MARTYRE DE NI TOKEI, DE FRANÇOIS PAK ET DE QUELQUES AUTRES
La mort des trois introducteurs du prêtre étranger n'avait pas fait cesser la persécution. Les ennemis de la religion sollicitaient le roi d'ordonner de nouvelles poursuites contre les chrétiens, et ce prince, malgré sa modération, s'y crut obligé. Tieng lah-iong, qui avait une position élevée à la cour, fut disgracié et envoyé
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comme surveillant des portes, à Kira-tseng. Il avait déjà apostasie une fois, et lorsqu'il fut arrivé dans son gouvernement, il eut la lâcheté de tourmenter quelques chrétiens lui-même. Poursuivi malgré tout, il finit par présenter au roi une adresse dans laquelle sa défection était clairement exprimée, ce qui lui permit de respirer un peu.
Pierre Seng-houn-î avait depuis longtemps abandonné la religion, et fait connaître son apostasie par un écrit public. Il fut néanmoins exilé à Niei-san, où il demeura une année. Là, il publia encore une apologie de sa conduite, protestant de sa rupture avec les chrétiens, mais il était si méprisé que personne ne voulut le croire. Ni Ka-hoan-i lui-même, chef du parti Nam-in, ancien ministre des travaux publics, fut aussi disgracié et nommé mandarin de la ville de T'siong-tsiou. C'est celui que nous avons vu, dans les premières années de l'établissement de la religion en Corée, entrer en conférence avec Piek-i, reconnaître la vérité de la religion, mais refuser de se convertir. Jamais Ni Ka-hoan-i ne fut du nombre des fidèles. Au contraire, il s'était fait leur persécuteur,, lorsqu'il était mandarin à Kang-hoa, et, dans son nouveau gouvernement de T'siong-tsiou, il suivit la même ligne de conduite. On raconte qu'il choisissait les jours d'abstinence des chrétiens, pour réunir chez lui les let* très, et qu'il leur faisait servir de la viande, afin de reconnaître s'ils pratiquaient ou non la religion. Les troisvilles, que nous venons de nommer, Kim-tseng, Nieisan et T'siong-tsiou, avaient été, avec intention, choisies pour la résidence de ces dignitaires disgraciés. On savait que les chrétiens y étaient comparativement fort nombreux, et on voulait les effrayer et mettre obstacle à la conversion des gentils.
La disgrâce de ces trois hommes influents, dont deux apostats et un païen, montre bien clairement que les en-
nemis des chrétiens voulaient, non seulement détruire la nouvelle religion, mais aussi abattre le parti Nam-in, dans la personne de ses principaux chefs. Quant à la conduite du roi en cette circonstance, elle nous est expliquée comme il suit, dans les mémoires du martyr Alexandre Hoang :
« Le feu roi, dit-il, n'était pas sans craintes du côté de la Chine. La présence d'un prêtre de cette nation en Corée pouvait lui attirer des difficultés avec la cour de Péking, difficultés d'autant plus graves qu'il lui eût été impossible de prétexter son ignorance du fait, puisque des preuves certaines en avaient été données devant les tribunaux. D'un autre côté, il répugnait, par caractère, aux mesures violentes. Jamais il n'avait voulu consentir à une persécution générale, et ce n'était qu'à force d'instances qu'on lui avait arraché, dans quelques cas particuliers, la signature des sentences de mort. Il eût désiré se débarrasser sans bruit du prêtre, et amener les chrétiens à l'apostasie par les séductions ou les menaces, plutôt que par les supplices. Il démêlait très bien d'ailleurs les haines politiques qui, chez ses ministres, se déguisaient sous l'apparence de zèle pour la religion nationale, mais il n'avait pas la force d'y résister, et le plus souvent fermait les yeux sur les excès commis en son nom contre les chrétiens, par les différents mandarins des provinces. La plupart de ceux-ci, se sentant appuyés à la cour, donnèrent libre carrière à leur rapacité et à leurs rancunes. »
Une de leurs premières victimes fut Thomas Kim, connu aussi sous le nom de Kim P ong-heu (c'est-à-dire chef de canton ou collecteur d'impôts). Né dans la province de T'siong-t'sieng, au district deT'sien-iang, d'une famille du peuple, il avait reçu quelque instruction. Son caractère droit et ferme lui avait attiré l'estime de ses concitoyens, et c'est sur la demande du peuple qu'il
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avait été fait chef de canton. Devenu chrétien, il continua l'exercice de sa charge. Il pratiquait avec ferveur la religion, se livrait avec assiduité à la prière et aux lectures pieuses, instruisait avec soin sa famille et vivait en parfaite harmonie avec tout le monde. En Tannée 1796, il fut arrêté et conduit à la préfecture de T'siengiang où il eut à supporter les plus violents supplices. On en vint jusqu'à lui brûler de la feuille d'armoise sèche sur l'anus, mais rien ne put lui faire renier sa foi. On fit rougir au feu un soc de charrue, et on lui ordonna de quitter sa chaussure et de marcher dessus. Il allait obéir quand on l'arrêta en disant qu'il était fou ; c'était la sainte folie de la croix. Thomas fut condamné à mort. Trois jours avant l'exécution, on lui barbouilla le visage avec de la chaux, et on lui fît faire trois fois le tour du marché au son du tambour. Sur ces entrefaites, le mandarin de T'sieng-iang ayant été cassé, l'affaire fut différée jusqu'à l'arrivée de son successeur, malgré les instances de Thomas qui demandait l'exécution de la sentence Le nouveau mandarin, après avoir examiné les pièces du procès, fit sortir de prison le confesseur, en le plaçant sous caution dans la maison d'un particulier, et quelques jours après, lui fit ordonner de sortir du territoire de sa préfecture. Thomas, désolé de n'avoir pu obtenir la couronne du martyre, s'en alla en gémissant, et répétant à tous qu'il n'avait pas eu de bonheur, et que désormais, pays, maison, famille, n'étaient plus rien pour lui. Il habita successivement dans les districts de Pou-ie, de Keum-san et de Ko-san, s'appliquant à l'instruction des chrétiens, et vivant dans un dénûment complet de toutes choses. Si les fidèles lui donnaient des habits ou des souliers neufs, il disait que les beaux habits entretiennent l'orgueil, et changeait de vêtements avec le premier pauvre qu'il rencontrait. Il ne faisait souvent qu'un repas par jour, et sa nourriture était des plus grossières.
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En l'année 1801 , la persécution étant devenue plus violente, Thomas conduisit sa famille dans les montagnes : « Attendez là, dit-il, l'ordre de la Providence. Pour moi, j'ai toujours dans le cœur le regret de n'avoir pas souffert le martyre. L'occasion est belle, je vais me livrer. » On lui représenta que sans lui, toute sa famille mourrait de faim, et que, d'ailleurs, lui aussi devait attendre l'ordre de Dieu. Ce fut à grand'peine qu'on parvint à le retenir. Il conservait toujours l'espoir d'obtenir la grâce du martyre, mais Dieu exauça ses vœux d'une autre manière. Quelques jours après, à la septième lune de cette même année 1801, il tomba malade à Han-ko-ki, au district de Liong-tam. La veille de sa mort, il prédit qu'il mourrait le lendemain. Le moment étant venu, il se fit porter dans la cour de la maison qu'il habitait, s'agenouilla, et dans cette humble posture, rendit paisiblement le dernier soupir.
Tous les chrétiens, cependant, ne montraient pas un aussi grand courage. En 1797, Luc Hong Nak-min i, qui avait une dignité assez élevée à la cour, fut chargé d'office de présenter un rapport au roi sur les affaires de la religion. Il fut assez faible pour le rédiger en termes ambigus, et sans se prononcer ni pour ni contre, mais il n'eut pas lieu de se féliciter de sa lâcheté. Le roi, qui le connaissait comme chrétien, lui reprocha son peu de droiture et de franchise, ajoutant qu'un dignitaire public doit toujours parler au prince selon sa pensée. Au lieu de recevoir ces paroles comme un avertissement de Dieu, Luc Hong, dans sa réponse, en vint jusqu'à répéter au roi les odieuses calomnies répandues contre la religion, et à le prier de poursuivre les chrétiens. Le roi fut très mécontent et, dans la suite, ne manqua pas une occasion de faire sentir à l'apostat son déplaisir et son mépris. Luc eut le bonheur d'obtenir de Dieu son pardon et la grâce du martyre.
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En cette même année 1797, Han lon-hoa, gouverneur de la province de T'siong-t'sieng résidant à Kong-tsiou, donna ordre à tous les mandarins de sa province d'emprisonner les chrétiens et d'anéantir à tout prix leur religion. Cette mesure violente donna lieu à de nombreuses arrestations, mais Dieu seul aujourd'hui sait le nom de ceux qui souffrirent alors pour sa gloire. Les mémoires du temps ne nous ont conservé le nom et 1 histoire que d'un de ces martyrs, celui qui est resté le plus célèbre, Paul Ni To-kei.
Paul, né dans le district de Tsien-iang, province de T siong-t'sieng, n'avait pas étudié les lettres, mais à l'école de l'EspritSaint, il avait appris l'amour de Dieu et la pratique sincère des vertus chrétiennes. Sa petite fortune fut, par lui, employée tout entière à la conversion des païens. Son zèle ayant attiré sur lui l'attention des ennemis de notre sainte religion, il dut cinq ou six fois changer de résidence, et chacun des lieux où il se retira, devint bientôt une fervente chrétienté. Enfin il s établit dans une fabrique de poteries, du district de Tieng-san, et y vécut d'un petit commerce. Or, tous ceux qui l'entouraient étaient païens ; il s'appliqua à leur faire connaître le vrai Dieu, et y réussit si bien, qu'en peu de temps, tout le village fut converti. Quand parut l'ordre du gouverneur, un païen nommé Kim, qui vivait dans le voisinage, menaça Paul de le dénoncer comme chef des chrétiens. Sa femme, effrayée, l'engageait à fuir, mais il refusa, dans la crainte d'aller contre la volonté de Dieu et de scandaliser les néophytes qui avaient mis en lui leur confiance. Seulement, ilcacliases livres et ses objets de religion, et attendit.
Le huitième jour de la sixième lune (1797), il était chez lai, occupé à son travail, quand tout à coup des hommes armés se présentèrent, demandant à travers la haie de son jardin, s'il était à la maison. « J'y suis, répondit-il.
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qui m'appelle ? » Aussitôt il sortit au-devant d'eux, les introduisit dans sa maison, les fit asseoir, et s'informa du motif qui les animait. « Nous sommes, dirent-ils, des gens du prétoire, occupés à rechercher un esclave de la préfecture qui s'est enfui. Ayant appris que tu as un calendrier, nous avons voulu le voir pour faciliter nos perquisitions. » Le calendrier chinois dont on fait usage en Corée, contient des paroles superstitieuses pour retrouver les objets perdus. Paul répondit : « J'ai bien un calendrier, mais il n'indique que la suite du temps d ; et il l'apporta. « Lis pour moi, dit le chef des satellites. — Je ne sais pas lire les caractères chinois. — Tu ne sais donc pas lire que les livres de la religion du Maître du ciel ? » Et, sans attendre de réponse, il donna ordre de l'arrêter. Aussitôt une dizaine d'hommes se jetèrent sur lui et le garrottèrent étroitement. On fouilla la maison, où l'on découvrit un crucifix et quelques livres. On l'entraîna dans un bois voisin, et pendant qu'on le frappait de verges, le chef l'interrogeait, pour apprendre de lui la retraite du prêtre et l'obliger à dénoncer les chrétiens, mais ce fut en vain.
La nuit venue, on le conduisit, ainsi qued'autres chrétiens pris avec lui, dans une pauvre auberge, dont le maître, touché de compassion, obtint qu'on relâchât leurs liens qui les faisaient beaucoup souffrir ; mais arrivés à la ville, lui et ses compagnons de souffrances furent chargés de fers.
Après avoir examiné le crucifix et les livres, le mandarin fît comparaître les prisonniers et interrogea d'abord Paul: « Quelle est ta demeure ? — J'ai demeuré d'abord à Tsieng-iang, j'habite maintenant Tien-san. — Qui t'a instruit et quels sont tes disciples ? — Je n'ai ni maîtres ni disciples. — Tu es un être digne de mort. Si tu n'as ni maîtres ni disciples, d'où viennent ces livres et cette image? Paul ne répondit rien. On le reconduisit en
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prison, les mains et les pieds enchaînés, et la cangueau cou. Ses compagnons firent ce que voulut le mandarin, à l'exception d'un seul qui fut aussi mis en prison.
Le lendemain, le mandarin les menaça de les faire conduire tous deux au marché qui se tenait à six lys (environ trois quarts de lieue) de la ville, et de les exposer à tous les outrages de la multitude. — « C'est pour la cause de Jésus-Christ, répondit Paul, nous ne pourrons jamais assez reconnaître un pareil honneur. — La doctrine de Confucius, dit le mandarin, ou bien celle de Meng-tse, ou bien celle de Fo, sont véritables. Pour vous, refusantde vous en instruire, oùêtes-vousallés chercher cette fausse doctrine que vous suivez, et pourquoi voulez-vous en infester tout le pays ? Votre secte ne connaît ni roi, ni parents ; vous vous livrez aux plus monstrueux penchants, et vous suivez cette doctrine, malgré la défense du roi. C'est là un grand désordre, et vous êtes dignes de mort. »
« Ignorant comme je suis, répondit Paul, je ne connais pas la doctrine de Confucius ni celle de Meng-tse qui sont réservées aux seuls lettrés. Celle de Fo ne regarde que les bonzes. Mais la religion chrétienne est faite pour tous les hommes ; votre serviteur va vous en dire quelque chose. Au commencement. Dieu seul existait ; c'est lui qui a créé tout ce qui existe. Après la création, il y eut des époux et des familles, puis des rois et des sujets. Fo, Confucius, Meng-tse, les rois et les sujets sont postérieurs à la création du ciel et de la terre. Dieu est le vrai roi du ciel et de la terre, le maître et le conservateur de toutes choses, le vrai père de tous les peuples, la source véritable de la piété filiale et de la fidélité aux princes. La piété filiale et la fidélité aux princes sont ordonnées par le quatrième des dix commandements. Pourquoi donc nous reprocher si injustement de ne connaître ni les parents ni le roi ?» — « S'il en était ainsi,
reprit le mandarin, le roi, la cour et les mandarins le sauraient, et c'est deux que le peuple l'apprendrait ; au contraire, ils prohibent votre religion parce qu'elle porterait malheur à la Corée. Et vous, peuple stupide, qui refusez d'obéir et de dénoncer vos maîtres, vous méritez la mort. » — « Mourir pour Dieu, dit Paul, c'est assurer à son âme une gloire éternelle. »
On les fit alors sortir du tribunal. Les satellites les accablaient d'injures, en leur donnant des soufflets ou des coups de pied, les couvrant de crachats, ou pesant de tout leur poids sur les cangues des confesseurs. Les uns disaient : « Aujourd'hui, après vous avoir fait faire le tour du marché, on vous tuera. — Ces coquins-là vont monter au ciel », s'écriaient les autres. Enfin, on leur barbouilla la figure avec de la chaux ; on leur attacha une inscription sur la tête, et sur le dos, un énorme tambour. Le mandarin monta à cheval, et, à coups de fouet, on forçales deux confesseurs à courir devant lui jusqu'au marché. Pendant le trajet, une foule considérable se pressait sur leur passage, attirée parles cris des satellites, et les coups redoublés du tambour. Il était environ neuf heures du matin. Lorsqu'ils furent arrivés, le mandarin prit la parole : « Ces deux misérables, dit-il, sont chétiens, et leur crime est celui des rebelles. Ils ne servent pas le roi, ne respectent pas leurs parents, et enfreignent la loi naturelle. Lorsqu'ils auront fait le tour du marché, on les fera mourir. » Il leur fait ensuite donner dix coups de planches, en leur commandant d'apostasier. «J'ai déjà répondu à toutes vos accusations, dit Paul, je n'ai rien à ajouter. » On lui frappa les côtés avec la pointe de plusieurs bâtons à la fois, en répétant le même ordre. « Quand je devrais mourir dix mille fois, reprit le courageux chrétien, je ne puis apostasier. » — Le peuple admirait sa fermeté et disait : « Certainement, celuilà n'abjurera point. » Il était sept heures du soir, lors-
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qu'on les reporta en prison, après un supplice de plus de douze heures. Les satellites essayèrentencore d'ébranler Paul, en lui représentant que, s'il n'obéissait au mandarin, il ne pouvait éviter la mort. Il se contenta de répondre qu'il le savait bien. « Quel rebelle obstiné 1 » disaient les soldats avec dépit.
