LE MARTYRE DE SAINT POLYGARPE
ÉVKOUE DE SMYKNE
A SMYKNE, l'an i55
\.c christianisme avait pris un grand développement dans la pt'niiisule d*A^ie-Mineure. En l'iirygie, au second siècle, la ville d'Euuienia ne comptait que des chrétiens; un siècle plus tard, il n'y avait dans la ville de Néocésarée que dix-sept païens; dans un grand nombre de localités la population chrétienne était en majorité, et pour l'ensemble de la province d'Asie la proportion était à peu près la moitié de la population totale. Cependant la patience à toute épreuve des chrétiens les rendait malgré leur nombre l'objet des brutalités de la foule. L'administration païenne encourageait les agresseurs. L'évèque de Smyrne, Polycarpe, fut victime d'une de ces agitations populaires provoquées par les ennemis des chrétiens; cela se passait en l'an i55, sous le proconsulat de Titus Statius Quadratus et le gouvernement de l'empereur Antonin. Le proconsul d'Asie se rencontra à Smyrne avec l'asiarque annuel, nommé Philippe, personnage dont la charge principale était de diriger et de défrayer, au moins en partie, les jeux qui se donnaient à tour de rôle dans les grandes villes. Au programme des jeux de Smyrne se trouvait le supplice de plusieurs chrétiens. Un Phrygien, nommé Quintus, qui s'était livré lui-même avec quelques autres qu'il avait entraînés à l'imiter, faiblit à la vue des bêtes et sacrifia ; ses onze compagnons confessèrent leur foi jusqu'à la fin. La mort de l'un d'eux, le seul dont on nous ait conservé le nom, (iermanicus, dépassa la mesure ordinaire d'horreur. Le martyr, c'était un jnuie garçon, voyant que la bêle tardait à le tuer, marcha au-devant d'elle, l'appela, la 12. — Les Martyhs. — T. I
frappa, la contraignit à le dévorer, afin qu'il sortît plus vite d'un monde pervers. Ce spectacle exaspéra la foule, qui se sentit vaincue par tant de force; des Juifs et des païens qui s'y trouvaient donnèrent le signal, on cria : « A mort les athées 1 Qu'on cherche Polycarpe ! » Depuis la mort d'Ignace, Polycarpe était le premier personnage chrétien de l'Orient. Il avait connu saint Jean et plusieurs de ceux qui avaient vu le Sauveur. Les païens eux-mêmes lui donnaient le titre de Docteur de l'Asie. Sa grande renommée d'intelligence et de sainteté était parvenue jusqu'à Rome; lorsqu'il vint dans cette ville, en i54, le pape Anicet lui céda l'honneur de prononcer à sa place et en sa présence, dans l'assemblée des fidèles, les paroles de la consécration eucharistique. Polycarpe revint à Smyrne, dans l'automne de i54. Une mort digne de lui l'y attendait.
Les actes du martyre sont une pièce excellente et qui défie la critique, ils furent écrits moins d'un an après l'événement.
Usher; Cotelter; Rui>'art, Act. sine. mart. (1689), P- ^^- — FuNK, Pair, apost. opp. (1881), I, 382-309; (^087), I, aSa-Sog. — LiGHTFOOT, ApostoUc Fathers, II (i885), k, 935-98; looô-ioi/i. — Amelineau, Les actes copies du martyre de S. Polycarpe, dans Proceedings of the Soc. of biblical Archaeology, X (1888), 391-617, et compte rendu de Harnack, dans la Theolog. Lilleraturz., XIV (1889), p. 3o et suiv. — Voyez la bibliographie des éditions, traductions et dissertations dans Zahn, Pair, apost. opp. xlvui- Lv; i3a à 168. — Licrtfoot, oiivr. et références cit. ajoutez, I, 588-702. — RiCHARDsoN, Bibliographical Synopsis, p. 10. — Chevalier, Répertoire des sources historiques et supplément. — La date de l'événement a été longtemps discutée, elle a été fixée par Waddington, Mém. de l'Acad desJnscr , xxvi ^1867), p. 282 etsuiv. Cette date, malgré quelques dissentiments, est universellement admise. Toute la discussion se trouve résumée dans G. Salmon, à l'article Polyccrpus of Smyrna du liict of Christ. Biography. Voyez enfin les sources ordinaires. Act. SS. 26/1. janv. II. C91- 707. — P, Allard, Hisl. des Pcrscc, I, p. 396 et suiv. — Re.naw, Origines du Christianisme, t VI, chap xxiir. — Tillemont, Mém. h. é., II (1694), 327-344. — tGLi, Dci:> marlyriuni dts Polycorp und seine Zeitbestimmang, dans Zeiischrift f. wiss. Thcnl. Hd. \\\ (1882), p. 337-249. — Le même, même revue, t. XXXIV (1891), p. 96-ioa. — T. Randell, The date oJ'yS. Polycarp's martyrdom,
