AU TONKIN, EN
— LeTonkin, situé au sud de la Chine, est sous le protectorat de la France depuis 1884 et fait partie de ITndo-Chine française.
Les habitants s'appellent proprement Tonkinois et, par extension, Annamites.
L'empire d'Annam se composait delà Cochinchine, du Tonkin et de l'Annam. Aujourd'hui il est réduit à ces deux derniers pays. L'Empereur réside à Hué, capitale de l'Annam.
Le Tonkin conquis par la Chine vers le commencement de notre ère, lui resta assujetti jusqu'au milieu du x^ siècle ; il était alors gouverné par des vice-rois. De 968 au commencement du xv® siècle, le Tonkin fut gouverné par trois dynasties indigènes. Il retomba ensuite sous le joug de la Chine, mais peu de temps. Soi, de la dynastie des Le, chef du parti national, après une lutte qui dura dix ans et coûta la vie, dit- on, à 300.000 Chinois, finit par rendre une certaine indépendance à son pays, moyennant un tribut en fruits payé tous les trois ans.
— En 1523, le roi Coung-Hoan fut détrôné par son gendre, Lê-Du, qui inaugura la dynastie des Mac.
Son fils et successeur commit tant d'excès, que les partisans des Le purent replacer un membre de cette dynastie sur le trône. Cependant la famille Mac continua encore longtemps à gouverner le petit royaume de Cao-Bang dans les montagnes au nord du Tonkin.
La famille Le régna sur le Tonkin presque jusqu'à la fin du
xvme siècle, avec une autorité plutôt nominale que réelle. Une famille Trinh, sous le nom de Chua ou Seigneurs, fournissait de vrais Maires du palais.
— Au xvi" siècle des déportés politiques du Tonkin en Annam, se déclarèrent indépendants et commencèrent, sous la direction de la famille Nguyên, la formation du royaume de Cochinchine, qui arriva à comprendre non seulement les provinces de ce nom, mais encore le Cambodge ou l'Ourteb, l'Annam à l'Est. Les rois du Tonkin composèrent avec eux, et reconnurent leur indépendance, sous réserve d'une suzeraineté nominale.
— Vers la fin du xviii® siècle, les montagnards de la partie occidentale du Tonkin se révoltèrent et, sous le nom de Tay- Son, firent la guerre à la fois aux Le et aux Nguyên. Le dernier des Trinh ou maires du palais se suicida et le dernier des Le passa en Chine et disparut. Nguyên-Anh, fils du dernier roi de Cochinchine, réduit à se cacher dans les montagnes fut souvent exposé à mourir de misère et de faim. Le Vicaire Apostolique de la Cochinchine, Monseigneur Pigneau de Béhaine, lui offrit toutes les ressources dont il disposait et conduisit à Versailles son jeune fils, demandant des secours en hommes et en argent pour rétablir le roi de Cochinchine sur le trône.
— Nguyên-Anh put chasser les Tay-Son et reconquérir son royaume et celui du Tonkin. Il prit le nom de Gia-Long et se proclama empereur d'Annam. Jusqu'à la fin de son règne il se montra reconnaissant à Monseigneur Pigneau et à l'Eglise de ce qu'ils avaient fait pour lui et les recommanda en mourant à Minh-Manh, un de ses fils, (1820).
CeMinh-Manh devint, dans les dernières années de son règne, l'un des plus féroces persécuteurs des chrétiens.
C'est en 1626 que le premier Jésuite vint au Tonkin. Il s'appelait Antonio Marquez. L'année suivante, le célèbre Père Alexandre de Rhodes, originaire d'Avignon, vint l'y rejoindre. Le roi Vin-Tho leur permit de prêcher librement le christianisme dans ses Etats. Ils bâtirent une église dans la capitale et, favorisée d'abord par les mandarins, la Religion fit d'admirables progrès : il n'y avait pas trois ans que les deux Jésuites y étaient, qu*aux yeux des bonzes et d'autres personnages in-
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fluents ils parurent un danger. En conséquence ils furent arrêtés et expulsés du pays.
— Le Père Alexandre de Rhodes, chassé du Tonkin, était allé évangéliser la Cochinchine, d'où il fut également expulsé. C est alors qu'il eut l'idée d'aller à Rome exposer ses idées d'évangélisation des peuples de l'Extrême-Orient.
