‹ Les martyrsChapitre 124 sur 147 · L.ETTRE DES ÉgLISES DE LyON ET DE VlElNNE AUX ÉCLISES · texte numérisé non relu

L.ETTRE DES ÉgLISES DE LyON ET DE VlElNNE AUX ÉCLISES

d'Asie et de Phuygie

Les serviteurs du Christ qui habitent à Vienne et à Lyon, dans la Ganle, aux frères d'Asie et de Plirygie. qui partagent notre foi et notre espérance dans la rédemption, paix, grâce et gloire, par le Père et Notre-Seigncur Jésus- Christ.

Nous n'essayerons pas de retracer l'atrocité des tortures, la fureur et la rage des ])aïens contre les saints, ni tout ce que nos frères ont souffert, la parole n'y suffirait pas et personne n'en saurait donner le récit complet. L'antique ennemi ramassa toutes ses forces et se jeta sur nous, mais comme il avait formé le dessein de notre perte, il y travailla peu à peu, et d'abord il nous fit sentir sa haine. Il ne négligea rien de tout ce que ses artifices lui ont su fournir de moyens contre les serviteurs de Dieu; à tel point que non seulement l'accès des lieux publics, des thermes et du forum nous était interdit, mais la rue elle-même avait pour nous ses dangers,

La grâce de Dieu combattit pour nous contre le diable, elle soutint ceux dont Pâme était moins fortement trempée

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et trouva, pour les opposer à rennenii, des courages non moins inôbiaiilables que le sont de puissantes colonnes; ce furent eux qui, parleur vigueur soutinrent tous les assauts du di'iiion. Ceux-ci donc, arrêtés à l'improNisle, supportèrent toute sorte d'outrages et de tourments; ce qui à d'autres eût semblé terrible et interminable leur paraissait insignifiant, tant ils avaient de liàtc à rejoindre le Christ, témoignant par leur cxeniplc que les misères de cette vie sont sans comparaison possible avec la récompense qui nous eu sera donnée. D'abord ce furent, à l'égard de tous sans exception, des cris, des coups, des arrestations, des conliscations, la cliasse à coups de pierre, la prison, en un mtjl, tout ce qu'une foule furieuse prodigue d'ordinaire à ses victimes. On supporta tout en patience. Ceux qui avaient été arrêtés furent conduits au forum par le tribun et les duumviis de la cité et interrogés devant le peuple. Tous confessèrent leur foi et furent jetés en prison jusqu'au retour du légat impérial.

Aussitôt arrivé, le légat les fit comparaître et ap})liqucr à la question préalable avec une extrême cruauté. Vetlius Epagatlms, l'un de nos frères, tout brûlant de charité pour Dieu et pour son prochain, et qui, jeune encore, s'était attiré, pour l'austère perfection de sa vie, les éloges que l'on accorde à la vertu d'un vieillard tel que Zacharie ; marchant sans amertume dans les voies tracées par Dieu, impatient de se rendre utile de quelque façon que ce put être, Vettius donc, qui assistait à l'interrogatoire, ne put se contenir en présence d'une telle iniquité. Saisi d'indignation, il réclama pour lui le droit de défendre les accusés, se faisant fort de prouver qu'ils ne méritaient pas l'accusation d'athéisme et d'impiété. Les gens qui entouraient le tribunal poussèrent contre lui les vociférations ordinaires. Or il était de grande famille. Le légat repoussa sa requête, encore qu'elle fut absolument légale, et lui demanda simplement s'il était chrétien. Oui^ dit-il

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d'une voix vibrante. Il fut alors mis au nombre des mar* tyrs. « Voilà l'avocat des chrétiens », dit le juge en raillant. Vettius possédait au dedans de lui-même l'avocat par excellence, le Saint-Esprit, avec une abondance bien supérieure à celle de Zacharie,. puisqu'il lui inspira de se présenter à une mort certaine pour la défense de ses frères. 11 fut et ne cesse d'être le disciple de Jésus-Christ et il marche à la suite de l'Agneau partout où il va.

