‹ Les martyrs (volume 5)Chapitre 61 sur 75 · RELATION ET LETTRES DE M. CORNAY · texte numérisé non relu

RELATION ET LETTRES DE M. CORNAY

C'est donc dans ma cage que je vous écris, sur une petite planche appuyée sur un barreau, et à l'aide de plumes de canard que j'ai pu me procurer à grand'peine ; mais j'ai eu plus de peine encore à obtenir un petit couteau pour les tailler. Du reste, je trace mes lignes devant la foule qui admire la manière d'écrire des Européens.

A Finstant où l'on vintm'arrêter, je partais pour célébrer la sainte Messe ; comme il n'y avait pas un moment à perdre, un chrétien me conduisit bien vite dans un épais buisson, où je me tapis comme je pus. Je n'avais plus, comme dans la montagne, la ressource des marais et des sentiers détournés pour me cacher ; il me fallut donc rester là, au milieu du quartier général des soldats qui m'environnaient et dont j'entendais les moindres paroles ; toutefois, entouré de haies, je ne pouvais être vu ni atteint.

On se mit à battre et à examiner tous les buissons du village. Le danger devenait plus pressant, je dis mon chapelet, et vous pouvez penser à quels mystères j'en appliquais les dizaines ; vous pouvez imaginer aussi quel sacrifice j'avais offert le matin au lieu de la sainte Messe, quelle méditation avait remplacé celle du jour.

Ce ne fut cependant qu'à quatre heures du soir que les soldats parvinrent jusqu'à moi. Quand je vis pénétrer dans les buissons leurs longues lances armées d'un pied de fer, je ne songeai pas qu'il eût été préférable de me laisser percer sur la place, ce qui eût évité toutes les misères qui découlent des circonstances présentes : je sortis avant que le fer m'eût atteint, et me livrai à eux. Me voilà donc pris I

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On coupa une liane dans le buisson, et pendant qu'on m'attachait les bras derrière le dos, je m'offris à Jésus garrotté.

Conduit devant les mandarins, je me mis à genoux et rendis hommages à Jésus crucifié et à la très sainte Vierge, dont les images saisies avec quelques autres efifets avant mon arrestation, étaient suspendues derrière les mandarins ; ils virent que mes yeux étaient fixés sur ces objets sacrés, et me les présentant, ils m'en demandèrent l'explication. Je leur fis sur-le-champ ma profession de foi par un signe de croix bien carrément formé et clairement prononcé.

On me mit à la cangue, on garrotta aussi quarante individus, pour les tenir prêts aux corvées lors du départ des troupes. Je voyais tout ce manège, etje plaignais ce pauvre peuple qui, trop faible pour recevoir ses malheurs avec reconnaissance de la main de Dieu, allait en déverser toute la faute sur moi, et surtout sur mon confrère, M. Marette, qui m'avait placé dans ce village.

Après être resté longtemps exposé aux ardeurs du soleil, je m'assis et attendis patiemment ce qu'on ordonnerait de moi. Vers les cinq heures, voyant mon jeûne se prolonger, je demandai au mandarin un peu de riz; il m'en fit donner trois cuillerées, qui furent toute ma réfection. Ainsi se termina cette première journée. On m'avait donné une mauvaise natte déchirée. Je m'assis dessus comme je pus avec ma cangue, mais il me fut impossible de fermer l'œil pendant cette nuit tout entière.

Le lendemain, mercredi 21 juin, au lever du soleil, recommencèrent les scènes affligeantes de la veille, c'està-dire la fouille avec la question. On m'avait déjà demandé si j'étais le seul Européen dans le bourg. On voulait, de plus, savoir de moi où étaient les effets

de religion à mon usage ; je répondis qu'ayant fui au premier bruit je ne m'en étais pas occupé. Le catéchiste qui me servait d'interprète ajouta qu'on les avait transportés dans différentes maisons. On somma donc les chefs du village de les liver. Il paraît que quelqu'un d'entre eux désigna la femme chez laquelle la plus grande partie était cachée ; celle-ci, garrottée et frappée, avec menace de l'égorger, livra tout. Le village recelait jusqu'à vingt charges d'objets de religion, de livres et d'autres effets : toutefois une partie assez notable avait été cachée à temps dans un caveau fait exprès.