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dans SlaMa hihUca (i885), p. 175-207. — C. H. Tukner, Tlir iiay and yeorof S. Polycurp's inartyniHU, di\u»Slndui hiblica et ecdesiastica. Il (iByo'», p. io5-i55. — A. HoniNsorr, Liturgical l'rlioes ui l'otycarp's Frayer, dans The Ej-positor (1899), p. 08-72 vl Monl- METPA KccL. LiTURGiCA, t. 1 (1890), préface, chap. vi. Kntin les prolégom^nes de Funk., Opcra PP. (tpostoiicorum (2* édit.), p. xciii-xcix. — Studio biblica, t. I (Oxford, i885), p. 176, et t. II ( i89o\ p. io5. — G. L\couu-riA\ET, Aiituniri le Pieux et son temps, [t. 3S3-.'j, niainlient la date nj(). Voyez : J. Kiîville, De anrii* ,lieque quibus Polycarpus Smyrnu' martyr iuin tulerit (1881). — Le mAme, Etude crititjae sur la date du martyre de saint Polyearpe, dans la Rrvue de l'Histuire des religions, III (1881), p. SGg-SSi, qui se rallie aussi à la date iGG. — K. Wieselek, Das Todesjahr l*olylcarps, dans les Theologisi-he Studien und Kritikcn (1880), pp. i/ji-iGj. — NiKSCHL, Lehrbuck des Patrologie und Patristik, 1 11881), p. 124, n. a. — Louis Saltet, L'édit d'Antonin, dans Hiv. d'Hist. et de Litt. rclig. (189G), 1, p. 383. Racine a donné une tradiu lion i]c ccMr lottre.
Martyke i)R saint Polycarpe, évêque de Smyîiise
LKglise de Dieu établie à Smyrne, à l'Eglise de Dieu établie à rhiloinelicum et à toutes les parties de l'Kglise sainte et callioliciuc répandue dans le monde entier : que la miséricorde, la paix et la charité de Dieu le Père et de Notre-Seigneur Jésus-Christ surabonde en vous.
Mes frères, nous vous écrivons au sujet de nos martyrs et du bienheureux Polycarpe, dont le martyre, comme le sceau d'un homme puissant, a mis lin à l'état de persécution. I^rescpie tout ce qui l'a précédé est arrivé afin (}ue Dieu eût occasion de nous témoigner combien ce martyre était en conformité avecl'Kvangile. Car Polycarpe a attendu dV'tre trahi, comme l'a été le Seigneur lui-même, afin que nous soyons ses imitateurs <( et que chacun regarde |)lutôt l'intérêt des autres que le sien propre ». C'est en elfet le propre d'une charité véritable et profonde que de chercher a procurer non seulement son salut, mais encore celui de ses frères
6S Les Martyrs
Tous les témoignages rendus furent heureux et courageux, ils sont arrivés selon qu'il a plu à Dieu. Il convient que dans notre grande ferveur nous attribuions à Dieu la force des événements. Qui donc n'admirerait pas leur vaillance, leur patience et leur amour pour Dieu? Ils étaient tellement déchirés par les fouets que leurs veines, leurs artères, tout le dedans de leur corps était à nu. Ils furent si fermes, néanmoins, que les assistants s'attendrissaient et pleuraient tandis qu'eux-m.emes ne faisaient entendre ni un murmure ni une plainte, nous montrant à tous qu'à cet instant où on les torturait, les martyrs du Christ étaient ( ravis hors du corps, ou plutôt, que le Christ lui-même les assistait et causait avec eux. Impatients de la grâce du Christ, ils méprisaient les tourments, et en une heure ils se rachetaient de la mort éternelle. Le feu leur faisait l'eilet d'une fraîcheur délicieuse. Leur pensée était occupée de ce feu éternel et inextinguible, auquel ils échappaient ainsi ; leur cœur considérait les biens que l'oreille n'a jamais entendus, que l'œil n'a pas vus, que l'esprit de l'homme n'a pu concevoir, qui