LE MARTYRE DE PIERRE TU
Au début de l'année 1838, le Père Tû fut envoyé dans le district de Ké-Mot. Un notable du nom de Quang lui donnait l'hospitalité. Un témoin dit qu'il se cachait habituellement dans le jardin du bétel, où il passait parfois la nuit et disait même la messe. Généralement les Annamites un peu à l'aise ontleur maison à l'entrée d'un jardin soigneusement entouré d'une forte haie de bambous, à peu près impénétrable, et atteignant souvent dix et même quinze mètres de hauteur. Dans ce jardin il en existe un autre, non moins soigneusement entouré et fermé à clef. C'est là qu'on cultive la précieuse liane d\
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bélel. Ce lieu était donc tout indiqué en temps de persécution, comme une cachette presque inaccessible.
Le village de Ké-Mot était presque tout chrétien ; les mandarins soupçonnant qu'il devait cacher un prêtre, vinrent l'assiéger le 29 juin 1838. Avant leur arrivée, le Père voulait fuir ; mais son hôte Quanglui dit qu'il était plus en sûreté dans ce village que n'importe où... On convint seulement que le Père se rendrait dans une cachette préparée dans la maison d'une chrétienne nommée Thao, qui à sa vue lui dit : « Père, entrez ici, votre fille mourra plutôt que de vous abandonner. »
Le catéchiste du Père Tû, appelé Uy, avait dirigé la construction de cette cachette à double compartiment, l'un au-dessus de l'autre. Gomme on lui en demandait la raison, le dévoué catéchiste répondit : « Le Père se cachera dans le compartiment inférieur et moi au-dessus ; si on découvre la cachette, je serai pris ; mais il est à espérer que les persécuteurs ne soupçonneront pas que le Père est au-dessous, et ainsi il pourra continuer à donner ses soins aux malheureux chrétiens. »
Mandarins et soldats entrèrent donc dans le village, visitèrent les maisons, les saccagèrent et maltraitèrent les habitants terrifiés, sans découvrir le Père, mais seulement des images, des chapelets et divers ornements pour la célébration du culte. C'en était assez pour les compromettre gravement. Les notables durent sur-lechamp débourser une grosse somme d'argent pour empêcher la ruine immédiate du village, et plusieurs habitants consentirent à fouler aux pieds la croix et à apostasier.
Le mandarin emmena tous les hommes dans son camp, au village voisin. Aussitôt, les interrogatoires commencèrent. On infligea d'abord 15 coups de rotins à cinq jeunes gens, qui refusèrent d'apostasier et déclarèrent ignorer le séjour du prêtre. Il allait faire subir le
même traitement au médecin Ninli, qui essaya d'abord de nier ; mais terrifié, il déclara connaître la cachette du Père. On voulut l'obliger à le livrer immédiatement. Il demanda d'abord un mois de délai ; mais la menace du rotin le fît descendre jusqu'à un jour.
Escorté de soldats. iJ alla trouver Quang tet ils convinrent de livrer le Père, puisque c'était une nécessité, se disaient-ils.
Les deux amis vinrent dire à Thao que sa cachette n'était plus sûre, qu'ils en avaient trouvé une autre meilleure dans le village de Huong, et d'avertir le Père qu'on viendrait le chercher de nuit pour l'y conduire. A deux heures du matin, trois serviteurs de Quang se présentèrent, et au nom de leur maître invitèrent le Père aies suivre. Celui-ci sans soupçon les accompagna. En route, on trouva Quang et son fils qui conduisirent le Père dans la maison d'un notable nommé Loon. Le Père était accompagné de son catéchiste Uy et d'un serviteur. Loon les enferma tous les trois dans unechambre.
Le matin il ordonna à un serviteur de les cacher dans une pièce de cannes à sucre, et vers midi, il les fit sortir sur un chemin, où il avait embusqué quelquesuns de ses serviteurs et des soldats du poste de Hua, qui se jetèrent sur les fugitifs et les frappèrent. Pierre Tû jeta un grand cri qui épouvanta tellement ses persécuteurs^ qu'ils tombèrent à la renverse. Le mandarin s'oublia jusqu'à frapper le Père de plusieurs coups de sabre et le blessa à la lèvre, d'où le sang coula en abondance.
On conduisit les prisonniers à la maison commune, où le notable Loon fit délier le Père Pierre, de qui on avait attaché si fortement les bras aux épaules, qu'on lui avait déboîté les os.
Loon dit : « Que le Père nous donne six barres d'argent (environ 500 francs) et nous lui rendons la li-
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berté. » Le P. Tû répondit : « Avant de tomber entre vos mains, j'avais dépensé de l'argent pour éviter d'être pris ; mais puisque Dieu m'a fait cette grâce d'être appelé à confesser son nom, je ne veux plus fuir. Non, je n'ai pas d'argent à vous donner. Menez-moi tout de suite chez le grand mandarin. Je ne me noie pas dans un verre d'eau. »
Les traîtres, déçus, lièrent le Père et le conduisirent au tribunal du village de Siam où le préfet lui dit : « Où donc le Père a-t-il été, pour faire ainsi fatiguer la troupe pendant trois ou quatre jours ?» A quoi le prisonnier répondit : « S'il n'y avait eu un Loon, quand m'auriez-vous pris ? »
Aussitôt le mandarin ordonna au Père et à tous les chrétiens présents de fouler aux pieds la croix, et dit: « Toi, prêtre, tu as été pris ainsi que tous les hommes du village ; passe donc sur la croix. » Pierre Tû, prenant le crucifix, le baisa en disant : « Je suis prêtre et jamais je ne foulerai aux pieds ce signe adorable de la Rédemption : si le préfet me pardonne, je vivrai ; sinon, je suis disposé à mourir. » Mais il eut la douleur de voir ses chrétiens en grand nombre fouler la croix du Sauveur en signe d'apostasie. Ce spectacle lui arracha les larmes et ce cri : « Jésus et Marie, mes paroissiens qui nient la Religion I » Il fut un peu consolé par la confession de son catéchiste, d'Uy ei de quelques autres. Puis les prisonniers furent envoyés au chef-lieu de la Province septentrionale, appelé Sanh-Tai, aujourd'hui Bac-Ninh.
