Religieux Augustin, italien
Relation de la persécution à Péking 353
un résultat bien clair. Cependant on paraissait avoir des soupçons moins graves sur notre compte ; depuis notre arrivée, nous étions gardés à vue ; on finit par nous servir un bon dîner, et on nous envoya, nous disant de revenir le lendemain matin au même endroit, qui est la secrétairerie du palais : c'était nous traiter avec distinction.
Nous y reparûmes encore trois jours de suite. Quoique nous eussions tous des lettres dans les paquets interceptés, plusieurs de nous ne furent point interrogés ; on ne s'occupait que de la lettre du Père Paul Ko, et encore plus de la carte. Le quatrième jour, les ministres devaient examiner l'affaire par eux-mêmes. Comme il fallait attendre fort longtemps, on nous fit encore servir à dîner. Le Père Adéodat parut ensuite devant le ministre, qui, entre autres questions, lui demanda s il était Tauteur de la carte. Il répondit que non, mais qu'il l'avait trouvée dans les papiers de la Procure.
On fit venir le révérend Père Anselme ^, qui avait été procureur avant lui ; on lui demanda s'il reconnaissait cette carte. Il dit qu'il ne l'avait jamais remarquée. On lui demanda s'il ne reconnaissait pas Técriture du Père Adéodat. Il répondit qu'il croyait effectivement la reconnaître : la carte était en effet ancienne ; mais le Père Adéodat l'avait transcrite. Il n'en passa pas moins devant les ministres pour avoir voulu tromper ; ce qui lui nuisit beaucoup. Il fut arrêté un moment après, et consigné dans un tribunal où on le traitait fort bien. On fit dire à tous les autres Européens de demeu-
1. Autre religieux Augustin italien, missionnaire de la Propagande.
LES MARTYRS. — T. XIll. 23
rer en paix, que l'empereur n'avait rien contre eux. On interrogea encore le Père Adéodat pendant quelques jours.
Emprisonnement du Révérend Père Adéodat.
Ce missionnaire fut ensuite conduit en prison avec un appareil qui annonçait une affaire sérieuse ; cependant on ne lui mit aucune chaîne, comme c'est l'usage pour les gens du pays ; l'ordre impérial portait seulement qu'on l'interrogeât, ce qui supposait qu'il n'était pas permis d'employer les supplices.
Moyennant cent trente taëls (c'est-à-dire près de mille livres tournois), dont nous donnâmes un tiers, et les deux maisons portugaises les deux autres tiers, on lui procura une chambre commode ; il nous fut libre de communiquer avec lui, et de lui procurer tout ce dont il avait besoin. Le lendemain de son emprisonnement, il fut traduit devant une quinzaine de mandarins, qui lui firent déposer son bouton de mandarin du sixième ordre, le tinrent à genoux pendant deux heures, le pressèrent de toutes manières, pour s'assurer si cette carte ne supposait pas quelques projets d'invasion. On voulait lui faire avouer que cette carte devait être envoyée aux Anglais, et qu'ils s'en serviraient pour faire une descente dans la province de Chan-tong. Le père Adéodat, qui ne manque pas d'esprit, se défendit fort bien contre ces imputations calomnieuses. Le lendemain, il parut une seconde fois devant ses juges ; mais on ne fit que rédiger ses réponses de la veille. Les jours suivants, on interrogea quelques particuliers, pour avoir des éclaircissements sur le chrétien porteur des lettres, et sur le Père Paul Ko ; les dépositions furent les mêmes
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que celles qu'on avait reçues à la secrétairerie. On fit le rapport aux ministres ; ils répondirent que le chrétien chargé de nos lettres devait être amené à Péking, et qu'il fallait attendre son arrivée pour poursuivre cette affaire. Comme on n'avait point encore touché à la religion, et que ce chrétien qu'on attendait ne pouvait faire aucune déposition importante, parce qu'il ignorait le contenu des lettres, nous pensions tous alors que l'affaire serait sans grande conséquence. Pendant un mois, on ne parla de rien ; on dépensa une somme d'argent, il est probable qu'on aurait pu terminer l'affaire ; mais nous étions tous dans une fausse sécurité.
Arrivée du chrétien porteur des lettres.