sont réservés à ceux qui auront souffert. Le Christ les leur faisait entrevoir, et cela suffisait à les enlever à l'humanité pour en faire des anges par avance. Enfin livrés aux bêtes, ils subirent d'effroyables tortures, furent traînés sur un sable composé de coquillages pointus, et plusieurs autres horreurs leur furent infligées comme pour arracher l'apostasie à leur lassitude. Le diable s'ingénia à ralfiner contre eux. Grâce à Dieu, il n'en put vaincre aucun. Germanicus, vaillant entre tous, relevait par des paroles intrépides le courage des autres ; son combat contre les bêtes fut sublime. Le proconsul le conjurait d'avoir pitié de lui-même, de son jeune âge, mais lui, avide de sortir d'un monde pervers, marcha droit à la bête et la frappa. La foule entière, confondue par cette bravoure, hurla : u A mort les athées ! Qu'on cherche Polycarpe ! » Un seul faiblit, c'était un Phrve:ien nommé Ouintiis, ,
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ivrcMnmont sorti He sa province. A la vue des bctcs, il se mit à tioiulilor. Et c'était justeiuont celui qui avait poussé les autres à venir se dénoncer avec lui. Le proconsul vint à hout de lui faire prêter serment et de sacrifier. C'est pourquoi, mes frères, nous ne louons pas ceux qui vont solYrir d'eux-mêmes ; l'Evangile d'ailleurs n'enseigne rien do pareil. L'admirable Polycarpe ne s'émut point et même ne voulut pas quitter la ville, quoiqu'on fît auprès de lui de \ives insti\nces pour qu'il s'éloignât. Enlin il céda, et se relira avec quelques compagnons dans une petite maison de campagne, située non loin de la ville; il y passa les jours et les nuits dans une prière continuelle, selon sa coutume, pour l'Eglise universelle. Tandis (pj'il priait, il aperçut dans une vision son oreiller ([ui brûlait. H vint à ses compagnons et leur dit : « Je serai bride vif. » Ceci se passait trois jours avant son arrestation.
Averti de l'approche de la police, il changea de retraite. Les gens de police, n'ayant rien trouvé, mirent la main sur deux jeunes esclaves; l'un deux, mis à la torture, trahit son maître, il ne pouvait plus songer à se dérober, maintenant que c'était son propre entourage qui le livrait. L'irénarque liérode voulait le faire conduire dans le stade, afin qu'il pût achever sa vie en véritable disciple du Christ. Quant aux traîtres, ils partageraient le sort de Judas.
Un des deux jeunes gens consentit à servir de guide à une escouade de gens d'armes à pied et à cheval que l'on aurait pu croire à la poursuite de quelque bandit. C'était un vendredi — aa février — à l'heure du dîner. Vers le soir ils arrivèrent à sa nouvelle retraite. Polycarpe pouvait encore fuir ; il ne le voulut pas : « Que la volonté de Dieu soit faite », dit-il. Les gens le trouvèrent dans la chambre haute d'une maisonnette; il s'était couché. Averti de leur arrivée par le bruit qu'ils faisaient, il descendit et se mit à causer avec les soldats. Sa vieillesse et son sang-froid les frappèrent d'admiration, ils ne s'expliquaient pas qu'on se
•jo Les Martyrs
Cùl donné tant de mal pour prendre ce vieillard. Polycarpc leur fit servir à boire et à manger à volonté, et demanda seulement une heure pour prier librement. Ils y consentirent. Deux heures durant il pria, debout et à haute voix. Ses auditeurs étaient stupéfaits, plusieurs éprouvèrent des remords d'avoir marché contre un si saint vieillard.
Apres qu'il eut terminé sa prière, dans laquelle il recommandait au Seigneur tous ceux qu'il avait connus dans sa longue vie, petits et grands, illustres et obscurs, et toute l'Église catholique répandue dans le monde, l'heure du départ arriva. On le mit sur un âne et l'on prit la route qui conduisait à Smyrne; c'était le jour du grand sabbat, samedi 2 3 février.