On passa par Huyen-Lang-Tay, où notre Bienheureux eut une longue conférence avec le préfet, et lui montra Tabsurdlté des contes qu'on débitait contre notre sainte Religion. En prison, il remarqua quelques livres saisis chez lui et sur lesquels se trouvait une liste de ses chrétiens. Il demanda qu'on les lui laissât pour le temps qu'il passerait dans cette prison. On y consentit. Com-
prenant combien cette liste pouvait compromettre les chrétiens, il voulait la détruire ; et quoique surveillé de près, il demanda un baquet d'eau, sous prétexte de se laver, avec l'intention de faire dissoudre cette liste dans l'eau ; mais ce plan échoua, un soldat ne le quittant pas des yeux. L'idée lui vint de l'avaler, mais ce n'était pas praticable, exposé qu'il était à tous les regards. Il demanda alors qu'on voulût bien lui donner une natte pour se protéger contre les moustiques qui, disait-il, ne le laissaient pas dormir. 11 s'enveloppa comme il put de cette moustiquaire d'un nouveau genre, et se mit courageusement à mâchonner sa liste. Ce n'était pas appétissant, et arriva un moment où la salive manqua absolument pour avaler ce papier. Il mastiqua alors le reste le mieux qu'il put et le cacha sous la petite estrade, où il était couché.
En cette occasion comme toujours, les mandarins espérèrent extorquer de Fargent et lui dirent : « Il y aurait un moyen de recouvrer ta liberté : dis aux chrétiens de nous apporter 20 barres d'argent (environ 1.500 francs) et nous te renverrons. » Pour que le bienheureux crût à leur sincérité, ils lui retirèrent la cangue ; mais il répondit : « Dieu m'a accordé la grande faveur de soufîfrir pour lui, je l'accepte d'autant plus volontiers que les chrétiens n'ont pas d'argent à donner. » On le ramena en prison la cangue au cou et on le conduisit le lendemain au chef-lieu de la Province.
Le mandarin militaire chargé de cette commission était un infidèle nommé Ghanh, homme naturellement bon et qui fut plein de prévenances pour son prisonnier. Avec l'autorisation du grand mandarin, il fit scier la plus grande partie de la cangue du confesseur de la foi et ne lui en laissa qu'un tout petit peu *. 11 fit aussi faire
1. Cette cangue annamite ressemble à une échelle ; parfois elle ne
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une espèce de siège avec des bambous où le Père put s'asseoir et être transporté par les soldats.
A midi, on arriva au village de Do et le cortège s'arrêta pour dîner. Le mandarin fit apporter la natte fine dont il se servait dans sa chaise, ordonna de rétendre par terre, pour que le Père s'y assit. Il lui offrît ensuite de manger avec lui à sa table ; mais le Père s'en excusa avecpolitesse, faisantremarquer à l'officier la distance qu'il y avait entre un mandarin et un prisonnier. Le mandarin n'insista pas, mais voulut au moins que le Père mangeât à part des mets de sa table.
Après dîner on se remit en marche ; alors une pauvre marchande de poteries lui offrit une petite écuelle en disant : « J'adore le ciel et les idoles, je suis pauvre et n'ai que cette écuelle à vous offrir, mais c'est de bon cœur ; veuillez l'accepter afin que lorsque vous aurez soif, vous puissiez puiser de l'eau. »
Le Père accepta le don de la pauvre femme et s'en montra très reconnaissant.
Nous ne pouvons que rappeler brièvement les trois mois passés dans la prison de Bac-Ninh. 11 fut cité souvent devant le tribunal des mandarins qui, par les promesses les plus flatteuses, les menaces les plus terribles et les châtiments les plus cruels, s'efforcèrent en vain de le faire renoncer à la Religion de Jésus-Christ.
Pierre Tû et sa suite arrivèrent à Bac-Ninh le 3 juillet, vers midi. Voyant un grand crucifix sur le seuil de la porte de ville, sur lequel on prétendait le faire passer, il protesta avec indignation, fit arrêter ceux qui le conduisaient et leur dit : « La nuit viendra avant que je bouge
se compose que de deux échelons entre lesquels le cou est fixé ; d autrefois elle en compte deux ou trois devant et derrière et dépasse le corps de deux ou trois mètres.
d'ici, si vous n'enlevez ce saint crucifix. » Il prononça ces paroles d'une voix si forte et si résolue que les soldats l'enlevèrent. A ce moment le mandarin lui demanda les livres dont il a été question plus haut.
On avertit le gouverneur de la ville de l'arrivée de ces prisonniers, et en attendant ses ordres, le mandarin fit de nouveau étendre par terre sa natte fine ; il demanda au Père de s'y asseoir et ordonna de lui servir le thé. Le soldat qui en fut chargé, voyant ce prisonnier condamné aux chaînes et à la cangue, le traita .av£C mépris et lui versa le thé dans une tasse grojssière. Le mandarin, s'en étant aperçu, réprimanda vertement le soldat; il fit servir le thé au Père dans une tasse fine de Chine et ordonna à un de ses serviteurs de lui faire de l'air avec un éventail*
A la tomhée delà nuit^il fut présenté aux grands mandarins. En arrivant au tribunal, il remarqua encore un crucifix sur le pas de la porte, placé de façon que. en descendant de chaise, il fût contraint de le fouler aux pieds. Il s'indigna de nouveau et dit sur un ton àe maître : « Si vous laissez là ce crucifix, la nuit sera venae que je ne serai pas encore descendu. » A l'instant on retira le crucifix.
