‹ Les martyrs (volume 5)Chapitre 36 sur 75 · EN CORSE, DE 1811 A · texte numérisé non relu

EN CORSE, DE 1811 A

La persécution sous le premier Empire semble se concentrer sur la seule personne du pape Pie VII, et on n'y fait guère plus attention que n'en fit la majorité des contemporains, qui, soulevés par l'enthousiasme ou énervés par la tyrannie, s'occhpérent assez peu du conflit ecclésiastique, moins sanglant et, en apparence, moins grave que tant d'autres conflits avec l'Europe en armes. L'habitude de l'obéissance était devenue telle que des hommes d'un caractère loyal se prêtaient à une politique et à des mesures sans excuses. Nous avons eu occasion de raconter l'enlèvement du pape Martin 1er, son exil, son emprisonnement à Constantinople et sa mort ; c'est un spectacle presque identique que nous offrirait l'enlèvement du pape Pie VII, son internement à Savone et à Fontainebleau, cependant nous n'introduirons pas ce récit dans notre recueil. L'histoire de ces événements a été écrite par M. d'Haussonville avec autant d'impartialité que de science. Au cours de son récit l'auteur publia trois lettres soigneusement omises par les éditeurs de la Correspondance de Napoléon, et toutes trois relatives à l'enlèvement du clergé romain, toscan et parmesan. Depuis lors M. Jean Destrem a pu entreprendre des recherches dans la correspondance du Ministère de la Marine, recherches qui étendent considérablement ce chapitre inaperçu de la tyrannie impériale. « Les trois lettres citées par M. d'Haussonville donnaient à penser que la déportation prescrite par l'empereur avait dû frapper environ deux cents prêtres et n'avait sévi que de février à mars 1811. On va voir que la proscription s'étendit sur un nombre beaucoup plus considérable d'individus et qu'elle ne subit aucune interruption depuis janvier 1811 jusqu'à l'entrée de Alliés à Paris.

«Au début de l'année 1811, le conflit engagé entre Napoléon

Déportation de prêtres italiens 131

et le pape était depuis longtemps arrivé à son état le plus aigu. Pie VII, après avoir protesté contre l'occupation des états pontificaux, après avoir lancé Texcommunication contre Napoléon, avait été enlevé de Rome, conduit à Grenoble, puis à Savone, où il vivait séquestré sans conseillers, sans rapports avec quiconque au dehors, sous la surveillance de M. de Chabrol, préfet de Montenotte, et de l'officier de gendarmerie Lagorse ; on lui avait enlevé jusqu'à ceux de ses domestiques en qui il paraissait avoir confiance. On avait arrêté et conduit à la forteresse de Fenestrelles le valet de chambre qui lui servait de barbier. On avait perquisitionné jusque dans son appartement de prisonnier ; on avait forcé son secrétaire ; on l'avait obligé à remettre au gen" darme Lagorse «l'anneau du pêcheur ». Il avait obéi, et il avait livré raiiîieau après l'avoir brisé en deux morceaux.

« Le sacré-collège avait été amené en poste à Paris. On avait intimé aux cardinaux l'ordre d'habiter la capitale de l'empire, on avait fixé leur traitement à 30.000 francs, et on leur avait fait comprendre qu'il serait imprudent de refuser cet argent. Les cardinaux di Pietro et Gabrielli étaient détenus à Vincennes ; des évêques, des prêtres allaient prochainement passer par la même prison. Un certain nombre de cardinaux ayant osé s'abstenir d'assister en grand costume à la messe de mariage de Napoléon et de Marie-Louise, cette protestation contre le second mariage célébré par l'empereur du vivant de sa première femme avait été considérée comme une négation anticipée de la légitimité des enfants à naître de cette union ; les cardinaux qui avaient ainsi laissé entendre qu'à leur sens, le futur roi de Rome serait un bâtard, avaient été conduits chez le ministre de la police, incarcérés, dégradés de leurs dignités ecclésiastiques, enfin confinés par groupes de deux ou trois dans différentes villes de l'empire, avec obligation de se vêtir d une soutane noire comme de simples prêtres, ce qui les fit désigner longtemps sous le nom de « Cardinaux noirs ». D'un bout à l'autre de l'immense empire ce n'étaient que prêtres mis en prison, séminaristes envoyés dans les régiments ; cela, malgré la docilité épouvantée avec laquelle dans presque tous les diocèses le clergé catholique accueillait les ordres du despote.

<( Pourtant le pape continuait la lutte : son arme principale

était le refus de Tinstitution canonique aux évêques nommés par Tempereur, refus qui allait mettre ce dernier dans la nécessité de convoquer un concile national, pour arriver à créer un modiis Vivendi. L'archevêque de Paris, Maury, non institué par le pape, ne pouvait arriver à se faire reconnaître par son chapitre métropolitain. L'abbé d'Astros, armé d'un bref papal, menait l'opposition contre lui ; Maury ne s'était débarrassé de cet adversaire qu'en le conduisant lui-même dans sa propre voiture chez le ministre de la police générale, pour le faire mettre en prison.

« Malgré la surveillance incessante du duc deRovigo, les brefs du pape refusant l'institution aux évêques récemment nommés circulaient en France, colportés d'un diocèse à l'autre par des associations occultes.

« La guerre ainsi s'éternisait ; elle avait pris un caractère particulièrement violent en Italie ; dans la Toscane (alors sous la domination d'une sœur de Napoléon, la princesse Elisa) où M. d'Osmond, évêque non institué, avait affaire à un clergé très soumis aux prescriptions des récents brefs pontificaux, et dans les territoires enlevés au pape, oii tout l'ancien gouvernement ecclésiastique vivait dans un état de sourde insurrection, ne touchant pas les appointements offerts par la nouvelle autorité, vivant de ressources dont l'empereur était furieux de ne pouvoir découvrir l'origine, et se refusant à prêter serment au « gouvernement intrus )).

BiBLiOGRAPmE.— O. d'Haussonville, L'Eglise romaine et le premier Empire, I8OO-I81U. In-8, Paris, 1868, t. III. Pièces justifica- - tives ; — Jean Destrem, Déportations de prêtres sous le premier Empire, dans la Revue historique, 1879, t. XI, p. 331-388, publie une importante série de documents tirés des Archives du niiaistère de la Marine. Nous ne pouvons transcrire ici ces documents; nous nous bornerons à quelques extraits et à des statistiques.

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