— Pendant qu'à Rome on examinait son projet, le Père de Rhodes n'était pas resté inactif ; il avait parcouru la France afin de chercher des ressources pour les Missions d'Extrême- Orient. A Paris, il fit des conférences à des jeunes gens, la plupart étudiants en droit ou en médecine, et leur communiqua son zèle apostolique C'est d'un groupe de ces étudiants que devait sortir la Congrégation des Missions Etrangères.
L'un d'eux, devenu prêtre, François Pallu, fut le premier qu'Alexandre VII nomma Vicaire Apostolique. Il fut sacré à Rome en 1659 avec le titre d évêque d Héliopolis, et le Tonkin lui fut assigné comme diocèse ; en outre, il fut nommé administrateur de cinq vastes provinces de Chine. ^
— Arrivé àSiam en 1664, il ne put jamais pénétrer au Tonkin , mais il prépara plusieurs Annamites au sacerdoce et envoya l'un d'eux à M.mille apprendre le chinois. Ce missionnaire indigène arriva à Manille en 1672 et reçut l'hospitalité au couvent de Saint-Dominique.
Deux ans plus tard le Père L. Marquez, qui s'était embarqué à Siam pour l'Europe, n'ayant pas trouvé de bateau, rentrait à Manille porteur de lettres très pressantes des Missionnaires français, suppliant la Province du Saint-Rosaire de leur envoyer des Religieux pour les aider à évangéliser les vastes régions qui s'appellent aujourd'hui l'Indo-Chine.
Le provincial et son conseil résolurent d'envoyer aussitôt six Religieux. Ils obtinrent l'autorisation du gouverneur des Philippines, alors D. Manuel de Léon, qui pour des raisons politiques, révoqua cette permission quelques semaines plus tard.
En octobre de cette même année, Monseigneur Pallu arrivait lui-même à Cavité, près de Manille. Le gouverneur de Manille voulut l'empêcher de communiquer avec les dominicains. Il put cependant leur renouveler sa demande de Missionnaires pour le
Tonkin, et les Dominicains reçurent de lui de précieux renseignements et des lettres de recommandation qui leur furent plus tard d'un grand secours.
Devant tant de difficultés, les Dominicains résolurent d'envoyer, aussi secrètement que possible, deux Religieux seulement sur les six destinés au Tonkin. Les élus furent le Père Juan de Sta Cruz et le Père Juan de Arjona. Un Chinois païen consentit à les amener gratuitement jusqu'à Batavia- De là des Anglais protestants, qui les traitèrent fort bien, les introduisirent au port de Hiênau Tonkin en 1676. Cet ancien port s'appelle aujourd'hui Hung-Yên.
En octobre de l'année suivante, ils reçurent un troisième compagnon dans la personne du Père Denys Morales.
— Après avoir appris la langue, les trois missionnaires dominicains se mirent à évangéliser le pays environnant. Mais la troisième année de leur séjour, une persécution fut suscitée par un apostat. Deux d'entre eux, les Pères J. de Arjona et D. Morales furent arrêtés et enchaînés ; la cangue au cou, ils furent conduits à la capitale et jetés en prison, oii, ils souffrirent toutes les horreurs de la faim et de la soif. Finalement ils furent expulsés après plusieurs mois de chaîne et de cangue au cou, comme des criminels.
De Batavia ils furent transportés à Amsterdam, d'où ils gagnèrent leurs couvents en Espagne.
Le Père Juan de Sta Cruz resté seul au Tonkin ne se découragea pas. Tout en se cachant, il continua l'évangélisation. Eu IbSl il reçut un confrère milanais, le P. Raymond Lézoli, qui arrivait d'Italie à travers la Turquie, la Perse et les Indes. C'était un homme de 26 ans, d'une grande vertu et d'une intelligence très cultivée, en particulier habile en médecine. Il était destiné à travailler de longues années au Tonkin et à y rendre de grands services.
Jusqu'en 1693, ils furent les seuls missionnaires dominicains au Tonkin. Ce qui donnera une idée de leur activité et de leur zèle, c'est que pendant cette période de 12 ans, ils bâtirent 70 chapelles et baptisèrent plus de 18.000 infidèles. En 1693, deux nouveaux Pères vinrent les aider, et à partir de ce moment les renforts se succédèrent.