Au tribunal, les mandarins examinaient ses livres. L'un d'eux, prenant celui dont le Père avait déchiré bon nombre de feuillets, sur lesquels étaient les noms de ses chrétiens, lui dit : « Gomment se fait-il que ce livre ait si peu d& pages ? » Sans se troubler, le Père répondit : « A l'entrée de la ville on m'a demandé de remettre mes livres aux gardes, je ne puis pas répondre dje ce qu'ils sont devenus entre leurs mains. ))Le mandarin se contenta de cette réponse évasive et l'envoya en prison.
Le 4 juillet on lui mit une chaîne plus pesante. Son cou fut passé dans un collier de fer, auquel était fixée une chaîne descendant jusqu'au bas du ventre ; là elle se bifurquait en deux parties, qui allaient assujettir les che-
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villes auxquelles étaient passés des cercles de fer. Cette chaîne le fil beaucoup souffrir, non seulement par son poids, mais aussi parce qu'étant trop courte pour sa taille élevée, elle l'obligeait à marcher courbé et fort lentement.
En prison, il chercha d'abord son fidèle catéchiste Uy. On les avait séparés ; mais un peu d'argent glissé dans la main du gardien les fit rapprocher. Ils se couchèrent côte à côte et tinrent cette conversation qui, racontée ensuite aux chrétiens, est arrivée jusqu'à nous par les témoins du procès. Le Père : « Mon Fils, si tu désir-es vivre, je ferai sur ton compte une petite déclaration qui n^te compromettra pas, et tu pourras échapper.»
— Le Catéchiste : « Quelle déclaration fera le Père ? » — • « Jedir^i que tu es mon cuisinier. » Ce qui du reste était parfaitement vrai. — Le Catéchiste ; « Je demande que le Père ne fasse pas cette déclaration, car je n'ai qu'un désir, celui de souffrir et de mouriravec le Père. »
— Le Père : « C'est i)ien ; alors je dirai que tu es un maître d'instruction, déclaration qui te mènera au martyre ; mais il faudra t'en tenir à ce que je dirai sur ton compte et ne pas faire attention à ce que pourront te dire les mandarins ou leurs écrivassiers. »
Les deux confesseurs prièrent longtemps et le catéchiste demanda ensuite le sacrement de pénitence.
X*e lendemain, quelques secrétaires et commis firent comparaître le bienheureux Tû devant une espèce de tribunal qu'ils composaient eux-mêmes, et voulurent, en particulier, lui faire déclarer le nombre de prêtres cachés dans la province orientale et dans celle du Nord. Voyant à quelle espèce de gens il avait à faire, le Père refusa de répondre à leurs importunités. L'un d'eux,, chrétien apostat, dit : « Si le père ne veut pas parler, les coups vont le forcer à répondre. » Alors le serviteur de Dieu lui dit : « Quelle autorité as-tu pour me frapper ? Si tu
veux en venir là, mène-moi donc au grand mandarin, » Le misérable, transporté décolère, répondit : « Rappelletoi que tu es un prisonnier. » — « Sans doute, je suis prisonnier, dit le prêtre, puisque tu me vois chargé de celte chaîne de fer,- mais cela prouve t-il que tu aies autorité pour me frapper ? » Quelqu'un dit : « Monsieur Ton (nomde rapostat)a jadis professélaReligion. » A quoi le malheureux répondit : « Oui, autrefois j'ai suivi la religion, mais m'étant rendu compte qu'elle ne valait rien, je l'ai laissée. » Indigné en entendant ce blasphème, le Père Tu lui répondit : « Toi, qui à moitié de la route, as rebroussé chemin, penses-tu vraiment obtenir ce que j'attends moi-même? Toi, qui ne pratiques réellement aucune religion, mais uniquement ce qui favorise les passions, pourras-tu arriver où je vais ? Ma religion est la seule véritable; depuis des générations, mes ancêtres l'ont pratiquée, mes parents l'ont observée, ainsi que moi-même depuis mon enfance. » Les autres secrétaires et commis approuvèrent et un ou deux lui offrirent une chique de bétel, ce qui est une marque d'estime. Du reste, dès ce jour, ils n'eurent pour lui que du respect.
L'apostat s'en fut demander au mandarin de citer le plus tôt possible le serviteur de Dieu à son tribunal et de le traiter avec rigueur. Ce mandarin, en effet, le fit comparaître, mais au grand déplaisir de Ton, le traita d'abord avec une grande humanité et même avec politesse.
Le renégat avait laissé le Père debout dans la cour; le mandarin le fit aussitôt entrer, ordonna d'étendre une natte sur le sol, pour qu'il s'y assît à la mode du pays. Il remarqua aussitôt que le prisonnier marchait courbé, il lui en demanda la cause. Après avoir salué, le Père répondit : « Je suis disposé à mourir, mais en attendant, on aurait pu me mettre une chaîne qui me permît de marcher droit. » Le mandarin fit aussitôt venir un ou-
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vrier qui ajouta deux anneaux à la chaîne et pendant l'opération le mandarin s'entretint avec le Père.
