‹ Les martyrs (volume 5)Chapitre 50 sur 75 · LE MARTYRE DE LUTHGARDE NI · texte numérisé non relu

LE MARTYRE DE LUTHGARDE NI

Uannée 1801 fut une des plus désastreuses dans l'histoire de l'Eglise de Corée. Le roi venait de mourir et, à peine les cérémonies funèbres terminées, la régente renvoya tous les ministres en fonction et quelques jours plus tard parut le décret qui prohibait la religion chrétienne, ordonnait de saisir ses adhérents et de les juger sans miséricorde. Aussitôt les arrestations commencèrent et toutes les tristesses qui en sont inséparables, trahisons des uns, lâchetés des autres. Quelques jours après la promulgation de l'édit survint un fâcheux accident. Une caisse qui contenait des livres et des objets de religion, des lettres du P. Tsiou et d'autres objets compromettants fut saisie dans une maison où on pouvait la croire en sûreté. Cette découverte fut comme l'huile jetée sur le feu. La régente fit traduire quatre chrétiens prisonniers devant le tribunal de Keum-pon de qui sont seuls justiciables les dignitaires publics, les accusés de rébellion et de lèse-majesté. Cette décision marquait une redoutable aggravation. Bientôt, un ministre, des dignitaires, mandarins, hauts fonctionnaires furent arrêtés ; les arrestations se multipliaient, la maison même des femmes nobles, jusqu'alors infranchissable aux satellites, cessa d'être respectée. Le 8 avril 1801, six chrétiens furent dé-

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capités. Voici le texte de la sentence qui condamnait l'un d'eux, Pierre Ni Seng-houn-i :

« Les mauvais livres de l'Occident sont une monstruosité sans exemple dans les temps anciens et modernes. Par des paroles mensongères, ils prêchent un certain Jésus, et trompent le monde. Ce qu'ils appellent paradis et enfer n'est qu*une maladroite imitation de la doctrine de Fo ; ce qu'ils appellent père spirituel, n'est que l'anéantissement des rapports naturels de l'homme. Ils disent que les biens et les femmes peuvent être mis en commun, et que les supplices et la mort ne doivent pas être redoutés. Toutes leurs paroles sont fourbes, désordonnées et impudentes ; les saints doivent les rejeter, et le peuple les repousser. Malgré cela, l'accusé a reçu le baptême, a acheté ces livres, les a apportés d'une distance de dix mille lys, les a répandus parmi ses parents et alliés, à la capitale et en province, auprès et au loin. C'est encore peu. Il a communiqué avec les étrangers et s'est lié avec eux; il a ourdi avec lou-iri (Paul loun) de mauvais et secrets complots, et s'est uni dans de coupables démarches avec Iak-tsiong (Augustin). Quand le roi eut fait afficher la loi, l'accusé vit comme dans un miroir les mauvais génies qui le dirigeaient ; il fît au dehors semblant de changer, mais au dedans son cœur continua d'être perdu et aveuglé. Dans cette clique fourbe et cette race dégoûtante des chrétiens, il n'est personne qui ne l'ait regardé comme chef de religion, et ne l'ait appelé père. Comment, après de telles fautes, pourrait-il être supporté entre le ciel et la terre ? Toutes les preuves sont révélées, tous ses crimes ont paru au grand jour ; la loi du ciel brille avec éclat, la loi du roi est justement sévère. Je le reconnais. » Ces trois derniers mots, qui se retrouvent à la fin de toutes les pièces analogues, sont la formulehabituelle d'acquiescement, que l'on fait signer de gré ou de force à tous les condamnés.