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En 1701 ils avaient environ 20 000 fidèles ; en 1750, ce chiffre s'éleva à 60.000.
— Le P, Lézoli fut le premier évêque dominicain auTonkin. Il reçut ses bulles en 1693 ; mais ne se laissa consacrer qu'en 1702. Le Père Juan de S*» Cruz, nommé en 1708, fut le second, et le Père Thomas Sextri lui fut donné pour coadjuteur et consacré le 7 mars 1719.
— La Propagande (le' août 1757) décréta que la moitié du Tonkin, à l'orient du fleuve Rouge, serait désormais confiée aux Dominicains, et nomma l'année suivante, comme premier vicaire apostolique de cette vaste Mission, le Père Santiago Hernandez, qui se trouvait alors à Rome. Il ne rentra au Tonkin que le 12 mars 1763.
Nous trouvons à cette époque au Tonkin, à côté des Dominicains, non seulement les Pères des Missions Etrangères, mais encore des Jésuites, des Franciscains et des Récolets.
Bibliographie :
B. CoTHONAY. Les XXVI martyrs des missions dominicaines du Tonkin béatifiés par SS. Léon XIII, le 7 mai 1900, in-12, Pans, s. d. ; RoMANET DU Caillaud, Origine du christianisme au Tonkin et dans les autres pays avoisinants, 1894 (?).
Lettre du P. Hermosilla sur les débuts de la persécution.
A la date du 25 avril 1839, le Père Hermosilla rapportait à son Provincial les origines de la persécution de Minh-Manh.
« Le mandarin Trinh-Quang-Khanh, l'un des plus grands ennemis de notre sainte religion, et l'un des mandarins qui désirent le plus plaire au roi, gouverne la province méridionale (Nam-Dinh) depuis la fin de 1836, au déplaisir de la majorité, non seulement des chrétiens, mais même des infidèles. Les mandarins inférieurs ne peuvent le souffrir à cause de la confusion que fait ré-
gner dans la province son esprit de servilité excessive à l'égard du roi ; à peine ose-t-il faire usage de ses pouvoirs, excepté pour l'anéantissement des chrétiens.
« Il a toujours manifesté une grande haine contre notre sainte religion, mais surtout depuis le commencement de 1838. En novembre de Tannée 1837, il fut à la cour de Cochinchine (Hué) visiter le roi, souverain également du Tonkin. On assure qu'il fut réprimandé et menacé parce que dans sa province les chrétiens observaient encore la Religion de Jésus-Christ, et parce qu'il n'avait pu mettre la main si^run seul Missionnaire. Aiguillonné par cette réprimande,* le mandarin résolut d'en finir avec la Religion de Jésus-Christ.
« Le gouverneur, avant de quitter Hué, fit fondre un certain nombre de Crucifix qu'il rapporta. Il était de retour à Nam-Dinh à la fin de janvier 1838. Dès son arrivée, le bruit se répandit qu'il avait apporté des Crucifix destinés à être mis aux portes de la ville et dans les chemins, ce qui remplit de crainte et de terreur non seulement les soldats, mais encore les villages, où l'on pensait bien qu'il ferait la même chose. Il laissa dormir cette liste pendant quelque temps, mais comme il avait été piqué par la répréhension et la menace du roi, lui à son tour réprimanda et menaça tous les mandarins sous ses ordres.
« Il supposait qu'il y avait beaucoup de missionnaires tonkinois et quelques Européens dans sa province, et comme jusqu'alors il n'avait pu se saisir d'aucun, malgré tous ses efforts, dans les rapports qu'il faisait au roi plusieurs fois par an sur l'état de sa province, il lui avait toujours dit qu'il n'en restait plus aucun et que les Européens étaient retournés chez eux. En cette occasion il voulut faire son possible pour s'emparer de nous et en finir une bonne fois. Il envoya dans toutes les directions des espions dévoués: hommes et femmes déguisés, soit en
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mendiants, soit en journaliers, soit en marchands, et de beaucoup d'autres manières, cherchant à pénétrer dans les maisons et à tout examiner. Certains feignaient d'être chrétiens, afin de pouvoir mieux s'enquérir des lieux où étaient cachés les missionnaires, surtout les Européens.