Pendant la fouille, la vieille hôtesse qui avait été préposée à leur garde, feignit d'être à l'agonie avec son cercueil tout prêt devant elle, et cette ruse écarta les satellites. Il n'y eut donc que les effets gardés au presbytère, formant la valeur de sept à huit charges, qui furent pris : ils furent apportés au colonel, mais non sans que plusieurs d'entre eux eussent été détournés par les visiteurs. A son tour, le colonel les décima à son profit, sans compter qu'arrivés au gouvernement de la province ils ont dû souffrir aussi quelque déchet de la part des amateurs. L'intendant de justice, entre autres, semble avoir brûlé tout ce qui était de menu détail, afin de simplifier le catalogue qu'il était obligé de dresser. C'est un bonheur sans doute qu'il ait ainsi détruit tous mes papiers, et surtout mes catalogues de missionnaires, de prêtres et de chrétiens, qui me donnaient de justes inquiétudes, quoique en caractères européens.

[Dès le jour de l'arrestation le colonel fit construire une cage pour le prisonnier, on l'apporta.] \

On m ôta alors ma cangue, et j'entrai dans la cage, dont on lia fortement le dessus. Me voilà donc enfermé comme un loup, et à la merci de tout le monde ; cependant, je vis bientôt que cette cage était préférable à la cangue, qui commençait déjà à peser sur mes épaules inhabiles

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à la porter; là du moins, je pouvais m'étendre et me mouvoir, sans avoir de fardeau ; de plus j'étais à l'abri des coups qu'on distribuait à tout venant. Enfin quand la bête fut en cage, ses gardiens, la voyant en sûreté, s'apprivoisèrent.

Les officiers examinèrent nos effets saisis, et ne les traitèrent pas, comme on pense, avec la délicatesse d'un sacristain ; toutefois, ils accordèrent à mes instances six volumes qui se trouvaient devant moi. Interrogé sur leur usage, je leurs dis que c'étaient des livres de prières et que je m'en servirais afin de prier pour eux : cette réponse leur fit plaisir. Le colonel me céda aussi un christ qui était parmi les objets enlevés, et comme il me demandait ce que j'en ferais :

— C'est pour le vénérer, lui répondis-je, et pour lui demander la force dont j'ai besoin dans ce moment.

Là-dessus, prenant le livre des Evangiles, j'expliquai ce trait de la Passion où il est dit que Notre-Seigneur parut devant Pilate ; puis, ouvrant l'Imitation, je leur expliquai encore ce passage sur lequel je tombai :

(( Si vous vous réfugiez dans les blessures de Jésus, « vous en ressentirez une grande force dans la tribuîa- « tion, vous ferez peu de cas des mépris des hommes, « et vous supporterez facilement leurs médisances ». J'y mis toute ma science, et à force de leur répéter ce que je disais mal, je vins à bout de me faire entendre.

La cage dans laquelle j'étais porté n'était que provisoire ; elle était confectionnée avec des bambous, les quatre angles seuls étaient en bois. Je ne la croyais pas pesante, cependant huit hommes avaient peine à la porter. Comme les chemins n'étaient pas proportionnés à sa largeur, sans cesse on était obligé de quitter les sentiers battus pour traverser les champs, et d'élargir les ouvertures des haies. Un soldat, armé d'une verge, frap-

pait les malheureux porteurs, et ne leur tenait aucun compte de la difficulté des routes.