Le porteur des lettres, arrêté au Kiang-si, arriva ici le 13 avril ; alors on reprit la procédure. On ne put rien tirer du chrétien qui portait les lettres, parce qu'il ne savait rien.
Le samedi saint, on pressa de nouveau le Père Adéodat, pour s'assurer si la carte ne supposait pas quelque mauvais dessein ; on le fit tenir à genoux pendant quatre heures ; le lendemain il y resta encore pendant sept heures ; il essuya beaucoup d'injures et de menaces ; cependant on ne tira rien de plus que ce qu'il avait dit le premier jour.
Le lendemain, on s'y prit d'une tout autre manière: on lui persuada que son affaire était censée finie, mais qu'il fallait que ses dépositions fussent appuyées par quelques chrétiens.
« N'en connaissez-vous pas un certain nombre, lui dit-on ? »
Il avoua qu'il en connaissait beaucoup ; que ses
domestiques et ceux des autres Européens étaient chrétiens. « Faites venir les vôtres, dit-on, cela su£&t. » Il y consentit. On tiraensuite delà même manière les noms de deux chrétiens de Chan-tong, lieu décrit sur la carte. Jusqu'alors on ne paraissait pas vouloir toucher à la religion. Il paraît que le Père Adéodat ne crut pas devoir faire un secret des moyens dont nous nous servions pour la répandre ; ses domestiques furent mis à la question, pour en tirer des renseignements sur la carte, sur la lettre du Père Paul Ko, sa résidence, sa famille, etc. ; ils dirent tout ce qu'ils savaient làdessus.
Supplique présentée a l'empereur au nom
DES missionnaires.
Tant de nuages s'accumulant, il était facile de prévoir l'orage. Parmi les missionnaires, les avis étaient partagés, les uns voulaient qu'on présentât un écrit où, nous reconnaissant pour prédicateurs de l'Evangile, nous ferions l'apologie de notre sainte religion ; attestant ensuite que le Père Adéodat n'avait eu aucun mauvais dessein, nous rendrions caution pour lui ; d'autres croyaient qu'il fallait se borner à délivrer le Père Adéodat, sans parler de la religion.
Le premier de ces deux plans prévalut ; l'écrit fut rédigé, et présenté au grand mandarin chargé de nos affaires, pour être remis à l'empereur. Ce mandarin s'y refusa d'abord, disant que ce n'était pas un moyen convenable pour terminer cette affaire, qu'il était intéressé lui-même à ce qu'elle n'eût pas de suites, et qu'il travaillerait à en prévenir les fâcheuses conséquences. On revint à la charge, et il donna à peu près la même réponse ; cependant, comme on insistait, et qu'il
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est défendu rigoureusement aux mandarins de rejeter un placet qu'une personne quelconque veut présenter à sa majesté, il reçut celui-ci pour le présenter. Quand le grand mandarin chargé de nos affaires présenta à l'empereur unedenossuppliques, il l'appuyade son avis ; cette fois-là, il avait été offensé de l'espèce de violence qu'on lui avait faite : on lui avait remis, avec le placet, un édit de l'empereur Kang-hi, qui accordait le libre exercice de la religion, mais personne n'ignorait que des édits postérieurs défendaient de la prêcher. Notre gouverneur, chargé de nous surveiller, ne voulait pas se charger de nous protéger devant l'empereur, comme travaillant à la protéger, il se contenta de présenter l'édit de Kang-hi et la supplique, sans se charger de plaider notre cause. Nous ignorons encore s'il parla pour ou contre ; la liberté de la religion n'avait point encore souffert d'atteinte ; nous avions alors quatre-ving-neuf personnes dans notre maison française.
Commencement de la persécution.
Il serait injuste d'assurer que le placet a été la cause de la persécution ; mais ce qui est certain, c'est que le même jour que nous apprîmes que le placet avait été présenté, on rappela les chrétiens qui avaient déposé dans l'affaire du Père Adéodat, et qui avaient été mis en liberté moyennant une caution.