Alors commença l'épreuve des combattants. Les premiers martyrs, ardents et préparés, confessèrent la foi solennellement avec une belle vaillance; mais ceux qui n'étaient ni préparés ni exercés et dont les forces ne pouvaient supporter une attaque si impétueuse faiblirent. Ces dix malheureux nous furent un sujet de grande douleur et de bien des larmes, en même temps qu'ils refroidissaient l'ardeur de ceux qui, demeurés libres, parvenaient, au prix de mille dangers, à se tenir auprès des martyrs et à ne pns les perdre de vue.

Tous alors nous attendions, muets d'anxiété, l'issue de la confession delà foi, non pas que nous redoutions tellement les tortures, mais nous appréhendions bien plus les apostasies. Chaque jour de nouvelles arrestations venaient remplir les vides laissés par les défections, et bientôt tous les hommes les plus considérables des deux églises, ceux qui les avaient fondées par leurs travaux, étaient prisonniers. Prisonniers aussi, quoique païens, plusieurs de nos esclaves englobés dans l'ordre d'arrestation en masse donné par le proconsul. Ces malheureux, sous l'inspiration du démon, effrayés par le spectacle des tortures infligées à leurs maîtres et poussés par les soldats de garde, déclarèrent que les infanticides, les repas de chair humaine, les incestes et d'autres abominations que l'on ne saurait dire ni même concevoir, étaient, parmi nous, des réalités, bref, des choses dont nous ne croyons pas que les hommes puissent jamais se rendre coupables. Cette calomnie répandue dans laluule

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produisit sur-le-champ son efTct. Les gens qui, jusqu'à ce MKiinenl, à cause des relations de parenté, avaient montre

inelque modération à notre égard, furent soudain transportés d'indignation, et crièrent aussi contre nous. Ainsi se tivuvait accomplie la parole du Christ : u Un jour vien-

!ra où celui qui vous tuera s'imaginera rendre ainsi hommage à Dieu. )) Dès lors, les vénérables martyrs soutinrent

les tortures telles, que le langage ne peut les dire, et Satan acharnait afin de leur arracher une parole coupable. La fureur du peuple, du proconsul et des soldats s'acharna principalement sur Sanctus, diacre de l'Eglise de Vienne ; sur Maturus, simple néophyte, il est vrai, et néanmoins aliilète très généreux du Christ ; sur Attale, natif de Pergamr. qui fut toujours la colonne et l'appui de notre Eglise ; sur Blandine enfin, en qui le Christ lit voir que ce qui aux yeux des hommes est vil, informe, méprisable, est en grand honneur auprès de Dieu, qui considère le réel et fort amour, et non de vaines apparences. Nous craignions, en effet, et particulièrement l'ancienne maîtresse de Blandine qui faisait partie du groupe des martyrs, que ce petit corps si chélif ne put confesser la foi jusqu'à la fin, mais Blandine se troavn fortifiée de telle manière que les bourreaux qui se relayaient sur elle, épuisant depuis le point du jour jus- (jw'au soir toutes sortes de tortures, s'avouèrent finalement vaincus parla fatigue. Ne connaissant plus rien dans leur métier qu'ils pussent lui faire soullrir, ils ne comprenaient pas qu'elle vécût encore, malgré les meurtrissures et les plaies profondes dont son corps était couvert. A les entendre, un seul de tous les supplices qu'elle avait supportés eût dû sulfire à la tuer. Elle cependant, pareille à un intrépide a<hlùte, reprenait des forces en confessant sa foi. Ce lui était un réconfort et un repos, elle perdait jusqu'au sentiment de sa souffrance rien qu'à redire : w Je suis chrétienne et il ne se fait rien de mal parmi nous, n Sanctus endurait avec une force surhumaine tous les