Chemin faisant, on rencontra l'irénarque Hérode et son père Nicetas, qui firent monter Polycarpe dans leur voiture. Ils le mirent au milieu d'eux et essayèrent de le gagner : a Quel mal y a-t-il à dire Kyrios Kœsar, à faire un sacrifice et le reste et à se sauver ainsi ? » D'abord Polycarpe ne répondit pas ; puis sur leurs instances, il dit ces seules paroles : « Je ne ferai pas ce que vous me conseillez. » Ses deux compagnons, désappointés, lui dirent des paroles outrageantes et le poussèrent si brutalement hors de la voiture qu'il tomba sur la route et s'écorcha la jambe. Il se releva, et, toujours leste et de bonne humeur, suivit à pied avec les soldats. On se dirigea vers le stade. Le peuple y était déjà rassemblé. C'était un vacarme infernal.
Au moment où Polycarpe fut introduit dans le stade, le tumulte était indescriptible, mais les chrétiens ne laissèrent pas d'entendre ces paroles qui semblaient venir du ciel : « Sois fort, sois viril, Polycarpe. » On mena l'évoque au proconsul, qui lui demanda s'il était Polycarpe. Sur sa réponse affirmative, le proconsul l'importunait j)Our lui faire renier sa foi : u Au nom du respect que tu dois à ton âge », lui disait-il et d'autres choses de ce genre qui sont
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ordiiiairos on pTroillo ciiTonstnncc, « jure par lo Clonin (](". Crsar, repens-loi ; cric : Tins d'alliccs. »
Polycarpc alors, promenant un rogard sévère sur la fonio qui couvrait les gradins, in montra de la main : u Oui, certes, dit-il, pins d'athées ! » Et il leva les yeux au ciel et poussa un profiind soupir.
Slntins Quadratus lui dit : u Jure et je te renvoie, insnlle le Christ, n
Polycarpe répondit: <( Il y a (piatrc-vingt-six ans que je le sers, et il ne m'a jamais fait de mal, comment pourraisjc insulter mon Iloi et mon Sauveur ? »
Le proconsul revint à la charge et dit : « Jure par le Génie de César »
Polycarpc répondit : « Si tu te fais un point d'honneur de me faire jurer par le Génie de César, comme tu l'appelles; et si tu feins d'oublier qui je suis, écoute : Je suis chrétien. Veux-tu savoir ce qu'est la religion chrétienne ? Accorde-moi un jour de répit et prête-moi attention. »
Le proconsul : u Persuade le peuple. »
Polycarpe : « Avec toi, cela vaut la peine de discuter. Nous avons pour maxime de rendre aux puissances et aux autorités établies par Dieu les honneurs qui leurs sont dus, pourvu que ces marques de respect n'aient rien de blessant ))our notre conscience. Quant à ces gens-là, je ne daignerai jamais entrer en explication avec eux.
— J'ai des bêtes féroces, je vais te faire jeter à elles si tu ne te repens.
— Fais-les venir. Nous ne reculons pas, nous autres, pour aller du mieux au pire ; il m'est bon, au contraire, de passer des maux de cette vie à la suprême justice.
— Puisque tu méprises les bêtes, je te ferai brûler, si tu ne changes d'avis.
— Tu me menaces d'un feu qui brûle une heure, et s'éteint aussitôt; ne sais-tu pas qu'il y a le feu du juste jugement et de la peine éternelle, qui est réservé aux
impies? Vraiment pourquoi tous ces retards? Apporte ce que tu voudras ! »
Poly carpe dit ces choses et d'autres encore avec une fermeté et une joie débordantes ; la grâce divine illuminait son visage, à ce point que ce n'était pas lui que l'interrogatoire avait troublé, mais le proconsul. Celui-ci confondu envoya le héraut au milieu du stade crier par trois fois : (( Poly carpe s'est avoué chrétien. »
' Aussitôt la foule des païens et des Juifs très nombreux à Smyrne hurla : « Le voilà, le docteur de l'Asie, le père des chrétiens, le destructeur de nos dieux, celui qui enseigne à pas sacrifier, à ne pas adorer ! »