Jusque-là on ne leur avait jamais parlé d'apostasier ; dès lors on essaya de les y forcer par des tourments : ils soutinrent fort bien cette première attaque. On nous avertit que l'empereur nous défendait de prêcher la religion ; que d'ailleurs il n'avait rien contre nous. Il y eut ordre d'arrêter les lettrés chrétiens dont nous nous
servions, de briser les planches dont nous faisions usage pour imprimer des livres de religion, de rechercher ceux qui la prêchaient, en un mot, de faire tout pour l'abolir dans l'empire.
On avouait cependant qu'il était impossible d'en extirper la racine. Outre ces ordres communs à tout l'empire, et envoyés en même temps dans les provinces, il y en avait de plus rigoureux pour les Tartares de Péking, ce qui a toujours eu lieu en pareille circonstance ; car la politique du gouvernement est surtout d'empêcher que la religion ne se propage parmi eux.
Recherche des livres de religion et des planches a
imprimer.
En conséquence de ces ordres sévères, dix ou douze mandarins firent la visite dans nos maisons, pour saisir les livres de religion et les planches à imprimer. Dans les maisons portugaises, et la maison italienne, on en sauva une partie ; mais on y fit aussi à cette occasion des pertes considérables. Dans notre maison française, nous en avions beaucoup ; nous en avons tout conservé.
Voici le stratagème qui nous réussit ; au commencement de cette malheureuse affaire, j'avais acheté un homme sûr, qui me communiquait tous les ordres avant qu'ils fussent mis à exécution. J'avais été prévenu de la saisie qu'on devait faire de nos planches à imprimer, j'en donnai avis à Mgr l'évêque, qui le communiqua aux autres missionnaires. Pour nous préparer à cette visite, nous cachâmes tous nos livres le mieux que nous pûmes, en réservant pour les perquisitions un certain nombre, qui pourrait leur convenir, Nous cachâmes aussi nos planches, nous avions quelques
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ouvrages dont les planches étaient doubles, parce que les premières étaient usées, on en avait fait de nouvelles. Ayant fait mettre en morceaux ces vieilles planches qui ne pouvaient plus servir, nous en recouvrîmes un morceau de planches et de bois de chauffage. Les mandarins inquisiteurs s'étant présentés pour avoir nos livres et nos planches, je leur répondis que je les conduirais dans nos bibliothèques, où ils étaient libres de prendre tout ce qu'ils voudraient ; que nous avions déjà brûlé une partie de nos planches (c'est-àdire quelques-unes des vieilles) ; que je pouvais leur en montrer encore une partie mises en morceaux pour être brûlées ; qu'ils étaient d'ailleurs parfaitement libres de visiter toute notre maison, et de se saisir de tout ce qu'ils jugeraient à propos, parce qu'ils venaient au nom de l'empereur, et que nos personnes et nos biens étaient totalement à la disposition de sa majesté ; je les invitai à se rafraîchir avant que de commencer ; j*y ajoutai, autant que je le pus, toutes les honnêtetés du pays. Après mon petit discours, ils se dirent entre eux : Il a vraiment parlé en galant homme. Je les conduisis ensuite à notre bibliothèque : ils y prirent les livres laissés à leur disposition. Je leur montrai ensuite les morceaux recouverts des débris de nos planches à imprimer. Un d'eux, qui, dans cette affaire, s'était déclaré notre ardent persécuteur, frémit de voir que la proie lui échappait. Il fallait évaluer dans leur rapport la quantité de ces planches ; en marquant une petite quantité, on nous exposait aune seconde visite ; un des plus jeunes mandarins dit qu'il fallait écrire quatre charretées, et finir ainsi Les planches brisées pouvaient au plus faire la charge de quatre hommes. Les plus honnêtes parmi eux ne firent point d'autres perquisitions, les autres visitèrent quelques chambres, mais en vain : c'est à quoi aboutit cette redoutable visite.
Les chrétiens tartares sont recherchés.