Enfin on arriva au lieu de la couchée. Les mandarins se retirèrent dans un temple, et la cage resta en bas. Ce fut ainsi que je passai ma seconde nuit, en plein air. Heureusement le mandarin m'avait rendu ma couverture, un tapis d'autel et deux habits qui forment aujourd'hui encore toute ma garde-robe ; je pus donc me préserver du froid. Dans cette nuit, les soldats m'apprirent que ce n'était pas moi que l'on cherchait, mais un rebelle, et que celui-ci s'était enfui : on avait mis la main sur moi parce que je m'étais trouvé là.

On se remit en marche au point du jour [jeudi 22 juin]. On était alors sur la grande route : cette route, qu'on appelle royale, parce qu'il n'y en a qu'une de ce genre au Tonkin, n'est cependant pas fort large.

A tout instant, mes porteurs étaient obligés de courir pour se mettre au train des soldats, sans pouvoir s'arrêter à boire un peu d'eau pour se rafraîchir. Quoi qu'il en soit, ma marche était en un sens fort pompeuse : environ cent cinquante soldats me précédaient, et autant me suivaient avec des mandarins en filets surmontés de dais : ma cage portée par huit hommes et ombragée à l'aide de mon tapis rouge, occupait le milieu ; j'étais suivi de dix chrétiens arrêtés en même temps que moi, qui marchaient tristement attachés ensemble par l'extrémité de leur cangue. Sur la route, quantité de peuple accourait à la nouveauté du spectacle. Ce fut ainsi qu on arriva au relai d'une préfecture : je fus déposé devant un mandarin qui, s'étant enquisdes officiers, commença avant tout par médire de chanter, parce que mon talent en ce genre était déjà renommé ; j'eus beau m'excuser sur ce que j'étais à jeun, il fallut chanter.

Je déroulai donc toute l'étendue de ma belle voix, desséchée par une espèce de jeûne de deux jours, et leur

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chantai ce que je pus me rappeler des vieux cantiques de Montmorillon. Tous les soldats étaient à l'entour, et un peuple nombreux se fût précipité vers la cage sans la verge en activité de service. Dès ce moment, mon rôle changea ; je devins un oiseau précieux par son beau ramage. Après cela, on me donna à manger. •

Je parvins au chef-lieu du gouvernement de la province de l'ouest, dite Doai, où j'avais passé, déguisé en Chinois, cinq ans auparavant.

Un peuple immense accourut de toutes parts lorsqu'on m'introduisit au gouvernement. C'est comme un camp fortifié, presque deplain-pied et entouré de fossés; il sert à la fois d'hôtel aux mandarins, detribunaux, de casernes, de prisons etde grenier public; le circuit peuten être d une derai-lieue. Les remparts, élevés d'environ vingt pieds, sont construits en briques formées de grosses masses d'une terre qui se sèche au soleil et se durcit sans avoir besoin de cuisson ; ces briques sont moins solides que des pierres, mais elles sont suffisantes, vu la faiblesse des moyens d'attaque dans un pays. Les remparts sont du reste appuyés par des terrasses comme en Europe.

Je fus déposé devant l'hôtel du gouverneur général. Ce gouverneur est un homme assez grand, d'environ cinquante ans, sans barbe et d'une belle figure, relevée par une blancheur peu ordinaire au Tonkin. Il vint gravement jeter quelques regards surtout mon attirail, et se retira ; puis il me fit dire que dans peu de jours je serais envoyé à la cour de Cochinchine et remis à la discrétion du roi.

Lorsque le gouverneur se fut éloigné, ma cage fut entourée d'une foule d'enfants et des satellites des mandarins de la place. Je me composai de mon mieux, et refusant de répondre aux questions qui m'étaient adressées de toutes parts, je ne prononçai que ces mots :

— Je n'ai pas peur.

Ces paroles furent répétées de bouche en bouche.

— Non, n'ayez pas peur, me disaient-ils, nous ne voulons vous faire aucun mal ; c'est la curiosité qui nous attire près de vous, nous n'avions jamais vu d'Européen.