Le mandarin essaya tous les moyens pour arracher au Père les noms des missionnaires des trois provinces méridionale, orientale et septentrionale. Le Père Tû donna les noms de ceux qui avaient déjà été pris ou dénoncés ; mais on ne put en obtenir davantage.
C'est pendant cette session qu'on amena au tribunal le catéchiste Xavier Mau. Le mandarin lui demanda son nom. Il répondit sans hésiter qu'il était Tun des principaux disciples du Père Tû, qui comprit Tintention de cette généreuse réponse, qui allait conduire ce vaillant chrétien au martyre.
Quelques secrétaires voulurent faire signer au PèreTû l'aveu qu'il avait été dans toutes les maisons du village de Duc-Trai. Il s'y refusa absolument, d'abord parce que c'était faux et parce qu'il savait trop l'usage qu'on ferait de cette déclaration, pour tourmenter et piller les chrétiens.
Le 10 juillet, le Père Pierre Tû fut appelé devant le mandarin, qui étala devant lui toutes les images et ornements de l'autel et de l'Eglise et lui en demanda la signification et l'usage. Le prisonnier donna les explications désirées. Le mandarin l'informa que le surlendemain il ferait comparaître tous les notables de quatre chrétientés détenus en prison, et les obligerait à fouler la croix aux pieds. Ces paroles transpercèrent son âme de douleur, car il craignait beaucoup pour la persévérance de tous ces hommes. Le mandarin fît diverses demandes sur le mariage chrétien et les motifs de l'Eglise en défendant la polygamie. Après les explications nécessaires, il fut renvoyé en prison.
Préoccupé du danger prochain d'apostasie où allaient se trouver ses chrétiens, il entra dans la prison en criant de façon à être entendu de tout le monde : « Fouler la
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croix aux pieds est une chose détestée de Dieu, car Notre-Seigneur Jésus-Christ a dit : Celui qui me reniera devant les hommes, je le renierai moi-même devant mon Père. Quand même le ciel et la terre viendraient à manquer, les paroles de Notre-Seigneur ne resteront pas sans effet. En conséquence, mes Frères, il faut prier et supplier Dieu avec ferveur qu'il augmente vos forces. Il faut demander cette grâce avec larmes et en jeûnant ». Le fervent prédicateur répétait des exhortations analogues deux ou trois fois par jour et il eut la consolation de voir ses chrétiens s'exercer à la prière et au jeûne ; et cependant, au moment de l'épreuve, tous ces notables des quatre chrétientés, excepté un vieillard de plus de soixante-dix ans, apostasièrent. Ce septuagénaire était un médecin appelé Joseph Canh. De retour en prison, il dit au Père Tû : « Tous ont passé sur la croix, excepté moi ; qu'on me coupe les pieds et les mains, qu'on me tue ou qu'on fasse de moi ce qu'on voudra, je ne les imiterai jamais. »
Il ne restait au Père que Joseph Canh, tertiaire de rOrdre, ses deux catéchistes Dominique Uy et Xavier Mau, avec trois tertiaires : Thomas De, Augustin Moi et Etienne Vinh. Le mandarin, s'étant rendu compte qu'ils ne fléchiraient pas, condamna les deux premiers à être étranglés et les cinq autres à cent coups de rotin et à la prison perpétuelle. La sentence futenvoyéeàMinh-Manh pour recevoir l'approbation royale.
Le prince trouva trop légère la peine portée contre les sept confesseurs de la foi. Il ordonna d'autres moyens pour les faire apostasier, promettant, s'ils passaient sur la croix deux ou trois fois au moins, de réduire la peine du Père Tû et de Joseph Canh, le renvoi des autres ; mais s'ils s'obstinaient, les châtiments les plus sévères devaient leur être appliqués.
Les confesseurs de la foi furent donc cités devant le
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tribunal des mandarins le 9 août. Le Père Tu priait avec ferveur en tête du cortège. Arrivés au tribunal, ils virent les trois grands mandarin-s assis à leurs places, entourés d'un grand nombre d'assesseurs, de juges, de secrétaires et de soldats. Sur une estrade, étaient étalés des crucifix et divers objets religieux saisis dans les églises, et à côté, les instruments de supplice les plus variés.