Quatre jours après, le geôlier vint les prévenir que le mandarin avait ordonné pour le lendemain un grand repas sur la place publique. Les apostats devaient y prendre part avec lui ; les confesseurs, au contraire, s'ils persistaient dans leur résolution, devaient être mis à mort. Le compagnon de Paul, ne comprenant pas bien ces paroles, croyaitque la paix serait peut-être rendue aux fidèles. « Il n'en est rien, dit celui-ci. Ne nous laissons pas aller à un vain espoir, qui nous rendrait les supplices plus pénibles. Pour moi, je veux demeurer en prison, et si le mandarin m'obligeait à en sortir, loin de fuir, je resterais dans la ville. » Son compagnon, saisi de crainte, se cachait la tête entre les mains, et gardait le silence, ft Qu'as-tu ? demanda Paul. — Vraiment je ne sais comment supporter les supplices ; que faire ? — Il est vrai que, moi aussi, je souffre beaucoup, et comme je suis plus vieux que toi, mon âge me rend les tortures encore plus pénibles ; mais le ciel s'achète-t-il à vil prix? Les souffrances sont la monnaie avec laquelle on achète le bonheur éternel. Prends courage et souftre encore quelques instants. »
Le lendemain, on les conduisit sur la place du marché. Là s'élevait une grande tente, et, sous cette tente, le tribunal du mandarin, environné de plusieurs sièges, où prirent place les apostats revêtus de beaux habits. Le festin commença, pendant que les deux prisonniers se tenaient au lieu du supplice. Le mandarin leur dit : « Le vrai paradis, c'est d'avoir ici-bas une bonne nourriture, une belle musique et tout ce que l'on souhaite. Vous qui
voulez monter au ciel, comment ferez-vous pour en escalader les trente-trois étages ? Abjurez et vous serez traités comme ceux-ci ; sinon, je vous déférerai au grand tribunal, et vous serez mis à mort, — J'ai déjà répondu, dit Paul, mais j'ajouterai encore une parole : Dieu estle. seul maître de tout, de la vie et de la mort ; comment pourrais-je le renier ?» — Mais son compagnon, moins courageux, n'osa résister au juge, et eut la faiblesse de faire un signe d'apostasie. Encouragé par ce succès, le mandarin dit alors : « Allons I toi aussi, injurie le maître du ciel. » — (( Quand le roi porte une loi, reprit Paul, on la transmet au peuple, et vous, loin de la violer, vous veillez à son exécution. Gommentdonc, aujourd'hui, osez-vous ordonner au peuple de maudire son véritable père ? Chez nous, on n'a pas coutume de maudire ses parents. » — Le mandarin, en colère, ordonna de brûler les livres saisis chez Paul, et de faire circuler le crucifix dans le marché, en disant : « Cet homme fait son Dieu de celui que vous voyez ; n'est-ce pas affreux? » — Il était alors midi. Tout à coup, le temps devient sombre, le tonnerre gronde, le vent, soufflant avec violence, enlève la tente et renverse presque le mandarin. Les apostats, qui se réjouissaient et faisaient bonne chère, sont effrayés et prennent la fuite. Le peuple s'émeut, et dit qu'on ferait bien de relâcher le chrétien. Mais le mandarin, furieux de ce contre-temps, fait frapper de nouveau le confesseur. Ce ne fut que vers le soir qu'on le reconduisit en prison, si épuisé qu'il tomba par terre, et qu'on fut obligé de le porter ; ce qui n'empêcha pas de le charger d'une lourde cangue. Malgré tant de tortures, il était calme et ne cessait de prier.
A l'automne il subit un nouvel interrogatoire, et fut de nouveau frappé de la planche. Ceux qui le voyaient, disaient : « Il mourra sous les coups. — Mourir sous les verges ou sous la planche, disait Paul, tout vient de
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l'ordre de Dieu ; qu'il soit béni de tout ! » Et il demandait sans cesse la grâce du martyre.
Il souffrait souvent de la faim, et ses vêtements s'étant usés, le froid augmentait encore ses douleurs. Sa femme ramassa un peu d'argent, et lui rapporta du vin et delà viande; il refusa d'abord : « La sainte Vierge, disait-il, m'ayant placé sur la croix, il n'est pas convenable que je mange cela. J'ai bien entendu dire que Jésus, sur la croix, n'avait eu que des souffrances, mais je n'ai pas vu qu'il ait pris rien de délicat. Moi aussi, je suis sur la croix; je dois faire comme lui. » — Il dut néanmoins céder à ses instances, et accepter ce soulagement. Ordinairement assis ou couché, il pensait sans cesse à Dieu, et en recevait d'abondantes consolations. Un jour, il entendit une voix qui lui disait ces paroles de la Salutation angélique : « Le Seigneur est avec vous » ; et il se sentit tout rempli de joie. (Le texte coréen donne à entendre, sans néanmoins le dire formellement, que c'était une voix miraculeuse.) Il semblait aussi avoir reçu une intelligence surnaturelle et goûtait la beauté des prières chrétiennes mieux que les plus instruits. Pendant les plus froids de l'hiver, ses blessures le faisaient beaucoup souffrir, et le jour de Noël, ayant subi un cruel interrogatoire, il fut pris d'une fièvre brûlante : a Voyez, disait-il, le Seigneur, par une faveur spéciale, afin que mon âme ne se refroidisse pas, me réchauffe au moyen des coups. »
Après le nouvel an, il fut mis par trois fois à la question. La troisième fois, le mandarin lui dit : a Si tu veux abjurer, jeté donnerai du riz, je ferai soigner tes plaies, et je te procurerai une place de chef de canton qui suffira pour te remettre à l'aise.» Il répondit : « Quand vous me donneriez tout le district de Tieng-san, je ne pourrais jamais renier Dieu. — Tu prétends, ajouta le mandarin, que les chrétiens honorent leurs parents, mais tes quatre enfants ne sont pas venus te voir une seule fois de-
puis que tu es en prison. A-t on jamais vu des cœurs aussi dénaturés ? — Obéir à ses parents, répliqua Paul, n'est-ce pas les honorer ? Or, j'ai maintes fois recommandé à mes enfants de ne pas venir près de moi, de peur que cela ne fût plus nuisible qu'utile aux uns et aux autres : c'est cette défense qui les empêche de venir. » Pendant la cinquième lune, les satellites venaient souvent le voir, et ne gardaient pas beaucoup la porte, semblant l'inviter à s'enfuir : mais il ne voulut pas le faire. Lorsqu'on Ty engageait, il répondait : « C'est le mandarin qui m'a fait mettre en prison, je ne puis en sortir que sur son ordre. » Des chrétiens vinrent le voir, et lui dirent que la conduite des satellites ne pouvant qu'être dictée par le mandarin, il ne devait passe faire scrupule de s'enfuir. Il réfléchit un peu et répondit : « Si nous nous laissons prendre aux pièges du démon, nous courons risque de perdre notre âme avec tout ce qu'elle a pu acquérir de mérites. Ma maison est si pauvre qu'il ne m'est pas difficile de rester dans cette prison, où je suis en paix. Tout ce que les miens font pour moi me fait peine. » — Puis il dit à sa femme : « Tous ceux qui prient pour moi, s'ils le font pour me faire jouir encore des choses de ce monde, doivent cesser leurs prières ; mais s'ils prient pour mon âme, pour mon éternité, pour que je n'oublie pas les souffrances de Jésus-Christ et ses mérites, recommande-moi à eux, afin qu'ils prient sans cesse. J'espère que c'est de la sorte que ma famille prie pour moi. Quant à ma nourriture, apporte-moi, selon tes moyens, une écuelle de riz par jour ou tous les deux jours, et quand tu ne le pourras pas, ne t'en inquiète nullement. Si je ne puis sortir d'ici, mon cadavre en sortira bien. Dorénavant, quand on te chargera de me dire quelque chose, même de la part des chrétiens, si cela tend à m'ébranler, ne me le rapporte pas : mon cœur pourrait être faible. »
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A partir de ce jour, quand sa femme venait lui apporter quelque chose, il refusait de la voir, et se contentait de lui adresser de loin quelques mots. Quelques jours après, le mandarin lui dit : « Tu as été trompé ; en Chine, Ni-Matou ^ a séduit le peuple par sa science ; comment ne vois-tu pas que ce sont des fourberies ? — Ni-Matou, reprit Paul, est un homme comme les autres ; mais la doctrine qu'il a répandue en Chine et ailleurs, n'est pas la sienne ; c'est celle du grand Roi du ciel et de la terre, à plus forte raison les ordres de Dieu qui sont plus terribles, plus redoutables et plus aimables en même temps que ceux des rois de ce monde. Il est le Tout-Puissant, le Très-Haut ; il est dix mille fois plus admirable que tous les princes. Quand il ordonne, comment pourraiton prêcher négligemment la religion, la recevoir froidement, avec indifférence ? Voilà pourquoi, soutenu par la grâce, je dois supporter et ie supporterai patiemment tous les tourments, mais jamais je ne consentirai à l'apostasie. » — Le mandarin le fit battre plus qu'à l'ordinaire, et le renvoya en prison.
Deux jours après, c'est-à-dire le troisième jour de la sixième lune, sa femme vint à la prison s'informer de son état, et des choses dont il pouvait avoir besoin. — « Je ne souffre pas, dit-il, je ne sens pas la faim ; j'ignore de combien de coups on m'a frappé. Il me suffira d'avoir des provisions jusqu'au 10 de ce mois, d — Il ne s'expliqua pas davantage ; mais il est facile de comprendre qu'il avait reçu d'en haut la connaissance de son prochain martyre.
Le 8, le mandarin le fit amener et lui répéta les ordres
1 . C'est la manière dont les Coréens prononcent le mot chinois Ly Mateo, nom du père Matthieu Ricci, le grand apôtre de la Chine au xvi^ siècle.
qu'il avait reçus de le faire mourir s'il persistait dans son refus d'apostasier. « Depuis plusieurs années que je connais la religion, répondit Paul, je sais qu'il est juste de mourir pour Dieu ; n'espérez donc pas me voir l'abandonner. » — On le tortura et il fut reconduit en prison. Le lendemain, sa femme et trois ou quatre chrétiens étant venus le trouver, il les pria de se retirer, de peur que leur présence ne fît sur son cœur une impression qu'il redoutait. Comme ils demeuraient, il insista. « Pourquoi ne faites-vous pas ce que je vous dis ? Si le Seigneur me soutient, les tourments les plus cruels sont faciles à supporter ; s'il m'abandonne, les moindres souffrances sont insupportables. Si j'étais livré à ma propre faiblesse, il me serait impossible de demeurer ferme ; mais Jésus et Marie me soutenant, rien ne me fait peur. Je vous conjure de me quitter. » — Ils se retirèrent alors, pour ne pas l'affliger.
Le 10, au matin, les satellites vinrent l'avertir que le our de sa mort était arrivé ; il tressaillit de joie, et son visage parut tout rayonnant. — « C'est étonnant, disaient les gens du prétoire, depuis que cet homme est en prison, quand il n'est pas torturé il est maigre, pâle et abattu ; les tourments au contraire semblent lui rendre la vie, et aujourd'hui qu'on lui annonce sa mort, il semble plus radieux que jamais. » C'était l'anniversaire du jour où on lui avait fait faire le tour du marché. On lu mit une petite cangue et il s'avança vers la place, entouré de satellites qui portaient les instruments de supplice, et suivi du mandarin. Celui-ci descendit de cheval, et commanda de le torturer ; alors on le coucha à plat ventre, la tête assujettie par ses longs cheveux, et les deux bras liés à une grosse pierre. On serra la cangue jusqu'à l'étouffer, et plusieurs bourreaux le frappèrent avec un morceau de bois triangulaire, sorte de hache dont chaque coup fait une plaie. Le mandarin lui
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demanda de nouveau s'il ne voulait pas apostasier. Paul épuisé ne put répondre. — Alors un satellite s'approcha et lui dit : « Si tu veux abjurer, il est encore temps. » Le martyr ramassa ce qui lui restait de forces pour crier : « Jamais I » Ses lèvres étaient noires et desséchées, à peine semblait-il lui rester un souffle de vie. Quelques minutes après, il leva la tête, regarda le ciel, et dit : Je vous salue, Marie, puis il retomba comme mort. Cependant les païens disaient : « C'est à cause de lui que la sécheresse nous désole, et que nous mourons de faim ; il faut l'achever à coups de pied. » La foule se pressait autour de lui. Sa femme voulut s'approcher pour le soulager ; les clameurs s'élevèrent contre elle, et repoussée, maltraitée, battue, foulée aux pieds, elle fut emportée évanouie. Paul ayant repris connaissance, le mandarin le fit frapper pour la troisième fois. Ses jambes avaient été cassées au-dessous du genou ; on voyait à nu les os brisés, et la moelle coulait jusqu'à terre. Lorsqu'on le délia, il resta étendu sans mouvement. Sans lui ôter sa cangue, on le jeta sur une natte, et quatre satellites le rapportèrent à la prison, qui fut fermée avec soin. Le mandarin dit : « Si quelqu'un lui donne seulement un verre d'eau, je le fais mourir comme lui. » Pendant deux jours, le martyr ne reçut aucun soulagement, et personne ne put savoir s'il était mort ou vivant. Le 12, vers le soir, le mandarin dit à ses gens : « Allez à la prison, tirez ce chrétien dehors, voyez son visage, tâtezlui le pouls, et s'il vit encore, achevez-le, et venez m'en rendre compte .» Les satellites exécutèrent cet ordre, et, à coups de pierres et de bâtons le mirent dans un tel état que, sauf la paume des mains, aucune partie du corps n'était sans blessure ; toutefois, il lui restait encore un souffle de vie. Les bourreaux le dirent au mandarin, qui leur répondit en colère : « Si vous ne l'achevez pas, je vous fais tous assommer. » Ils retournèrent donc à la
prison, et, cette fois, ne mirent de bornes à leur fureur que lorsque l'âme du martyr se fut envolée au ciel. Cependant le mandarin, craignant qu'il ne revînt encore à la vie, fit continuer le supplice sur le cadavre. Un des satellites lui appuya le bout de la cangue sur la poitrine, et monta dessus ; les côtes se brisèrent et le sang coula à flots. Le corps n'avait plus forme humaine. On le couvrit d'une natte, et on le garda pendant la nuit. Le lendemain, il fut enterré par ordre du mandarin ; mais sept ou huit jours après, des chrétiens éloignés d'environ dix lieues, vinrent le prendre pour l'ensevelir honorablement chez eux. Paul était âgé de 56 ans. Son martyre arriva l'an de Jésus-Christ 1798, le 12 de la sixième lune. Pour consoler sa veuve le geôlier lui dit : « Ne vous affligez pas trop, car le 12, pendant la nuit, j'ai vu une grande lumière environner le corps de votre mari. »
Vers le même temps, dans une autre province, Laurent Pak donnait aux fidèles l'exemple du même courage et delà même persévérance. Nous l'avons vu, pendant la persécution de 1791, intervenir hardiment en faveur des chrétiens, et souffrir la flagellation pour sa foi. En 1797, lorsque la persécution éclata de nouveau dans le district de Hong-tsiou, ordre fut donné aussitôt de le saisir. Laurent, par une humble défiance de ses propres forces, se cacha d'abord. Mais son jeune fils ayant été emmené captif à sa place, sa mère lui dit - « Maintenant tu ne peux te dispenser de te livrer. » Il vit dans cette parole la volonté de Dieu, et, comptant sur le secours d'en haut, se rendit de lui-même à la préfecture, le 19 de la huitième lune. Le mandarin lui reprocha de s'être enfui, î mais Laurent répondit : « J'étais parti avant que votre ordre ne me tût parvenu. A la nouvelle que vous aviez fait saisir mon fils, et sur l'ordre de ma mère, je suis venu ; de quoi s'agit-il ? — Pourquoi, lui dit le mandarin, suis-tu une mauvaise doctrine, prohibée par
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le roi et ses mandarins ? — Je ne suis pas une mauvaise doctrine, j'observe seulement les dix préceptes de la vraie religion, qui enseigne à adorer Dieu, créateur de toutes choses. J'honore ce Dieu, puis le roi, les mandarins, mes parents et autres supérieurs ; j'aime mes amis, mes bienfaiteurs etmes frères, et tous les autres hommes.