Je me déridai enfin à l'approche de l'officier mon interrogateur, qui leur donna tous les renseignements qu'ils pouvaient désirer : celui-ci me força encore à chanter, pour prix de mon dîner ; je chantai un couplet à la Sainte Vierge.

Bientôt parut la grande cage dans laquelle je devais définitivement habiter. Sorti de la première, j'eus les bras liés et de plus je fus enchaîné. La chaîne qu'on m'apporta est triangulaire ; elle me prend au cou par un anneau majeur et descend jusqu'au nombril, où elle se divise pour s'attacher au-dessous des deux jambes, par deux anneaux ; les clous en sont rivés, en sorte qu'il n'y aura plus moyen d'ouvrir ma chaîne que quand il me faudra mourir ou m'en aller en liberté, moyennant finances. Le poids de la chaîne ordinaire est de huit livres ; quelquefois les criminels sont obligés d'en faire eux-mêmes les frais.

Cette opération achevée, on me délia les bras et je pris possession de ma nouvelle cage, que l'on referma soigneusement. De même dimension que la première, celte cage est assez haute et assez large pour que je puisse facilement changer de position, mais elle n'est pas tout à fait assez longue pour la nuit. Elle est carrée, posée sur quatre pieds de six pouces d'élévation ; sa longueur est de cinq pieds environ sur quatre de largeur, et autant de hauteur à l'intérieur. Elle a quatre bras qui la prennent par le milieu et servent à la transporter ; le dessous et le dessus sont en planche, les alentours garnis de barreaux en bois, croisés à la distance de six pouces les uns des autres.

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Depuis huit jours que je suis en cage, je suis déjà bien fatigué d'être toujours couché ou assis dans une si étroite circonférence ; la nuit surtout, je suis rompu par la dureté du bois ; mais il faut bien souffrir, sans autre perspective qu'une augmentation de douleurs de jour en jour : telle est la volonté de Dieu, qu'elle s'accomplisse.

Quant à mes occupations, je dis mon office, je médite et m'abandonne à la volonté de Dieu ; jelepriede me pardonner mes péchés, de me donner la force de souffrir patiemment ; je lui demande surtout de confesser son saint Nom devant les infidèles. On m'avait laissé des livres et des bréviaires dorés, on me les a enlevés pour en faire le catalogue, avec promesse de les rendre, mais je ne les revois pas. Il me reste à vous rendre compte de visites que j'ai reçues et des interrogations qu'on m'a faites, ainsi que de plusieurs autres particularités.

Le lendemain de mon arrivée, le colonel Tai, qui m'avait pris, vint, accompagné d'une foule de curieux, me demander quel était l'usage de la boussole qu'il tenait dans ses mains ; puis me montrant une petite croix dorée dont quelques ornements lui faisaient méconnaître la figure, il voulut en avoir l'explication. Je le priai de me la remettre en la suspendant à ma cage, le Christ tourné vers ceux qui raccompagnaient : je les forçai à voir au moins un instant Jésus dominer sur eux. Puis, énarrant plusieurs circonstances de la vie et de la mort de Notre-Seigneur, je leur développai de mon mieux quelles étaient la foi et l'espérance du chrétien dans les souffrances, la résignation et la force que lui donne la vue de la croix, la résurrection de Jésus-Christ et la nôtre, le jugement et l'enfer, la gloire du paradis et l'éternité. Je regrettai bien de n'être pas plus habile à parler, j'y suppléai autant qu'il était en moi, priant Dieu de faire fructifier dans leur cœur cette semence

que j'y jetai. Hélas I elle tombait sur un grand chemin d'où le démon ne tarda pas à l'enlever.