« Il dépêcha aussi divers mandarins sur différents points delà Province, avec ordre de la visiter à fond et de faire leur possible pour nous prendre tous, de s'enquérir du lieu de nos résidences, où se réunissaient les ch'étiens poarleurs exercices de dévotion. Ils devaient aussi s'emparer de tous les objets du culte, sur lesquels ils pourraient mettre la main, de tout ce qui avait été à l'usage des missionnaires et tout confisquer. Ces mandarins avaient, les uns deux cents soldats sous leurs ordres, d'autres trois cents, quelques-uns moins. Ils parcoururent plusieurs fois toute la Province. Dans les villages plus considérables, ils séjournaient plusieurs jours et o rdonnaient à leurs soldats déguisés de faire des perquisitions dans les hameaux voisins.
«Tous les Missionnaires, spécialement nous les Européens, dûmes nous cacher plus soigneusement, changeant fréquemment de place, enterrant tout ce qui nous appartenait, particulièrement les objets du culte divin. A cette date quelques églises, les séminaires, beaucoup de maisons et de résidences de missionnaires, les couvents des Religieuses étaient encore debout, et l'on faisait tout le possible pour les conserver, soit en condamnant les chemins et ouvrant une entrée par les ma sons des chrétiens, pour que les espions ne pussent y pénétrer, soit en y mettant des personnes destinées à répondre en cas de surprise.
« Ceci était facile dans les villages où les chrétiens étaient unis entre eux et où l'on ne craignait pas 1 apparition d'un Judas ; mais ce n'était pas partout. Du reste,
les notables des villages vivaient dans une crainte continuelle, entretenue par les nouvelles alarmantes venues du chef-lieu de la Province. Nous connaissions tous les grands dangers auxquels nous nous exposions, mais il fallait faire tout le possible pour conserver les séminaires au maintien et à l'augmentation de la Mission, ainsi que les monastères, qui abritaient tant de bonnes âmes, et les maisons des missionnaires pour garder les catéchistes et les autres serviteurs. Afin d'arriver plus sûrement à notre but, nous dûmes, à diverses occasions, faire cadeau aux mandarins de plusieurs centaines de taëls \ ce qui se faisait en cachette comme afifaire particulière des villages ; ainsi on pouvait obtenir que les perquisitions ne se fissent pas si rigoureusement et que les espions fussent moins importuns.
« Les mandarins parcoururent la Province avec leurs troupes depuis le commencement de février ; les uns rentraient, d'autres partaient ; quelquefois les mêmes étaient envoyés ainsi deux ou trois fois en expédition. Mais comme ils ne prenaient ni prêtre ni catéchiste et n'apportaient au gouverneur aucun renseignement précis au sujet des lieux où étaient cachés les Missionnaires, il ne les croyait pas, bien que plusieurs s'efforçassent réellement de faire ce qu'on attendait d'eux. »
Le 18 mars, l'impie gouverneur déposa à chaque porte de la ville cinq crucifix, afin que tous ceux qui entreraient ou sortiraient fussent obligés de les fouler aux pieds.
« Beaucoup, même des infidèles, s'abstinrent de
1. La valeur du taël a varié beaucoup. A cette époque il valait au moins de cinq à six francs. — Dans l'intérieur du pays, le taël était pris pour unité de monnaie et alors était synonyme de ligature et ne valait qu'un peu plus d'un franc. C'est probablement dans ce sens qu'il est pris ici.
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passer. Les mandarins supplièrent le gouverneur de les faire enlever, mais il leur refusa pour le moment. Ils demeurèrent trois jours, cependant la nuit on les faisait disparaître. Ensuite, il les fit déposer de façon que ceux qui le voudraient passassent dessus. Mais les soldats de garde obligeaient beaucoup de gens à passer dessus, et pour en être dispensé il fallait ouvrir sa bourse. Cela dura quelques jours, puis on les enleva et de temps à autre on les remit aux portes des villes, non seulement dans la province méridionale, mais aussi dans la septentrionale.