En exécution de l'édit qui ordonnait d'abolir la religion, on chercha surtout les chrétiens tartares ; on en découvrit facilement parmi les mandarins, et même dans lafamilleimpériale,et surtout parmi le peuple. On les menaça ; on en frappa cruellement plusieurs, pour les faire renoncera la religion. Un seul mot suffisait pour être mis en liberté. Un bon nombre souffrit d'horribles tourments avec un courage admirable. Quand il ne s'agissait que de renoncer à leur état et à leur fortune pour conserver la foi, très peu balançaient : beaucoup furent par là réduit à la dernière misère. On découvrit environ soixante-dix chrétiens qui avaient des emplois dans la police de la ville ; on leur donna l'alternative entre leur foi et leur charge ou emploi ; tous conservèrent leur foi. Les hommes de cette classe n'étant propres ni au travail ni au commerce, ils eurent beaucoup à souffrir. Quand on faisait subir des tourments aux chrétiens, la plupart soutenaient bien la première épreuve, mais quand on y revenait à différentes fois, ils étaient en grand danger, surtout si on leur présentait une formule équivoque : les persécuteurs, poussés à bout par la constance des confesseurs, en imaginèrent de très captieuses. Ceux qui, par faiblesse ou avec une certaine bonne foi, y souscrivaient, étaient censés capituler, et non pas se rendre, ce qui couvrait toujours leurs persécuteurs de honte.
L'édit de la persécution secrètement rétracté.
Il est notoire queles chrétiens sontbien plus nombreux parmi les Chinois que parmi les Tartares ; cependant
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on n'avait pas encore touché qu'à un petit nombre de ces derniers, la plupart militaires, gens peu dévots en tout pays. On était étonne et comme effrayé de la résistance qu'on trouvait ; on vit que si on poursuivait l'affaire, les prisons de la ville ne suffiraient pas. Il y eut donc une défense secrète de poursuivre l'exécution de l'édit ; mais l'édit étant émané, il fallait l'afficiier, tant pour ne pas paraître se rétracter, que pour arrêter les progrès de la religion. Ce contre-ordre fut aussi envoyé dans les provinces. On n'arrêta dans Péking aucun Chinois. Au dehors, ceux qui avaient de la haine contre les chrétiens prirent occasion de l'édit affiché pour se venger. Les satellites des mandarins prirent aussi ce prétexte pour extorquer de l'argent des chrétiens. En général les mandarins affectèrent de fermer les yeux. Les recherches des Tartares se ralentirent considérablement ; beaucoup, dans notre chrétienté, ne furent point molestés ; d'autres étant interrogés, confessèrent généreusement la foi et n'eurent pourtant rien à souffrir.
Souffrances des confesseurs de la foi ; leur exil.
On aurait voulu renvoyer tous les chrétiens ; on se serait contenté d'un seul mot. On employa, à ce dessein, tous les supplices ratfînés, les coups de bambou et de semelle étant continuellement répétés sur nos confesseurs . Souvent on les faisait mettre à genoux sur des chaînes pendant plusieurs heures, et afin que tout le poids du corps pesât sur des chaînes, deux bourreaux tenaient les patients par les oreilles ; ou ce qui est bien plus horrible, pendant qu'ils étaient agenouillés sur des chaînes on leur passait une barre de bois sur les jarrets, une autre barre entre les reins et les bras retirés en arrière, tandis que les mains étaient enchaînées
par devant ; quatre bourreaux, tenant ces deux barres de bois, tourmentaient les confesseurs de toutes leurs forces. Enfin, voici le dernier moyen que les persécuteurs tentèrent sur quatre de nos confesseurs, pour les forcer à fouler la croix aux pieds. On leur en fit une dans toute la longueur de la plante du pied, en leur donnant une infinité de coups d'aiguille ou de pointe de bambou, qu'on leur enfonçait jusqu'à l'os. Un d'eux renonça à la foi, lorsqu'on était au second pied. Un second s'évanouit au point qu'on croyait qu'il allait expirer. Les deux autres tinrent fermes jusqu'à la fin. On remarquait visiblement que le Seigneur leur accordait une paix et une joie intérieure, dont ils étaient étonnés eux-mêmes. L'un d'eux, jeune encore et médiocrement instruit de la religion, fut réduit à