En même temps ils demandaient à Philippe de Tralles, asiarque en exercice, de lancer un lion sur Polycarpe. Philippe s'en défendit; les jeux d'animaux étaient terminées. « Au feu donc! )) cria-t-on de toutes parts. C'était la vision des jours précédents qui allait s'accomplir, lorsqu'après avoir vu le coussin sur lequel il reposait la tête entovTré de flammes, il avait dit aux fidèles qui l'entouraient : (( Je serai brûlé vif. »
Tout cela se passa en moins de temps qu'on n'en met à le dire, la foule se répandit dans les boutiques et les bains pour y chercher du bois et des fagots ; les Juifs montraient à cette besogne, selon leur habitude, un zèle tout particulier. Quand le bûcher fut prêt, Polycarpe se dépouilla de tous ses vêtements, ôta sa ceinture, essaya aussi de se déchausser. Il ne le fit pas sans quelque difTiculté ; car, en temps ordinaire, les fidèles qui l'entouraient avaient coutume de s'empresser pour lui éviter cette peine, tant ils étaient jaloux du privilège de toucher son corps vénérable. Même avant le martyre on l'honorait déjà à cause de sa sainteté. On le plaça au milieu de l'appareil qui servait à fixer le patient et on allait l'y clouer, mais il dit : u Laissezmoi. Celui qui me donne la force de supporter le feu m'accordera aussi la force de rester immobile sur le
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hùrher, sans qu'il soit besoin pour cela de vos clous. » On ne le cloua donc pas, mais on le lia. Debout contre un poteau, les mains allachces derrière le dos, il scndjlait un bélier de choix pris dans le troupeau et destiné à l'oblaàoii. Il leva les yeux au ciel et dit :
a S€ip:neur Dieu tout-puissant, Pdirc de Jésus-Christ, fils aimé et béni, par lecpiel nous avons apjiris à te connaître. Dieu des anges, des puissances, de toute créature, et de toute la race des justes qui vivent sous ton lepard; je te bénis, parce qu'en ce jour, à cette heure même, tu as daigné m'admetlre, avec tes martyrs, à boire le calice de ton Christ, afin que je ressuscite à la vie éternelle de l'âme et du corps, incorruptible par le Saint-Esprit. DaigEie me recevoir aujourd hui parmi eux en ta présence, comme un sacrifice abondant et agréable; puisque le sort que tu me réservais et que tu m'as montré dans une vision s'accomplit en ce moment, ô Dieu, qui dis la vérité, et ne connais pas le mensonge. C'est pourquoi je te loue, je te bénis, je te rends gloire pour tous les bienfaits par le Pontife éternel et céleste, par Jésus-Christ, ton Fils tant aimé, par lequel à Toi avec Lui et l'Esprit-Saint, gloks maintenant et dans les siècles futurs. Amen. »
Après qu'il eut dit Amen et qu'il eut achevé sa prière, les valets du bourreau mirent le feu au bois. Dès que la flamme commença à briller, nous fûmes témoins d'un miracle ; et nous avons été épargnés afin que nous puissions en faire aux autres le récit. La îlamme sembla s'arrondir en voûte au-dessus du corps du martyr et présenter l'aspect d'une voile de navire gonflée par le vent. Le vieillard, placé au centre de cette chapelle ardente, nous apparaissait non comme une chair qui brûle, mais comme un pain doré dans le four ou comme un lingot d'or ou d'argent dans la fournaise. Nous sentions pendant ce temps une odeur délicieuse comme celle de l'encens ou des plus précieux parfums.
Cependant les impies voyaient que les flammes ne consumaient point le condamné; on donna ordre au confecLor d'aller lui donner un coup de couteau. Le sang jaillit avec tant d'abondance que le brasier en fut cLeint. Et le peuple voyait avec étonnement la différence qu'il y a entre les infidèles et les élus. Parmi ces derniers nous comptons l'incomparable martyr Polycarpe, qui fut parmi nous notre docteur tout rempli de l'esprit des apôlrcs et des prophètes, évoque de l'Église catholique de SmYrnc. Toute parole sortie de sa bouche a été ou sera accomplie.