« Devant ce spectacle imposant et terrible, la chair n'allait-elle pas se sentir faible et accablée ? Mais l'esprit fortifié par la grâce divine fut ferme, constant et prompt en tout. »
« Le premier dont on s'occupa fut le père Tû, comme il y avait lieu de s'y attendre. Le mandarin-gouverneur prenant la parole lui parla ainsi : « Le roi a eu grande pitié de toi ; si tu passes seulement sur la croix, tu verras avec quelle indulgence on te traitera. On a égard à ton âge peu avancé (il avait 43 ans) et à ce que tu es récemment venu de la province méridionale. Il nous en coûterait vraiment trop de te mettre à mort. A quoi vastu te résoudre ? » Le vénérable Père répondit : « Je salue respectueusement le roi, qui est une personne très illustre, et je demande au grand mandarin de méjuger comme observateur de la Religion du Maître du ciel, qui est le vrai Maître du ciel et de la terre et le Créateur du genre humain. Si le roi ne s'y oppose pas, je vivrai ; si le roi veut me tuer, je mourrai. A aucun titre je ne consens à faire ce que vous demandez. » Le mandarin lui dit alors : « Assez, assez, c'est entendu, on ne te tracassera plus. » Il le fit ensuite éloigner et mettre dans un coin où il continua ses ferventes prières, demandant au Père des miséricordes la persévérance dans la foi pour ses deux catéchistes et ses autres chrétiens. »
« Alors le mandarin Bo-Chinh appela le catéchiste Dominique Uy et lai dit avec un air affable et en lui
témoignant un grand intérêt : « Le Père est obstiné dans son opinion ; mais toi, enfant (il pouvait avoir de 26 à 28 ans) resplendissant de jeunesse, pourquoi écouteraistu et suivrais-tu le Père ? Voyons, mon fils, passe sur la croix et je te donnerai la liberté, pour que tu puisses retourner chez toi, préparer des médecines et gagner ta vie. » Le catéchiste répondit : « Je salue respectueusement la personne très illustre du roi et les trois grands mandarins. J'ai reçu de grandes faveurs du Seigneur du ciel, au moment où j'ai été conçu dans le sein de ma mère ; après ma naissance, j'ai reçu de nouvelles grâces du Seigneur du ciel, et maintenant que j'ai grandi, oserai-je l'abandonner ? En foulant aux pieds la croix, je perds l'amitié du Seigneur qui m'a créé et conservé jusqu'à présent ; j'offense mes parents qui m'ont engendré, car ils m'ont enseigné et expressément recommandé d'observer la religion jusqu'à la mort ; j'offense également mon Père spirituel, le prêtre qui m'a élevé et instruit dans la religion de mon Seigneur et m'a appris à le servir et à l'adorer. » Sans paraître contrarié, le mandarin lui dit : « Mon fils, tu parles bien, mais fais donc attention que ton Seigneur est là haut bien loin dans le ciel, et ceci n'est qu'un morceau de bois. Passe donc dessus etje te donnerai la liberté et tu pourras aller chez toi. » A quoi Dominique Uy répondit : « Je demande au grand mandarin de vouloir bien examiner ce que je vais dire : Mon Seigneur est au ciel et ceci n'est qu'un morceau de bois ; mais c'est une chose de mon Seigneur, par laquelle je lui rends un culte et l'adore. Je suppose que mes parents sont morts ; leurs âmes sont ailleurs, il n'y a plus ici que leurs corps. Si le mandarin m'ordonne de prendre leurs ossements et de les fouler aux pieds, y aurait-il jamais une raison qui me justifiât de faire une chose semblable ? A plus forte raison ne peut-il pas y en avoir que je puisse fouler aux pieds et
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renier le Seigneur du ciel qui est le créateur du ciel et de la terre. » Le mandarin lui dit : « N'en fais rien ; on va te couper la tête. » Le serviteur du Christ tressaillant et poussant un grand cri de joie répondit : « Je suis prêt. »
Faisant mettre celui-ci de côté, le même mandarin Bo-Chinh s'adressa à l'autre catéchiste, François Xavier Mau, et lui dit : « Tu es un bel homme (il pouvait avoir 43 ans), passe donc sur la croix et si tu veux être mandarin, j'en demanderai pour toi le titre à la cour ; si tu veuxretourner chez toi et être médecin, tu le pourras. » Le vénérable catéchiste répondit: «Je ne suis pas assez osé que de fouler la croix aux pieds. » Alors trois ou quatre secrétaires ou mandarins inférieurs, mus par une fausse et dangereuse compassion, se précipitèrent vers lui et l'étreignirent en l'embrassant et, le transportant près du crucifix, lui dirent : « Passe donc dessus pour éviter que le grand mandarin ne te tue. » Le catéchiste répondit : « Le Seigneur du ciel est digne d'un infini respect, je ne serai pas assez hardi que de le fouler aux pieds. » A quoi le mandarin dit : « C'est bien. »
Il s'adressa ensuite au médecin Joseph Canh, l'exhortant à passer sur le crucifix ; mais le saint vieillard répondit aussitôt: « C'est le Seigneur du ciel et de la terre; aucune raison ne saurait me justifier de le fouler aux pieds. » Et il continua, se parlant à lui même et priant. Alors le mandarin lui dit : « Prie à haute voix. » A l'instant le vénérable vieillard récite à haute voix la prière : Veni, sancte Spiritus, etc., et ensuite une autre en honneur de la puissance et de la gloire de Jésus- Christ et de son saint Nom ; ce qu'il fit avec une singulière dévotion. S'agenouillant ensuite, il baisa avec respect les pieds de notre Rédempteur crucifié. »
Alors le mandarin, se montrant quelque peu offensé, dit à ses séides : « Enlevez ce vieux de là ». Puis, il lui
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demanda avec une sorte d'admiration : if D'où viennent cette constance et cette ferveur à observer la religion, lorsque au contraire, d'autres deviennent traîtres pour faire prendre le Père ?» A quoi ce vieillard répondit : fl Anciennement il y eut aussi un vilain traître appelé Judas qui livra mon Seigneur aux soldats qui le prirent. » — Le mandarin lui dit encore : « Et quand ceux-ci le prirent, que firent-ils ? » Canh répondit : « Lorsque les soldats s'approchèrent de mon Seigneurpour s'en saisir, il leur demanda qui ils cherchaient. Ils répondirent : (( Jésus de Nazareth ». Alors mon Seigneur dit : « Je le suis», et eux tombèrent tous à terre. » Mon Seigneur leur donna ensuite de pouvoir se relever et il renouvela la même demande. Eux firent la même réponse. Finalement, il se livra lui-même pour qu'ils pussent le prendre. Alors avec des chaînes et des cordes ils l'attachèrent par le cou et les bras et l'entraînèrent. Voyez la chaîne que porte mon Père (il désignait le Père Tû), c'est l'antique chaîne de mon Seigneur. »
Le mandarin lui demanda encore : « Et la croix, où la porta-t-il sur ses épaules ?» — A quoi il répondit : « Il la porta sur ses épaules sur la colline du Calvaire pour souffrir la mort afin d'expier les péchés du monde entier, les vôtres y compris. »
Les mandarins, après avoir essayé divers moyens pour les faire apostasier, condamnèrent le Père Tû et le médecin Canh à être étranglés ; mais le roi, auquel cette sentence avait été envoyée, la trouva trop bénigne et ordonna qu'ils fussent décapités immédiatement. Le message royal arriva à Bac-Ninhle 5 septembre.
