique : j'ai perdu l'œil gauche par la cataracte ; j'ai un polype à la main droite ; je ne marche qu'avec peine.
Après cinquante-sept ans de travaux dans le saint ministère, quatre-vingt-trois d'âge, la perte de tout ce que j'avais, ne suis-je pas heureux d'avoir trois cent trente-trois francs de pension ecclésiastique ?
LES MARTYRS. — T. IllI.