Celui qui était l'objet de cette sentence ne peut malheureusement être tenu pour. martyr, mais bien d'autres se rendirent dignes de cet honneur : Thomas T'soi, Jean T'soi catéchiste, François-Xavier Hong dans l'arrêt de mort duquel on lit ces paroles : « Il ose dire impudemment que c'est un bonheur de mourir pour cette religion. Son obstination est plus forte quele bois et la pierre. Pour lui tous les supplices sont trop légers. » Ce furent encore Luc Nak-mini, jadis apostat, Augustin Tieng qui, assis en face des instruments de supplice, les regarda sans broncher, puis cria à très haute voix :

(( Le Seigneur suprême du ciel, de la terre, et de toutes choses, existant par lui-même et infiniment adorable, vous a créés et vous conserve. Tous vous devez vous convertir à votre premier principe; n'en faites pas follement un sujet de mépris et de raillerie. Ce que vous regardez comme une honte et un opprobre sera bientôt pour moi le sujet d'une gloire éternelle. » On Tinterrompit en l'avertissant de mettre sa tête sur le billot ; il se plaça de manière à voir le ciel, disant : « Il vaut mieux mourir en regardantle ciel, qu'en regardant la terre. » Le bourreau tremblait et n'osait frapper ; mais enfin la crainte du châtiment l'emportant sur l'admiration, d'une main mal assurée il donna un premier coup de sabre. La tête n'était tranchée qu'à moitié. Augustin se redressa, fit ostensiblement un grand signe de croix, et se replaça paisiblement dans sa première posture pour recevoir le coup mortel.

Louis de Gonzague Ni, l'apôtre du Nai-po, apostat en 1791, fut mis à mort à Kong tsiou, où il avait prêché l'évangile le 10 avril 1801. Une grande partie des chrétiens d'aujourd'hui sont les descendants de ceux qu'il a convertis et sa mémoire est restée en vénération dans le Naipo et les districts voisins. Le 25 avril, cinq autres martyrs étaient décapités dans leur district de Nie-Tsiou, et

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le même jour, d'autres donnaient leur vie à lang-Keun.

Le tribunal de Keum-pou fonctionnait sans relâche. Le 14 mai, six confesseurs furent exécutés. Le P. Tsiou traqué, sachant sa retraite connue, se livra lui-même et fut mis à mort le 31 mai 1801, à l'âge de trente-deux ans. Voici sa sentence :

« Le 19 de la quatrième lune. Affaire du coupable Tsiou Moun-rao, de l'affreuse race des étrangers. Luimême s'appelle Maître de religion et père spirituel. Cachant avec soin son ombre et les traces de ses pas, il a surpris et trompé une foule d'hommes et de femmes, et établi la règle de conférer le baptême. Tout ce qu'il dit n'est qu'une suite de paroles vaines et mensongères. Pendant sept à huit ans, il a détourné dans une fausse voie 1 esprit du peuple, et, semblable à une inondation sans cesse croissante, sa doctrine, en se répandant, est devenue une calamité inquiétante, car ceux qui la suivent doivent nécessairement arriver à un état bien au-dessous de celui des sauvages et des animaux. Mais voici que, par un heureux destin, le ciel se chargeant de le poursuivre, le coupable s'est livré lui-même aujourd'hui. Ayant échappé aux satellites, il y a quelques années, il a continué depuis à répandre autour de lui et au loin ses fausses doctrines, maintenantqu'il a été mis en prison, le peuple de la capitale et des provinces peut facilement reconnaître son illusion. Si l'on considère sa condition, il n'est que d une origine basse et méprisable ; sa conduite est uniquement celle d'un fourbe et d'un artificieux. Pour sa punition, nous pensons qu'il est convenable de lui appliquer la loi militaire. On le conduira donc au tribunal militaire, pour qu'il soit exécuté selon les formes en usage, et que son supplice fasse impression sur la foule. Nous en chargeons le général du poste nommé O lang-tsieng. Telle est notre volonté. »

Les deux princesses qui lui avaient donné Thospita-

lité, Marie Song et sa belle fille Marie Sin furent condamnées à avaler du poison.