On me demanda quelles étaient les occupations des missionnaires : je répondis que nous prêchions la Foi, que nous instruisions les fidèles, et leur administrions les sacrements ; que nous avions le pouvoir de pardonner les péchés, au nom de Jésus-Christ. Le colonel me demanda comment cela se faisait ; je lui dis quelque chose delà confession. Je lus le quatrième commandement, etj'énumérai les fautes que les enfants commettent envers leurs parents ; puis ayant trouvé un article dans lequel sont détaillés les péchés que le peuple commet envers le roi et ses préposés, je le leur expliquai aussi. J'ajoutai que quand les chrétiens venaient à confesse, nous les interrogions soigneusement sur tout cela ; enfin, que, pour en avoir le pardon, il fallait accuser même les pensées contraires au respect qui est dû à ses supérieurs. Alors, élevant la voix, je dis au colonel : « Quand nous prêchons une telle doctrine, avons-nous dessein d'exciter à la révolte? — Non, me répondit-il, cette doctrine est bonne, aussi ce n'est pas pour cela qu'on vous arrête, c'est uniquement parce que le Roi défend la Religion et ne veut pas que vous restiez

ici. »

Dans toutes les visites que je reçois, une des questions ordinaires que me font les curieux est de me demander si j'ai une femme et des enfants; je leur réponds bien vite que non, et je leur explique la cause et l'utilité de cette privation, ce qui ne laisse pas d'être bien compris de mes auditeurs.

Le 24, samedi, fête de la Nativité de saint Jean-Baptiste mon patron, le colonel vint me dire que le gouverneur général me pardonnerait, ainsi qu'au village de Bau-nô, me rendrait mes effets et pourvoirait à mon retour à Macao. moyennant cent barres d'argent : cela

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fait encore dix mille francs, selon la valeur actuelle, qui est fort variable. C'était déjà une proposition plus honnête que celle de mon jeune officier interrogateur, qui, dès le jour de mon entrée en cage, avait rais ma délivrance au prix de mille barres d'argent : ou cent mille francs. Il m'avait demandé quelles étaient mes ressources et si nous convertissions le surplus des présents que nous faisaient les chrétiens, en or et en argent, pour l'envoyer en Europe. J'avais répondu que, bien loin de rien envoyer dans notre pays, nos parents et les fidèles d'Europe nous faisaient passer des aumônes, sans lesquelles il nous serait impossible de fournir à nos dépenses et d'élever des écoliers ; j'ajoutai, toutefois, que j'annoncerais aux chrétiens de Bau-nô la demande du gouverneur général. Ce n'était pas que je comptasse sur leurs ressources, ils auront bien assez de se tirer euxmêmes d'embarras ; mais je voulais avoir occasion de faire connaître ma situation à mon confrère M. Marette. Je composai donc une lettre annamite, que je dictai à un païen en présence du mandarin. En voici la traduction :

« Le P. Tan (nom annamite de Cornay) envoie le salut à ses frères, les chrétiens de Bau-nô, priant Dieu de leur donner la force pour supporter les tribulations qu'il lui plaira de leur envoyer.

« Le jour où j'ai été pris, j'ai éprouvé beaucoup de joie dé souffrir quelque chose pour Jésus-Christ, qui le premier a souffert pour nous ; mais quand j'ai vu nos frères liés et frappés, je n'ai pu retenir mes larmes. Maintenant je suis enchaîné et en cage : si j'étais seul, je m'en mettrais peu en peine ; car j'espère avec le secours de la grâce, supporter volontiers toutes ces misères, afin qu'après ma mort je jouisse d'un bonheur sans fin. Mais je ne puis oublier mes compagnons, qui souffrent plus que moi dans d'autres prisons voisines ;