— Tu as des parents et des frères ? On dit aussi que tout ton village suit la religion chrétienne, dénonce-moi tout exactement. — Je n'ai que ma mère et pas de frère cadet ; dans tout le village, je suis seul à pratiquer la religion. — Tu méconnais tes parents, le roi et ses mandarins, tu abuses des femmes des autres, tu dissipes ton bien en futilités, et ne fais pas les sacrifices aux parents ; pourquoi violer ainsi les principes naturels ? », Puis, se tournant vers les satellites : « Liez-moi cet homme, cria le mandarin, frappez-le et mettez-le à la question. »
— « Le quatrième précepte, répondit Laurent, nous ordonne d'honorer nos parents, nos supérieurs, le roi et les mandarins, et d'aimer nos frères et nos proches : ne sont-ce pas là les vrais principes naturels ? Mais les parents, après leur mort, ne pouvant plus venir manger ce qu'on leur offre, nous ne leur offrons pas de nourriture, car la vraie doctrine rejette les choses vaines et ne s'attache qu'aux réalités. Du reste, nous faisons la sépulture des morts selon toutes les règles et convenances. Le sixième commandement nous défend même toute espèce d'impuretés, et le neuvième nous défend même de désirer la femme du prochain. Le peu que j'ai, je l'emploie à soulager ceux qui sont nus ou dans le besoin ; ce n'est pas là dissiper son bien en futilités. »
Le mandarin commanda de lui mettre la cangue, et dit : « Par qui as-tu été instruit ? qui a copié tes livres, et qui sont tes complices ? — J'ai été instruit par Tsihong-i, de la capitale, qui a été décapité pour la religion. C'est de lui aussi que me viennent les livres, il est juste
que je meure. — Voudrais-tu par hasard mourir comme Tsi-hong-i ? Qu'y a-t-ii donc de si beau à mourir? — Dieu m'a comblé de bienfaits sans bornes, et mes péchés sont sans nombre ; il est bien juste que je meure. — Quels péchés as-tu commis ? — Je n'ai pas observé dans leur intégrité les dix commandements. » Le mandarin le fit reconduire alors à la prison Les geôliers, pour lui extorquer quelque argent, lui mirent les pieds dans des entraves, le couchèrent sur des morceaux de tuile, et lui firent souffrir toute espèce d'avanies. Laurent répondit qu'il était disposé à mourir pour la justice, mais que s'il avait voulu donner de l'argent, il ne serait pas venu jusqu'à la prison. Ces paroles augmentèrent la rage des bourreaux, et il fut accablé de coups.
Au second interrogatoire, le mandarin le fit placer sur la planche à tortures, puis flageller, puis tirailler avec des pinces. — « T'obstineras-tu encore à méconnaître parents, roi et mandarins ? Brûle tes livres, croix, médailles et images, toutes ces choses-là sont mauvaises. — Quand je devrais mourir, reprit Laurent, comment pourrais-je brûler des livres si précieux ? » Il ajouta quelques mots sur Tlncarnation de Jésus-Christ, sur les mérites de sa passion, sur sa résurrection, son ascension et son second avènement, ce qui lui valut une volée de coups sur les jambes.
Il y avait trois mois qu'il portait la cangue, quand des chrétiens de différents lieux, étant venus pour le voir, obtinrent du geôlier, à prix d'argent, qu'elle lui fût enlevée dans la prison. Le troisième interrogatoire, comme ensuite tous les autres, commença par des menaces de mort. Puis le mandarin lui dit : « Toi, enfant delà Corée, pourquoi t'obstines-tu à faire ce que tous nos saints et hommes célèbres n'ont jamais fait ? Qu'as-tu à gagner en violant la loi du royaume ? Ta conduite n'est pas raisonnable. — Le roi, répondit
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Laurent, peut bien être maître du corps, mais Dieu seul est maître de Tâme ; il a établi des récompenses et des peines après la mort, et personne ne peut les éviter. S'il faut mourir, que m'importe? Cette vie n'est-elle pas semblable à la rosée qui se dissipe. La vie est un pèlerinage, la mort n'est qu'un retour vers la patrie. »
Sept mois après, le quatrième interrogatoire officiel eut lieu, à l'arrivée d'un nouveau mandarin. Celui-ci dit à Laurent : « Pourquoi, après d'aussi violents tourments, persistes-tu dans ton obstination ? Et puis, ta mère vivant encore, comment peux-tu vouloir mourir ? décidément, tu es devenu insensé. — « La mort, répondit le confesseur, est de toutes les misères de ce monde la plus grande ; le désir de la vie et l'horreur de la mort sont des sentiments communs à tous. Mais Dieu étant le premier père de tous les hommes est le souverain maître de toutes choses, dussé-je mourir, je ne le renierai pas. — Il n'y a rien à faire avec cet être-là, » dit le mandarin, et il le fît battre cruellement, puis l'envoya à la préfecture de Hai-mi.
Devant ce nouveau tribunal, aux mêmes accusations ridicules du juge, Laurent fit les mêmes réponses ; aux tortures de tout genre, il continua d'opposer une patience inflexible. — « Quel est ce Dieu dont tu parles, disait le mandarin, où est-il ? que fait-il ? Peux-tu le connaître, toi, quand nos savants l'ignorent ? Si cette doctrine était vraie, le roi, la cour et ses mandarins ne la suivraient-iis pas ? — Dieu est au ciel, d'où il fait connaître ses ordres ; si vous les exécutez, il vous fera monter près de lui ; si vous lui résistez, il vous précipitera dans les enfers. C'est une peine un million de fois plus forte qu'on ne peut l'imaginer ici-bas. Aucun être n'est en dehors de ses bienfaits ; mais puisqu'une pauvre créature telle que moi en a reçu plus que tous mes supérieurs, dusséje mourir, je ne le renierai pas. — Après ton supplice,
ta mère aussi sera mise à mort à de cause de toi . — Après ma mort, ma mère restera entre vos mains, mais elle aussi a été créée par Dieu, Dieu pensera à elle. — Est-ce par crainte de l'enfer que tu agis ainsi ? Oui, c'est par crainte de l'enfer ; mais, en tout cas, je ne puis renoncer à mon Dieu. » Le juge le fit battre de quinze coups de la grosse planche, puis reconduire en prison.
A l'interrogatoire suivant, Laurent développa avec plus d'énergie la doctrine chrétienne sur le ciel et sur l'enfer. « Puisque vous voulez aujourd hui même me mettre à mort et que vous traitez ma religion de vaine superstition, je ne puis me taire. Sachez-le donc : à la £n du monde, après l'anéantissement de tous les royaumes, tous les hommes de tous les âges, grands et petits, rois et peuples, seront réunis devant le Fils de Dieu, descendu du ciel et porté sur les nues, et il jugera les hommes des temps passés et présents. Les bons seront portés au ciel avec le Seigneur Jésus et ses saints, et jouiront d'un bonheur dix millions de fois plus grand que toutes les gloires et tous les plaisirs du monde. Les méchants seront engloutis dans l'enfer, par la terre qui s'ouvrira sous leurs pieds, et souffriront des peines dix millions de fois plus fortes que les douleurs de ce monde, plongés dans un feu ardent qui ne s'éteindra jamais. Ace moment-là, tout regret sera tardif et inutile ; chacun recevra selon ses œuvres. Puisque vous voulez me faire mourir, retournez maintenant mon corps, et, me frappant sur la gorge, tuez-moi tout de suite. — Tu mourras sous les coups du bâton des voleurs, » repartit le mandarin qui le fit frapper de vingt coups.
Au sixième interrogatoire, le mandarin s'écria : « C'est à cause des scélérats qui suivent cette' mauvaise doctrine, que la famine et la sécheresse sévissent dans le royaume, et que tout le peuple va périr. Déclare les lieux où vous vous réunissez pour pratiquer votre religion,
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fais connaître les chefs des chrétiens. On dit qu'ils sont réunis dans les montagnes, dénonce tout. — Nous n'avons pas de chefs ; que les chrétiens soient dans les montagnes, c'est ce que j'ignore ; si vous le savez, pourquoi le demander ? » Le mandarin furieux s'adresse à un bourreau : « Brise les os de la jambe à ce coquin-là, et bats-le à mort pour qu'il ne sorte pas d'ici. » Cet ordre fut aussitôt exécuté, puis on le traîna à la prison.
Quelques jours après, le gouverneur de la province, dont le mandarin avait demandé les ordres, répondit : « La doctrine des Européens est sale, mauvaise et horrible : frappez ces gens-là sur les jambes, et si, au quatorzième coup, ils ne se rendent pas, défaites-vous-en en les tuant. » Lecture de cet édit fut faite à Laurent en plein tribunal, au milieu de tous les instruments de supplice. Puis le mandarin ajouta : « Ne désires-tu pas voir ta mère ? Qu'y a-t-il de si bon à mourir ? — Mon désir de voir ma mère est inexprimable ; mais dussé-je mourir, je ne puis apostasier. Faites ce que vous voudrez, je n'ai plus rien à dire. — Mais les autres chrétiens ont obéi au roi. — J'ignore ce que d'autres ont fait : je n'ni pas à scruter leurs actions. Je ne réponds que de moimême. » Le mandarin lui fît infliger une horrible torture. Pendant plusieurs mois, il fut tous les huit ou dix jours ramené devant le mandarin et remis à la question. La cruauté des satellites s'ingéniait à augmenter ses souffrances, et plus d'une fois ils le laissèrent nu et meurtri dans la boue, exposé la nuit entière au froid et à la pluie.
C'est vers cette époque qu'il trouva le moyen d'écrire à sa mère la lettre suivante : « A ma mère, moi Laurent, fils ingrat, de ma prison, je vous adresse l'expression de mes sentiments. J'avais toujours fait résolution d'être dévot envers Dieu, pieux envers mes parents et mes frères, et d'accomplir les ordres de Dieu dans toutes
mes pensées, paroles et actions. Mais, hélas I j'ai péché envers Dieu, et je n'ai pas rempli tous mes devoirs envers mes parents et mes frères. N'ayant pu vaincre nos trois ennemis (les trois concupiscences), mes péchés sont sans nombre. Ma mère, pardonnez-moi mes désobéissances ; mon oncle, mon frère, ma belle-sœur, pardonnez-moi de ne pas vous avoir mieux traités, et priez Dieu de me remettre mes péchés et de sauver mon âme ; par là Dieu vous remettra aussi tous vos péchés. Le printemps etFautomne passent comme le cours des eaux, le temps est comme l'étincelle qui jaillit du caillou sous les coups du briquet ; il n'est pas long. Surtout soyez sur vos gardes, et fidèles aux ordres de Dieu. Environ deux mois après mon arrivée en prison, je cherchais ce que je devais faire pour obtenir la grâce de Dieu. Un jour, pendant mon sommeil, j'entrevis la croix de Jésus, qui médit: Suis la croix. Cette vision était un peu confuse; néanmoins je n'ai jamais pu l'oublier. » Le 25 de la deuxième lune de 1799, il écrivitencore : « Je suisinquiet en pensant quema mère, mafemme etmes enfants auront de la peine à se conformer à Tordre de Dieu. Si vous vous y conformez bien, je serai moi-même dans la joie. » Cependant, l'heure du triomphe approchait pour Laurent. Deux jours après avoir écrit ces dernières lignes, à son quinzième ou seizième interrogatoire, il fut frappé de nouveau de cinquante coups de planche, et pour accélérer sa mort, le mandarin fît verser de l'eau sur lui, pendant qu'on le battait. C'est un raffinement de torture que l'on dit insupportable. Son corps était dans un état affreux. Il avait reçu en tout plus de quatorze cents coups de planche ou de bâton, et depuis huit jours entiers il n'avait pas pris une goutte d'eau. Le geôlier le crut mort, et après l'avoir emporté sur son dos à la prison, le dépouilla de ses vêtements, lui lava le dos avec de l'eau froide, et le jeta dehors.
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Laurent cependant n'était pas mort. Pendant la nuit, des chrétiens purent pénétrer en secret auprès de lui et lui faire prendre quelque nourriture, sans que le geôlier s'y opposât. Le lendemain, 28 de la deuxième lune, nouvelle comparution devant le mandarin, et nouvelle flagellation. Le juge, les bourreaux, les spectateurs étaient stupéfaits de le voir vivant. On l'emporta évanoui, sans connaissance et sans mouvement. Onze chrétiens qui étaient alors enfermés dans la même prison, le virent quelques heures après se lever seul, déposer lui-même sa cangue, entrer dans la salle et se coucher. Le geôlier furieux accabla les chrétiens d'injures, croyant que ceux-ci l'avaient aidé. Mais Laurent lui dit : « Je ne mourrai ni de faim, ni sous les coups, je serai étranglé. »
Le lendemain, le juge ayant appris que Laurent respirait encore, fit donner la bastonnade au geôlier, et le menaça de le faire tuer lui-même. Celui-ci, aidé de son fils, revint frapper le martyr, jusqu'à ce que le croyant mort, il tomba de fatigue et s'endormit. Pendant qu'il dormait, les prisonniers chrétiens s'approchèrent de Laurent, et quel ne fut pas leur étonnement quand il se mit à causer tranquillement avec eux. Toutes ses plaies étaient miraculeusement guéries, on n'en voyait pas même la trace. Il dut sortir un instant, et le geôlier s'étant réveillé, courut après lui, le saisit, et pour en finir avec ce qu'il croyait être une puissance magique, l'étrangla avec une corde de paille. Il était onze heures du matin, le 29 delà deuxième lune de 1799.
Ainsi mourut, à Tâge d'environ trente ans, ce glorieux serviteur de Jésus-Christ. Pendant les dix-huit mois que dura son martyre, chacun de ses jours fut marqué par quelque torture, chacun de ses pas laissa des traces ensanglantées. Il semble impossible qu'un corps humain puisse résister si longtemps aux supplices. Mais Dieu,
par des motifs dignes de sa sagesse et de sa miséricorde voulait donner un grand exemple, et, de fait, le lieu où Laurent a souffert, est toujours demeuré une de nos plus ferventes chrétientés. Son sang a été littéralement une semence de chrétiens.