« Il appert que la belle-mère et la belle-fille sont toutes deux perdues dans la mauvaise religion ; qu'elles ont communiqué avec Tinfâme race des étrangers ; qu'elles ontvu le prêtre étranger et, sanscraindre la sévérité des prohibitions, l'ont impudemment caché dans leur maison. En considérant des fautes si graves, dit la sentence, il est manifeste pour tous qu'on ne peut les laisser même un seul jour entre le ciel et la terre. Qu'on leur donne donc le poison, et qu'on les fasse mourir ensemble. »

Cet ordre fut exécuté immédiatement, et quelques heures après, on porta le poison aux deux princesses chrétiennes. La tradition rapporte qu'elles refusèrent de le prendre elles-mêmes, afin de ne pas se rendre coupables du crime de suicide, et qu'on dut recourir à la force pour le leur faire avaler.

Une lettre écrite par M. de Gorca, évêque de Péking, à la date du 28 juillet 1801, relatait d'une manière sommaire ce qu'il avait pu apprendre de la persécution et de la mort du P. Jacques T'siou. Il dit à ce sujet qu'un conseil fut tenu par la régente et un des quatre ministres ayant osé défendre la religion chrétienne fut étranglé en secret avec un lacet de soie. Rien ne confirme ce fait,dont il semble qu'on ne puisse admettre la réalité.

Le l^'" juin Josaphat Kim et plusieurs de ses parents furent décapités. Ce fait mérite d'être relevé. Jusqu'à ce moment, la plupart des martyrs appartenaient au parti politique des Nam-in, d'opposition à la régente, et leur supplice pouvait être aisément présenté aux payens comme le châtiment d'une rébellion au lieu d'être une confession de foi. Avec Josaphat Kim toute confusion devenait impossible, puisque ce martyr était un des personnage les plus signalés du parti No-ron, favorable à la régente. Ce martyr mourut à l'âge de vingt-six ans, au

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seuil d'une vie que devaient combler les honneurs ; avec lui mourut un de ses cousins âgé de trente-deux ans^ à qui le supplice tint lieu de baptême, et un ami de Josaphat nommé Luc Ni. Il y eut peut être d'autres victimes encore ce jour-là, car un mémoire contemporain parle d'une vingtaine d'arrestations parmi les parents, alliés et amis de Josaphat, mais on n'a pas de renseignements plus détaillés.

Le 3 juillet, c'était le tour de neuf nouveaux martyrs, dont cinq femmes de condition noble, parmi lesquelles cette Colombe Kang qui avait été l'auxiliaire infatigable du père T'siou. Elle triompha du supplice de Técartement des os, et dans sa prison apprit la mort du P. T'siou. Alors, déchirant un pan de sa robe, elle écrivit l'histoire des travaux apostoliques des missionnaires. Cette pièce, qui serait sans prix à nos yeux, a été égarée par la femme chrétienne à laquelle le rouleau de soie avait été confié. Le même jour, 3 juillet, plusieurs autres sentences de mort furent signées, mais ne purent être mises à exécution que les jours suivants ; les condamnés furent transportés dans les différentes localités dont ils étaient originaires afin d'impressionner les populations. Le26aoûtetlesjourssuivants virentdenouveauxraartyrs.

Un des premiers chrétiens atteints par la persécution avait été Augustin Niou, ardent propagateur de la doctrine chrétienne; il fut décapité le 24 octobre avec François loun, frère cadet du martyr Paul loun et quelques autres, mais il y a, hélas I bien des doutes sur leur persévérance. Augustin Niou avait un fils aîné, Jean Niou, marié à Luthgarde Ni; tous deux furent martyrs et nous sont exceptionnellement bien connus, grâce aux lettres de Luthgarde. Elle aura, en cette année 1801, un de ses frères martyrs, Charles Ni, et en 1827, un autre frère également martyr, Paul Ni, Jean Niou et Luthgarde Ni s'étaient mariés afin de pratiquer librement leur foi tout en gar-

dant le célibat et le P. T'siou avait approuvé cet arrangement.

Dès le printemps de 1801, Jean fut arrêté avec son père Augustin et emprisonné à Tsien-tsiou. Jean, mis à la longue jour et nuit, persévéra jusqu'à la fin. Vers le 25 ou 26 octobre Luthgarde fut arrêtée elle aussi.

Bibliographie. — A Dallet, Histoire de l'Eglise de Corée, t. I, p. 109-197.

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