je ne puis oublier non plus tous les chrétiens deBau-nô, qui, ayant beaucoup perdu, endurent la faim et la soif et ont même à craindre de voir toutes leurs habitations renversées ; c'est pourquoi je ne cesse de prier le Seigneur pour eux. Cependant le gouverneur général me fait annoncer que si je puis donner cent barres d'argent, il pardonnera au village de Bau-nô, à mes dix compagnons d'infortune, et se chargera de me renvoyer en Europe. Mes très chers frères, si j'étais seul prisonnier, je me refuserais à cette proposition, préférant mourir pour la Foi et m'en aller dans la céleste patrie ; mais parce que je vous chéris, je suis obligé d'écouter ces propositions. Ainsi donc, si vous pouvez ramasser cent barres, tout sera fini. Je sais toutefois qu'après tant de pertes éprouvées, quand bien même vous vendriez vos champs, ce qui vous reste de riz et d'habits, et quand vous iriez emprunter de toutes parts, vous ne parviendriez jamais à fournir une somme si exorbitante : en conséquence, tâchez seulement de trouver vingt ou trente barres, et le mandarin fera grâce au village et à mes compagnons. Quant à moi, n'ayant pas suffisamment pour ma rançon, dès que je saurai que vous êtes sains et saufs, je me réjouirai, et tout ce que j'aurai à endurer m'inquiétera peu ; car je me confie en Dieu, qui y pourvoira et m'en donnera léternelle récompense.

« Il me reste à vous prier d'obtenir du Seigneur pour moi la résignation à sa volonté.

« Le p. Tan. »

On n'est pas accoutumé ici à un tel langage, c'est pourquoi il fit l'étonnement de ces pauvres gens, et tous ceux qui m'environnaient s'écrièrent : « Oh ! il ne craint pas comme nous ». Cette lettre, du reste, fut sans résultat.

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La séance du dimanche 25, se passa tout entière en questions sur ma navigation, la France, ma patrie, ma famille ; mes interrogateurs voulurent avoir les noms de mes parents, sans qu'ils pussent les prononcer, encore moins les écrire, car leurs mots sont invariables et indivisibles.

Lorsque vous recevrez cette lettre, mon cher père et ma chère mère, ne vous affligez pas de ma mort : en consentante mon départ, vous avez déjàfait la plus grande partie du sacrifice. Lorsque vous avez lu les relations des maux qui désolent ce malheureux pays, inquiets sur mon sort, ne vous a-t-il pas fallu le renouveler ? Bientôt, en recevant ces derniers adieux de votre fils, vous aurez à l'achever ; mais déjà, j'en ai la conviction, je serai délivré des misères de cette vie et admis dans la gloire céleste. Oh ! comme je penserai à vous I comme je supplierai le Seigneur de vous donner part à la récompense, puisque vous en avez une si grande au sacrifice ! Vous êtes trop chrétiens pour ne pas comprendre ce langage ; je m'abstiens donc de toute réflexion. Adieu, mon très cher père et ma très chère mère, adieu ; déjà, dans les fers, j'offre mes souffrances pour vous. Je ne vous oublie pas non plus, ômes sœurs I et vous tous qui prenez tant d'intérêt à moi ; si sur la terre, chaquejour je vous ai recommandés à Marie, que ne pourrai-je point près d'elle si j'obtiens la palme du martyre !

Je suis avec tout le respect et Taffection filiale, mon cher père et ma chère mère, votre fils obéissant.

J.-C. CoRNAY, miss, apost,

[Le roi remit l'affaire de M. Cornay à la décision des mandarins de la province, et vers le 15 juillet commencèrent les interrogatoires. L'accusation de rébellion était insoutenable, le crime de christianisme prouvé ;

on insista pour arracher une apostasie, puis on le tortura].

Quelque douloureuse qu'ait été cette question, la plus vive souffrance était celle que me causaient mes bras, liés avec les poignets et engourdis de plus par la cangue sur laquelle ils étaient tendus. Enfin on m'a traîné dans ma cage, et, en arrivant à ma prison, j'ai chanté le Salve Regina. Dites à mon servant, Kim, que je n'ai pas jeté un seul cri, ni poussé même de soupir jusqu'à la fin, lorsque mes bras me faisaient souffrir outre mesure. La nuit, le lendemain et la deuxième nuit, mes blessures me causaient des douleurs aiguës ; à présent, huit jours après, les plaies sont en partie guéries ; mais mon pied gauche, écorché par la corde qui le liait, est plus malade que le reste du corps. Je m'attendais à de nouveaux tourments le lendemain, selon les promesses que l'on m'avait faites ; Jésus m'a épargné ce calice d'amertume.