« Pendant qu'à Nam-Dinh on obligeait les soldats à passer sur la Croix comme signe d'apostasie, d'autres mandarins parcouraient la province avec leurs troupes, faisant tous leurs efforts pour se saisir de nous, notant tout ce qui concernait notre sainte Religion pour tout détruire suivant l'intention du roi et les ordres du cruel mandarin principal. Dans certains villages, les pauvres chrétiens eurent beaucoup à souffrir... ; la tempête enfin sembla s'apaiser un peu, grâce à Dieu... mais bientôt l'arrestation et l'emprisonnement d'un catéchiste, le 17 avril, renouvela toutes les craintes, les anxiétés et les périls des semaines précédentes.
« Ce catéchiste des montagnes de la Province du Nord était envoyé par le prêtre indigène Joseph Viên, qui lui avait confié six lettres, une pour le Vicaire apostolique, une pour son coadjuteur, une pour le V. Père Fernandez, une pour moi et les deux autres pour des prêtres tonkinois.
« Ce catéchiste fut arrêté en passant par le village de Rem-bon, près de Nam-Dinh, un endroit où nous avons beaucoup de chrétiens disséminés au milieu d'un nombre considérable de païens. Peu de temps auparavant, les infidèles de ce village avaient plaidé contre les chrétiens pour tâcher de les obliger à payer leur quote-part
du service du culte païen. Les chrétiens avaient gagné le procès et continuaient à être exempts de cet impôt particulier, comme ils l'étaient depuis longtemps, en vertu d'un contrat passé entré tous les habitants. Les infidèles cherchaient une occasion pour nuire aux chrétiens, c'est pourquoi ils arrêtèrent ce catéchiste et son compagnon au moment où ils passaient devant le tribunal, non pas qu'ils sussent qui ils étaient, mais parce qu'ils les entendirent demander où se trouvait la maison d'un notable chrétien. Bientôt ils découvrirent que leurs prisonniers étaient chrétiens et appartenaient à la Maison de Dieu ^. Ils fouillèrent le catéchiste et trouvèrent sur lui les six lettres dont il était porteur ainsi que la boîte aux Saintes Huiles qu'il allait faire renouveler. Les infidèles ignoraient les destinataires des lettres, car sur les enveloppes il n'y avait que nos noms tonkinois. Ils les ouvrirent, et voyant que quatre étaient écrites en lettres européennes et deux en lettres tonkinoises, ils jugèrent que l'occasion était bonne pour perdre les chrétiens du village, en les présentant au mandarin principal et en lui disant qu'elles étaient destinées à six individus chrétiens de leur village, qui portaient en efi"et les noms inscrits sur les enveloppes.
« Nous fîmes le possible pour recouvrer ces lettres, ou obtenir au moins qu'elles fussent brûlées et pour que les prisonniers fussent mis en liberté avant que le gouverneur de la province vînt à le savoir. Nous avions des intermédiaires qui traitèrent avec les infidèles et leur offrirent beaucoup d'argenf , mais nous ne pûmes rien obtenir. Ils dirent enfin qu'ils mettraient les prisonniers
1. Sous ce nom, on entend au Tonkin 1 église et la résidence du missionnaire ; ce terme s'applique aussi au personnel qui habite dans la maison : Prêtres, catéchistes, aspirants au sacerdoce, et domestiques.
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en liberté et rendraient les lettres, à la condition que les chrétiens de leur village leur livreraient l'ancien contrat les exemptantde contribuer aux dépenses du culte païen, et en feraient un autre, par lequel ils s'engageraient à payer leur quote-part de ces frais à l'avenir. Comme nous ne pouvions accepter ces iniques conditions, ils remirent leurs prisonniers avec les lettres au mandarin principal le 19 avril.
« Celui-ci reçut les lettres, interrogea les prisonniers, tâchant de tirer d'eux les renseignements qu'il voulait, d'abord par la persuasion, et ensuite en les intimidant, mais comme il n'arrivait à aucun résultat certain par ces moyens, il eut recours au rotin et à d'autres tourments, barbarie qui du reste ne lui réussit pas davantage, car le compagnon du catéchiste s'en tira en disant qu'il ne savait rien, qu'il suivait le catéchiste, parce qu'étant pauvre et n'ayant rien à manger, il devait gagner sa vie.
« Le catéchiste, après beaucoup d'hésitations, dit qu'il avait reçu les lettres d'un notable chrétien du village de Cao-Xapour les porter à tel et tel village. Le catéchiste agit très mal, car il mentit, et ainsi causa de très grands torts à ce notable et aux villages qu'il nomma.
