‹ Les martyrs (volume 5)Chapitre 44 sur 75 · MARTYRE DE NI TOKEI, DE LAURENT PAK ET DE QUELQUES AUTRES · texte numérisé non relu

MARTYRE DE NI TOKEI, DE LAURENT PAK ET DE QUELQUES AUTRES

EN CORÉE, 1797 à 1800.

En 1790, l'évêque de Péking avait promis aux députés de 1 Eglise coréenne, Paul loun et Jean-Baptiste Ou, de leur envoyer bientôt un pasteur, et au mois de février î791, Jean dos Remedios, prêtre séculier de Macao, partit de Péking. Tous les ans, lorsque l'ambassade coréenne rentre dans le roj^aume, une foire se tient sur les frontières de la Chine et de la Corée, et nombre de marchands s'y rendent. Il était entendu que le prêtre viendrait à la foire. Des chrétiens coréens, reconnaissables à certains signes, s'y trouveraient pour l'introduire en Corée. Après vingt jours de marche, Jean dos Remedios arriva au rendez-vous, mais les chrétiens coréens, empêchés par la persécution, ne parurent pas. Dix jours s'écoulèrent, la foire se termina, l'ambassade rentra en Corée, et le missionnaire fut obligé de revenir à Péking.

Après le retour du P. dos Remedios, l'évêque fut trois années sans nouvelles de Corée. Ce silence était de mauvais augure. D'ailleurs, quelques mots prononcés par des personnes de la suite de l'ambassade, en 1792, avaient fait soupçonner une persécution et permis de comprendre pourquoi nul n'était venu au rendez-vous. Ce ne fut qu'un an plus tard, à l'arrivée dePaulIoun et de Sabas Tsi, que l'on connut les détails de cette première persécution. Il fallait à tout prix, et le plus tôt possible, porter secours à cette Eglise désolée. Jean dos Remedios était mort. Pour le remplacer, l'évêque choisit un jeune prêtre chinois, Jacques Tsiou, que les Portugais ont toujours désigné sous le nom de P. Jacques Vellozo. Il n'avait alors que vingt-quatre ans ; mais sa piété, son habileté dans la littérature chinoise et dans les sciences ecclésiastiques, sa physionomie assez semblable

à celle des Coréens, décidèrent l'évêqiie de Péking à le choisir pour cette belle et périlleuse mission.

Le P. Jacques Tsiou partit de Péking (février 1794). Après vingt jours de marche, il arriva aux frontières delà Corée où des chrétiens l'attendaient, mais comme la surveillance était alors très sévère, il fut convenu que son entrée serait différée jusqu'en décembre. En attendant l'époque fixée, le missionnaire visita les chrétientés de la Tartarie.

Au mois de décembre, le P. Tsiou revint à Pien-men, où Sabas Tsi et d'autres chrétiens s'étaient rendus, pour lui servir de guides. Le prêtre changea d'habits, arrangea ses cheveux à la Coréenne, et, vers le milieu de la nuit du 23 décembre 1794, franchit le fleuve Apno, la terrible barrière qui le séparait delà Corée. D'autres chrétiens l'attendaient sur la rive coréenne, à Ei-tsiou, vis à-vis Pien-men, et le conduisirent jusqu'à la capitale, où il parvint au commencement de l'année 1795 et fut logé dans la maison préparée par Mathias T'soi au quartier nord de la ville. Il commença par faire préparer tout ce qui était nécessaire pour la célébration du saint sacrifice, et se livra tout entier à l'étude de la langue coréenne. Le Samedi Saint, il baptisa plusieurs adultes, suppléa les cérémonies de ce sacrement à quelques autres, et reçut quelques confessions par écrit Enfin, le jour de Pâques, il célébra la sainte messe et donna la communion à ses pénitents de la veille.

Tout alla bien jusqu'au mois de juin. Les chrétiens voulaient tous voir le prêtre ; bientôt l'affluence fut extrême. Le P. Tsiou, peu au courant des coutumes du pays, recevait facilement tous les visiteurs. Un bachelier nommé Han leng-ik-i, chré tien depuis quelques mois et d'une foi peu solide, parvint à se faire introduire auprès du prêtre, puis il alla trouver le frère de Ni Piek-i, ennemi déclaré de la religion, et alors en faveur à la cour. Il lui apprit qu'un prêtre chrétien, Chinois de nation, résidait dans la capitale, lui fit connaître la maison où il était caché, et lui donna son signalement. Le premier ministre et le roi furent bientôt informés de tout. Ordre fut donné au grand juge criminel T'sio Kiou-tsin-i, d'envo3'^er à l'instant saisir sans esclandre l'étranger. C'était le 27 juin. Heureusement, les chrétiens, qui se défiaient du traître, avaient épié ses démar-