[Lettre de M. Cornayà ses parents.]

« Mon cher père et ma chère mère,

Mon sang a déjà coulé dans les tourments et doit encore couler deux ou trois fois avant que j'aie les quatre membres et la tête coupés. La peine que vous ressentirez en apprenant ces détails m'a déjà fait verser des larmes ; mais aussi la pensée que je serai près de Dieu à intercéder pour vous quand vous lirez cette lettre, m'a consolé et pour moi, et pour vous. Ne plaignez pas le jour de ma mort, il sera le commencement de mon bonheur. Mes tourments mêmes ne sont pas absolument cruels ; on ne me frappera pour la seconde fois que quand je serai guéri de mes premières blessures. Je ne serai point pincé ni tiraillé comme M. Marchand, et, en supposant ^qu'on me coupe les quatre

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membres, quatre hommes le feront en même temps et un cinquième coupera la tête : ainsi je n'aurai pas beaucoup à souffrir. Consolez-vous donc ; sous peu tout sera terminé, et je serai à vous attendre dans le ciel.

Je suis, avec l'affection et le respect filial, mon cher père et ma chère mère,

Votre fils;

J.-C. Cornay.

En cage, le 18 août 1837 .

[Lettre à M. Marette, missionnaire.]

Mon cher Confrère, je reçois dans les douleurs d'une nouvelle torture, votre billet qui a failli être pris. Vous voulez absolument m'écrire, vous jouez le tout pour le tout. Je vous réponds, avec mes mauvais yeux, à lalueur d'une lampe placée à dix pieds de moi. Mon troisième interrogatoire a eu lieu aujourd'hui, mardi 29 août. Avant de me frapper on a voulu me faire fouler la croix, mais je me suis prosterné de mon long, le visage sur la croix, puis je l'ai relevée, portée à ma bouche, d'où on me l'a arrachée. On m'épargne si peu, qu'on a usé trois verges, la première fois, sur mon corps. Les soixante-cinq coups que j'ai reçus cette fois-ci, avec une verge neuve, n'ont pas été moins douloureux. Après la question, rentré dans la cage, on m'a fait sortir le pied ; croyant que c'était pour le pincer avec des tenailles, je l'ai allongé en l'offrant à Jésus-Christ ; mais quand on l'a tenu, on a fait paraître la croix qu'on a appliquée dessous ; un instant après, on l'a ôtée, me demandant si j'y consentais : « Oh ! non », ai-je répliqué. Voilà le fait important à vous dire, de peur qu'on ne le dénature.

[Condamné par Ming-Mang a être coupé en morceaux,

le confesseur reçut le 6 septembre la visite du gouverneur de Son-Tay qui l'entretint de sa libération prochaine. Mais M. Marette put le détromper et l'avertir de son sort certain et prochain. J

[Lettre à M. Marette.]

Le jour de l'exaltation de la Sainte-Croix : Laetatus sum in his quae dicta sunt mihi : In domiim Domini ibimus. Je reçois, mon bien-aimé confrère, votre billet, dans lequel vous me dites que la paix n'est pas de ce monde. Si, en pensant que tout était terminé, je me suis livré à la joie, c'était dans la joie du Seigneur, uniquement en vue de sa gloire. Mais vous savez trop combien j'ai toujours désiré être délivré de ce corps de mort, pour croire que, malgré les différentes lueurs d'espérance, j'aie été un instant sans ofirir ma vie au Bon Dieu. Je ne compte guère sur la sentence clémente du roi ; et, supposé qu'on l'attend, elle ne changera rien sans doute, ou ne fera qu'aggraver le mal. Consummatum es/ : l'iniquité a consommé son astuce. Votre charité est parfaite en m'avertissant à temps, pour que je ne sois pas trop surpris par l'annonce de la mort ; car elle ne tardera pas sans doute, si l'on craint que je ne me la donne moi-même.