« Le mandarin principal put se rendre compte que quatre de ces lettres étaient destinées à des Européens, mais ne pouvant découvrir où nous étions, ni par les prisonniers, ni par ses nombreux espions, il résolut d'envoyer ces lettres au roi, avec ce que disait le village de Rem-Bon et la version toute différente des prisonniers, car il craignait que Minh-Manh n'apprît tout cela par un autre côté, et qu'il lui en coûtât la tête. La plupart des mandarins étaient d'avis qu'il fallait brûler ces lettres, sans en faire part au roi, car si elles arrivaientjusqu'à lui, tous avaient grandement lieu de craindre ; en effet, ils
avaient souvent écrit au roi, que leurs peuples lui obéissaient sans réserve et avaient abandonné la religion de Jésus-Christ, queles missionnaires européens étaient retournés dansleurpays. Que dirait-il maintenant en voyant six lettres, dont quatre étaient destinées à autant d'Européens, et deux à des missionnaires indigènes, qui se trouvent encore actuellement dans la province? Mais ils ne purent rien obtenir du mandarin principal', qui le 13 mai envoya les lettres au roi avec les déclarations.
« Les lettres ne contenaient rien contre le roi, ni contre personne ; mais pour beaucoup des grands mandarins et principalement pour Minh-Manh, il suffisait qu'elles fussent les lettres d'un missionnaire destinées à d'autres missionnaires européens ou tonkinois pour les faire entrer en fureur contre notre sainte religion et ses ministres. Après avoir envoyé ces lettres au roi, le mandarin Trinh-Quang-Khanh redoubla d'efï'orts pour s'emparer de tous les missionnaires européens et en finir avec la religion catholique dans toute la province. Il augmenta les troupes et les espions lancés de toutes parts.
« C est alors que nous dûmes démolir notre petit séminaire de Ninh-Cuong, parce que deux soldats païens de ce village dénoncèrent à un mandarin qui y était venu perquisitionner avec 200 soldats, qu'il y avait là un collège dont un Européen était chargé et qu'il renfermait en outre divers missionnaires et beaucoup d'étudiants.
« Ce mandarin n'était pas des plus méchants ; tout cela il le savait depuis longtemps, mais il faisait semblant de l'ignorer ; et craignant d'être dénoncé au mandarin principal, s'il n'agissait, il donna Tordre de tout démolir. 11 nous fallut même lui donner 500 taëls (de 5 à 600 fr.) à partager entre ses soldats, dit-il, afin d'obtenir de faire le silence sur cette affaire, car si les autres
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mandarins venaient à le savoir, nous aurions de grands enibarras et de beaucoup plus fortes dépenses. Il nous fallut encore démolir plusieurs résidences de missionnaires, des monastères de religieuses et notre grand séminaire de Luc-Thuy, car les chrétiens, terrorisés par tant de soldats et d'espions, craignaient des dénonciations.
« Mais surtout nous craignions la résolution du roi,, qui arriva en effet au chef-lieu de la province le 25® jour de mai.
« Le roi punit le mandarin Trinh-Quang-Khanh qui avait envoyé les lettres et beaucoup d'autres mandarins de divers tribunaux de la province, en les privant de leurs charges, des titres et privilèges dont ils jouissaient auparavant, et il leur donna l'ordre de prendre, dans l'espace d'un mois, les Pères Européens et les deux Pères Tonkinois et celui qui avait écrit les lettres. Pour les mettre à même d'exécuter ce commandement, il mettait à leur disposition 6.000 soldats qui se trouvaient déjà à Nam-Dinh et il en envoyait 2.000 de plus de Hué. S'ils ne nous arrêtaient pas dans l'espace d'un mois, Trinh- Quang-Khanh et les autres mandarins entreraient à la Cour pour y recevoir le châtiment réservé aux missionnaires. Le roi envoyait comme gouverneur de la province un mandarin appelé Lé-Van-Duc, ennemi également de notre sainte Religion. Il venait avec des instructions très précises du roi, de faire tout son possible pour nous prendre tous, et d'en finir avec la Religion de de Jésus-Christ dans toute la province. Ce nouveau tyran arriva au chef-lieu de la province pour la gouverner, le 2 juin 1838. »