Cependant l'ennemi, haineux et méchant, l'adversaire de la race des justes voyait ce glorieux martyre, il savait la pureté irréprochable du saint dès son enfance, et ne pouvait douter qu'il eût reçu la couronne immortelle et la récompense promise; aussi s'efforça-t-il de nous priver de ses reliques, quoique un grand nombre voulussent les recueillir et souhaitassent de posséder ses précieux restes. Le démon suggéra donc à Nicétas, père d'Hérode et frère d'Alcé, d'aller trouver le proconsul afin qu'on refusât aux chrétiens l'autorisation d'enlever le corps du martyr, de crainte, ajoutait-il, qu'ils n'abandonnassent pour lui le Crucifié. Tout ceci se passait à l'instigation des Juifs, qui, montant la garde auprès du bùc^ier, avaient aperçu les chrétiens qui s'empressaient de retirer ce qui pouvait l'être de ce saint corps. Ces malheureux ignoraient que nous ne pouvons délaisser le Christ, qui, pour le salut de tous ceux qui seront sauvés, a souffert malgré son innocence à la place des coupables, et que nous ne pouvons adorer que lui. INous l'adorons comme Fils de Dieu ; pour les martyrs, ikuis les honorons comme disciples et imitateurs du Christ, et à cause de leur incomparable tendresse pour le Roi et Maître.
Daigne le Seigneur nous faire les compagnons de leur sort et de leu r fidélité !
Le centurion, voyant la turbulence des Juifs, fit replacer
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lo corps sur le bûcher et, comme c'était l'usage, fit brûler le cadavre. >îoiis vînmes recueillir les os, plus précieux pour nous que les pierres précieuses et l'or le plus pur, et ils furent déposés dans un lieu convenable. C'est là que nous nous réunirons dès que nous le pourrons, dans l'allégresse et la joie, et Dieu nous fera la grâce de célébrer le jour anniversaire de son martyre, pour honorer, d'une part, la mémoire de ceux qui ont déjà combattu, et de l'autre, former et préparer les générations suivantes à faire de même.
\ oici tout ce que nous savons touchant Polycarpe, qui soufTrit le martyre à Smyrnc avec onze compagnons originaires de Philadelphie. Toutefois sa mémoire est l'objet de plus de vénération que celle des autres martyrs, à ce point qu'il n'est pas de lieu où les païens eux-mêmes ne s'entretiennent de ce docteur incomparable, de ce martyr fameux dont nous souhaitons tous d'imiter la confession tout imprégnée de l'esprit de l'Évangile. Après avoir affronté un juge inique, il fut vainquer et reçut la couronne d'immortalité ; réuni aux apôtres et à tous les justes, il glorifie Dieu le Père tout-puissant, rend grâces à Jésus-Christ, au Sauveur de nos âmes, au Maître de notre corps et au Pasteur de l'Église catholique répandue dans le monde entier.
^ ous nous aviez demandé le récit détaillé des événements, nous vous envoyons un tableau abrégé de la situalion de notre frère Marcion. Après que vous aurez lu la lettre, faites-la parvenir aux frères les plus éloignés, afin qu'eux aussi rendent gloire à Dieu de ce qu'il a fait un choix parmi ses serviteurs.
A Celui qui peut nous conduire tous par sa grâce et sa miséricorde dans son éternel royaume par son Fils unique Jésus-Christ, à Lui, gloire, honneur, puissance, majesté dans les siècles. Saluez tous les saints en notre nom.
Ceux qui sont avec nous et le scribe lui-même, Evariste, avec toute sa famille vous saluent.
y 6 Les Martyrs
Polycarpe souffrit le martyre le second jour du mois de Xanthice, sept jours avant les calendes de mars, le jour du grand sabbat, à la huitième heure. Il fut fait prisonnier par Hérode, sous le pontificat de Philippe de ïralles. Stalius Quadratus était proconsul de la province d'Asie et Notre-Seigneur Jésus-Christ régnait dans tous les siècles, à qui soit gloire, honneur, majesté, royauté éternelle pendant toutes les générations. Amen !
INous vous en prions, mes frères, allez, marchez dans la parole évangéiique de Jésus-Christ, avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit à cause du salut des saints qu'il a appelés, comme il a accordé le martyre au bienheureux Polycarpe. Puissions-nous à sa suite parvenir dans le royaume de Jésus-Christ!
Caius a écrit tout ceci d'après la copie qui appartenait à Irénée, disciple de Polycarpe, avec qui il vécut longtemps
Moi Socrate, Corinthien, j'ai transcrit sur la copie de Caius. La grâce pour tous.
Et moi Pione, j'ai écrit tout ceci d'après l'exemplaire qui vient d'être ainsi signalé. Je l'avais cherché, mais le bienheureux Polycarpe m'en fit révélation comme je le dirai ailleurs. J'ai recueilli ces faits dont le temps avait presque amené la disparition, afin que Notre-Seigneur Jésus-Christ me réunisse moi aussi avec ses élus dans son royaume céleste. A lui, avec le Père et le Saint-Esprit, gloire dans les siècles des siècles. Amen.