Martyre de Ni Tokciy de Laiircnl Pak 221

les et connu à temps ses dénonciations et les ordres de la )ur Le P. Tsiou, averti, s'était réfugié chez un autre chrétien, [athias Tsoi resta seul dans la maison menacée. Il eût pu fuir, lais afin de mettre le prêtre en sûreté, il voulut se faire pas ;r pour le Chinois qu'on cherchait. Etant d'une famille d'inrprètes et parlant le chinois, il espérait réussir dans son îssein II se coupa les cheveux pour mieux contrefaire l'étranîr, et attendit les satellites. Ceux-ci, arrivés à la maison, se 'écipitèrent sur lui, en criant : (( Où est le Chinois ? — C'est oi, )) répondit Mathias avec calme. Il fut traîné devant le juge, ais on ne tarda pas à s'apercevoir de la méprise. Le prêtre linois portait une barbe assez fournie, et Mathias était imberbe, n se mit donc de nouveau à la recherche du prêtre, et il n'eût •obablement pas échappé longtemps aux poursuites, si le roi, li craignait de faire souffrir beaucoup d'innocents, n'eût donné de procéder dans cette affaire avec plus de modéra» 3n.

Cependant Paul loun et Sabas Tsi, les deux introducteurs du , Tsiou, avaient été arrêtés le même jour, et réunis à Mathias soi. La nuit de leur arrestation ils furent conduits devant le ibunal. Des professions de foi claires et généreuses étaient iir seule réponse aux questions sur le prêtre étranger, son rivée, son séjour dans la capitale. Pour leur arracher des eux, on les mit plusieurs fois à la torture, on les roua de ups, on leur disloqua bras et jambes, on leur écrasa les genoux, ;n ne put les fléchir. Enfin le roi, cédant aux ennemis de la ligion, signa leur arrêt de mort. La sentence fut exécutée cette lit-là même dans la prison, et les corps des martyrs furent tés dans le fleuve. C'était le 12 de la cinquième lune (28 juin 95). Sabas Tsi était âgé de vingt-neuf ans, Paul loun avait 3nte-six ans, et Mathias T'soi trente et un ans. Telle fut la récompense de ces trois généreux chrétiens qui éritèrent ce bel éloge de l'évêque de Péking : « L'Eglise de îking et moi, écrivait-il en 1797, avons été témoins de la piété de la dévotion de Paul loun dans les deux voyages qu'il fît à îking en 1790. Il y reçut les sacrements de Confirmation, de îniteuce et d'Eucharistie, avec une ferveur si frappante, que usieurs de nos chrétiens ne purent retenir leurs larmes, dans

la joie et 1 admiration qu'ils éprouvaient de trouver chez ce néophyte, la modestie, les paroles, les vertus exemplaires d'ua vieux chrétien consommé dans la pratique de l'Evangile. En 1793, nous fûmes aussi témoins de la piété de Sabas Tsi, pendant les quarante jours qu'il passa à Péking. Les fidèles de cette ville furent édifiés de sa dévotion, de sa grande ferveur, et de l'effusion de larmes avec lesquelles il reçut les sacrements <le Confirmation, de Pénitence et d'Eucharistie. Quant à Mathias T'soi, nous n'avons pas été témoins oculaires de sa foi, parce qu'il n'est pas venu à Péking, mais j'ai appris par le mission- J naire de Corée que ce chrétien a été un des premiers catéchistes,*^ et qu'il s'est distingué par sa ferveur, sa piété et son zèle à étendre la gloire de Dieu *. »

Cinq autres chrétiens avaient été arrêtés avec nos trois martyrs, et accusés comme eux de s'être faits les introducteurs du prêtre étranger dans la Corée ; mais ils soutinrent, avec raison, n'y avoir pris aucune part. On voulut les faire apostasier. Ils confessèrent leur foi au milieu des supplices. Après quinze jours de tortures, ils furent mis en liberté, et s'en allèrent 'oyeux, louant et bénissant Dieu. Cependant le P. Tsiou était caché dans le bûcher d'une chrétienne. Colombe Kang Oan-siouk-i. Comme elle a joué un grand rôle dans l'histoire delà chrétienté à cette époque, nous allons raconter sa vie avec quelque détail. Elle était née dans le Nai-po, d'une famille païenne de demi-nobles, ou, selon l'expression coréenne, de nobles bâtards. On nomme ainsi les familles issues d'une mésalliance. Dès son enfance. Colombe montra une pénétration d'esprit remarquable, un cœur droit, ferme et courageux. Elle ne se permettait point d'actions mauvaises et supportait avec patience le caractère acariâtre de sa mère. Son âme élevée aspirait déjà à quelque chose de grand. Elle pratiquait les maximes de la religion de Fo, et avait formé, dit-on, le dessein de quitter le monde, pour se livrer aux exercices religieux de cette secte.

Colombe fut mariée à un demi-noble du district de Tek-san,

Page 1