LE MARTYRE DU VENERABLE PIERRE DUMOULIN-BORIE
EVÊQUE d'acanthe A DIEM-PHUC (haute COCHINCHINE), LE 24 NOVEMBRE 1838.
La persécution intermittente au Tonkin se ralluma le 3 janvier 1838, sous le règne de Minh-Manh. Le 2 juillet on arrêta M. Koa, prêtre indigène, avec deux de ses élèves. M. Koa fut mis à la torture et reçut 76 coups de rotin sans faiblir, ses élèves, dès les premiers coups, avouèrent tout ce qu'on voulut L'un d'eux dénonça la présence d'un Européen au Binh-Chinh, dans un village de Kon-Kia, chez le chef du village nommé Phuong; il ajouta que, si on ne l'y trouvait pas, il fallait aller à Duong-Phuong, chez Doan. Un détachement fut lancé aussitô t sur cette piste (29 juillet) ; M. Borie n'apparaissant pas, on donna 30 coups de rotin à la femme de Phuong, à sa fille 20 coups, mais sans résultat; alors la mère fut mise à la cangue et conduite à Duong-Phuong. La femme de Doan reçut, elle aussi, les 30 coups de rotin et la cangue et, de plus, cinq jours de prison.
Le 30 juillet, on se saisit d'une barque dont on arrêta le patron, qui dénonça incontinent un autre personnage. Celui-ci, amené devant le mandarin, avoua après le quinzième coup de rotin. « Les effets saisis sur la barque appartiennent, dit-il, à M. Diem. » C'était un prêtre annamite. « Où est-il ? » demanda le mandarin. « Je ne sais pas, mais Yen le sait, et il est ici. » — « Qu'on l'amène. »
Yea reçut 15 coups de rotin et se fit alors le guide du man-
Le Martyre du Vénérable Pierre Dumoulin- Borie Ail
darin à Dan-So, où se cachait M. Diem, avec un de ses élèves, M. Sanh. Ils furent mis en prison.
Le 31 juillet, le mandarin interrogea tous les habitants de Dan-So pour obtenir des renseignements sur M. Borie. A la nuit, on mit tous les prisonniers à la cangue et on les dirigea vers le chef-lieu du bailh'age.
M. Diem y fut le premier interrogé. C'était un vieillard de 77 ans dont l'appareil de la torture acheva de troubler la raison. Quand il se vit étendu par terre, nu, les mains et les pieds liés à des pieux, il répondit à toutes les questions, indiqua la d emeure des prêtre indigènes et déclara que le Cao — c'était le nom annamite de M Borie — se trouvait peu auparavant au village de Xom-Tra, dans la maison du nommé Dinck.
Le mandarin se rendit à Xom-Tra, oîi il arriva de nuit, et perquisitionna aussitôt chez Dinck, sans rien découvrir. Dinck reçut 50 coups de rotin et le mandarin s'en alla. Ce fut alors qu'un satellite dit : « Mandarin, il y a un homme de Duyen- Phué qui a logé souvent chez l'Européen Cao. » Un détachement fut envoyé dans cette direction. L'homme désigné fut arrêté et garda d'abord le silence, mais au soixantième coup de rotin il avoua que le nommé Dien et le nommé Thanh, de Xom-Cua, avaient conduit le Cao du côté de la mer. A Xom- Cua, Dien nia tout et reçut 70 coups de rotin. Les satellites visitèrent ensuite la maison de Thanh, qui était absent, mais M. Borie s'y trouvait caché et on ne le trouva pas. La fille de Thanh, âgée de 16 à 18 ans, gardait la maison ; on lui donna 30 coups de rotin pour la faire parler, mais elle ne dit autre c hose que ces paroles : « Mon père est au marché; quant au Cao^ je ne suis qu'une enfant, et il ne me dit pas oii il va. )> On la remit en liberté.
Le lendemain, le mandarin forma sa bande en plusieurs détachements qui eurent ordre de battre les forêts voisines. Le détachement conduit par le mandarin rencontra Thanh comme celui-ci revenait d'avoir conduit M. Borie dans une tanière qu'il lui avait creusée dans le sable des dunes, au milieu d'une touffe d'arbres. On questionna Thanh sur le Cao^ mais il déclara ne pas le connaître; cependant, à la vue du rotin, il a voua avoir rencontré à quelque distance un homme de haute
taille, barbu et ayant la peau blanche. Le mandarin lui fit rebrousser chemin et se fit conduire au lieu désigné, mais on ne trouva personne. Toute cette recherche se poursuivait en pleine nuit. Cependant M. Borie entendait le bruit des pas de ceux qui le cherchaient, leurs paroles lui firent comprendre qu'il était trahi; alors, soulevant le sable qui le couvrait, il s "élança sur le sol et dit : « Qui cherchez- vous? » A cette apparition, les soldats eurent peur et reculèrent ; ils crièrent à leur prisonnier de s'asseoir en signe de soumission, ce qu'il fit. Les hommes se rapprochèrent de lui, un soldat lui asséna un coup de bâton sur les reins, alors on l'arrêta. C'était le 31 juillet 1838, à deux heures du matin.
Le bruit de l'arrestation de M. Borie s'étant répandu, son élève Pierre vint à sa rencontre et, en l'apercevant, il se mit à pleurer, ce qui le signala aux soldats qui l'arrêtèrent et le conduisirent au mandarin. Celui-ci les en blâma fort, car il redoutait de la jeunesse du catéchiste des aveux compromettants qui l'eussent obligea sévir contre beaucoup de personnes. M. Borie éprouvait les mêmes appréhensions et dit à Pierre que^, s'il se sentait faible, on le tirerait d'affaire avec de l'argent. (( Non, mon père, dit le jeune homme, j'espère, grâce à Dieu, tenir bon et vous suivre jusqu'à la mort. » Le mandarin s'adressa alors à M. Borie, et lui demanda ce qu'il en pensait: « Je le crois bon et simple, répondit-il, je puis le garder avec moi )), et déchirant le mouchoir qui lui enveloppait la tête, il lui en donna la moitié^ disant : «Garde-le en souvenir de la promesse que tu viens de me faire. »
Deux jours plus tard, M. Borie et Pierre Tû furent mis à la cangue et conduits à Diem-Phuc, chef-lieu du bailliage. Les actes du procès et du martyre furent écrits par Pierre Tû, compagnon de captivité de M. Borie, dont il partagea peu de temps après la fin illustre. Ce sont ces actes qu'on va lire.
Bibliographie. — Vie du Vénérable serviteur de Dieu Pierre- Rose-Ursule Dumoulin- Borie, par un prêtre du diocèse de Tulle, 3e édition, Paris, 1875,in-12, p. 233 et suiv. Je rapporte les actes que publie ce livre, en modifiant toutefois plusieurs tournures où la correction grammaticale avait été sacrifiée au souci de la traduction trop littérale delà pièce originale. A. Launày, Les cin-
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quante-deux serviteurs de Dieu Français, Annamites^ Chinois, mis à mort pour la foi en Extrême Orient de ÎStS à 1856, dont la cause de béatification a été introduite en 18W, 18^3, 1857, in-8, Paris, 1893, t. I, p. 144-168.