Laurent Pak avait trois amis intimes, nommés Jacques Ouen, Pierre Tsieng et François Pang. La tradition rapporte que tous les quatre, dans un élan de zèle peu éclairé, s'étaient promis de se dénoncer mutuellement, afin d'être martyrisés ensemble. Il ne paraît pas cependant qu'ils l'aient fait ; mais Dieu, pour récompenser leur bonne volonté, permit qu'ils tombassent entre les mains des mandarins l'un après l'autre, à peu près à la même époque, quoique dans des districts différents, et tous les quatre eurent l'honneur de verser glorieusement leur sang pour la foi. Nous recueillons ici ce que les mémoires du temps et les traditions locales nous ont conservé de leur histoire,
11 est très probable qu'ils souffrirent dans cette même année 1799, et c'est la date que nous avons adoptée. Cependant le fait n'est pas absolument certain, car les premiers chrétiens de Corée qui prenaient un grand soin de marquer exactement le jour de la mort des martyrs, afin de célébrer leur anniversaire, n'ont pas observé la même exactitude dans la désignation des années, ce qui cause quelquefois une certaine confusion dans la suite des faits d'ailleurs les plus authentiques.
Jacques Ouen était le cousin germain et l'aîné de Pierre Ouen, martyrisé ea 1793. Ils vivaient ensemble au village de Eug-trien-i, district de Hong-tsiou, et tous deux furent en même temps instruits de la religion. Jacques était doux, facile, droit et ouvert, et, dans un si bon fonds, la foi fit promptement germer toutes sortes de vertus. Dès qu'il fut chrétien, il fit serment de consacrer sa fortune, qui était considérable, au soulagement
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des indigents, et son occupation journalière fut de les chercher pour leur faire du bien. Afin d'expier ses anciens péchés de gourmandise, il jeûnait tous les vendredis. Son zèle à répandre la religion parmi les païens le portait à aller les trouver de côté et d'autre pour les prêcher. Non content de cela, les dimanches et jours de fêle il faisait préparer des aliments en grande quantité, il invitait tout le monde à y prendre part. Quand on était réuni il disait : « G'estaujourdhui lejour du Seigneur, il faut le célébrer avec une sainte joie, et aussi remercier Dieu de ses dons en faisant part des biens qu'il nous a donnés. » De là il prenait occasion d'expliquer divers articles de la religion.
Sa réputation se répandit bientôt et, en 1792, le mandarin envoya des satellites pour le saisir. Mais il avait eu le temps de se cacher, et réussit cette fois à se sauver. Lorsqu'il apprit le martyre de son cousin, sa ferveur redoubla, et, regrettant de n'avoir pas été martyr avec lui, il se dit : « Si je pratique ma religion publiquement^ le mandarin en aura bientôt vent, et me fera saisir. » II se mit donc à faire des prières et exercices de dévotion au milieu des païens, soit le jour, soit la nuit, pendant plusieurs années ; il alla même s'installer sur le grand chemin. Les satellites le savaient et quelquefois même le voyaient, néanmoins il ne fut pas inquiété.
Ayant appris l'entrée du P. Tsiou en Corée, il alla tout •de suite le trouver et témoigna le désir de recevoir les sacrements. Le prêtre lui dit : « Tout homme qui a deux femmes est rejeté par l'Eglise, sors tout de suite et ne te représente plus devant moi. » Jacques sortit et, pendant trois jours et trois nuits, il ne fît que pleurer et gémir sans vouloir prendre de nourriture. On alla avertir le prêtre, qui permit de le laisser entrer, et lui dit : « Aussitôt après ton retour, chasseras-tu la concubine 7 Sur ta promesse formelle, je pourrai te donner les sacre-
ments ; sinon, tu ne pourras plus même me voir. » Jacques répondit : uEn vérité, j'ignorais qu'il fût défendu par la loi chrétienne d'avoir femme et concubine ; vos ordres me le faisant connaître, je promets de chasser tout de suite, à mon retour, ma concubine ; veuillez m'accorder les sacrements. » Il les reçut, et de retour chez lui, il dit à cette femme : « Un chrétien ne peut pas avoir de concubine, et une chrétienne ne peut pas être concubine. » Et sur-le-champ il la répudia.
Une étroite amitié l'unissait à Laurent Pak ; ils se voyaient mutuellement et s'excitaieilt sans cesse à la pratique des vertus et au désir du martyre. Jacques avait ainsi passé plusieurs années, lorsqu'en 1798, il fut saisi parles satellites de Tek-san, et conduit à la prison, où il resta plus d'un mois sans qu'il fût question de l'interroger. Pensant alors que c'était la faute des satellites, il les pressa vivement de le faire comparaître devant le mandarin ou de le mettre en liberté. Cité enfin au tribunal, à cette question du mandarin : « Est-il vrai que tu pratiques la religion du Maître du ciel ? — Oui, répondit-il, je la pratique en effet, afin de servir Dieu et de sauver mon âme. — Dénonce tes complices. — H y a, rcprit-il, trois autres personnes animées comme moi du désir de servir Dieu et de donner leur vie pour lui. » Jacques parla ainsi, conformément à la promesse mutuelle que lui-même, Laurent Pak, François Pang et Pierre Tsieng se seraient faite de se dénoncer l'un l'autre, afin de souffrir ensemble le martyre. Toutefois on ne voit pas que Jacques ait fait de dénonciation bien positive. « Explique-toi plus clairement. — Quand je devrais mourir dix mille fois, je ne puis en dire davantage. » Le juge alors le soumit aux divers supplices de Técartement des os, de la puncture, des bâtons et de la flagellation, mais inutilement. Jacques fut ensuite transféré au tribunal criminel de Hongsiou, où il développa à
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plusieurs reprises les vérités de la religion, et subit deux ou trois fois d'affreuses tortures. On le renvoya à Teksan, où il fut encore cruellement battu, et eut les jambes entièrement brisées.
Enfin sur un ordre spécial du gouverneur, on Texpédia à Tsieng-tsiou, chef-lieu militaire de la province. Le jour de son départ, sa femme, ses enfants et quelques amis le suivaient en pleurant. Il les fit approcher et leur dit : « Lorsqu'il s'agit du service de Dieu et du salut de l'âme, il ne faut pas écouter l'affection naturelle ; supportez bien toutes les peines et les souffrances, et nous nous retrouverons dans la joie, auprès de Dieu et de la bonne Vierge Marie. Votre présence ne peut que m'ébranler et m'être très nuisible. Ainsi donc, soyez raisonnables, et ne vous montrez plus devant mes yeux. » Puis il les congédia. Son ancienne concubine aussi lui envoya un exprès, demandant à le voir une dernière fois, mais il refusa en disant : Pourquoi vouloir manquer la grande affaire? » Arrivé à Tsieng-tsiou, il subit un interrogatoire. Le juge voulait le faire apostasier en lui promettant la vie, mais Jacques répondit : « Ily a neuf ans que je désire mourir martyr pour Dieu. )> Le juge, en colère, lui fit souffrir de cruelles tortures durant tout le jour. Le lendemain on recommença, et ainsi de suite chaque jour, pendant près d'un mois. Les verges, les bâtons et planches de supplice, l'écartement des os, tout fut mis en œuvre, jusqu'à ce qu'il mourût sous les coups, le 13 de la troisième lune de l'an kei-mi (1799). Il avait alors soixante-dix ans. Après sa mort, son corps parut enveloppé d'une lumière extraordinaire. Une foule de païens furent témoins du prodige, et près de cinquante familles se convertirent à cette occasion.
Pierre Tsieng, d'une famille honnête du district de Tek-san, était, avant sa conversion, redouté de tous à cause de son caractère violent et de sa force extraordi-
naire. Il eut le bonheur de se faire chrétien et de recevoir le baptême des mains du P. Tsiou ; dès lors, il devint humble, doux et affable. On croit qu'il resta quelque temps au service du prêtre. Plus tard, nommé catéchiste dans le Naï-po, il se montra assidu à la prière et aux lectures pieuses, s'occupant sans cesse à instruire et à exhorter ceux qui lui étaient confiés. En Tannée 1798 ou 1799, il fut pris et conduit à la ville de Tek-san, où il eut à subir bien des interrogatoires et des tortures; il confessa Dieu généreusement, et signa sa sentence sans laisser paraître sur son visage la moindre émotion. Dans la prison, il encourageait les chrétiens, ses compagnons de captivité, et, le jour du supplice, quand on lui apporta le repas des condamnés à mort, il les invita à le partager avec lui. disant : « Pour la dernière fois, il faut manger avec actions de grâces les aliments que Dieu a créés pour rhomme, et ensuite nous irons au ciel jouir du bonheur éternel. » Il eut la tête tranchée. On croit qu'il avait alors de cinquante à soixante ans.
François Pang, né au village dele, district de Mientsien, était pit-siang, c'est-à-dire intendant du gouverneur de la province. On ignore entièrement de quelle manière et à quelle époque il se convertit. Il se distinguait par une ferveur extraordinaire, et désirait vivement le martyre. En l'année 1798, il fut pris à Hong-tsiou, et eut à subir, pendant six mois, des supplices fort nombreux, dont les détails ne nous sont pas parvenus. On rapporte seulement qu'il y avait alors dans la prison deux autres chrétiens comme lui condamnés à mort, qui, lorsqu'on leur apporta, selon l'usage, le dernier repas des condamnés, se mirent à verser des larmes ; mais François, d'un visage rayonnant de joie, remercia Dieu et la vierge Marie, et dit à ses compagnons: « La création et la conservation sont des bienfaits de Dieu, mais un si généreux traitement, de la part du mandarin, n'est-il pas
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aussi un bienfait de la Providence : pourquoi étes-vous tristes et abattus ? C'est là une tentation du démon. Si nous perdons une aussi belle chance de gagner le ciel, quelle occasion attendrons-nous désormais ? » Dieu rendit efficaces ses exhortations et ses encouragements ; ses deux compagnons, regrettant leur faiblesse, partagèrent bientôt la sainte joie de son cœur. Ils furent tous trois martyrisés dans cette même ville de Hong-tsiou. On ne sait pas si François mourut sous les coups ou fut étranglé. C'était le 16 de la douzième lune(janvier 1799).
A la suite de Laurent Pak et de ses trois amis, mentionnons un autre martyr qui souffrit à la même époque et dans la même province.
François Pai Koan-kiem-i, né au village deTsin-mok, district de Tang-tsin, avait embrassé la religion dès qu'elle fut prêchée par Piek-i. Arrêté une première fois en 1791, il eut, comme nous l'avons dit, la faiblesse d'apostasier devant le mandarin. Mais bientôt après, touché d'un sincère repentir, il se remit à servir Dieu avec ferveur. Obligé de quitter son district, il s'était d'abord retiré dans celui de Sie-san. Plus tard, en compagnie d'autres chrétiens, il vint s'établira lang tei, district de Mien-tsien, et c'est làqu'en 1798, lui et ses compagnons préparèrent un oratoire, dans l'espérance d'y recevoir le prêtre. Quelque temps après, un apostat, nommé Tsio Hoa-tsin-i, les trahit près du mandarin, et amena luimême les satellites dans le village. François Pai fut arrêté, le 3 de la dixième lune, et conduit àHong-tsiou. On voulut le forcer à faire connaître les autres chrétiens et à livrer ses livres de religion ; mais les plus violents supplices ne purent lui arracher une dénonciation. Pendant plusieurs mois il fut mis fréquemment à la question, puis on le transféra à Tsieng-tsiou, chef-lieu militaire et criminel de la province, où il partagea les souffrances de Jacques Ouen et des autres chrétiens prisonniers. On n'a
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pas de détails sur les derniers mois qu'il pas.sa en prison. On sait seulement qu'il supporta les tortures avec une patience héroïque. Toute sa chair était en lambeaux, ses membres brisés, et les os mis à nu. Il expira enfin sous les coups, à l'âge d'environ soixante ans, La tradition de sa famille fixe la date de son martyre aa 13 de la douzième lune de l'année kei-mi (1799).
C'est à cette même année, croyons-nous, qu'ilfaut aussi rapporter le martyre de François Ni Po-hien-i et celui àe Martin In Eun-min-i, morts sous les coups, le 15 de la douzième lune.
François descendait d'une famille honnête et riche de Hoang-ma-sil, au district de Tek-san. Dès l'enfance, son caractère ferme et quelque peu opiniâtre le faisait remarquer entre ses compagnons. La mort de son père, qu'il perdit jeune encore, en le laissant maître de ses volontés, fit qu'il lâcha la bride à toutes ses passions, et devint si violent que personne ne pouvait le contenir. Mais à l'âge de vingt-quatre ans, instruit de la religion par Thomas Hoang, il se convertit et arriva en très peu de temps à tellement se réformer et à si bien dompter son tempérament naturel, que sa conduite calme et réglée fit bientôt l'édification de lous. Quoiqu'il n'eût lui-même aucun désir de se marier, il le fit néanmoins pour obéir à sa mère.
De jour en jour saferveur augmentait, etil s'appliquait avec zèle aux exercices de la pénitence et delà mortification. On dit même qu'il quitta quelque temps son pays pour aller dans les montagnes ; et là, vivant de légumes, il répétait : « Pour servir Dieu et sauver son âme, il faudrait ou pratiquer la continence, ou donner sa vie parle martyre ; c'est le seul moyen de devenir un véritable enfant de Dieu . »
Quand on commença à persécuter les chrétiens, Fran-
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çois, loin d'en concevoir aucune crainte, ne cessait d'exhorter sa famille, et les chrétiens de son village. Il discourait chaque jour surla passion de Notre-Seigneur, et les engageait à ne pas laisser échapper une aussi belle occasion de confesser la foi et de gagner le ciel. Prévoyant qu'il ne serait pas longtemps en paix, il fit un jour préparer une grande quantité de vin ; « c'est, disaitil, pour faire une dernière fête, et régaler tout le village, mais il faut le faire promptement. » Deux jours après, les satellites se présentèrent en effet, et lui demandèrent : « Es-tu chrétien ? — Non seulement je le suis, réponditil, mais, depuis deux jours, j'attends que vous arriviez pour me prendre. » Puis il traita les satellites libéralement, après quoi, il fut arrêté et conduit au mandarin. «Es-tu chrétien, lui demanda celui-ci, et de quel pays es-tu ? — Je suis chrétien, et originaire de Tek-san. — Quel a été ton précepteur, quels sont tes complices, et quels livres as-tu en ta possession ? — Mon maître et mes coreligionnaires sont dans mon pays. Quant aux livres, j'en ai bien quelques-uns, mais ils traitent tous de choses très importantes, et je ne puis vous les remettre. — Quelle est donc cette chose si importante que tune puisses me montrer ces livres ? — Comme ils parlent de Dieu, le souverain maître de toutes choses, je ne puis inconsidérément vous les mettre entre les mains. » Piqué de cette réponse, le mandarin le fit battre violemment, puis reconduire à la prison.