un état affreux^ sans qu'il ouvrît la bouche, quoiqu'on lui eût recommandé décrier et de pleurer, parce que naturellement il aurait eu moins à souffrir. Ce genre d'épreuve était terrible ; la douleur se faisait sentir à un tel point, qu'ils pouvaient à peine souffrir leurs habits sur les plaies enflammées. On les fit derechef comparaître le lendemain ; on menaça le plus jeune de tourments encore plus affreux, et on lui demanda : « Comment est- « il possible que tu aies tant souffert hier sans te plain- « dre? - C'est, dit-il, que je souffre volontiers pour notre « Seigneur, qui a tant souffert pour moi ». On ne le tourmenta pas davantage. Ces confesseurs ne souffrirent pas tous également. L'âge, les infirmités, et le rang, firent qu'on exerça moins de cruauté envers quelques-uns ; mais on n'accorda la couronne qu'à ceux qu'on reconnut invincibles : cette couronne fut l'exil perpétuel pour ceux qui étaient distingués par leur rang ou leurs emplois, ou qui avaient eu une part active dans les affaires de la religion pour les autres, ce fut la cangue, jusqu'à ce qu'ils eussent consenti à apostasier. Ces confesseurs restèrent au nombre de vingt-deux ; treize pour l'exil et neuf pour
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la cangue. Parmi ces derniers» un vieillard infirme, qui s'était fort bien montré, fut renvoyé sans cangue, après avoir été accablé des injures les plus grossières. Un autre vieillard, à qui il suffisait de dire un mot pour être mis en liberté, porta la cangue plusieurs mois. Quatre autres étaient chinois, et n'avaient été entraînés dans cette affaire que pour être interrogés sur la carte du Père Adéodat et la résidence du père Paul Ko : leur cas était graciable ; un d'eux apostasia, et tous quatre furent délivrés. Il n'en restait plus que trois qui étaient des barrières tartares. Ceux-ci portent encore la cangue : on la leur mit dans le mois de juillet 1805. Dans le temps de la canicule, on l'ôte à tous les criminels qui y sont condamnés ; il ne fut pas possible d'obtenir cette faveur pour ceux-ci. Ils la portent avec joie depuis plus de deux ans sans l'avoir quittée un seul instant. Il est inouï que quelqu'un l'ait jamais portée aussi longtemps. On attend pour les relâcher, qu'ils renoncent à la religion. Cependant si un certain mandarin quittait son office, on pourrait, avec une somme d'argent, les délivrer. i
Qualités des principaux confesseurs.
Tous ces généreux confesseurs étaient, avant la persécution, d'une vie très exemplaire ; excepté un seul, qui se réjouit maintenant d'avoir cette occasion favorable de faire pénitence; il en avait, dit-il, grand besoin: et cela est bien vrai. Il yen a parmi eux quelques-uns dont le rang, la bonne conduite et les grands sacrifices, relèvent beaucoup le mérite. Un de ceux qui portent la cangue depuis deux ans, avait un père négligent de s'acquitter de ses devoirs de religion. Lorsqu'il était encore enfant, il amena son père dans notre maison pour y faire la retraite et se préparer à la mort. Tout jeune encore, il fut obligé de
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gérer par lui-même les affaires de sa famille, et paya les dettes de son père. Quoique fort exact à tous les exercices de religion, il mit, par son application au commerce, toute sa famille dans une honnête aisance. Ses compagnons de souffrance étaient pauvres, il partageaitavec eux tout ce qu'il avait pour les secourir. Son commerce, confié à des mains étrangères, fut ruiné. Cette fortune, qui devait lui être chère, parce qu'elle était le prix de ses sueurs, il l'a vit se dissiper sans la regretter. Maintenant il vit des aumônes qu'on veut bien lui faire sans qu'il les sollicite ; car il ne lui reste que sa cangue. Il est un de ceux qui ont la croixaux pieds, et comme il estd'une santé robuste, on essaya sur lui tous les tourments dont j'ai parlé.
Parmi les exilés, on en distingue surtout quatre qui sont la gloire de notre mission française, parce qu'ils ont été élevés et formés par les Français et qu'ils ont toujours fréquenté notre église. Deux sont de la famille impériale ; les deux autres étaient mandarins, issus des premières familles tartares.