Quelques jours auparavant, un des grands mandarins eut une longue conférence avec le Père Tû sur des sujets religieux, toujours avec la pensée de le faire apostasier. Mgr Marti la rapporte dans les termes suivants. « Le Père, dit-il, fut reçu avec beaucoup d'amabilité par ce
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magistrat. Il ordonna à un serviteur de faire étendre une natte par terre et invita le Père à s'y asseoir. Entrant tout de suite en conversation, le mandarin dit au Père Tû : « Vous persistez donc toujours dans votre opinion ? » — Celui-ci répliqua : «Je vénère les trois Pères. — Quels sont ces trois Pères ? — Le Père suprême qui est le très excellent Seigneur du Ciel ; le père moyen qui est le roi ; le père inférieur, celui qui m'a engendré. — Eh bien, voici. Le père moyen vous ordonne de fouler la croix aux pieds. Ne pensez-vous pas qu'en vous obstinant à lui refuser obéissance, vous offensez gravement le père moyen ? — Lorsque le père moyen et les parents naturels commandent quelque chose de raisonnable, on doit leur obéir ; s'ils commandent une chose mauvaise, non ; il faut d'abord obéir au Père suprême, qui est aussi le Créateur du père moyen et de nos parents, du ciel et de la terre et de toutes choses. Par conséquent, obéir au père moyen et passer sur la croix ne serait-ce pas offenser très grièvement le Père suprême ? Je ne puis donc en aucune manière passer sur la croix. — Comment se fait-il donc que dans le village de Duc-Trai il y ait eu des traîtres pour vous dénoncer ? — Je leur ai enseigné leur devoir. C'est comme pour vous qui avez beaucoup d'enfants ; vous tâchez de bien les élever, de les instruire de leurs obligations ; et cependant, pendant que les uns deviennent bons, soumis, respectueux, les autres se révèlent revêches et désobéissants envers leurs père et mère. — Les gens de Duc-Trai ont passé sur la croix, comment se fait-il que vous persistiez encore dans votre opinion ? — J'ai reçu et chaque jour je reçois beaucoup de grâces du Seigneur le Roi du Ciel ; il me donne, je suppose, comme cent, et ceux de Duc-Trai ne reçoivent de lui que comme un. S'il est si libéral à mon égard, c'est qu'il m'a fait leur chef, leur capitaine et m'a recommandé de lesmener à la guerre. A la vue de l'ennemi.
pleins de terreur, ils s'enfuient; malheur à eux ; mais moi leur chef, je n'en dois pas moins demeurer fidèle à mon Seigneur et continuer à lutter. Si je venais à fuir lâchement, qu'y aurait-il de plus facile pour mon Seigneur que de me faire couper la tête et de la faire jeter au fleuve ou de me tuer par une maladie incurable ? Voilà pourquoi je suis debout et ferme, résolu à combattre mes ennemis jusqu'à la mort. Vous-même, par exemple, que le roi a constitué général de son armée, recevez cent rations par jour tandis que vos soldats n'en reçoivent qu'une chacun. Comme ils reçoivent peu et mangent mal, ils sont faibles et fuient devant Tennemi, mais vous, en qui le roi a mis sa confiance, allez-vous faire comme eux, même si vous êtes exposé à avoir la tête coupée par l'ennemi ? Malheur à vous si vous fuyez, car alors le roi vous coupera la tête et vous ne lui échapperez pas. — Après la mort, où irez-vous en restant fidèle au Seigneur du Ciel et où iront les gens de Duc-Trai qui lui ont tourné le dos ? — J'irai au paradis céleste avec ceux de Duc-Trai qui ont confessé la foi, ou qui s'étant repentis de leur apostasie sont morts dans la grâce de Dieu après avoir fait pénitence; quant aux autres, ils descendront dans la prison de la terre (nom de l'Enfer en annamite). — Qu'appelez-vous prison de la terre, et que nommez-vous para dis céleste ? — Je vous demande, grand mandarin, de méditer ce proverbe national : « La vie est un pèlerinage et la mort un retour. » Et quel retour ? un retour à quoi ? où ? nos sages eux-mêmes ont donc pensé qu'il existait un lieu d'allégresse appelé paradis céleste, où les bons étaient récompensés et un lieu de misère appelé prison de la terre, où les méchants étaient châtiés 1 Par exemple, vous, grand mandarin, ami du roi, il vous est permis d'habiter un beau palais, où vous avez toutes les commodités, tandis que les méchants sont condamnés à la prison. Ainsi votre serviteur que le roi considère
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comme l'ayant offensé est chargé de chaînes et emprisonné ; la nuit, les moustiques me dévorent, la cangue et les ceps m'infligent un tourment inouï ; le jour, si j'ai besoin d'aller quelque-part, le geôlier ne le permet pas, ou s'il y consent, il me donne si peu de temps, qu'il faut me presser et me presser encore. (Rire du mandarin et des assistants.)
— Qui sont les bons et quels sont les mauvais ? — Les bons sont ceux qui observent la Religion chrétienne comme ils le doivent ; les mauvais sont ceux qui ne professent pas la Religion chrétienne ou l'observent mal.