Cependant, le juge criminel ayant reçu avis de cette affaire, et ordonné de transférer François à sa ville natale, on le conduisit à Haï-mi, dont le mandarin gérait alors les deux préfectures. Ce nouveau juge lui dit : «Pour quelle raison, abandonnant tes parents et le tombeau de tes pères, vas-tu t'établir à 5001ysdans un autre district? Pourquoi aussi fais-tu ce que le roi défend, en suivant cette détestable doctrine ?» — François répondit : « Pour-
quoi qualifiez-vous si injurieusementune religion sainte, que le roi et les mandarins ne connaissent pas ?D'où les hommes tirent-ils leur origine ? Si c'est Dieu qui, au commencement, leur a donné l'être, comment ne pas honorer Celui qui est notre Père suprême et notre grand Roi ? — Le roi et les mandarins valent-ils moinsque toi, pour dire qu'ils sont dans l'ignorance ? Et puis, pourquoi suivre une doctrine étrangère ? Si elle était bonne, le roi et les mandarins, qui te valent bien, la pratiqueraient. Tu n'es qu'un grand rebelle qui méconnais les principes. » Puis, faisant approcher les valets et préparer les divers instruments de supplice, il répéta d'un ton de colère : « Dénonce tout sans déguisement » ; et sur son refus, lui fit infliger la puncture des bâtons. — « Partout, dit François, il y a des maîtres et des disciples, mais sj je les dénonçais, vous les traiteriezcomme moi ; dussé-je donc mourir moi-même, je ne puis rien dire. » En vain les bourreaux, excités par le juge furieux, redoublèrent de cruauté et lui firent subir plusieurs fois l'écartement des os ; François demeura ferme. « Non, cent mille fois non, répétait-il je ne veux rien dénoncer. » Pendant plus d'une demi-journée, toutes les tortures imaginables furent mises en œuvre, et bien des fois François perdit connaissance, mais sans se laisser vaincre. A la fin, on le chargea d'une lourde cangue, et on le conduisit à la prison. Quoique tout son corps ne fût qu'une plaie, il avait le cœur content et joyeux, priait, exhortait les autres prisonniers, et, selon son habitude, leur expliquait le mystère de la passion de Jésus-Christ.
Au deuxième interrogatoire, le mandarin, qui avait déployé unappareilde tortures effrayant, lui dit : a Cette fois, tu ne peux échapper, dénonce donc tout et renie le Dieu des chrétiens. — Pourquoi ra'adressez-vous encore de telles paroles ? répondit François ; si un sujet renie son roi, lui impose-t-on des punitions, ou lui donne-t-on
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des récompenses ? Vous, mandarin, payé parle roi, traitez-moi selon la loi. » Stupéfait de tant de constance, le mandarin fit son rapport au juge criminel, en demandant ce qu'il y avait à faire. Celui-ci répondit de tuer François sous les coups, s'il s'obstinait à ne rien' dénoncer. Le confesseur fut donc mené de nouveau au tribunal, et subit encore toute la série des supplices. Enfin, ne pouvant rien gagner sur lui, le mandarin lui présenta sa sentence, qu'il signa d'un air si satisfait, que tous les assistants se regardaient, muets d'étonnement. Il fut reconduit à la prison et dès le lendemain on lui servit le repas des condamnés, qu'il prit joyeusement ; puis, après lui avoir fait faire le tour du marché, on commença à le battre. Les bourreaux, ayant lié chacun devant soi une natte grossière en guise de tablier, s'évertuèrent longtemps à frapper ; puis, comme leur victime tardait à rendre le dernier soupir, ils le retournèrent sur le dos, lui enfoncèrent leurs bâtons dans les parties naturelles, et l'achevèrent ainsi. François avait alors vingt-sept ans. Quelques jours après, on recueillit son corps, et tous les habitants du village purent constater de leurs propres yeux que sa figure était toute fraîche et souriante. Plusieurs païens, dit-on, se convertirent à cette vue.
François eut un digne compagnon de son triomphe dans Martin In Eun-min-i, jeune noble qui vivait à Tsiourai, district de Tek-san. D'un caractère à la fois doux et ferme, Martin avait fait d'assez bonnes études, et s'était lié avec le licencié Alexandre Hoang, qui l'instruisit de la religion. A peine fut-il converti, qu'il enferma les tablettes deses ancêtres dans un vase, et les jeta à l'eau. Ensuite, il gagna la capitale, où il fut baptisé par le P. Tsiou. Il laissa près du prêtre son fils aîné, nommé Joseph, et maria son second fils dans une famille qui avait alors beaucoup de réputation parmi les chrétiens ; puis, abandonnant sa maison et ses biens, il émigra au district
de Kong-tsiou. Ses parents païens ne pouvant comprendre la raison d'une aussi étrange conduite, il la leur déclara franchement, et leur développa la religion, sans réussira gagner leurs cœurs. Arrêté par les satellites du mandarin de Kong-tsiou, il déclara sansdétour qu'il était chrétien et voulait donner sa vie pour Dieu. Envoyée Tsieng-tsiou, il y subit de si violentes tortures, qu'il fut mis hors d'état de marcher. Renvoyé à Hai-rai, tribunal criminel de son district natal, il dut être transporté, de relais, sur les chevaux du gouvernement. Sa constance ne se démentit pas un seul instant, et le juge, poussé à bout, le condamna à mourir, comme François, soUs les coups. On lui servit le repas d'usage, puis une vingtaine de satellites le prirent et procédèrent à l'exécution de la sentence Pendant le supplice, Martin répéta plusieurs foiis : « Oh I oui, c'est de bon cœur que je donne ma vie pour Dieu I » A la fin, un des bourreaux, saisissant une énorme pierre, le frappa plusieurs fois sur la poitrine. La mâchoire inférieure se détacha, les os de la poitrine furent broyés, et le saint confesseur expira dans ce supplice, à l âge de soixante-trois ans.
Cependant, malgré ces exécutions et d'autres encore qui ensanglantèrent diverses chrétientés des provinces, on peut dire qu'il n'y eut pas en Corée, pendant le règne de Tieng-tsong tai-oang, de persécution officielle et générale. Comme nous l'avons déjà remarqué, ce prince, d'un caractère assez modéré, ne voulait point verser le sang. Il avait en grande estime quelques chrétiens illustres du parti Nam-in, et sachant que beaucoup d'hommes éminents embrassaient la nouvelle religion, il voulait examiner les faits par lui-même, et avec calme. Plusieurs fois, il présida en personne aux interrogatoires des chrétiens. Le martyr Pierre Sin, cité plus haut, nous a conservé, dans ses lettres, un fragment curieux d'un de ces interrogatoires, probablement celui que Thomas T'soi
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Pil-kong-i eut à subir, à la troisième lune de l'année keimi (1799). En voici la traduction littérale :
Le roi. — Moi aussi, j'ai lu les livres de religion, mais comment te semble cette doctrine, comparée à celle deFo ? — Le chrétien. — La religion de Jésus- Christ ne doit pas être comparée à celle de Fo. Le ciel, la terre, les hommes, tout ce qui est, n'existe que par un bienfait de Dieu, et ne se conserve que par un autre bienfait, c'est-àdire par l'Incarnation et la Rédemption de ce même Dieu très haut et très grand, père et gouverneur de l'univers. Comment oser mettre en comparaison avec cette religion une doctrine dénuée de sens et de principes ? Ici est la véritable voie, la véritable science. — Mais comment, dit le roi, celui que tu, appelles très bon et très grand maître de toutes choses, a-t-il pu venir dans ce monde s'y incarner, et qui plus est, le sauver par la mort infâme que les méchants lui ont fait subir ? Cela est bien difficile à croire. — Nous lisons dans l'histoire de la Chine, reprit le chrétien, que le roi Seng-t'ang, voyant tout son peuple réduit à la mort par la sécheresse de sept années, ne put y rester insensible. Il se coupa les ongles, se rasa les cheveux, se revêtit de paille, et se retira dans le désert de Sang lin. Là il se mit à pleurer et à faire pénitence, puis chantant une prière qu'il avait composée, s'offrit lui-même en sacrifice et en victime. Sa prière n'était pas achevée, qu'une pluie abondante tomba sur un espace de plus de deux mille lys ; c'est depuis ce temps que le peuple, dans sa reconnaissance, l'a appelé le saint roi 1.
« Or, combien plus grand est le bienfait de la Rédemption ! Tous les peuples anciens, présents, futurs, toutes
1. Peut-être s'agit-il de l'empereur Suen-vang, dont il est parlé dans le Chi-king. — Duhalde, t. III, p. 15.
les choses du monde sont imprégnées de cette rédemption, et ne subsistent que par elle. Voilà pourquoi, sire, je ne puis comprendre que vous trouviez ceci difficile à croire. Mais la doctrine de Fo, non plus, ne doit pas être traitée légèrement. Le nom seul de Fo signifiant celui qui sait et comprend tout, est un nom sans égal, comment oserais-tu en parler avec mépris ? — Si ce n'était ce nom, de quoi eût-il pu se couvrir ? Aussi l'at-ilvolé. Mais par le fait, ce roi Siek-ka-ie, que vous appelez Fo, n est qu'un homme, fils du roi Tsieng-pou et de la dame Mai-ia. Il a dit en montrant de la main droite le ciel, et de la main gauche la terre : « Moi seul je suis grand. » N'est-ce pas là un orgueil ridicule ? Quelle vertu, quelle sainteté a-t-il eue, pour que ce soit un crime de le mépriser ? — La vérité, reprit le roi, se soutient par elle-même, et chaque chose à la fin tourne du vrai côté ; nous verrons la suite. » Puis, sans rien décider, il fit reconduire le chrétien à sa prison. Devant un tribunal inférieur, ce confesseur aurait expié sa franchise par une dure flagellation, peut-être même par le dernier supplice,mais le roi rejeta les adresses des ministres qui voulaient le faire condamner à mort, et, quelque temps après, le fit relâcher.
Pendant l'été de cette même année 1799, le taisa Kan Sin-heutso présenta une requête contre Ambroise Kouen T'siel-sin-iet Augustin Tieng Iak-tsiong, qu'il représentait comme les chefs et les soutiens des chrétiens. Le roi se fâcha contre l'auteur de la requête, le cassa de sa dignité, et défendit de donner suite à cette affaire.
Ces faits et plusieurs autres analogues donnaient à bien des chrétiens l'espoir de faire triompher enfin la vérité. Malgré l'opposition secrète des ministres, et la cruauté de quelques gouverneurs de provinces, l'Evangile se répandait parmi les païens ; les conversions se multipliaient, surtout à la capitale. Mais la mort soudaine du
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roi laissa bientôt le champ libre aux persécuteurs. Ce prince mourut d'une tumeur sur le dos. Un coup de lancette donné à temps eût pu le sauver, mais une loi inflexible de l'étiquette coréenne défend de toucher le corps du roi, même en cas de maladie, et pour le guérir. Cette tumeur dégénéra en une large plaie, et il expira le 28 delà sixième lune de 1800, après vingt-quatre ans de règne.
RELATION DES progrès et de la fin de la persécution EXERCÉE DANS LE TONG-KING CONTRE LES MISSION- NAIRES ET LES CHRÉTIENS, dcpuis le luois d'août 1198 jusqu'au mois de juillet 1902.
Lia violente persécution qui éclata au Tong-king, dans le mois d'août 1798, commença à s'y ralentir vers le mois de juin 1799, et même plus tôt en quelques endroits, La plupart des mandarins n'envoyaient plus faire de perquisitions pour découvrir les missionnaires ou surprendre les chrétiens faisant des actes de leur religion : mais, comme il y avait toujours une multitude d'espions répandus partout, quoique la plupart fussent envoyés plus pour rechercher les malfaiteurs, ou découvrir les complots qui pouvaient se tramer contre le gouvernement, que pour surveiller les démarches des chrétiens et chercher les ministres de Jésus-Christ, néanmoins on était toujoursobligé de prendre beaucoup de précautions. Les prêtres indigènes du pays pouvaient aller assez librement partout exercer leurs fonctions à petit bruit et sans éclat ; et même dans les provinces extérieures qui ressortent de la ville royale, les missionnaires européens, quoique cachés, pouvaient administrer les sacrements à un grand nombre de chrétiens, qui venaient secrètement
les trouver dans leur asile, et quelques-uns pouvaient visiter les chrétientés dont les habitants avaient le courage de les recevoir ; mais ils ne pouvaient aller que de nuit, et étaient obligés de prendre beaucoup plus de précautions que les prêtres tong-kinois. M. Lepavec, qui était dans la province de l'Ouest, laquelle est toute montagneuse, eut plus de facilitépour visiter ses ouailles qu'aucun autre ; même pendant les premiers temps de la persécution, il travailla presque autant que pendant la paix. Il resta une bonne partie de l'année 1799 caché dans un village chrétien, où les néophytes des autres endroits venaient recevoirles sacrements, et apportaient leurs malades. C'était une chose bien digne de compassion, et en même temps un grand sujet d'édification, de voir des vieillards de l'un et de l'autre sexe faire deux ou trois journées de chemin pour venir trouver leur père spirituel,. et fondre en larmes en le voyant. Les malades munis des sacrements, soupiraient après la mort, dans la crainte d'être privés de ce secours dans leurs derniers moments, si leur vie était prolongée. Le chrétien qui donnait Ihospitalité à M. Lepavec l'édifia singulièrement par sa patience dans une maladie qui dura plus de six mois. Au milieu des douleurs les plus aiguës, ce bon chrétien s'écriait : Encore plus, mon Dieu, afin que mes péchés soient effacés et expiés : il vaut mieux faire pénitence dans ce monde qu'en enfer, où l'on souffre inutilement. Plusieurs autres malades priaient ce missionnaire de demander à Dieu la prolongation de leur maladie, afin qu'ils puissent satisfaire plus amplement à la justice divine.
Le père Thuân, qui avait été arrêté, conduit à la ville royale et emprisonné au mois d'avril 1799, fut mis en liberté le 7 juillet, moyennant environ trois cents piastres. Ce prêtre av^it horriblement souffert d'une cangue énorme, qu'il avait été condamné à porter, et des conps
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et autres mauvais traitements qu il avait reçus. 11 fut presque toujours malade dans sa prison, et en sortit à peu près hors d'état de rendre aucun service à la mission. Il mourut au commencement de 1802, après avoir beaucoup langui. Le Père Heuyên, autre prêtre tongkinois, qui, au mois d'avril 1799, avait échappé comme par miracle aux recherches des persécuteurs, mourut au mois de juillet suivant, du choléra-morbus. Au mois d'août de la même année, un acolyte et trois écoliers furent arrêtés : quelques jours après, on leur rendit la liberté, moyennant une somme d'argent, sans exiger d'eux aucun acte contraire à la religion.
Vers ce même temps, les évêques et les missionnaires du Tong-king et de la Cochinchine firent, par l'entremise et la protection de personnages puissants à la cour, quelques tentatives pour obtenir la révocation de l'éditde persécution ; mais elles furent inutiles. Le jeune tyran ne voulut même pas lire une requête apologé^tique qui lui fut présentée au nom des principaux chrétiens voisins de sa cour. Une victoire qu'il remporta à la fin de 1798 contre le fils de son oncle Thai-duc, qui s'était révolté pour rentrer en possession des Etats de son père, lui avait enflé le cœur, au point qu'il regardait ce succès comme le fruit et la récompense des efibrts qu'il faisait pour extirper le christianisme, et de la mort qu'il avait fait subir aux deux prêtres tong-kinois : il se flattait de pouvoir terrasser le roi légitime de Cochinchine, s'il pouvait faire mourir quelques missionnaires européens. Mais Dieu, qui veille sur les siens et abaisse les superbes, humilia son orgueil. Au mois d'août de la même année 1799, il perdit la citadelle de Qui-phu, la plus forte de ses Etats. Peu de temps après, soupçonnant la fidélité de deux grands mandarins qui commandaient ses armées, il alla lui-même livrer bataille au roi légitime, mais il fut battu et obligé de revenir
promptement à Phu-xuan, capitale de ses Etats. A peine y était-il, qu'il y fut bloqué par les deux commandants de son armée, forcé de leur mettre toute l'autorité en main, et de leur livrer trois des cinq premiers mandarins membres de son conseil : les deux autres se sauvèrent par la fuite. Ce fut précisément un an après le martyre du vénérable serviteur de Dieu Emmanuel Triêu, que notre jeune tyran essuya cet auront.