LES ACTES DE CARPOS, PAPYLOS ET ACATHONICÉ
A PKHGAME, SOUS MAROAUKÈLE
(l;\rpos Hall évêqne, sans doute do Pcrgnmo; Papylos, diacre «ie Thyatire; Agallioiiicé était une fciiimo de qualité que les peiis de Pergaïue tenaient en considération. On ne connaît pas avec exactitude le nom du proconsul dont parlent les actes, si ce fut Uptimus ou son successeur Valerius ou Valerianus, mais le martyre eut lieu sous le rèj^ne de Marc-Aurèle. Les actes, lonf^tcmps conservés, vinrent entre les mains de l'historien Eusèbc. Ils avaient disparu depuis lors, on les a retrouvés il y a quelques années seulement; ils sont de tous points excellents.
EusèoE, Hist. eccL, 1. IV, c. i5. — Act. SS., avril, t. il, p. iao-6. — AuBÉ, dans Revue archéologiiiue, décembre 1881, p. 35o, reproduit dans Le Mïme, L'Eglise et l'Etat dans la seconde moitié du III* siècle 1^1885), [t. .\<jç) et suiv. — Ducuesne, dans le Bulleiin critique (mai 1882), p. li-ji. — P. Allaru, Ilist. des Perséc, t. II, p. 3gS et suiv. — Hariïack, dans Texte und Untersuchunyen, III, 3, 4 (i8b8), p. /i3:^-GG. — Zaiin, Fursclumgen zur Gesch. des Kanons, I, 271». — Lightfoot, Apost. Fathers, 1, 626 et suiv. — Diction, of Christian biography, art : Carpus. — IUmsay, The Cliurch in the llomari Empirs before 170, pp. 202, ailg, 379, Sgi n, 3g5, 3cj9 n, 433, 434 n, 435.
Actes de Carpos, Papylos et Acathonicé
PcnJant le séjour du proconsul d'Asie à Pergame, on lui amena Carpos et Papylos,
Le proconsul s'assit et commença l'interrogatoire : « Ton nom?
— Mon nom est Chrétien, c'est ie plus beau ; mais dans le monde c'est Garpos.
— Tu connais les ordres des empereurs en vertu desquels vous devez sacrifier aux dieux tout-puissants. Approche donc et sacrifie.
— Je suis chrétien. J'adore le Christ Fils de Dieu, qui, de notre temps, est venu sur la terre et nous a délivrés des pièges du diable. Je ne sacrifie pas. Agis comme bon te semblera. Je ne puis sacrifier aux simulacres abjects des démons dont les adorateurs se font les semblables. De même que ceux qui adorent Dieu en esprit et en vérité se rendent semblables au Dieu de gloire, partagent son immortalité et participent par le Verbe à la vie éternelle, ainsi ceux qui adorent ces simulacres se rendent aussi vains que les démons et dignes de leur compagnie dans l'enfer. Un juste jugement les y retient.
Tu sais maintenant pourquoi je ne sacrifie pas.
— Assez de sottises, sacrifiez.
— Aux dieux qui n'ont fait ni le ciel ni la terre ? dit Carpus en riant.
— Sacrifiez, l'empereur le veut.
— Les vivants ne sacrifient pas aux morts.
— Alors, tu crois que ces dieux sont morts ?
— Veux-tu m'écouter ? Ces dieux n'ont-ils pas en leur temps été des hommes mortels ? Cesse de les adorer, et tu verras qu'ils ne sont rien, qu'ils sont faits de matériaux périssables et que le temps détruira.
Notre Dieu à nous, qui échappe à la limite du temps et qui a fait le temps, échappe à la corruption ; il est éternel et immuable, on ne peut lui ajouter ni lui retrancher quoi que ce soit. Ces dieux, au contraire, sont de fabrication humaine et le temps en vient à bout. Quant au témoignage des oracles, qu'il ne compte pas pour toi. Dès le conimen-
T j\<i nrtes de Carpos, Papylos et Agathonicé 79
(•mont le diable, ih'chu du sonimot de sa gloire, inspiiv
w sa porvcrsil(\ porte envie à l'amour de Dieu pour
Ihomme. Foulé aux pieds par les saints, il combat contre
eux, leur fait la guerre, les tient en lialeine et l'annonce à
ses compagnons.