— Qu'est-ce ne pas observer la Religion chrétienne comme il faut ? — Par exemple, les gens de Duc-Trai. — Alors le roi et tous les mandarins qui ne suivent pas la religion chrétienne tomberont tous dans la prison de la terre ?
— Parfaitement. — Je suis mandarin et fidèle à mon roi, comme vous êtes fidèle au vôtre, pourquoi iriez-vous au paradis céleste, si je dois tomber dans la prison de la terre ? » Le Père répondit par cette sentence des lettrés qu'on pourrait traduire ainsi :
Tu ne peux pas me croire et ce n'est pas merveille ; Car ma parole offense ton oreille.
— « Continuez, dit le mandarin. — C'est vrai, vous êtes fidèle, mais vous vous êtes trompé de maître. Par exemple, vous allez à la frontière et vous trouvez là un roi avec son palais, sa cour, ses villes fortifiées. Ce roi vous offre de devenir gouverneur d'une de ces villes ; vous acceptez. Mais voici que votre roi légitime arrive avec une armée ; il ne voit plus en vous qu'un chef de rebelles et il vous coupe la tête. » Le grand mandarin ne put s'empêcherde rire et admirant cette franchise accompagnée de respect avec laquelle le Père lui parlait, il lui fît une politesse, en ordonnant à ses serviteurs de lui
apporter du thé. Après que le Père Tû eut bu quatre petites tasses de thé ^, le mandarin continua la conférence religieuse et dit au Père : « Comment se fait-il que vous n'offriez pas de sacrifices aux parents défunts ? — Quand mon père et ma mère étaient vivants, on leur portait la révérence qui leur était due et ils se nourrissaient d'aliments terrestres ; mais depuis leur mort, ils ne peuvent plus ni manger ni boire quoi que ce soit. L'âme est une chose spirituelle et sans figure, aussi ne cherche t-elle que des choses de même nature. Elle ne peut plus faire usage de mets de la terre, fussent-ils les plus exquis et les plus délicieux. Votre père et votre mère sont morts et vous leur offrez encore des aliments, croyant qu'ils viennent s'en nourrir, mais s'il en était ainsi, seraient-ils toujours trouvés intacts à la même place ? Quant à l'or qu'on prétend envoyer aux morts en le brûlant, dites-moi, pourquoi au lieu de brûler seulement du papier sans valeur ne brûle-t-on pas de l'or véritable, si Ton croit que l'or soit utile aux ancêtres ? Une tromperie semblable n'est-elle pas une indignité et une injure aux ancêtres ? »
Le mandarin, qui sentaitla force des raisons du PèreTû, mais qui n'était pas en disposition de se laisser convaincre, mit fin à la discussion et renvoya son prisonnier avec honneur, en lui remettant deux paquets de bon thé».
Telle est cette conférence dont la substance nous a été conservée par Mgr Marti.
En attendant la confirmation royale de la sentence de mort, les témoins du procès déclarent qu'ils trouvaient le Père Tû toujours occupé à prier ou à exhorter les chrétiens à la persévérance ou au repentir. Il entendait
1. Ces tasses de cérémonie ne sont guère plus grandes qu'une coquille de noix.
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leurs confessions. Des personnes libres venaient même à cette im le trouver du dehors, moyennant quelque argent glissé dans la main des geôliers qui laissaient faire.
Il put recevoir les sacrements pendant sa captivité. Avant d'obtenir cette faveur, il était triste et un jour il dit à un chrétien : (( J'ai faim et personne n'est là pour me donner à manger ; que me servent ces visites ? » Le chrétien comprit, et moyennant la valeur d'une dizaine de francs, le mandarin laissa pénétrer le Père Phuong dans la prison En le voyant le mandarin lui dit : « Je sais qui vous êtes et je vous laisse entrer, car je sais aussi qu'un prêtre ne peut me trahir. » Les deux ministres de Dieu se confessèrent mutuellement et ensuite le Père Phuong se retira sans être inquiété.
Dès lors, le martyr ne pensa plus qu'à se préparer pour le jour où il verserait son sang pour la foi. Il était content et même radieux ; il dit plusieurs fois aux chrétiens qui le visitaient : « Il ne faut pas entrer ici avec un air triste ; si vous voulez pleurer, allez-vous-en. »
Un jour, on amena dans sa prison trois de ses chrétiens qui venaient de confesser courageusement leur foi dans les tourments ; plein d'enthousiasme et de vénération, il se jeta à leurs pieds qu'il baisa ; il embrassa également leurs chaînes et leurs cangues, en leur souhaitant la bienvenue dans ce vestibule du paradis, spectacle qui fit l'admiration des infidèles et l'édification des chrétiens.