En 1800, M. Le rioy, supérieur du séminaire, profita du ralentissement de la persécution pour rassembler une partie de ses élèves et reprendre ses leçons de théologie, dans une baraque qui avait pour rempart un petit nombre de cabanes de pauvres chrétiens. M. de la Bissachère, qui était dans la province de Nghê-an, rassembla aussi autour de lui quelques sujets de cette province, pour leur enseigner la théologie. Mais en 1801, la crainte des espions qui rôdaient sans cesse autour du village où il était, l'obligea de renvoyer ses élèves, qui allèrent se réunir à ceux qu'enseignait M. Le Roy. Le collège établi pour enseigner le latin et former des sujets pour le séminaire, avait aussi été dispersé : on y suppléa en établissant de petits collèges en quatre ou cinq endroits.
La persécution, quoique bien diminuée dans les autres provinces, continuait toujours à se faire sentir avec violence dans la province de Nghê-an et dans le Bô-chinh, qui en fait partie. Le gouverneur de Bô-chinh renouvela, au commencement de Tannée 1800, les mauvais traitements qu'il avait exercés contre eux l'année précédente, dans la même circonstance, pour les forcer à planter devant leurs maisons un piquet avec l'étendard de leur idole. Ceux qui refusèrent furent mis à l'amende, et si inhumainement frappés, que plusieurs restèrent presque morts sous les coups, et d'autres moururent après avoir gardé le lit plusieurs mois. Les soldats, en
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les frappant, n'avaient égard ni au sexe ni à l'âge. Plusieurs chrétiens se rédimèrent de ces vexations, enoÊfrant de l'argent aux soldats chargés de faire exécuter l'ordre impie. Quelques-uns, qui, au seul bruit de l'ordre donné, y avaient lâchement obéi, furent aussi maltraités et mis à de plus grosses amendes que les autres. Malgré les recherches continuelles que ce mandarin faisait faire, M. Guérard visitait et administrait les chrétiens de cette contrée, allant tantôt à pied pendant la nuit, tantôt en barque le long des fleuves ; car, dans le Bô chiuh, il y a plusieurs milliers de chrétiens marchands ou pêcheurs, qui n'ont d'autres habitations que leurs barques.
Aucun mandarin ne montra tant d'acharnement à persécuter les chrétiens et à rechercher les missionnaires, que le gouverneur de la province deNghê-an. Non seulement il n'y avait plus de maisons pour les personnes attachées au service de la mission, plus de maisons de religieuses ; les chrétiens ne pouvaient plus s'assembler nulle part pour faire leurs prières en commun : ils ne pouvaient même les réciter à voix haute dans leurs maisons. Des espions couraient jour et nuit, et mettaient aux défenses. Mgr l'évêque de Castorie fut plusieurs fois exposé à tomber entre les mains des persécuteurs, Les néophytes du village dans lequel il demeura caché pendant presque tout le temps de la persécution, et où il n'était pas très en sûreté, n'osant plus le garder chez eux, il fut obligé, en 1802, de fuir de nouveau dans les forêts. Après être resté pendant plusieurs jours exposé aux injures de Tair et à être dévoré par les bêtes féroces, il put trouver un asile dans une chrétienté où il resta jusqu'à la fin de la persécution, qui cessa bientôt.
M. de la Bissachère, après être demeuré sept à huit mois sur un rocher situé en pleine mer, était revenu et se tenait caché dans un petit village tout chrétien^ mais
isolé et tout entouré de villages idolâtres ; ce qui fait qu il lui était impossible de sortir de là pour passer dans quelque autre chrétienté. Il fut dénoncé au gouverneur, qui envoya plusieurs fois des soldats pour le prendre ; mais Dieu le préserva de tomber entre leurs mains. Il avait fait creuser une fosse, dans laquelle il se renfermait, quand il y avait quelque danger. Un chrétien rapportait lui avoir vu la tête toute couverte de fourmis, lorsqu'il sortait de cette retraite souterraine. Plusieurs néophytes du village où ce missionnaire était caché eurent à souffrir de cruelles tortures, pour n'avoir pas voulu déclarer l'endroit où il était. Aux uns, on leur brûla le doigt index jusqu'à la main ; à d'autres, on leur découvrit les os des jambes avec des sabres ; plusieurs eurent les mains liées avec une telle violence, que le sang jaillissait. Dieu les soutint dans ces tourments ; ils ne dirent rien qui pût faire découvrir le missionnaire. Les prêtres indigènes avaient eux-mêmes bien de la peine à trouver un lieu de sûreté.
Un clerc qui avait été attaché au service de Mgr l'évêque de Castorie, mais qu'il avait renvoyé, parce qu'il lui avait découvert un fond d'ambition qui le portait à former des projets vains et imprudents, fut arrêté le 19raars 1802. Son crime capital était qu'on avait trouvé sur lui une patente du roi légitime de Gochinchine. On lui proposa de renoncera la foi, et de déclarer où étaient les maîtres de la religion ; mais il aima mieux souffrir une rude question que d'être apostat et perfide. Le gouverneur s'était radouci à son égard ; mais il le fit ensuite exécuter. On peut présumer qu'il expia, par sa fermeté dans la confession de la foi, et par la mort qu'il reçut avec de si beaux sentiments, les fautes que son ambition lui avait fait commettre.
Au mois de mai 1801, le même gouverneur fit décapiter deux néophytes, frères, qui n'avaient pu s'exempter
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d'accepter une dignité militaire au service du tyran. Tout leur crime étaitd'avoir donné avis de la persécution à Mgr révoque de Castorie, de l'avoir soustrait aux recherches des soldats envoyés pour le prendre, et de l'avoir conduit en lieu sûr. Dès lors, le gouverneur avait fait emprisonner le frère cadet et la femme de l'aîné ; celui-ci était allé à la cour, réclamer la protection du mandarin supérieur qu'il avait servi. Ce grand mandarin reprit fortement le gouverneur et lui ordonna de relâcher les deux prisonniers. Il lui fallut obéir; mais il conserva de la haine contre ces deux frères. Lorsque leur protecteur fut parti pour la guerre, le gouverneur, n'ayant plus rien à craindre de sa part, fit emprisonner les deux néophytes, qu'on avait de nouveau accusés de savoir certainement où était le maître de la religion, de l'avoir visité plusieurs fois, et de lui avoir fait des présents. Il les fit cruellement frapper, fît écraser les deux poignets au jeune, fît fendre le gras de la jambç à l'aîné jusqu'à l'os ; il les fit ensuite coucher sur le dos, les pieds attachés en l'air, et leur fît verser de l'eau dans la bouche et sur tout le visage. Ces pauvres patients vomissaient le sang, à force de se contraindre, pour ne pas être suffoqués par Tabondance de l'eau. Pendant qu'ils étaient dans cet état, le gouverneur leur adressait ces paroles : « Où avez-vous conduit l'Européen ? Où « est-il caché ? Si vous le déclarez, je vous donnerai la « liberté. » Ils le savaient, mais ils ne voulurent rien déclarer. « Si vous voulez abandonner votre religion, « continuait le gouverneur, vous aurez votre grâce ; si « vous refusez, je vous ferai trancher la tête. » — « Notre « religion est la véritable, répondirent les deux généreux « athlètes ; nos parents nous l'ont laissée, nous l'avons « gravée dans le cœur; plutôt mourir que d'y renoncer « jamais. )) Sur leur refus d'apostasier, ils eurent la tête tranchée sur la place publique. La femme de l'aîné vint
enlever le corps de son mari, et dit hautement, devant tous les mandarins et les soldats : « Mon « mari est mort ; je perds tout mon bonheur en ce « monde; mais je n'en ai nul regret : plût à Dieu que je « pusse mourir comme lui ; tout mon regret est de ne pas « jouir du même bonheur. »
Un autre chrétien, qui malheureusement ne Tétait que de nom, ayant été accusé d'avoir pris parti pour le roi légitime de Cochinchine, fut lié attaché à un poteau, et, par ordre du gouverneur, déchiqueté tout vivant et mangé par les soldats, qui tous, depuis les enfants du gouverneur jusqu'aux balayeurs des écuries des éléphants, en tenaient un morceau et le mangeaient. Un autre mandarin avait eu ordre de se laver bien proprement pour subir le même sort, auquel il échappa parce qu'il fut réclamé par la femme du grand mandarin, dont il a été parlé ci-dessus. C'était la rage contre le nom chrétien, qui portait ce gouverneur à un tel excès de férocité ; car tous ceux qui, sans être chrétiens, étaient condamnés à mort, pour avoir eu quelque intelligence avec le roi légitime, avaient simplement la tête tranchée.
La persécution s'était ralentie dans les provinces extérieures en 1799 et 1800 ; mais elle sembla s y ranimer vers la fin de 1801 et au commencement de 1802. M. Lepavec, dans la province de l'Ouest, fut pris par des païens quelques jours avant Noël de l'année 1801. Quelque temps auparavant, il avait été sur le point d'être Doyé. Il allait, dans une petite barque de bambou, pour administrer des malades ; une vague renversa cette barque légère. Ceux qui accompagnaient ce missionnaire se sauvèrent à la nage, et tirèrent ensuite de l'eau tout ce qu'ils purent d'eflet. M. Lepavec ne pouvait point nager; on le croyait noyé: heureusement qu'il avait saisi une traverse de bois qui était attachée à l'intérieur de la barque ; mais, comme la barque s'était éloignée du
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rivage, on ne pouvait Tavoir qu avec un bateau. On fut quelque temps à se le procurer. Dieu donna au missionnaire la force de tenir la traverse pendant tout ce temps et de ne point perdrela respiration : enfin, les néophytes joignirent la barque ; quelle fut leur joie, quand ils virent que leur bon pasteur n'avait point péri ! Quand on le retira de l'eau, il était extrêmement faible et presque sans connaissance. Quelques secours qu'on lui administra le mirent en état de continuer sa route dans la même barque; mais il lui en restait encore une grande faiblesse, lorsque peu avant les fêtes de Noël des païens s'attroupèrent, et vinrent, pendant la nuit, armés de piques, de sabres, de fusils, bloquer la maison où il était : ils le saisirent, le lièrent, le bafouèrent, le maltraitèrent et l'accablèrent de coups et d'injures. A la corde qui le tenait lié, les mains derrière le dos, ils en avaient attaché une autre, par laquelle un satellite le traînait derrière lui ; un autre le poussait avec une pique ; un troisième ne cessait de lui donner des coups de plat de sabre pour le faire avancer. Il ne resta que trois heures entre leurs mains. Les chrétiens des environs, armés de bâtons, vinrent tomber sur les satellites, et les frappèrent avec tant de force, qu'ils les étendirent par terre : ensuite, ils emportèrent le missionnaire dans une maison de religieuses située dans les bois. « Si j'étais resté deux jours « entre les mains de ces satellites furieux, dit ce mission- « naire dans une de ses lettres, vu le traitement qu'ils « me faisaient endurer, j'aurais eu le bonheur de mourir «pour la foi. » Les satellites, et surtout le mandarin qui les avait envoyés, cherchèrent à tirer vengeance de cette démarche; ils arrêtèrent plusieurs chrétiens ; mais ceux-ci s'adressèrent à un mandarin supérieur, qui réprimanda les satellites de ce que, sous prétexte de persécuter la religion chrétienne, ils allaient piller les villages. Ainsi finit cette affaire, qui coûta aux chrétiens près de 3. 000 francs,
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Au mois d'avril et de mai 1802 un Père Dominicain espagnol et trois prêtres du pays furent arrêtés; mais ils ne restèrent que peu de jours entre les mains des persécuteurs, qui consentirent à les relâcher, moyennant des sommes d'argent très considérables. L'un d'eux fut cruellement tourmenté pendant huit jours qu'il resta au pouvoir de ses persécuteurs. Pendant le jour, ils le laissaient exposer à toute Fardeur d'un soleil brûlant, et, pendant la nuit, ils le tenaient enfermé dans un coffre, où il ne pouvait respirer faute d'air, ayant en outre les jambes serrées dans des ceps, qui lui causaient de très grandes douleur.
Pendant cette cruelle persécution, un grand nombre de chrétiens se distinguèrent par des traits frappants de courage et de fermeté. Outre les exemples déjà cités, en voici encore quelques autres rapportés par M. Lepavec. Les païens d'un village voulaient forcer les chrétiens du même village à renoncer au christianisme, pour obéir aux ordres du roi ; une jeune femme leur répondit, avec courage : « Le roi a le pouvoir en main ; il peut nous « défendre de professer la religion du Seigneur du ciel et « de la terre, de qui il tient la vie, la puissance et tout ce « qu'il possède : mais, avec tous ses édits, il ne réussira « pas à nous faire renoncer à ce créateur du ciel et de la « terre, et à son fils Jésus-Christ, qui a souffert la mort « la plus ignominieuse pour nous délivrer de l'esclavage « du démon. Sachez que nous n'avons rien de plus cher « que notre âme ; si le village ne nous laisse pas obser- « ver notre religion, nous lui abandonnerons nos biens, « pour aller chercher ailleurs un lieu où nous puissions « l'observer.
Quelques mandarins troublaient une bonne femme, pendant qu'elle récitait ses prières avec ses enfants. « Je crois, leur dit-elle, que vous autres mandarins et « le roi, avez renoncé au bon sens : car, si vous en aviez
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« un peu, comment pourriez-vous proscrire une religion « qui ordonne d'adorer le seul vrai Dieu, créateur du « ciel et de la terre, qui commande d'honorer les pères « et mères, de respecter les rois, les princes, les manda- « rins, tous les supérieurs, et de leur obéir ; qui fait un (( devoir d'aimer tout le monde comme soi-même, de « prier pour ses ennemis, de leur rendre le bien pour le « mal, etc. ? Comment oseriez-vous exiger que nous « abandonnions une religion aussi sainte, pour adorer « des idoles de bois, de pierre ou de bronze, qui ont des « yeux et ne voient point, qui ont une bouche et ne « parlent point, des oreilles et n'entendent point, etc. ? « Maudit soit celui qui ose abandonner le seul vrai Dieu « pour de pareilles idoles. » Les mandarins étonnés cessèrent d'inquiéter cette bonne femme et ses enfants. Un bon chrétien, qu'on voulait forcer de contribuer aux superstitions, répéta plusieurs fois devant tout son village : « Vous pouvez m'assommer ; mais vous ne « réussirez point à me faire donner de l'argent pour des « sacrifices à vos dieux sourds et muets. » Son courage désarma tous les païens. Le chef d'un village chrétien dit à un mandarin qui voulait forcer les néophytes à apostasier : « Vous croyez donc que nous craignons la mort ? « Vous vous trompez : nous ne désirons rien tant que « de répandre notre sang pour Notre-Seigneur Jésus- « Christ, qui a répandu tout le sien pour nous et pour « vous. » Un mandarin, qui voulait forcer une petite chrétienté de renoncera la religion, après avoir employé inutilement les caresses et les menaces, eut recours aux coups de verge, de bâton et de sabre ; mais plus il maltraitait les néophytes, plus ils confessaient à Tenvi le nom de Jésus-Christ. Les enfants eux-mêmes, depuis l'âge de sept ans jusqu'à quinze, ne cédaient point en courage aux grandes personnes ; ils étaient les premiers à crier : Vive Jésus, pour lequel nous avons le bonheur
de souffrir. Une femme, Agée de soixante ans, se leva au milieu de la bande et dit au mandarin : « Que voulez- « voub faire de nous ? Nous sommes cinquante-deux « chrétiens ; quand vous en tuerez cinquante-un. le cin- « quante-deuxième n'aura pas peur de vous, et vous ne (( viendrez jamais à bout de lui faire abandonner sareli- « gion. » Le mandarin, voyant qu'il perdait son temps, se détermina à les laisser tranquilles.