Les deux premiers descendent de ces princes dont ilest parlé fort au long dans les Lettres édifiantes (tomes 19 et 20, nouvelle édition), et qui, dans le temps, souffrirent si glorieusement pour la foi. L'un s'appelle Michel et l'autre Raphaël ; ils sont frères, et âgés tous les deux de plus de soixante ans. Raphaël n'ajamais été marié. Il a passé sa vie à étudier la religion et à la prêcher. Je n'ai encore connu aucun Chinois qui eût autant d'aptitude pour saisir avec justesse les questions les plus abstraites. Il s'est appliqué à la partie dogmatique de la religion. Il aime à en parler, et il est redouté par ceux qui n'ont pas ces matières bien présentées. Il prêche avec force et onction. Nous lui sommes redevables d'une chrétienté où il a converti deux ou trois cents personnes, qu'il a très bien instruites, et à qui il a communiqué cette foi vive qui
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le caractérise. Depuis cinq à six ans, il s'était retiré dans notre maison. Il prêchait beaucoup aux chrétiens et aux fidèles qui venaient l'entendre. Il travaillait avec zèle dans les retraites que nous donnons, et s'employait avec le même zèle à nous former* des catéchistes. Il confessa la foi avec cette vigueur et cette droiture qui distinguent son caractère. Lorsqu'il fut cité pour la religion, il prêcha ses juges pendant une bonne heure et leur développa toute la religion. L'intérêt et l'éloquence qu'il sut y mettre empêchèrent qu'on ne l'interrompît. En retournant à sa prison, il dit à un chrétien : « Je suis « bien soulagé, j'ai déchargé tout ce que j'avais sur le « cœur. ))
Son frère Michel a, dit-on, plus de talents que lui ; mais toute sa vie, il a été occupé du soin de sa famille, qui est nombreuse. Il tomba malade dans la prison. Quand il devait paraître devant ses juges, il fallait l'y porter ; il n'en fut pas moins ferme à confesser sa foi. En acceptant Texil, il paraissait aller à une mort certaine : cependant il n'hésita pas. Le Seigneur lui a rendu la santé dans le voyage.
Les deux mandarins qui ont confessé la foi, ont pour noms de baptême, l'un Mathias, et l'autre Jean ; Mathias était un des trois premiers chefs de notre chrétienté ; il en était aussi l'exemple, par sa fidélité à remplir tous les devoirs d'un bon chrétien. Il était à la tête d'un collège de Tartares. Cette charge lui fournissait de quoi entretenir honnêtement sa famille. Il a renoncé aux honneurs et à sa fortune pour conserver sa foi. Son fils André, indigne d'un tel père, a épuisé tous les moyens qu'on a pu imaginer pour le faire apostasier, mais en vain. Il a la croix aux deux pieds, et porte la cangue pour la foi depuis plus de deux ans.
L'autre mandarin, appelé Jean au baptême, est celui de tous nos confesseurs quia fait iesplus grands sacrifices.
Il descend d'une de ces nobles familles tartares qui ont des dignités héréditaires. C'est ainsi que tout jeune encore il avait obtenu le grade qui correspond à celui de capitaine en Europe. Il avait toutes les qualités qui conduisent aux premiers emplois. 11 était fort estimé du frère de l'empereur. Ses mœurs douces et sociales lui avaient gagné un grand nombre d'amis parmi les chrétiens et parmi les infidèles. Ces derniers firent l'impossible pour le faire renoncer à la religion. Ils lui préparaient des fêtes à ce dessein et l'obsédaient continuellement, au point qu'il était obligé de se cacher pour pouvoir prendre du repos pendant la nuit. Son sacrifice fut d'autant plus grand, qu'on croyait alors que, s'il continuait à être ferme dans la foi, il serait mis à mort, parce qu'il devait être puni plus rigoureusement que les simples Tartares, qui étaient condamnés à un exil perpétuel. Un de ses amis avait pris secrètement les sceaux de sa charge, et fait pour lui un billet d'apostasie, afin de le délivrer; mais, s'en étant aperçu, il s'y opposa fortement. Sa mère, en le perdant, perdait tout absolument. Elle fut chassée de la maison qu'elle habitait, et demeura chargée de sa bru, épouse de Jean, et de ses deux petits-enfants en bas âge, sans aucun fonds pour subsister. Cependant elle encouragea fortement son fils, lui répétant continuellement que, s'il renonçait à la religion, elle ne le reconnaîtrait plus pour son fils.