Que votre lettre soit donc la dernière, vous ne sauriez, d'ailleurs, plus rien avoir à me dire. Quant à moi, quoiqu'on paraisse m'observer avec moins de vigilance, dès qu'on recommencera à le faire, ce sera avec tant de soin que je ne pourrai plus vous écrire, même la nuit.

Adieu, mon bien-aimé, adieu à tous mes confrères et à notre digne évêque : si j'ai pu quelquefois, à mon insu, et en quoi que ce soit le contrister, je lui demande pardon ; certes, je ne l'ai pas fait par malice.

Ee Martyre de Jean- Charles Cornay, lazariste 437

Je désirerais bien que vous puissiez me procurer l'absolulion ; mais si cela est impossible : « O mon Dieu, dis-je souvent, contrition pour confession, mon sang à la place de TExtrême-Onction. » Je ne me sens la conscience chargée d'aucun péché grave ; pour cela, cependant, je ne suis pas justifié. Marie m'obtiendra la contrition, et le sabre me fera l'onction.

Déjà, j'avais écrit ma confession au P. Thé ; mais pour ne rien négliger, je l'ai refaite ; confiez-la à celui que vous pourrez députer. Dites-lui que, quand il aura fait le signe convenu, il me suive pas à pas jusqu'à ce que tout soit fini. J'absoudrai moi-même mes compagnons si je meurs avec eux.

Adieu, adieu I priez et offrez le saint sacrifice pour mon heureuse mort.

Tout à vous en cette vie et en l'autre. J.-CoRNAY, indigne soldat deJ.-C.

[Le 20 septembre, mercredi des Quatre-Temps, le prisonnier ne rompit le jeûne qu'à midi ; entre midi et une heure arriva la sentence de mort ratifiée par le roi. A 2 heures, le cortège sort de la forteresse par la porte occidentale. 300 soldats ouvrent la marche, la planchette sur laquelle est écrite la sentence, la cage du missionnaire, entourée de bourreauxsabre nu ou la hache à la main, une cymbale qu'on frappe de temps en temps, le général qui présidera l'exécution.

Pendant qu'on fait le tour de la forteresse, M. Cornay chante ; dès qu'on arrive dans la grande rue, il prend un livre et lit des prières. Le P. Thé lui fait le signe convenu et lui donne l'absolution.

On entre dans un champ, le trajet a duré 20 minutes. Le condamné dans sa cage est déposé dans l'angle nordest, les soldats forment le cercle, fichent leurs lances

en terre et s'arment chacun d'une verge pour contenir la foule : L'officier commandant reste sur la route, la planchette est plantée en terre près du condamné.

La cage est ouverte par le haut ; on Tincline. M. Cornay sort et s'assied à terre pendant qu'on lui ôte ses fers. Pendant ce temps, les bourreaux plantent quatre piquets pour y attacher les mains et les pieds de la victime. Le missionnaire quitte ses vêtements et s'étend la face contre terre sur le tapis d'autel qu'on lui a toujours laissé et sous lequel les bourreaux ont étendu plusieurs nattes, offertes par les chrétiens. Dès qu'il est couché, quatre bourreaux attachent les mains et les pieds aux piquets, un cinquième fixe la tête entre deux pieux et les quatre bourreaux se portent un à la tête, du côté gauche, un près du bras droit, les deux autres aux pieds. Ces préparatifs ont duré 20 minutes.

Le mandarin dit : « Tout est-il prêt ? » Et il ordonne d'exécuter « le prêtre de la Religion chrétienne ». Un coup de cymbale ; on tranche la tête, le bourreau la saisit par une oreille et la jette à quelques pas, lèche le sang de son sabre et coupe le bras gauche ; les aides coupent les autres membres. On ouvre le ventre, on arrache le foie et le bourreau en mange un morceau.

L'exécution est terminée.

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