Dieu, après avoir fait passer les missionnaires et les chrétiens du Tong-king par cette cruelle épreuve, eut enfin pitié d'eux et leur rendit la paix au mois de juillet 1802, époque à laquelle il exerça contre les ennemis de son nom et les persécuteurs de ceux qui Tadorent une vengeance éclatante. Déjà sa main vengeresse s'était appesantie sur plusieurs de ceux qui avaient persécuté et fait mourir le serviteurde Dieu, M. Jean Dat. Le petit mandarin qui le décolla mourut, peu de temps après d'un choléra morbus. Le grand mandarin qui avait donné le signal pour trancher la tête au serviteur de Dieu, et un autre mandarin qui l'avait gardé pendant sa prison, moururent aussi misérablement : ce qui frappa, dit-on, tellement un des frères du tyran, qu'il proposa de faire des sacrifices aux mânes du martyr. Tel est l'aveuglement de ces pauvres infidèles. Un païen plus sensé, après avoir entendu un court exposé de la religion chrétienne, s'écria : « Qu'est-ce qui peut porter le roi à persécuter une religion aussi belle ? » Un grand lettré païen, qui connaît la doctrine et les pratiques du christianisme, disait : « Si les prêtres et les chrétiens ne priaient pas pour ce royaume, le Seigneur du ciel et de la terre ne le laisserait pas subsister : tant on y commet de péchés et d'injustices. » Le jeune tyran, si acharné à persécuter les chrétiens, pensait bien autrement, puisqu'il attribuait d abord à son zèle persécuteur les succès qu'il remporta vers la fin de 1798 contre son cousin germain, mais il
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ne larda pas non plus longtemps à éprouver les eiïets de la vengeance céleste.
Au mois d'août 1799, le roi légitime reprit la ville de Qui-phu, située dans la province de Qui-nhon, au centre de la Gocliinchine ; et en 1800 le même prince brûla dans le port deCho-gia la flotte qui avait apporté, par mer, la moitié de l'armée ennemie, qui faisait le siège de la ville de Qui-phu. Le roi légitime n'ayant pas réussi à faire lever le siège, conduisit, en 1801, par mer, toute son armée à Phu-xuân, la capitale de la Cochinchine, qui était la résidence du jeune tyran, fils de l'usurpateur Quand-trung. Cette ville était absolument sans défense : toutes les forces du tyran avaient été envoyées contre Qui-phu. Le roi n'éprouva donc aucune résistance à Phu-xuân ; il n'eut qu'à se présenter pour devenir maître de cette place et de tous les trésors que Qangtrung et son fils y avaient amassés. Le peu de troupes qui y restaient pour la garde du jeune tyran prirent la fuite. Il s'échappa lui-même sans oser rien emporter, et n'ayant pour compagnons de sa fuite que deux de ses frères, un grand mandarin de son conseil, et trois petits officiers. Ils passèrent au Tong-king, déguisés, marchant jour et nuit, chacun de son côté, et évitant de se faire connaître, dans la crainte d'être mis à mort, si l'on avait reconnu le jeune tyran. Ce n'est qu'après douze jours de marche, lorsqu'il fut arrivé en Thang hoa, où l'un de ses frères commandait, qu'il se fit connaître. Il y resta jusqu'à ce que son autre frère, qui commandait à la ville royale du Tong-king, vint, avec des troupes le chercher, et le conduire avec quelque appareil à la ville royale. Le roj de Cochinchine s'empara de la petite province du Bôchinh, et n'osa pour lors s'avancer plus loin, parce qu'il craignait que l'armée ennemie qui assiégait Qui-phu, et qui était commandée par les deux meilleurs généraux de son adversaire, ne fût venue fondre sur la ville royale
de Cochinchine, pendant qu'il eût été au Tong-king. Il retourna donc sur ses pas pour se préparer à défaire cette armée, avant de faire la conquête du Tong-king. A peine arrivé à la capitale du Tong-king, le jeune tyran changea son nom de Canh-thing en celui de Bang-hung, suivant une croyance et pratique superstitieuse des empereurs de Chine et des rois du Tong-king, qui s'imaginent qu'un tel changement leur portera honheur. Il leva une nouvelle armée très nombreuse, renouvela sa marine, et partit au mois de février 1802, avec les deux plus âgés de ses frères, et tout ce qu'il avait de forces de terre et de mer, pour attaquer le roi du côté du nord, tandis que les deux généraux avec Tarmée qui était devant Qui-phu, devaient venir Tattaquer du côté opposé. Le plan du jeune tyran était si bien formé, et son armée si formidable, qu'il se flattait qu'en très peu de temps il redeviendrait maître de la Cochinchine : mais Dieu en décida autrement. Le roi connut, par une lettre interceptée, tout le plan de son ennemi. Il défit d'abord l'armée navale du tyran. L'armée de terre, qui s'était avancée jusqu'à la muraille appelée Luy-sây, qui est au nord de la Cochinchine, à quelque distance des frontières du Tong-king, ayant appris la déroute de l'armée navale, se débanda aussitôt, et tous les braves qui la composaient, princes, mandarins, soldats, s'enfuirent avec précipitation ; les uns coururent le plus vite qu'ils purent pour repasser le fleuve qui coule dans la province du Bô-chinh, avant que la flotte du roi n'y entrât pour leur couper la retraite, d'autres s'enfuirent dans les forêts ; quelques-uns, qui étaient de ce pays, se retirèrent dans leurs foyers : d'autres, enfin, en assez grand nombre, se rendirent au roi. Malgré une victoire si complète, le roi voulut, avant de venir faire la conquête du Tong-king, délivrer la province du Qui-nhon. L'armée ennemie de l'intérieur qui y était encore cantonnée, et était rentrée
Martyre de Ni T'okei, de François Pak 281
en possession de la citadelle de Qui-phu depuis quelques mois, car cette place ne pouvant plus tenir, faute de vivres et de provisions, le commandant la livra aux ennemis pour sauver la vie des soldats, et se brûla ensuite. Le roi défit, dans plusieurs batailles, cette dernière armée, et les deux généraux s'enfuirent par les montagnes avec environ mille hommes, pour venir au Tongking se réunir au maître qu'ils servaient. A peine y arrivèrent-ils, qu'ils furent pris par l'armée du roi, qui, étant maître de toute la Cochinchine, vint, au mois de juin, s'emparer du Tong-king. Il en fit la conquête en moins d'un mois de temps : car, quoique son ennemi eût levé de nouvelles troupes, fait construire un grand nombre de forts, et fait barrer les fleuves avec des chaînes, néanmoins 1 armée du roi n'eut presque partout qu'à paraître pour vaincre. Le peuple, las des vexations qu'il éprouvait de la part des usurpateurs, soupirait après le roi comme après son libérateur ; beaucoup de militaires même étaient dans son parti. Aussitôt que son armée parut, on se souleva de tous côtés ; les troupes du tyran se dispersèrent ; il prit lui-même la fuite avec ses frères, emportant une partie de ses trésors, dans le dessein de passer en Chine : mais à quelques journées de la ville royale, le peuple les arrêta et les livra aux officiers du roi. Tous les grands mandarins, les gouverneurs des provinces et autres officiers civils et militaires, tombèrent au pouvoir du vainqueur. L'armée du roi entra à la ville royale le 18 juillet, et le roi y arriva peu de jours après. Avant d'entrer au Tong-king, il avait témoigné le désir de voir des missionnaires, surtout des Européens. Lorsqu'il passa par la province de Nghé-an, Mgr l'évêque de Castorie, coadjuleur du vicaire apostolique du Tong-king occidental, et M. de la Bissachère, furent admis à son audience, et il les traita avec distinction. Dès le jour de son arrivée à la ville royale.
Mgr l'évêque de Gortyne, vicaire apostolique du Tongking occidental, lui envoya quelques petits présents, auxquels il témoigna être sensible. Le 29 juillet, le même prélat et M. Eyot lui furent présentés ; il leur fit un accueil très honorable, les fit asseoir, quoique tous les mandarins fussent debout, et leur fit servir du thé. Il leur fit, relativement à la religion chrétienne, plusieurs questions qui les étonnèrent, et il leur promit de donner un édit favorable à ceux qui la professent et l'observent. Peu de jours après, il donna en effet une ordonnance qui défendait aux païens de forcer les chrétiens à faire des actes d'idolâtrie. Ce fut à l'occasion d'un meurtre commis par les païens d'un village de la province du Midi. Les chrétiens du même village refusant de contribuer au culte des idoles, les païens, dans la dispute, tuèrent un chrétien, et renversèrent l'autel de l'idole, afin d'accuser les chrétiens de l'avoir renversé. Les villages voisins, aussi ennemis de la religion chrétienne, refusèrent de dresser procès-verbal du meurtre, comme ils y étaient obligés parles lois du royaume. Dans un autre village, les gentils, animés de fureur contre les chrétiens, qui refusaient de participer à leurs superstitions, voulaient les précipiter dans le fleuve. Le gouverneur de la province, qui était païen, mais franc et droit, instruit de ces faits, eut compassion des chrétiens, porta l'affaire au conseil du roi, et plaida vivement leur cause. Dansun premier mouvement de colère, le roi menaça de détruire les temples des idoles, et loua les chrétiens, des services qu'ils lui avaient rendus. Dans l'ordonnance qu'il donna à cette occasion, il les appelle les disciples de Jésus et les adorateurs du Seigneur du ciel. « Les chrétiens, y « est-il dit, ne sont-ils pas une partie du peuple ? ne <( paient-ils pas les tributs comme les autres ? Si cer- « taines gens croient à des esprits et les honorent ; si ces « esprits peuvent secourir leurs adorateurs, ce culte ne
Martyre de Ni Tokei, de François Pak 283
« leur est point défendu parla loi du royaume; on leur « laisse la faveur des esprits; mais il paraît injuste de « iorcer à ce culte ceux qui n'ajoutent aucune foi à ces « esprits. »
Pendant que les missionnaires et les chrétiens, par un effet admirable de la bonté de Dieu et la protection du nouveau monarque, se voyaient délivrés du terrible fléau qui, depuis quatre ans, affligeait l'Eglise du Tong-king, et commençaient à respirer et à recouvrer la liberté, les uns de prêcher, les autres de pratiquer l'Evangile, le bras vengeur de Dieu s'appesantissait de la manière la plus sensible et en même temps la plus épouvantable sur les ennemis de son nom, qui avaient fait une guerre si cruelle à sa religion sainte, et persécuté avec tant de violence ses ministres et ses serviteurs. Le petit tyran et ses frères, tous les grands mandarins, et plusieurs gouverneurs de provinces, furent chargés de chaînes. Les autres mandarins furent dépouillés de leurs dignités, et condamnés aux travaux les plus pénibles et les plus humiliants, comme de couper et porter de l'herbe aux chevaux, aux éléphants, de balayer leurs écuries. Le roi fit transporter tous ceux qui étaient dans les fers à la ville royale de Cochinchine ; et au commencement de l'année suivante, lorsqu'il y fut de retour lui-même, il fit mettre à mort le jeune tyran et ses frères, plusieurs femmes et enfants de leurs familles et plusieurs grands mandarins. Le jeune prince fut écartelé par cinq éléphants ; ses frères et les mandarins eurent la tête tranchée. La femme du généralissime qui commandait l'armée du tyran, dans la Cochinchine, fut foulée aux pieds des éléphants ; c'est elle qui avait excité le tyran, au commencement de 1802, à faire une tentative pour reprendre la capitale de la Cochinchine ; elle avait elle-même commandé un corps de troupes et combattu dans cette dernière affaire. Une chose digne de remarque, c'est que tous les gouverneurs
de provinces qui avaient le plus vexé et molesté les chrétiens pendant la persécution, perdirent tous la vie, tandis que ceux qui s'étaient comportés envers eux avec modération, ou même leur avaient été favorables, perdirent leurs dignités et leurs trésors, mais eurent la vie sauve ; en sorte qu'un très grand nombre de païens ne pouvaient s'empêcher de reconnaître la puissance et la providence du Dieu que les chrétiens adorent. Plût à Dieu que la vue de la protection que Dieu accorde à ses adorateurs, après avoir permis qu'ils eussent été éprouvés par la persécution, et de la vengeance rigoureuse qu'il exerce dès ce monde contre ceux qui font des efforts pour détruire sa religion, après les avoir laissés exercer pendant quelque temps leur fureur et leur rage, eût enfin dessillé tout à fait les yeux de ces pauvres aveugles, et les eût déterminés efficacement à abandonner leurs vaines et impuissantes idoles, et leurs superstitions ridicules et extravagantes, pour embrasser une religion aussi belle et aussi salutaire, la seule véritable, la seule qui puisse les conduire au vrai bonheur.
La persécution a ralenti, mais non arrêté complètement, les progrès du christianisme. On en peut juger par le nombre des adultes qui ont été baptisés dans le Tongking occidental pendant ces cinq dernières années. En 1798, on en baptisa quatre cent quarante-huit ; la plupart reçurent le baptême avant que la persécution commençât. On en a baptisé cent trente-sept en 1799 ; trois cent soixante, en 1800; deux cent quatre-vingt-un, en 1801 ; trois cent dix-neuf, en 1802.
Martyre du R. P. Emmanuel Trieu 285
RELATION DU martyre du R. P. Emmanuel Trieu, prêtre^ mort pour la foi, en Cochinchine, le il septembre 1798y écrite en 1803 par Mgr Labartette, évêque de Veren^ vicaire apostolique de Cochinchine.
Emmanuel Triêu naquit à Phu-xuân, où réside la cour du roi de Cochinchine. Ses parents étaient chrétiens et d'une extraction noble. Triêu fut le seul fruit de leur mariage. Son père, qui était mandarin, périt dans un combat contre les rebelles. Triêu était encore alors fort jeune. Comme ses ancêtres étaient originaires du même lieu que les ancêtres du roi de Cochinchine, dans le royaume du Tong-king, et que, suivant les coutumes du royaume, tous les descendants mâles de ces sortes de personnes doivent entrer dans la compagnie des gardesdu-corps du roi, le jeune Emmanuel fut obligé, dès l'âge de quinze ans, de suivre la cour et de s'enrôler dans cette compagnie. Dans la suite, il fut obligé d'aller à la guerre contre les rebelles appelés Tây-son. Quelques années après, la Cochinchine fut usurpée partie par les rebelles, partie par les Tong-kinois, et le roi fut obligé de s'enfuir à Dông-nai, avec toute sa famille et les principaux mandarins. Très peu de soldats suivirent le roi dans sa fuite. Le plus grand nombre abandonna ce prince, et resta dans la partie de Hué, dont les Tong-kinois s'emparèrent peu après : Emmanuel fut de ce nombre. Vers le même temps, la Cochinchine fut affligée, pendant trois ans, d'une famine la plus cruelle qu'on ait vue, et qui se fit sentir à Hué plus que partout ailleurs. Emmanuel, se voyant saos ressource, s'attacha au service d'un grand mandarin tong-kinois. Peu de temps après, ce mandarin retourna au Tong-king ;; le jeune Emmanuel l'y suivit,
dans la crainte de mourir de faim, s'il restait dans son pays.