De mémo, étant plus ancien que nous, il prévoit ce cpii nous arrive (juotidiennement, et il lui est facile de prédire le mal ipi'il compte nous faire. Dieu lui-même nous apprend qu'il fait le mal et — dans la mesure où Dieu le lui permet — il nous lente, s'eflbrçant de nous ciétourner de la piété. Sois bien assuré que tu croupis dans une profonde erreur.
— Comme je savais que tu allais accumuler les sottises, je t'ai poussé à des injures envers les dieux et envers les princes. Afin que cela ne recommence plus, sacrifie, ou qu'as-tu à dire?
— Impossible ; je ne l'ai jamais fait. » Sur-le-cliamp on le suspendit et on commença de l'écor-
cher avec des ongles de fer. u Je suis chrétien », criait Carpos, juscpi'au moment où, s'évanouissant dans l'excès de la souffrance, il perdit la voix.
Le proconsul le laissa et se tourna vers i'ap^los :
— Tu es sénateur ?
— Je suis citoyen.
— D'où?
— De Thyatire.
— As-tu des enfants ?
— Beaucoup, grâce à Dieu. »
Une voix dans la foule : « Ce sont les chrétiens qu'il nomme ses enfants. »>
Le proconsul : a Pounjuoi mentir et me dire que tu a'.^ des enfants ?
— Apprends que je ne mens pas, je dis la vérité. Dans chaque province, dans chaque ville, j'ai des enfants en Dieu
— bacnhe ou qu'as-tu à dire?
8o Les Martyrs
— Je sers Dieu depuis ma première enfance, je n'ai jamais sacrifié aux idoles. Je suis chrétien, je n'en dirai pas plus. D'ailleurs je n'ai rien de meilleur ni de pins agréable à dire. »
Suspendu à son tour, il lassa trois bourreaux armés de, ongles de fer. Loin de perdre connaissance, il semblait redoubler de vigueur. A cette vue, le proconsul ordonna de les brûler vifs. Aussitôt on se mit en route pour l'amphithéâtre.
Papylos fut d'abord attaché au poteau, puis on le dressa debout, mais à peine le feu avait-il été allumé, que le martyr rendit l'âme dans une douce prière.
Tandis qu'on liait Garpos au poteau, il se mit à rire. Bourreaux et spectateurs demeurèrent stupéfaits, u Pourquoi ris-tu ? dirent-ils.
— J'ai vu la gloire du Seigneur et je me suis réjoui, me voilà maintenant délivré de vous et de vos crimes. »
Au soldat qui rangeait le bois du bûcher, Garpos, déjà dressé en l'air, dit ces mots : « Nous sommes nés d'une même mère, Eve, nous avons une chair semblable, mais quand nous fixerons les yeux sur le tribunal suprême, non-^ supporterons tout. »
On alluma le feu, Garpos se mit à prier : « Sois béni. Seigneur Jésus-Ghrist, Fils de Dieu, qui as daigné me faiiv. moi pécheur, compagnon de ton héritage. » Puis il mourut.
Parmi les spectateurs, une femme nommée Agathonic«' avait vu la gloire du Seigneur dont parlait Garpos (que! ques instants auparavant) ; comprenant l'appel divin, ell dit à haute voix : « Moi aussi j'ai aperçu le glorieux festin il faut que je m'y assoie et que j'y prenne part. «
On lui cria de tous côtés : a Aie pitié de ton enfant.
— Dieu, qui veille sur tous, la gardera. Je le confie Celui pour qui je suis ici*. »
» n y a ici évidemment une lacune dans les actes.
Les actes de Carpos, Papylos et Agathonicé 8i
Elle enleva son volemenl et toute joyeuse, monta dans le bûcher.
On s'apitoyait autour d'elle : C'est une cruauté, c est une injustice.
Mais elle, dès qu'elle sentit la flamme courir sur son corps, cria à trois reprises :
(i Seigneur, Seigneur, Seigneur, aidez-moi, je me suis réfugiée près de vous. »
Puis elle rendit l'esprit. Son corps acheva de brûler avec ics doux autres.
Les lidcles dérobèrent les reliques et les mirent en lieu sûr pour la gloire du Christ et l'honneur de ses saints.
Au Père, au Fils, au Saint-Esprit gloire et puissance dans tous les siècles des siècles. Amen.
13 — Les Maki \ us. — T. I,