Outre ces quatre confesseurs exilés dont je viens de parler, Jean Tcheou, qui avait été élevé dans notre maison, et qui fut ensuite catéchiste- dans la maison italienne, a beaucoup glorifié le Seigneur, par sa fermeté dans la confession de sa foi, et par son zèle à encourager et à consoler les autres confesseurs. Il avait déjà souffert pour la foi dès le temps de sa jeunesse. On l'avait frappé jusqu'à le laisser pour mort, sans qu'il eût été possible de le faire aposlasier. Il a passé sa vie dans les œuvres de
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charité ; il a converti beaucoup d'infidèles, et ramené à la pratique des devoirs de la religion grand nombre de chrétiens négligents. Il a une singulière dextérité pour traiter les affaires dans les tribunaux. 11 employait ce talent à soulager une foule de malheureux. Lorsqu'il se vit sur le point d'être arrêté à cause de sa foi, il employa toute son industrie et son activité pour se tirer d'affaire. 11 avait quelque espérance de réussir, mais celui qui avait secouru tant de malheureux, se vit trahi à chaque pas ; et ne pouvant se cacher plus longtemps sans compromettre ses amis, il se sacrifia généreusement en se livrant lui-même aux satellites. 11 fut d'un grand secours aux autres confesseurs qu'il fortifiait dans la foi.
Exécution du jugement, départ des Confesseurs POUR leur exil.
Parmi les treize chrétiens condamnés à l'exil perpétuel, il y a une veuve dont le Père Adéodat se servait pour instruire les femmes. Elle a beaucoup souffert, et accepté l'exil pour conserver sa foi. Son frère Ta suivie, pour la préserver des dangers de tous genres auxquels l'expose une situation si pénible ; car elle aura occasion de subir plusieurs espèces de martyres.
Huit de ces confesseurs furent condamnés à porter la cangue ici pendant trois mois avant que de partir. Les deux mandarins la portèrent aussi six mois dans le lieu de leur exil. Ce lieu est Y-ly, dans les environs de la mer Caspienne. Le tribunal criminel, en proposant à l'empereur de les envoyer en exil, atteste qu'il n'a trouvé aucun moyen de les faire renoncer à leur religion.
Quant au père Adéodat, le même tribunal dit qu'il a toujours tergiversé sur les affaires de religion, et qu'il n'a voulu dénoncer aucun chrétien ; mais que ses dômes-
tiques ont tout découvert. Il proposa de renvoyer le Père Adéodat en Europe, ou de le laisser dans la maison italienne. Il ne fait aucune réflexion sur la carte. L'empereur, en répondant à ce rapport, dit que le Père Adéodat avait eu l'audace de pervertirune foule de personnes, en leur prêchant la religion d'Europe ; qu'il avait envoyé une carte qu'il dit avoir trouvée dans les papiers de sa procure, ce qu'a nié le Père Anselme ^ ; qu'il a tergiversé dans toutes ses réponses.
Il ordonne qu'il soit envoyé à Ye-ho-eul (lieu de Tartarie où les empereurs passent l'été), pour y être gardé et surveillé rigoureusement. Les soupçons que le gouvernement conçut sur la carte n'ont jamais été dissipés totalement. Le jour que le Père Adéodat partit pour Ye-ho-eul, après la sentence rendue ; on proposa de le mettre à la question, pour avoir quelque chose de clair : il y eut ordre de préparer les instruments de supplice ; mais cela n'eut pas lieu. Ce qui jeta de l'obscurité sur cette affaire, ce fut l'attention qu'eut le Père Adéodat d'en cacher une partie, pour ne pas compromettre plusieurs personnes, et la contradiction apparente qu'il y eut entre lui et le Père Anselme. « Ils se disputent ce pays, disaient encore les mandarins, tandis qu'il appartient à notre empereur. » Quel moyen de faire entendre à des hommes qui ne sont que matière, ce que c'est qu'une juridiction spirituelle. Cependant un bon chrétien à qui ils faisaient ce reproche, leur répondit d'une manière assez satisfaisante : « Les porteurs d'eau, dit-il, se divi- « sent entre eux les rues et les quartiers de Péking. Qui « a jamais imaginé que ce soit attenter aux droits de « l'empire ? Notre religion consiste à prier, jeûner, faire