Dès son arrivée au Tong-king, il commença à faire de sérieuses réflexions sur le néant des choses d'ici-bas, et, touché de la grâce, il prit la résolution de quitter le monde. Il se mit d'abord sous la conduite d'un ex-jésuite, appelé le Père Joseph, et, quelque temps après, il alla demeurer chez l'évêque Dominicain espagnol, vicaire apostolique du Tong-king oriental, qui, ayant reconnu en lui d'assez bonnesdispositions,luifit étudier la théologie, et l'ordonna prêtre au bout de six ans. Aussitôt après qu'il fut prêtre, son évêque l'envoya prendre soin de quelques-unes des chrétientés qui avaient autrefois été dirigées parles Pères Jésuites, et qui étaient alors sous la direction du vicaire apostolique. Après y avoir exercé son ministère pendant cinq ou six ans, il obtint de son évêque la permission de venir à Phu-xuân visiter sa mère, qui était fort âgée, infirme, et si pauvre qu'elle demeurait chez une personne qui la logeait comme par charité. Le Père Emmanuel, en arrivant en Cochinchine, alla d'abord saluer Mgr l'évêque de Veren, alors coadjuteur de Mgr l'évêque d'Adran, vicaire apostolique de la mission de Cochinchine. Il rencontra ce prélat, à deux journées de distance de Phu-xuân. Il lui exposa le motif de son voyage, et lui remit les lettres de recommandation que les vicaires apostoliques des deux missions du Tong-king lui avaient données. L'évêque de Veren l'accueillit favorablement et approuva le motif de son voyage. Après avoir demeuré deux jours chez ce prélat, il partit pour Phu-xuân. Il y trouva sa mère, qu'il n'avait pas vue depuis très longtemps. La pauvreté à laquelle il la trouva réduite le toucha de compassion : il résolut de lui bâtir une petite maison où elle pût demeurer tranquille, avec quelques nièces qui l'auraient aidée. A peine cette maison était-elle finie, que le roi Ganh-
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Ahanh, fils du fameux conquérant Quan-trung, usurpateur de la Cochinchine septentrionale et de tout le royaume du Tong-king, donna à quelques-uns des principaux mandarins des ordres secrets pour persécuter notre sainte religion, sans qu'on ait jamais pu savoir le vrai motif de cette persécution.
On envoya donc, le même jour etàla même heure, trois compagnies de soldats, qui se distribuèrent dans trois chrétientés peu éloignées du palais, distantes les unes des autres d environ une demi-lieue. Leur dessein était de se saisir d'un missionnaire européen, croyant que, immanquablement, ilyenavaitdansunde ces trois endroits. Ils furent trompés dans leurs espérances ; ils ne trouvèrent aucun missionnaire européen, mais seulement le Père Emmanuel, dont ils se saisirent sans savoir qui il était. Il fut pris dans la chrétienté de Tho-due, dans la maison d un ancien et vénérable confesseur de la foi, nommé Ong-cuyên, qui avait autrefois souffert pour elle en plusieurs occasions, et qui, par une providence bien spéciale, était absent ce jour-là. Dès que les satellites se furent saisis du Père Emmanuel, ils lui demandèrent qui il était. Rien ne lui était plus facile que de cacher sa qualité de prêtre ; son extérieur n'indiquait nullement qu'il le fût ; mais il ne voulut rien cacher, etdittout naïvement aux satellites qu'il était prêtre de la religion chrétienne. Ceux-ci eurent d'abord de la peine à ajouter foi à ce qu'il leur disait ; mais, comme il persistait à le leur affirmer, ils le crurent, le fouettèrent rudement à deux reprises, et à la seconde fois ajoutèrent deux grands coups de bâton, qui lui firent beaucoup de mal. C'est le 8 août, vers midi, qu'il fut arrêté.
11 y avait, proche de la maison où ce prêtre fut pris, une maison de religieuses Amantes de la Croix ; elles étaient près de trente, vivant en communauté. Les satellites s'y rendirent sur-le-champ, et investirent toute la maison.
Toutes ces religieuses, à l'exception de une ou deux qui purent s'échapper, furent arrêtées. Les soldats lièrent les mains à neuf ou dix d'entre elles, qui étaient les plus jeunes, et se mirent en devoir de les conduire au palais, laissant les plus âgées à la maison sous une garde. La supérieure, personne très vénérable, âgée d'environ soixante-douze ans, qui avait gardé la virginité toute sa vie, se leva et s'opposa de toutes ses forces à ce qu'on emmenât ses jeunes sœurs, disant que jamais elle ne permettrait une pareille séparation ; qu'il fallait que toutes allassent ensemble au palais, ou qu'aucune n'y irait. Elles furent ainsi gardées pendant deux jours. Sur ces entrefaites, des parents de quelques-unes de ces religieuses, qui avaient du crédit auprès des mandarins, intercédèrent pour leur délivrance, et l'obtinrent à peu de frais ; mais on leur enleva tout ce qu'elles avaient, et toutes leurs maisons furent détruites de fond en comble, ainsi que la maison où le Père Emmanuel avait été pris.
Le soir du jour de son arrestation, ce prêtre fut garrotté, ainsi que deux élèves qui l'accompagnaient, et plusieurs catéchistes des chrétientés voisines. Ils furent tous conduits au palais du roi, et mis en prison. Le grand mandarin, chargé de l'instruction de cette affaire, fît venir devant lui le Père Emmanuel, et lui dit, avec un ton de mépris et de menaces : « On dit que tu es un Tong- « kinois, que tu es venu ici pour ensorceler le peuple, « et lui enseigner la religion chrétienne. Gela est-il vrai?» « Le Père Emmanuel répondit : « Je ne suis point Tong- « kinois mais bien Cochinchinois, natif de Phu-xuân. « Mon père s'appelait Ong-cai-luong ; il était mandarin « au service de l'ancien roi Ghua-nguyên. Dans le temps « de la grande famine, il y a environ vingt ans, je fus « obligé de quitter ma patrie et d'aller au Tong-king. J'y « étudiai sous un maître de la religion chrétienne, qui, « quelques années après, m'ordonna prêtre, et m'envoya
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« prêcher cette même religion. Ayant quitté ma patrie « depuis tant d'années, je n'y suis revenu que depuis en- « viron trois mois, pour visiter ma mère qui est très « avancée en âge. » Le mandarin lui demanda, d'un ton moqueur : a As-tu femme et enfants ? sont-ils ici ou au « Tong-king ? Je n'ai jamais eu ^i femme ni enfants, « répondit le Père Emmanuel, parce que, dès ma jeunesse, « j'ai pris le parti d'abandonner le monde et de garder la « virginité toute ma vie. »
Alors le mandarin ordonna qu'on lui mît une cangue au cou. Comme celle qu'on lui avait mise d'abord était très grande et très pesante, on craignit, au bout de quelques jours, qu'il ne mourût accablé sous son poids; ee conséquence, on ordonna de la lui ôter, et de lui en mettre une plus petite et plus légère, garnie en fer. On lui mit aussi les fers aux pieds. Il fut détenu en prison pendant quarante jours, durant lesquels il fut encore flagellé trois fois très rudement, et reçut vingt coups de bâton sur les os. On lui servait à manger dans des écuelles ou sur des assiettes qui faisaient bondir le cœur, tant elles étaient malpropres, ou quelquefois sur des écorces d'aréquier très sales i. On ne le faisait asseoir que sur des nattes
1. L'aréquier est un arbre de l'espèce des palmiers, qui produit le fruit nommé aréque, que les Indiens mâchent avec le bétel ; ce fruit est gros comme une noix, et en a à peu près la forme. Un aréquier produit chaque année quatre ou cinq grosses grappes, dont chacune a plusieurs centaines de fruits. Ces grappes sont attachées au tronc de l'arbre, immédiatement au-dessous d«s feuilles. Avant de fleurir, elles sont renfermées dans une espèce de sac ou d'enveloppe aplatie, longue d'un pied et demi ou deux pieds, et large de près d'un pied. Au moment où les fleurs sont prêtes à éclore, cette écorce ou enveloppe se fond d'un côté dans sa longueur, et tombe au bout de quelque temps ; son épaisseur est celle d'une feuille de carton, ses fibres sont ligneuses, mais pliantes ; on l'emploie à divers usages, surtout à faire des enveloppes.
LES MARTYRS. — T. XITI. 19
déchirées et dégoûtantes par leur puanteur. Dès les premiers jours de sa détention, le Père Emmanuel, considérant la manière dure dont on le traitait, vit bien qu'il n'échapperait point à la mort. Il ledit plusieurs fois, en gémissant, à ses écoliers et au catéchiste compagnons de sa prison. De temps en temps, lorsqu'il pensait à tous les mauvais traitements et avanies qu'on lui faisait, et surtout à la mort, qui l'attendait, il sentait d'abord une grande crainte, qui causait une révolte dans la partie inférieure de son âme ; mais, un moment après, il rentrait en lui-même, et se sentait parfaitement résigné à suivre la sainte volonté de Dieu. Cela paraissait principalement lorsque les mandarins venaient l'interroger sur divers points de notre sainte religion, ou sur son état : il leur répondait, d'un ton assuré, sans tergiversation, sans flatterie, sans témoigner lamoindre crainte. Aie juger par son extérieur, on ne Taurait pas cru ce qu'il était : mais quand l'occasion se présentait, on voyait qu'il avait beaucoup de courage et une grandeur d'âme peu ordinaire.
Pendant tout le temps que le Père Emmanuel demeura en prison, il était presque toujours occupé à méditer ou à réciter des prières. Quelquefois il entendait les confessions des compagnons de sa prison.
Enfin, le 17 septembre, il fut cité de grand matin devant le grand conseil. On dit que, dès qu'il y parut, les grands-mandarins lui parlèrent ainsi : « Hé bien ! maître, voulez-vous renoncer à aller « prêcher la religion, et rentrer dans le monde, pour y exercer quelque « autre profession à votre choix ? Si vous le promettez, «nous allons supplier Sa Majesté de vou^ pardonner ». On dit que le Père Emmanuel leur répondit, d'un ton hardi, mais respectueux, qu'il aimait mieux mourir que de consentira ne plus prêcher la religion, et qu'aussitôt il fut condamné à mort, sans autre formalité. On condamna
Martyre du R. P. Emmanuel Triêu 291
en même temps au dernier supplice six voleurs, qui étaient en prison depuis longtemps. A peine l'arrêt eutil été prononcé, que le bruit s'en répandit partout. Alors les chrétiens accoururent en foule aux portes du palais ; mais ils ne purent y entrer, parce que les gardes qui étaient aux portes avaient des ordres très sévères de ne laisser entrer personne.
Vers les dix heures du matin du même jour, le Père Emmanuel s'étant aperçu qu'on était sur le point de se mettre en marche pour le conduire au lieu du supplice, fit ses adieux et ses remercîments aux soldats qui l'avaient gardé dans la prison jusqu'à ce jour. Aussitôt il fut livré à d'autres soldats, chargés de le conduire à la mort. Lorsqu'il fut sorti du palais, on permit aux chrétiens de s'approcher de lui et de le conduire jusqu'au lieu du supplice.
Il marchait d'un pas grave et majestueux, ayant la joie peinte sur son visage, sans la moindre altération qui pût annoncer qu'il craignait la mort. Selon les lois du royaume, lorsqu'on condamne un criminel à mort, on doit faire connaître au public la cause de son supplice. C'est pourquoi un des soldats chargés de le conduire avec les six voleurs dont il a été fait mention ci-dessus, marchait derrière le Père Emmanuel, et portait une tablette sur laquelle était l'inscription suivante : « Il « faut que le public sache qu'un individu, appelé Triêu, « de la famille Nguvên-vandang, originaire du village < de Bui-xa, Nha-miêu Ngoai-trang, dans le bailliage de «Tong-son, au royaume du Tong-king, fait profession « d'enseigner la religion chrétienne, et d'exhorter le peuple « à embrasser cette religion, qui est la plus détestable « qu'on puisse imaginer : c'est pourquoi son crime « mérite qu'il ait la tête coupée. »
Lorsque le Père Emmanuel fut arrivé au lieu du • supplice, les bourreaux ôtèrent sur-le-champ les fersqu'il
avait aux pieds; et, aussitôt après il se mit à genoux pour prier. Alors, le mandarin qui présidait à l'exécution fitdonner àchacun des condamnés à mort une ligature de deniers (c'est-à dire six cents deniers percés au milieu, enfilés et liés ensemble;une ligature vaut environ une demi-piastre). Le Père Emmanuel ne voulut pas prendre sa part de cet argent. Le mandarin insista, et dit que c'était un don du roi qu'il ne convenait pas de le refuser. Néanmoins le Père Emmanuel persistait dans son refus, disant qu'il était très reconnaissant envers le roi, mais qu'il n'avait pas besoin d'argent, devant mourir l'instant d'après. « N'importe, reprit le mandarin ; il faut toujours prendre cet argent, puisque c'est la coutume » ^ Alors, le Père Emmanuel dit : « Qu'on le prenne, à la bonne heure, mais qu'on le donne aux pauvres ». En ce mo,ment un soldat s'approcha de lui, tenant à la main un sabre, qu'il maniait devant lui. Un autre soldat lui donna un grand coup de poing sur le visage. Le mandarin qui présidait à l'exécution gronda beaucoup ce soldat, et luit dit : « Comment ! l'heure n'est pas encore venue^ « et tu maltraites ainsi le Maître » ? Piuis se tournant du côté du Père Emmanuel :
« Maître, lui dit-il, asseyez-v-ous ; l'heure n'est pas encore venue. »
Alors le Père Emmanuel s'abaissa, se tenant toujours sur ses deux genoux, ayant les yeux fixés vers le ciel, et priant continuellement.
(1) La raison pour laquelle le roi fait ainsi donner de l'argent aux criminels, avant de les faire mourir, est pour qu'ils puissent se procurer quelque chose qui les fortifie, afin qu ils subissent la mort avec force ei courage. Pour l'ordinaire, les criminels achètent du vin pour s'enivrer et ne point sentir la mort. Le Père Emmanuel é'.ait bien éloigné de suivre la coutume des criminels : il voulut boire le calice que Dieu lui avait réservé dans toute son amertume, le suçant même jusqu'à la lie.
Martyre du R. P. Emmanuel Triêu 293
Vers midi, le mandarin s'approche du Père Emmanuel, etluiditd'un ton respectueux : « Maître.l'heure est venue »; aussitôt le Père Emmanuel se relève sur ses genoux pour s'offrir à Dieu. Au même instant, un soldat s'approche, et, d'un seul coup de sabre, lui met la tête à bas. Alors les chrétiens accoururent en très grand nombre pour enlever son corps et sa tête. Ils prirent aussi toute la terre qui reçut son sang : en sorte qu'on voit encore aujourd'hui un grand trou dans Tendroit où le martjT de Jésus-Christ fut décapité.
Comme on était encore au plus fort de la persécution, les chrétiens emportèrent ce précieux dépôt en cachette, et l'enterrèrent, sans aucune cérémonie ecclésiastique, dans un lieu inconnu aux païens, en attendant un temps plas tranquille, qui permit de rensevelir avec les honneurs qui lui étaient dus. On l'a ainsi caché pendant cinq ans, après lesquels, le roi légitime ayant exterminé tous les rebelles, et rétabli la paix dans son royaume, Mgr l'évêque de Veren a donné ordre de retirer ce précieux dépôt de l'endroit où il était caché, et de l'enterrer dans une nouvelle église, qui venait d'être bâtie dans une chrétienté appelée Duong-son. Cela a été exécuté en 1803, avec tout l'appareil et les honneurs proportionnés aux circonstances du temps. Le R. P. Emmanuel Triêu rendit son âme à son créateur, le 17 septembre 1798 ; il était dans la quarante-deuxième année de son âge.
Quant aux catéchistes qui furent arrêtés et mis en prison avec le Père Emmanuel, ils n'y restèrent pas longtemps. Après une quinzaine de jours, ils furent tous renvoyés chez eux. Dans les premiers jours, on les mit à la question, et ils furent un peu molestés. Les deux écoliers du Père Emmanuel furent détenus en prison, jusqu'à la mort de leur maître ; mais, dès que celui-ci eut été décapité, on les renvoya au Tong-king, leur patrie.