Outre ces souffrances, Pierre Tû en rencontra une autre qui exerça grandement sa patience. Dans ces prisons annamites, les détenus qu'on soupçonnait d'avoir un peu d'argent ou de pouvoir s'en procurer étaient systématiquement exploités Voyant que le Père était traité avec une certaine considération par les autorités et visité par beaucoup de chrétiens, un mandarin lui
offrit de le nourrir, pensant réaliser de beaux bénéfices. Le Père accepta, mais au bout de quelque temps, voyant qu'il ne payait pas, l'autre réclama une somme exhorbitante. Le Père, ne l'ayant pas, promit de la demander aux chrétiens ; mais comme il fallait quelques jours pour la réunir, le mandarin vint dans la prison exiger son argent, en adressant au Père les injures les plus grossières. Il ne s'en tint pas là. Il excita la cupidité du geôlier, l'assurant que son prisonnier n'avait qu'à parler pour faire affluer l'argent et qu'il fallait l'exploiter. On n'y manqua pas, ce qui créa de grandes difficultés au serviteur de Dieu. Vers la fin de sa détention, un préfet de 3® ordre de la province pénétra jusqu'à lui et entreprit encore de le faire apostasier. Le ministre du Christ, après avoir écouté exhortations et promesses, dit : « Le Seigneur du ciel m'a fait la grande faveur de souffrir pour lui ; je souffrirai pour lui de bonne volonté jusqu'à la mort ; veuillez donc me laisser la paix. »
Enfin, le 5 septembre, le confesseur de la foi apprit que la confirmation royale de sa sentence de mort était arrivée. Il en manifesta une grande joie, distribua le peu d'argent qui lui restait aux autres chrétiens prisonniers, en leur faisant ses adieux et ses dernières exhortations. Il se revêtit ensuite de l'habit blanc des fils de saint Dominique et prit dans ses mains un beau crucifix qu'il avait baisé des milliers de fois dans sa prison et qui allait être sa consolation jusque sous le fer du bourreau ; puis il se mit en prière en attendant le moment d'offrir son sanglant sacrifice.
Les mandarins, le voyant revêtu de blanc, en furent étonnés et lui demandèrent laraison . « Ce sont les livrées, leur dit-il, d'un Ordre saint auquel j'ai l'honneur d'appartenir ; leur couleur blanche est le symbole de la pureté que nous avons en grande estime ; et ceci, c'est ma croix ; le roi m'ordonne de la fouler aux pieds et à ce
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prix il me laisserait ma vie ; mais je ne puis y consentir, aussi vais-je mourir pour cette sainte croix, que je désire avoir sous les yeux lorsque je serai immolé. » Les mandarins accédèrent à son désir et il marcha à la mort vêtu de l'habit de son Ordre et le crucifix dans les mains.
Le bruit de l'exécution du serviteur de Dieu s'étant répandu, une grande multitude se réunit autour de la prison. Conmme on retardait le départ, le Père demanda d'adresser la paroleà l'auditoire. On le lui permit ; et pendant près d'une heure il annonça Jésus-Christ, la nécessité de croire en lui et de le confesser jusqu'à la mort. Il loua des soldats pour le porter sur une espèce d'estrade afin que, pendant le trajet, il pût plus commodément s'entretenir avec les fidèles. A un moment, élevant le crucifix qu'il portait dans ses mains, il s'écria : « En ce jour mon Seigneur va m'accorder une très précieuse faveur, qu'il en soit à jamais béni ; je l'en remercie de tout mon cœur et de toutes mes forces. » Un bonze s'écria : « Qu'il est beau, le prêtre chrétien, pourquoi vat-on le décapiter ? »
En route, le martyr s'était couvert la tête du capuchon de son habit religieux pendant qu'il récitait avec ferveur les litanies des saints, ce qui empêchait beaucoup de gens de voir sa figure. Un mandarin s'approcha de lui et lui dit : « Le public demande à voir votre figure, voudriez-vous bien rabattre votre capuchon pour lui donner cette satisfaction ? » Le Père l'abaissa aussitôt. On entendait dans la foule ces exclamations : « Voyez, comme il porte la croix dans ses mains pour publier sa religion I » — « C'est pour la croix qu'il va mourir », disait un autre.
La multitude augmenta tellement qu'on n'avançait plus et les soldats commencèrent à distribuer de grands coups à droite et à gauche pour ouvrir un chemin au cortège. Le Père dit • « Ne faites de mal à personne ; ils n'ont
jamais vu les funérailles d'un homme vivant. Laissez-les voir ».
Devant le martyr, marchait un soldat tenant une pancarte au bout d'une pique, avec cette sentence de mort en grands caractères :
« Nguyen-Van-Tû, de la province de Nam-Dinh, a suivi la fausse religion de Jésus-Christ, causant des dommages insupportables. Quand on l'a interrogé, il a confessé la vérité. Nous vénérons la sentence qui le condamne à être décapité. »
Le lieu de l'exécution était une petite colline appelée Xai-Bong. C'était l'endroit ordinaire des exécutions ; mais par exception pour le martyr, on le mena à droite, tandis que les exécutions ordinaires avaient lieu à gauche de la colline. Le mandarin ordonna de lui enlever ses chaînes et de lui attacher fortement les mains.
Le chrétien Hai-Thac, qui fut martyr, avait acheté une natte et un coussin sur lesquels il fit agenouiller le martyr dans l'espoir de recueillir plus facilement son sang. Comme le martyr était fort grand, même à genoux, ildépassaitpresque le bourreau qui se trouvait être très petit. Sur une indication de celui-ci, il s'inclina pour recevoir le coup de sabre.
Ces préparatifs terminés, le mandarin président cria : « Coupez la tête du prêtre d'un seul coup ; aussitôtaprès, jetez la en Tair et qu'ensuite elle demeure par terre, sans que personne se permette de la recoudre au cou. »
Au troisième coup de tam-tam, le bourreau remplit son office ; mais un second coup de sabre fut nécessaire pour achever de détacher la tête du tronc. Suivant la coutume, elle fut lancée en l'air pour être vue du mandarin et du peuple.
L'exécution terminée, une multitude de chrétiens et d'infidèles se précipitèrent pour recueillir le sang et les reliques du martyr. Il y eut telle bousculade que plu-
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sieurs tombèrent sur la dépouille sanglante et y rougirent leurs habits. On se partagea tout ce qui pouvait être emporté. Les soldats s'emparèrent de diverses reliques et les vendirent ; un lettré chrétien put recueillir le crucifix du martyr.