supplices que les bourreaux pouvaient inventer. Cependant les impies ne désespéraient pas d'arracher de lui, par l'effroyable horreur des supplices, une parole coupable ; il résista avec tant d'énergie, que l'on ne put lui l'aire dire ni son nom, ni sa famille, ni sa patrie, ni s'il était libre ou esclave. A toutes les questions, il lépondait en latin : « Je suis chrétien. » Cela lui tenait lieu de nom, de cité, de famille, on ne put tirer de lui aucune autre réponse. Cela suffit à enflammer la rage du proconsul et des bourreaux ; n'ayant plus d'autre tourment à leur disposition, ils lui appliquèrent des lames ardentes sur les parties les plus sensibles du corps. Mais tandis que ses membres rôtissaient, son âme n'était pas entamée, il persistait dans sa confession, comme s'il eût été baigné et fortifié par la source céleste d'eau vive qui jaillit du corps du Christ. Le corps du martyr attestait tout ce qu'il avait supporté ; ce n'était plus qu'une plaie, une meurtrissure ; affreusement tordu, il ne présentait plus aucune forme humaine. Mais le Christ luimême était au cœur du martyr et portait sa souffrance, réalisait de grands miracles, renversait l'antique ennemi, et montrait aux autres, par un exemple éclatant, que rien n'est à craindre là où se trouve la charité du Père céleste ; il n'y a pas de souffrance, là où elle se change en la gloire du Christ. j

Quelques jours plus tard, les bourreaux recommencèrent j la torture. Ils comptaient que, renouvelant tous les mêmes j supplices sur les plaies enflammées, cette fois ils seraient I vainqueurs. Le corps était dans un état tel, que, à le toucher de la main, on le faisait bondir de douleur ; tout au , moins espérait-on qu'il mourrait dans les tourments, ce qui eût effrayé les autres. Il n'en fut rien. Contre toute attente, le corps du martyr soudainement redressé affron' la seconde torture et reprit son aspect d'homme et l'usa^ des membres ; la nouvelle torture lui fut, avec l'aide de Dieu, un rafraîchissement et un remède plutôt qu'une peine.

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Une femme iiomiiiée Hiblis était du nombre de ceux qui avainit apostasie ; le diable déjà la comptait sienne, et vonlail lui faire ajouter un nouveau crime, la poussant, elle qui >élait montrée fragile et lâche, à l'aire de nouveaux aveux tandis qu'on l'appliquait à la question. Mais, au milieu même de ses soulTranccs, elle revint à elle, et comme au sortir d'un profond sommeil — la torture lui avait fait res- •'ouvenir des supplices de l'enfer, — elle cria aux païens : o Comment voulez-vous que des gens à qui il n'est pas permis de manger le sang des betes, mangent des enfants ! » A partir de ce moment elle s'avoua chrétienne et subit le sort des autres martyrs.

Gomme l'invincible constance que le Christ accordait à ses martyrs avait eu raison de tous les supplices des tyrans, le diable songea à d'autres inventions. On mit les confes- >eurs dans des cachots obscurs et insupportables, on leur passa les pieds dans les ceps, en les distendant jusqu'au cinquième trou, et on ne leur épargna aucune des cruautés <pie les geôliers, poussés et surexcités par le diable, avaient à leur disposition pour faire souiVrir les victimes ; ce fut à tel point que plusieurs moururent asphyxiés dans les cachots. Dieu, qui montre sa gloire en toutes choses, les réservait à ce genre de mort. D'autres qui avaient subi les iorluies les plus barbares, et semblaient ne pouvoir y sur- Nivre, eût-on employé à les ranimer tous les genres de remèdes, demeurèrent dans la prison, privésde tout secours Immain, mais fortifiés par Dieu et railermis dans leur âme et dans le corps tout ensemble. Ceux-là relevaient les autres elles consolaient. Enhn, les derniers arrêtés, dont le corps n'était pas encore habitué à la soulfrance, ne purent supi)orter l'horreur de la prison ; ils y moururent.

Cependant, le vénérable évêque Polhin, qui gouvernait l'Eglise de Lyon, était alors âgé de plus de quatre-vingtdix ans, et sa santé était fort ébranlée ; mais si sa débilité présent^ ne lui laissait que le souille, son désir du martyre lui

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